Skip to main content

Full text of "L'art du luthier"

See other formats


This  is  a  digital  copy  of  a  book  that  was  preserved  for  générations  on  library  shelves  before  it  was  carefully  scanned  by  Google  as  part  of  a  project 
to  make  the  world's  books  discoverable  online. 

It  has  survived  long  enough  for  the  copyright  to  expire  and  the  book  to  enter  the  public  domain.  A  public  domain  book  is  one  that  was  never  subject 
to  copyright  or  whose  légal  copyright  term  has  expired.  Whether  a  book  is  in  the  public  domain  may  vary  country  to  country.  Public  domain  books 
are  our  gateways  to  the  past,  representing  a  wealth  of  history,  culture  and  knowledge  that 's  often  difficult  to  discover. 

Marks,  notations  and  other  marginalia  présent  in  the  original  volume  will  appear  in  this  file  -  a  reminder  of  this  book' s  long  journey  from  the 
publisher  to  a  library  and  finally  to  y  ou. 

Usage  guidelines 

Google  is  proud  to  partner  with  libraries  to  digitize  public  domain  materials  and  make  them  widely  accessible.  Public  domain  books  belong  to  the 
public  and  we  are  merely  their  custodians.  Nevertheless,  this  work  is  expensive,  so  in  order  to  keep  providing  this  resource,  we  hâve  taken  steps  to 
prevent  abuse  by  commercial  parties,  including  placing  technical  restrictions  on  automated  querying. 

We  also  ask  that  y  ou: 

+  Make  non-commercial  use  of  the  files  We  designed  Google  Book  Search  for  use  by  individuals,  and  we  request  that  you  use  thèse  files  for 
Personal,  non-commercial  purposes. 

+  Refrain  from  automated  querying  Do  not  send  automated  queries  of  any  sort  to  Google's  System:  If  you  are  conducting  research  on  machine 
translation,  optical  character  récognition  or  other  areas  where  access  to  a  large  amount  of  text  is  helpful,  please  contact  us.  We  encourage  the 
use  of  public  domain  materials  for  thèse  purposes  and  may  be  able  to  help. 

+  Maintain  attribution  The  Google  "watermark"  you  see  on  each  file  is  essential  for  informing  people  about  this  project  and  helping  them  find 
additional  materials  through  Google  Book  Search.  Please  do  not  remove  it. 

+  Keep  it  légal  Whatever  your  use,  remember  that  you  are  responsible  for  ensuring  that  what  you  are  doing  is  légal.  Do  not  assume  that  just 
because  we  believe  a  book  is  in  the  public  domain  for  users  in  the  United  States,  that  the  work  is  also  in  the  public  domain  for  users  in  other 
countries.  Whether  a  book  is  still  in  copyright  varies  from  country  to  country,  and  we  can't  offer  guidance  on  whether  any  spécifie  use  of 
any  spécifie  book  is  allowed.  Please  do  not  assume  that  a  book's  appearance  in  Google  Book  Search  means  it  can  be  used  in  any  manner 
any  where  in  the  world.  Copyright  infringement  liability  can  be  quite  severe. 

About  Google  Book  Search 

Google's  mission  is  to  organize  the  world's  information  and  to  make  it  universally  accessible  and  useful.  Google  Book  Search  helps  readers 
discover  the  world's  books  while  helping  authors  and  publishers  reach  new  audiences.  You  can  search  through  the  full  text  of  this  book  on  the  web 


at|http  :  //books  .  google  .  corn/ 


A  propos  de  ce  livre 

Ceci  est  une  copie  numérique  d'un  ouvrage  conservé  depuis  des  générations  dans  les  rayonnages  d'une  bibliothèque  avant  d'être  numérisé  avec 
précaution  par  Google  dans  le  cadre  d'un  projet  visant  à  permettre  aux  internautes  de  découvrir  l'ensemble  du  patrimoine  littéraire  mondial  en 
ligne. 

Ce  livre  étant  relativement  ancien,  il  n'est  plus  protégé  par  la  loi  sur  les  droits  d'auteur  et  appartient  à  présent  au  domaine  public.  L'expression 
"appartenir  au  domaine  public"  signifie  que  le  livre  en  question  n'a  jamais  été  soumis  aux  droits  d'auteur  ou  que  ses  droits  légaux  sont  arrivés  à 
expiration.  Les  conditions  requises  pour  qu'un  livre  tombe  dans  le  domaine  public  peuvent  varier  d'un  pays  à  l'autre.  Les  livres  libres  de  droit  sont 
autant  de  liens  avec  le  passé.  Ils  sont  les  témoins  de  la  richesse  de  notre  histoire,  de  notre  patrimoine  culturel  et  de  la  connaissance  humaine  et  sont 
trop  souvent  difficilement  accessibles  au  public. 

Les  notes  de  bas  de  page  et  autres  annotations  en  marge  du  texte  présentes  dans  le  volume  original  sont  reprises  dans  ce  fichier,  comme  un  souvenir 
du  long  chemin  parcouru  par  l'ouvrage  depuis  la  maison  d'édition  en  passant  par  la  bibliothèque  pour  finalement  se  retrouver  entre  vos  mains. 

Consignes  d'utilisation 

Google  est  fier  de  travailler  en  partenariat  avec  des  bibliothèques  à  la  numérisation  des  ouvrages  appartenant  au  domaine  public  et  de  les  rendre 
ainsi  accessibles  à  tous.  Ces  livres  sont  en  effet  la  propriété  de  tous  et  de  toutes  et  nous  sommes  tout  simplement  les  gardiens  de  ce  patrimoine. 
Il  s'agit  toutefois  d'un  projet  coûteux.  Par  conséquent  et  en  vue  de  poursuivre  la  diffusion  de  ces  ressources  inépuisables,  nous  avons  pris  les 
dispositions  nécessaires  afin  de  prévenir  les  éventuels  abus  auxquels  pourraient  se  livrer  des  sites  marchands  tiers,  notamment  en  instaurant  des 
contraintes  techniques  relatives  aux  requêtes  automatisées. 

Nous  vous  demandons  également  de: 

+  Ne  pas  utiliser  les  fichiers  à  des  fins  commerciales  Nous  avons  conçu  le  programme  Google  Recherche  de  Livres  à  l'usage  des  particuliers. 
Nous  vous  demandons  donc  d'utiliser  uniquement  ces  fichiers  à  des  fins  personnelles.  Ils  ne  sauraient  en  effet  être  employés  dans  un 
quelconque  but  commercial. 

+  Ne  pas  procéder  à  des  requêtes  automatisées  N'envoyez  aucune  requête  automatisée  quelle  qu'elle  soit  au  système  Google.  Si  vous  effectuez 
des  recherches  concernant  les  logiciels  de  traduction,  la  reconnaissance  optique  de  caractères  ou  tout  autre  domaine  nécessitant  de  disposer 
d'importantes  quantités  de  texte,  n'hésitez  pas  à  nous  contacter.  Nous  encourageons  pour  la  réalisation  de  ce  type  de  travaux  l'utilisation  des 
ouvrages  et  documents  appartenant  au  domaine  public  et  serions  heureux  de  vous  être  utile. 

+  Ne  pas  supprimer  r attribution  Le  filigrane  Google  contenu  dans  chaque  fichier  est  indispensable  pour  informer  les  internautes  de  notre  projet 
et  leur  permettre  d'accéder  à  davantage  de  documents  par  l'intermédiaire  du  Programme  Google  Recherche  de  Livres.  Ne  le  supprimez  en 
aucun  cas. 

+  Rester  dans  la  légalité  Quelle  que  soit  l'utilisation  que  vous  comptez  faire  des  fichiers,  n'oubliez  pas  qu'il  est  de  votre  responsabilité  de 
veiller  à  respecter  la  loi.  Si  un  ouvrage  appartient  au  domaine  public  américain,  n'en  déduisez  pas  pour  autant  qu'il  en  va  de  même  dans 
les  autres  pays.  La  durée  légale  des  droits  d'auteur  d'un  livre  varie  d'un  pays  à  l'autre.  Nous  ne  sommes  donc  pas  en  mesure  de  répertorier 
les  ouvrages  dont  l'utilisation  est  autorisée  et  ceux  dont  elle  ne  l'est  pas.  Ne  croyez  pas  que  le  simple  fait  d'afficher  un  livre  sur  Google 
Recherche  de  Livres  signifie  que  celui-ci  peut  être  utilisé  de  quelque  façon  que  ce  soit  dans  le  monde  entier.  La  condamnation  à  laquelle  vous 
vous  exposeriez  en  cas  de  violation  des  droits  d'auteur  peut  être  sévère. 

À  propos  du  service  Google  Recherche  de  Livres 

En  favorisant  la  recherche  et  l'accès  à  un  nombre  croissant  de  livres  disponibles  dans  de  nombreuses  langues,  dont  le  français,  Google  souhaite 
contribuer  à  promouvoir  la  diversité  culturelle  grâce  à  Google  Recherche  de  Livres.  En  effet,  le  Programme  Google  Recherche  de  Livres  permet 
aux  internautes  de  découvrir  le  patrimoine  littéraire  mondial,  tout  en  aidant  les  auteurs  et  les  éditeurs  à  élargir  leur  public.  Vous  pouvez  effectuer 


des  recherches  en  ligne  dans  le  texte  intégral  de  cet  ouvrage  à  l'adresse]  ht  tp  :  //books  .google  .  corn 


EDA  KUHN  LOEB 
MUSIC  LIBRARY 


d 


% 


VE 


^m 


vs 


RI 


3^ 


'. 
.= 


HARVARD  UNIVERSITY 


Digitized  by 


Google 


DATE  DUE 


JULll 

2003 

SEP] 

9  7flfM' 

•^     «•WWBFj 

S» 

Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


A.  TOLBECQUE 


"ART  DU  LUTHIER 


Cl 


NIORT 


1903 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


L'ART  DU  LUTHIER 


Digitized  by 


Google 


IMPRIMERIE  TH.  MERCIER 
NIORT 


Digitized  by 


Google 


A.  TOLBECQUE 


L'ART  DU  LUTHIER 


ivib^^ 


NIORT 

CHEZ  L'AUTEUR,  AU  FORT-FOUCAULT 
1903 


Digitized  by 


Google 


Vt'^-   OAU  \o.^A 


A'\u«i    ?, 


!  ^ 


/^ 


>/ 


CuiC^'j'-^'^-^ 


HARVARD  UNIVMfmr 


Digitized  by 


Google 


ami^ 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


AVANT-PROPOS 


Je  dois  à  mes  lecteurs,  en  commençant,  une  confidence.  Ils  y  trouveront 
Texplication  de  ma  double  qualité  de  musicien  et  de  luthier  et,  sans  doute 
aussi,  la  raison  d'être  de  ce  livre. . 

Ce  n'est  point  par  une  sorte  de  vocation  tardive  que  je  me  suis  adonné 
à  fart  de  la  lutherie,  comme  poussé  par  la  curiosité  de  connaître  les 
moindres  détails  de  la  fabrication  d'un  instrument^de- musique  à  la  pra- 
tique duquel  j'avais  consacré  tous  les  efforts  de  ma  vie.- Non  ;  et  si  je  n'ai 
pas  commencé,  il  est  vrai,  par  la  lutherie,  je  dois  dire  que  celle-ci  a  fixé 
mon  goût  et  mes  premières  études  en  même  temps  que  la  musique. 
Pendant  que  je  suivais  les  classes  du  Conservatoire,  notamment  celle  de 
violoncelle,  sous  la  direction  de  mon  regretté  maîtreD*  Vasiin,  et  celle  de 
composition  de  Reber,  je  faisais  mon  apprentissage  de  luthier  chez  Victor 
Rambaux.  Dans  ma  modeste  chambre  d'étudiant,  l'établi  avait  sa  place  à 
côté  du  pupitre  et  souvent  le  pot-à-colle  chantait  sur  le  feu  pendant  que  je 
travaillais  un  concerto  de  Romberg  ou  que  je  réaKsaisune  basse  chiffrée 
de  Fenarolli. 

Les  nécessités  de  la  vie  m'ont  engagé  dans  la  carrière  musicale,  alors 
que  j'aurais  préfc'^ré  la  vie  paisible  du  lulhier,  élaborant  son  œuvre  dans 
le  calme  de  ratelier,aux.  émotions  du  soliste  sanscesse  à  la  merci  d'un 
moment  d'absence  souvent  irréparable.  C'est  ainsi  que  j'ai  donné  quarante 
années  de  mon  existence  à  forchestre  et  aux  concerts.  Mais  je  n'ai 
jamais  abandonné  le  compris,  le  rabot  et  le  canif  pour  l'archet,  et  c'est 
pour  cela,  sans  doute,  que  par  la  persévérance  de  l'effort  et  la  continuité 
du  travail,  j'ai  pu,  après  avoir  quitté  la  vie  musicale  active,  consacrer  les 
loisirs  de  la  retraite  à  des  travaux  de  lutherie  qui  ne  faisaient  que 
compléter  ceux  qui  m'avaient  déjà  classé  depuis  longtemps  parmi  les  plus 
fervents  adeptes  de  cet  art. 

On  me  pardonnera  de  rappeler  ici,  moi-même,  en  peu  de  mots, 
quelques-uns  des  travaux  dans  lesquels  les  hommes  qui  s'intéressent 
aux  choses  de  la  lutherie  ont  bien  voulu  me  trouver  des  titres  à  une 


Digitized  by 


Google 


II  AVANT-PROPOS. 

notoriété  que  je  n'ai  pas  cherchée.  Si  je  le  fais,  c'est  pour  justifier  ce 
travail  qui  est  le  fruit  d'une  longue  expérience  personnelle. 

Après  avoir  construit  plusieurs  instruments  du  quatuor  (violons,  altos 
et  basses)  pour  mon  usage  personnel,  je  m'attachai  à  la  reconstitution 
d'instruments  anciens  disparus,  avec  la  pensée  de  composer,  par  des 
séries  complètes,  un  ensemble  qui  ne  manquerait  pas  d'éclairer  d'un  jour 
nouveau  des  points  aussi  intéressants  qu'obscurs  de  la  lutherie. 

C'est  à  ce  goût  de  reconstitution  que  je  dus  d'entreprendre  un  travail 
qui  me  valut  quelque  renommée  dans  le  monde  des  musiciens  et  plus 
spécialement  des  constructeurs  d'instruments  de  musique,  je  veux  parler 
de  la  restauration  que  je  fis  du  fameux  componium  de  Winkel  (1). 

Cet  instrument,  qui  faisait  partie  de  la  collection  que  je  cédai  au  gou- 
vernement belge,  attira  sur  moi  l'attention  de  M.  Victor  Mahillon,  savant 
facteur  et  conservateur  du  Musée  instrumental  de  Bruxelles,  dont  je  devins 
plus  tard  l'ami.  Celui-ci  me  commanda  les  restitutions  des  lyres  et  cytares 
de  l'antiquité  et  des  croulhs,  rebecs  et  autres  instruments  du  Moyen-Age 
et  de  la  Renaissance  qui  figurent  dans  ce  musée. 

J'ai  également  construit  une  série  de  ces  types  d'instruments  anciens 
pour  mon  regretté  ami  Eugène  Gand,  qui  les  fit  figurer  dans  le  vieil  atelier 
de  luthier  qu'il  avait  reconstitué  dans  la  galerie  du  travail,  à  l'Exposition 
universelle  de  4889.  Enfin,  en  1892,  je  présentai  à  l'Exposition  de  Tours 
un  ensemble  de  trente  instruments  qui  me  valut  le  grand  prix.  Plus  récem- 
ment (en  1898),  à  l'Exposition  du  théâtre  et  de  la  musique,  au  Palais  de 
l'Industrie,  j'obtins  également  le  grand  prix  pour  une  collection  d'instru- 
ments disparus,  depuis  la  lyre  antique  montée  sur  une  carapace  de  tortue 
jusqu'aux  violes  du  xviiie  siècle  aux  formes  si  élégantes  et  si  variées  (2). 

Comme  on  le  voit,  c'est  vers  la  construction  des  instruments  anciens 
que  se  sont  dirigés  mes  recherches  et  mes  travaux.  Les  circonstances  et 
mes  goûts  m'y  ayant  porté,  j'ai  eu  la  bonne  fortune  de  pouvoir  parcourir 

(i)  Le  componiuni  est  un  instrument  mécanique  à  tuyaux  d'orgue,  véritable  kaléi- 
doscope musical,  variant  à  Tinfini,  et  sans  jamais  se  répéter,  un  thème  quelconque 
noté  sur  deux  cylindres.  (Voir  sa  d(*scription  dans  ÏArt  du  facteur  cVorgue  de  Hamel, 
au  mot  «  Winkel  »,  dans  rencyclopédie  Roret,  18-49,  dans  le  catalogue  du  Musée  du  Conser- 
vatoire de  Bruxelles,  1880,  et- dans  La^  lutherie  et  les  luthiers  d'Antoine  Vidal,  au  mot 
«  Tolbecque  »). 

Cet  instrument  merveilleux  avait  été  complètement  ruiné  par  un  séjour  de  vingt  an- 
nées dans  une  cave,  et  plus  encore  peut-être  par  les  tentatives  de  restauration  d'un 
amateur  qui  y  travailla  pendant  plus  de  trente  années,  sans  pouvoir  parvenir  à  en 
comprendre  le  fonctionnement. 

(2)  Cette  collection  a  été  acquise  par  un  amateur  éclairé,  M.  Charles  Petit  (de  Blois). 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


IV  AVANT-PROPOS. 

des  chemins  inexplorés,  tout  en  me  consacrant  à  un  art  que  j'aimais  pas- 
sionnément, i 

Ai-je  besoin  d'expliquer  maintenant  comment  m'est  venue  l'idée  de 
publier  ce  traité?  Les  personnes  qui  s'intéressaient  aux  instruments  sortis 
de  mon  atelier  et  de  mes  mains  m'avaient  souvent  engagé  à  écrire  un  livre 
où  je  consignerais  les  résultats  de  mes  recherches  et  de  mes  travaux. 
J'avoue  que  la  pensée  de  prendre  une  plume  pour  autre  chose  que  pour 
jeter  des  notes  sur  une  portée  musicale  me  parut  d'abord  un  acte  de  véri- 
table audace.  Il  fallut  toute  l'insistance  affectueuse  de  quelques  amis  pour 
me  décider  enfin,  il  y  a  quelques  dix  ans,  à  publier  une  petite  plaquette  à 
laquelle  je  donnai  le  titre  de  Quelques  considérations  sur  la  lutherie.  En 
allant  trouver  mon  imprimeur,  je  ne  me  faisais  aucune  illusion  :  al  Voilà 
un  petit  bouquin,  me  disais-je,  qui  sera  très  fier  de  trouver  quelques  bien- 
veillants lecteurs  parmi  ceux  qui  le  recevrontkliive  d'hommage  de  V auteur 
et  cela  devra  suffire  à  sa  gloire.  i>  Mon  étonnement  fut  grand  d'apprendre 
bientôt  que  mon  opuscule  dépassait  le  cercle  des  amis.  On  m'en  deman- 
dait des  exemplaires  d'un  peu  partout,  d'Allemagne  notamment  et  bientôt 
il  fallut  en  refuser  :  l'édition  était  épuisée. 

Loin  de  moi  la  prétention  de  me  prévaloir  de  ce  très  modeste  succès 
de  librairie.  Mais  j'eus  le  plaisir  d'y  trouver  cette  indication  très  nette  que 
le  public,  lorsqu'il  s'agit  d'un  livre  spécial  qui  n'est  pas  une  œuvre  d'ima- 
gination, sait  attacher  plus  de  prix  à  l'expérience  de  son  auteur  qu'à  ses 
aptitudes  littéraires.  Ce  fut  pour  moi  un  encouragement.  J'eus  en  même 
temps  la  perception  plus  précise  que  j'avais  dû  à  ma  qualité  de  musicien, 
d'instrumentiste,  l'avantage  d'avoir  pu  étudier  et  pratiquer  l'art  de  la  luthe- 
rie sans  perdre  de  vue  le  but  unique  de  celui-ci  et  affranchi  de  ce  qui,  chez 
les  praticiens,  fait  trop  souvent  confondre  la  tradition  avec  la  routine. 

A  partir  de  ce  moment,  et  toujours  encouragé  d'ailleurs  par  les 
personnes  qui  s'intéressaient  à  mes  travaux  et  au  premier  rang  desquelles 
je  dois  placer  MM.  Gustave  Bernardel  et  E.  Lyon  (1),  non  seulement  je 
conçus  le  projet  de  faire  un  traité  de  l'art  du  luthier,  mais  j'en  arrêtai  les 
grandes  hgnes  dans  mon  esprit,  et  lorsqu'en  1898  je  publiai  une  Notice 
historique  sur  les  instruments  à  cordes  et  à  archet,  j'avais  déjà  décidé  que 
cette  étude  formerait  le  premier  chapitre  du  livre  que  j'ai  l'honneur  de 
présenter  aujourd'hui  au  public. 

On  a  beaucoup  écrit,  et  de  fort  bonnes  choses,  sur  la  lutherie  ;  mais  un 

<1)  M.  E.  Lyon  est  le  directeur  technique  de  la  manufacture  de  pianos  Wolff  et  Pleyel» 


Digitized  by 


Google 


AVANT-PROPOS.  V 

très  petit  nombre  d'ouvrages  émanent  de  professionnels.  Ce  sont  le  plus 
souvent  des  compilations  habilement  faites,  quelquefois  intéressantes  au 
point  de  vue  de  l'histoire  des  instruments,  mais  qui  ne  traitent  de  la 
construction  que  d'une  manière  très  superficielle  ou  n'en  parlent  même 
pas  du  tout.  Il  m'aurait  été  facile  de  puiser  abondamment  dans  les 
matériaux  accumulés  par  d'autres  et  de  faire  étalage  d'une  érudition  qui 
n'aurait  été  que  la  science  d'autrui.  J'ai  préféré  me  cantonner  sur  le 
terrain  de  la  pratique  où  j'apporterai  les  résultats  certains  de  mes 
observations  et  de  ma  longue  expérience  personnelle. 

Je  ne  prétends  pas  exprimer  les  formules  d'un  art  nouveau  ;  mais 
celles  que  je  présenterai  seront  marquées  au  poinçon  rigoureux  d'un 
contrôle  maintes  fois  renouvelé  par  moi-même.  Certains  hommes  de 
métier  ne  comprendront  pas  ma  franchise.  Chaque  atelier,  chaque 
ouvrier  presque,  a  ses  tours  de  main,  ses  procédés  secrets  qu'il  garde 
jalousement.  Je  livrerai  les  miens,  et  si  je  n'encourrai  les  justes  reproches 
de  personne,  —  parce  que  je  ne  donnerai  que  ce  qui  est  bien  à  moi  ou  n'est 
pas  la  propriété  exclusive  d'un  seul,  — j'aurai  du  moins  la  satisfaction  de 
faire  bénéficier  les  autres  du  fruit  de  mon  propre  travail.  J'ajoute  qu'en 
dévoilant  les  pratiques  défectueuses,  en  faisant  la  guerre  aux  erreurs, 
j'aurai  apporté  ma  modeste  contribution  à  la  floraison  d'un  art  que 
j'aime  profondément  et  qui  est  l'auxiliaire  du  plus  grand  de  tous  les  arts, 
la  Musique  ! 


Avant  d'aborder  le  sujet  proprement  dit  de  ce  livre,  je  tiens  à  dire 
quelques  mots  des  deux  grands  centres  de  la  fabrication  française  des 
instruments  à  cordes  :  Mirecourt  et  Paris.  Je  commencerai  à  dessein  par 
Mirecourt,  parce  qu'elle  est  le  véritable  berceau  de  la  lutherie  en  France. 

Cette  toute  petite  ville,  située  au  pied  des  Vosges,  baignée  par  les  eaux 
tantôt  tranquilles  et  tantôt  furieuses  du  Madon,  renferme  tout  un  petit 
peuple  d'hommes  hospitaliers,  intelligents,  travailleurs  et  artistes.  Mire- 
court  a  fourni  au  monde  savant,  au  monde  militaire  et  au  monde  industriel 
toute  une  pléiade  de  personnalités  remarquables;  mais  c'est  surtout  dans 
l'art  de  la  lutherie  que  cette  véritable  Crémone  française  a  excellé  depuis 
plusieurs  siècles,  répandant  non  seulement  dans  le  monde  entier  ses 
produits,  mais  y  envoyant  encore  ses  habiles  ouvriers.  Citerai-je  quel- 
ques noms  parmi  les  plus  connus?  C'est,  d'une  part,  les  Lu  pot,  Gand, 
J.-B.  Vuillaume,  Bernardel,  Sacquin,  Breton,  Didier  Nicolas,  Dérazay,  Lété, 
Chanot,  Rambaux,  Jacquot,  Maucotel,  Miremont,  CoUin-Mézin,  Oudinot, 


Digitized  by 


Google 


VI  AVANT-PROPOS. 

Telesphore  Barbet,  Brugère,  Français,  etc.  ;  d'autre  part,  pour  la  facture  des 
archets,  les  Lupot,  Dominique  Peccate,  Voirin,  Henry,  Lamy,  Bazin,  etc. 

Malheureusement,  la  nécessité  de  fabriquer  à  bon  marché  et  de  produire 
beaucoup  a,  peu  à  peu,  substitué  l'industrie  à  l'art.  Des  usines  très  mo- 
dernes, où  règne  en  maître  un  capital  qui  exige  de  gros  dividendes,  ont 
mis  en  pratique  le  principe  de  la  division  du  travail  et  amené  la  fermeture 
de  la  plupart  des  petits  ateliers  particuliers  où  des  instruments  soignés 
sortaient  de  la  main  du  même  luthier.  La  valeur  individuelle  a  presque 
disparu  pour  faire  place  à  une  uniformité  de  produits  d'une  médiocrité 
désespérante.  On  fait  actuellement  des  violons  à  Mirecourt  comme  on 
faisait  de  la  chaussure  chez  Godillot  ou  comme  on  fait  des  montres  dans 
les  fabriques  américaines.  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  l'art  n*a  eu  qu'à 
perdre  à  de  tels  procédés.  Il  est  peut-être  très  ingénieux,  par  exemple^ 
d'être  parvenu  à  fabriquer  des  violons  dont  les  voùles  sont  obtenues  par 
le  gaufrage  ;  je  me  laisserais  même  volontiers  persuader  que  cela  cons- 
titue une  opération  commerciale  très  lucrative  ;  mais  on  ne  fera  croire  à 
personne  qu'une  telle  invention  peut  contribuer  à  la  gloire  de  la  lutherie 
française. 

Ces  réserves  faites,  je  tiens  à  rendre  hommage  à  l'habileté  des  ouvriers 
de  Mirecourt  qui  est  légendaire  (1)  et  que  n'a  pas  réussi  à  annihiler  l'appa- 
rition des  procédés  de  la  fabrication  industrielle  moderne.  Pour  se  per-. 
fectionner  dans  son  art,  le  luthier  de  Mirecourt  n'en  est  pas  moins  obligé 
d'aller  dans  les  bons  ateliers  parisiens. 

C'est  à  Paris,  en  effet,  que  s'exécutent  les  beaux  travaux  de  lutherie. 
Là,  stimulés  sans  doute  par  les  exigences  des  artistes  et  des  musiciens, 
les  luthiers  savent  s'astreindre  aux  exécutions  parfaites.  Rien  n'est  laissé 
au  hasard  :  le  choix  des  bois,  leur  sens,  les  épaisseurs,  le  barrage,  les 
collages,  la  hauteur  et  l'épaisseur  des  contredisses,  la  forme  des 
tasseaux,  la  hauteur  des  voùles,  la  forme  du  manche  et  de  son  talon, 
sa  saillie,  son  renversement,  son  diapasonnage,  la  pose  de  Tàme,  du 
chevalet,  sa  division  pour  les  cordes,  la  pose  du  sillet,  sa  hauteur, 
l'ajustement  des  chevilles,  etc.,  etc.,  en  un  mot  les  moindres  détails  qui 
sont  négligés  dans  la  facture  commerciale,  prennent  un  inlérêt  capital 

(1)  Les  vieux  ouvriers,  de  Mirecourt  se  souviennent  encore  de  l'habileté  et  de  l'activité 
de  Brugére,  dit  Malakof  ou  la  Petite  Poitrine,  qui,  la  veille  de  la  Sainte-Cécile,  se  pro- 
mena en  ville  avec  six  violons  et  une  basse  qu'il  avait  construits  en  une  semaine.  Plus 
taixl,  son  émule  et  imitateur  Mangenot,  dit  le  P'tit  Zou-Zou,  accomplit  le  même  tour  de 
force.  J'ai  vu  les  instruments  sortis  des  mains  de  ces  deux  phénomènes  et  je  reconnais 
qu'ils  étaient  très  convenablement  coupés,  filetés  et  ratisses  ;  mais  je  n'insiste  pas  sur 
les  auti^s  détails  de  construction  moins  apparents. 


Digitized  by 


Google 


<      Ci 


S 
D 

Ed 
Q 

OS 


a; 

73. 


0) 

c 
o 


^  -s 

o 

u 
ffî 


Digitized  by 


Google 


VIII  AVANT-PROPOS. 

dans  celte  facture  artistique.  Les  ateliers  parisiens  sont  également 
renommés  pour  leurs  travaux  de  réparation,  dont  ils  ont  pour  ainsi  dire 
le  monopole,  Mirecourt  ne  fabriquant  guère  que  du  neuf. 

Après  avoir  fabriqué,  à  partir  du  xvi^  siècle  jusqu'à  la  fin  du  xviiie, 
cette  variété  énorme  d'instruments  comprenant  :  violons,  altos,  ténors, 
violoncelles,  contrebasses  de  différentes  formes,  violes  d'amour,  basses 
de  violes,  violons  d'amour,  quintons  ou  pardessus  de  violes,  guitares, 
luths,  théorbes,  etc.,  la  lutherie  parisienne  actuelle  est  limitée  à  la 
construction  des  violons,  altos,  violoncelles,  qui  ne  sont  en  réalité  que  le 
même  instrument  à  des  échelles  différentes.  Quant  aux  contrebasses, 
elles  sortent  presque  toutes  des  ateliers  de  Mirecourt  où  on  en  fait 
encore  de  fort  belles.  La  maison  Gand  et  Bernardel  frères  (aujourd'hui 
maison  Caressa  et  Français)  est  à  peu  près  la  seule,  à  Paris,  qui  construise 
ces  instruments,  mais  elle  le  fait  avec  une  incontestable  maîtrise. 

La  fabrication  des  instruments  à  cordes  pincées  ressort  également  de 
la  lutherie  ;  elle  se  réduit  à  peu  près  aujourd'hui  à  deux  types  :  la 
guitare  et  la  mandoUne,  qui  sont  devenues  des  instruments  presque 
exclusivement  réservés  à  l'exportation.  Cette  facture  est  pour  ainsi  dire 
monopolisée  par  Mirecourt.  Les  anciens  ateliers  des  luthiers  guitaristes 
parisiens  ont  suivi  la  fortune  des  instruments  qu'ils  fabriquaient  et  se 
sont  fermés  les  uns  après  les  autres.  Lacôte,  qu'on  avait  surnommé  le 
Stradivarius  français  de  la  guitare,  a  été  le  dernier  d'une  brillante 
pléiade. 

On  a  cherché,  en  ces  dernières  années,  à  faire  revivre  la  guitare,  sans 
doute  à  cause  de  la  grâce  que  savent  déployer  les  femmes  lorsqu'elles 
s'en  accompagent  en  chantant.  Mais  la  tentalive  n'a  pas  réussi  et  la  pauvre 
guitare  est  restée  reléguée  au  rôle  modeste  et  traditionnel  d'instrument 
d'accompagnement  des  chanteurs  ambulants.  Seuls  quelques  pays,  tels 
que  l'Espagne,  la  tiennent  encore  en  honneur  ;  alTaire  de  sérénades  ! 

Quant  aux  autres  types  d'instruments  à  cordes  pincées  ou  à  roue  tels 
que  la  awndore,  le  cistre,  le  luth,  l'archi-luth,  la  vielle,  etc.,  ils  ont  tous 
disparu  après  avoir  eu  leurs  beaux  jours  el  même  leur  littérature 
musicale,  et  plus  d'un  luthier  serait  fort  en  peine  aujourd'hui  de  cons- 
truire ou  même  de  montrer  l'instrument  qui  a  donné  son  nom  à  sa 
profession.  Il  faut  voir  la  cause  de  ces  abandons  dans  Tinsuflisance  de 
sonorité  des  instruments  délaissés,  mais  on  peut  également  l'attribuera 
la  mode  qui,  dans  la  musique  autant  que  dans  toutes  les  autres  branches 
de  l'activité  humaine,  dicte  des  arrêts  souvent  sans  appel. 


Digitized  by 


Google 


E- 

ct; 
o 

< 
h" 

t3 


P 

O 

I 

o 


Q 

ce; 

< 

Z 

O 
co 

Q 

s: 

< 


Digitized  by 


Google 


A  AVANT-PROPOS. 

Je  liens  à  dire  deux  mois,  en  Icrminant  el  pour  mémoire  seulement, 
d'une  industrie  qui  n'a  rien  de  commun  avec  Tari  du  luthier  et  que  des 
personnes  non  prévenues  sont  exposées  à  confondre  avec  celui-ci  :  je  veux 
parler  de  la  reproduction  des  instruments  de  musique  anciens  au  point  de 
vue  exclusivement  décoratif.  Le  goût  du  bibelot  sévit  avec  fureur  depuis 
plusieurs  années.  Après  avoir  recherché  les  panoplies  d'armes,  on  s'est 
avisé  que  des  panneaux  ornés  d'instruments  de  musique  étaient  d'un  très 
bel  effet. 

Rien  n'est  plus  décoratif  en  effet  qu'un  ingénieux  assemblage  d'instru- 
ments aux  formes  à  la  fois  bizarres  et  gracieuses  :  à  côté  des  luths  et  des 
archi-luths  aux  manches  allongés,  des  mandores  aux  ventres  rebondis, 
des  cistres,  des  mandolines  incrustées  d'écaillé  flne,  des  vielles  délicate- 
ment marquetées  et  des  musettes  aux  poches  habillées  de  vieilles  soies 
brochées,  les  belles  violes  aux  contours  élégants  et  variés,  attirent 
l'attention  des  connaisseurs  avec  leurs  peintures  armoriées  et  leurs 
chevilliers  terminés  par  des  têtes  délicatement  sculptées. 

Certains  industriels  ont  de  suite  compris  tout  le  parti  qu'on  pouvait 
tirer  de  la  mode  nouvelle  et  des  ateliers  d'un  genre  spécial  se  sont  aus- 
sitôt montés  en  Italie,  la  patrie  des  belles  choses  et  des  imitations  éhon- 
tées,  où  l'on  s'est  mis  à  fabriquer,  en  s'inspirant  souvent  d'admirables 
modèles,  des  instruments  sans  aucune  espèce  de  valeur  artistique  et  qui 
ont  bientôt  envahi  les  boutiques  des  marchands  de  curiosités.  Bien  des 
amateurs  se  sont  laissé  prendre  à  ces  simiUs  dont  quelques  exemplaires 
ont  même  trouvé  place  dans  les  vitrines  de  certains  musées.  Ces  instru- 
ments, qui  n'ont  rien  de  commun  avec  des  restitutions  fidèles  et  honnêtes 
faites  au  profit  de  l'histoire  de  la  musique,  sont  bons,  tout  au  plus,  pour 
être  accrochés  sur  des  murs,  assez  haut  toutefois  pour  qu'on  ne  puisse 
pas  les  regarder  de  trop  près.  Leur  place  ne  saurait  être  ailleurs,  car  ils 
sont  à  l'art  ce  que  le  stras  est  au  diamant,  ce  que  le  faux  est  au  vrai. 


Digitized  by 


Google 


NOTICE  HISTORIQUE 


SUR 


LES    INSTRUMENTS    A    CORDES  ET  A    ARCHET 


ORIGINES   DU   QUATUOR   ACTUEL 


Les  plus  anciens  instruments  de  niusique  à  cordes  remontent  à  une 
époque  extrêmement  reculée  que  les  historiens  ont  renoncé  à  déter- 
miner, parce  qu'elle  se  confond  sans 
doute  avec  les  premiers  âges  de  Thu- 
manité.  Le  type  de  ces  instruments 
est  la  lyre  des  temps  héroïques  de  la 
Grèce  dont  on  faisait  vibrer  les  cordes 
en  les  pinçant  avec  les  doigts  ou  en  les 
touchant  avec  le  plectrum,  sorte  de 
baguette  en  ivoire  ou  en  bois  à  l'ex- 
trémité légèrement  crochue;  et  la  plus 
ancienne  lyre  semble  avoir  été  la  lyre 
pastorale  dont  le  corps  sonore  se  com- 
posait d'une  carapace  de  tortue  sur- 
montée de  deux  bras  réunis  vers  le 
sommet  par  un  joug  auquel  étaient 
fixées  les  cordes  (Fig.  1).  C'était  la 
chélys  des  Grecs  et  la  testudo  des  La- 
tins, aux  formes  gracieuses,  dont  on 
a  fait  depuis  le  symbole  même  de  la 
musique.  Je  ne  m'arrêterai  pas  aux 
autres  formes  de  la  lyre  antique  dont 
l'art  ancien  nous  a  laissé  des  repré- 
sentations très  variées  et  très  inté- 
ressantes, afin  d'aborder  de  suite  le 
sujet  de  cette  étude. 
Je  viens  de  dire  qu'il  est  impossible  d'indiquer  l'origine  exacte  du 
premier  instrument  à  cordes  ;  on  éprouve  le  môme  embarras  pour  fixer 

1 


r' 

LJ 

i 

1 

Fig.  i.  —  Lyre  des  temps  héroïques 

DE  LA  Grèce. 

Hauteur  :  0  "»  70. 


Digitized  by 


Google 


2  NOTICE   HISTORIQUE. 

l'époque  où  Ton  songea  à  substituer  au  procédé  qui  consistait  à  faire 
résonner  les  cordes  en  les  pinçant  ou  les  frappant ,  celui  qui  devait 
produire  des  sons  tenus  en  les  frottant. 

Quelques  érudits,  Fétis  en  tète,  ont  cru  reconnaître  dans  Tantique 
ravanastron  de  Tlnde,  le  premier  instrument  de  musique  à  cordes  et  à 
archet  (Fig.  2).  Cependant  certains  auteurs 
sérieux  revendiquent  pour  l'Europe  occiden- 
tale l'invention  de  l'archet.  Ainsi  les  Cmnbro- 
Bretons  l'appliquèrent  au  crouth,  cet  ancêtre 
des  rebecs,  rebelles,  violes  et  du  violon.  Les 
deux  vers  suivants  de  Saint-Fortunat,  évêque 
de  Poitiers,  en  attestent  l'usage  au  vf  siècle  : 

Romanusque  lyra  plaudat  tibî,  barbarus  harpa, 
Grœcus  achilliaca,  chrotta  britanna  canal. 

(Le  Romain  t'applaudit  sur  la  lyre,  le  Grec  te  chante 
avec  la  cithare,  le  barbare  avec  la  harpe  et  le  crouth 
breton.) 

On  voit  par  cette  citation  que,  pendant  l'épo- 
que du  Bas-Empire,  les  instruments  à  cordes 
frottées  par  un  archet  étaient  déjà  en  usage 
concurremment  avec  les  lyres,  cythares,  har- 
pes, etc 

Le  cadre  que  je  me  suis  tracé  ne  me  per- 
mettant pas  d'entrer  plus  avant  dans  cette 
question  des  origines  des  instruments  àarchet, 
j'engage  les  curieux,  qui  voudraient  se  docu 
menter,  à  consulter  les  ouvrages  spéciaux  et 
plus  particulièrement  les  suivants  : 


Fig.  2.— Ravanastron  de  l'Inde 

(500  ans  avant  l'ère  chrélienno) 

Hauteur  :  0  '»  55. 


La  préface  de  VArt  de  la  Viole  (Jean  Rousseau,  m  dc  lxxxvii)  ; 

Dissertation  sur  les  instruments  de  musique  du  Moyen-Age  (Bottée  de 
TouLMON,  1844)  ; 

Stradivariy  précédé  de  Recherches  historiques  et  critiques  sur  V origine  et 
les  transformations  des  instruments  à  archet  (Fétis,  1856)  ; 

Les  Luthiers  et  la  Lutherie^  et  surtout  la  préface  de  l'ouvrage  les  Instru- 
ments  à  archet  (Antoine  Vidal,  1876). 


Je  passerai  assez  brièvement  sur  la  période  du  Moyen-Age  pour  arriver 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS  A   CORDES   ET  A  ARCHET.  3 

à  la  Renaissance  où  la  lutherie  en  Italie  était  parvenue  à  son  apogée  et 
où  déjà  les  familles  instrumentales  complètes  suivaient  le  même  ordre 

dans  leur  classification  que  les  voix  dans 
le  quatuor  chantant.  Il  est  cependant  inté- 
ressant de  jeter  un  coup  d'œil  rapide  sur 
les  principaux  instruments  de  cette  époque. 
Le  crouth  à  trois  cordes,  ou  crouth  tri-' 
thant,  apparaît  le  premier  (Fig.  3).  Bottée  de 
Toulmon  en  donne  un  dessin  d'après  un 
manuscrit  de  Tabbaye  Saint- Martial  de 
Limoges  (xi^  siècle).  Cet  instrument  mesure 
environ  0  «»  80  de  hauteur  sur  0^  20  dans  sa 
plus  grande  largeur.  Les  extrémités  sont 
arrondies  ;  dans  le  haut  se  trouvent  deux 
ouvertures  longitudinales  pour  laisser  le 
passage  des  doigts  de  la  main  gauche,  qui 
soutient  l'instrument,  et  leur  permettre 
d'atteindre  les  cordes.  Un  chevalet  plat  in- 
dique que  celles-ci  devaient  être  attaquées 
ensemble  pour  produire  des  effets  d'ac- 
cords. 

D'après  Fétis,  une  reproduction  de  cet 
instrument  se  trouve  parmi  les  ornements 
extérieurs  de  l'abbaye  de  Melross ,  en 
Ecosse,  bâtie  au  xiv^  siècle,  ce  qui  prouve 
qu'il  était  encore  en  usage  à  cette  époque. 
Le  son  de  cet  instrument,  dont  j'ai  exécuté  toute  une  série  de  recons- 
titutions, a  une  grande  analogie  avec  celui  de  la  vielle  à  roue  ;  mais  la 
position  de  la  main  gauche,  enfoncée  dans  les  entailles  dont  je  viens  de 
parler,  ne  laisse,  par  suite  de  l'impossibilité  du  démancher,  que  peu 
d'étendue  à  la  mélodie  qui  s'exécute  sur  la  chanterelle. 

Le  crouth  gallois  à  six  cordes 
(Fig.  4)  a  emprunté  sa  forme  à 
la  lyre  antique  à  cordes  pincées. 
Bottée  de  Toulmon  en  donne  la 
description.  Cet  instrument,  dont  ^ 

je  donne  ci-contre  l'accord,  a  évidemment  succédé  au  crouth  trithant  ; 
cependant  il  est  assez  difficile  de  fixer  l'époque  de  son  apparition.  Son 
dispositif  le  recommande  aux  amateurs  de  lutherie  archaïque;  c'est  une 


Fig.  3.  —  Crouth  trithant. 
Hauteur  :  0  •"  80. 


bourdons 


chanterelles 


m 


zzzz 


Digitized  by 


Google 


4 


NOTICK    HISTORIQUE. 


véritable  vielle  à  archet  ayant  comme 
celle-ci  ses  deux  chanterelles  et  ses  deux 
bourdons. 

Les  dimensions  du  croulh  à  six  cordes, 
d'après  Daine  Barrington,  étaient  les  sui- 
vantes :  longueur  du  sommet  à  la  base, 
0»"  57  ;  —  la  plus  grande  largeur,  près  du 
cordier,  0™  27  ;  —  la  plus  petite  largeur, 
au  sommet,  O^  23  ;  —  épaisseur  du  coffre, 
Om  05;  —  longueur  de  touche,  0™  28. 

Le  chevalet,  qui  est  plat,  est  la  pièce  la 
plus  curieuse  :  un  de  ses  pieds  porte  sur 
la  table,  du  côté  d,es'chajilerelles,et  l'autre 
s'introduit  par  Touïe,  du  côté  des  bour- 
dons, pour  reposer  sur1e  fond  et  remplir 
les  doubles  fonctions  de  chevalet  et  d'àme. 
Les  cordes  placées  en  dehors  du  manche 
sont,  comme  dans  la  vielle  à  roue,  deux 
bourdons  à  Toclave  et,-  contrairement  à  U 
Topinion  de  Fétis,  ne  peuvent  être  pincées  Fig.  4.  —  Crolth  gallois  à  6  cordes, 
par  le  pouce  de  la  main  gauche.  En  effet,  Hauteur  :  0'"57. 

le  chevalet  étant  plat  et  toutes  les  cordes  se  trouvant  vibrer  ensemble 
sous  l'archet,  le  piîaicato  est  impossible.  La  largeur  du  manche  confirme 
encore  cette  opinion,  puisque  la  main  se  trouve  toujours  occupée  au 
chant. 

Les  reconstitutions  que  j'ai  faites  de  cet  instrument  m'ont  suggéré  les 
observations  qui  précèdent  dont  je  crois  pouvoir  affirmer  l'exactitude. 

Voici,  à  titre  de  curiosité,  un  fragment  d'un  très  vieil  air  breton  qui  se 
jouait  sur  le  crouth  et  sur  la  cornemuse  : 


J    '4     fl       O— Jr-^ 

^     ^-.- 

\i^^ 

^4-9 -9 — 

9 

5^ 

^ï 


m 


5? 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS   A   CORDES   ET  A   ARCHET.  5 

L'accord  du  crouth  à  six  cordes,  qui  parait  bizarre  à  première  vue,  a 
cependant  sa  raisoji  d'être,  et  la  voici:  le  premier  doigt  appuyé  à  la 
première  position  sur  les  deux  chanterelles  donne  mi,  ce  qui  constitue, 
avec  toutes  les  autres  cordes  à  vide,  l'accord  d'ut  complet  et  permet 
d'avoir  la  pénultième  inférieure  de  cette  gamme  pour  la  constitution  de 
la  mélodie. 

La  plus  ancienne  représentation  d'un  instrument  à  archet  à  mettre  à 
l'épaule  a  été  extraite  par  l'abbé  Gerbert  d'un  manuscrit  du  ix^  siècle. 
La  forme  de  cet  instrument,  qui  est  à  une  seule  corde  supportée  par  un 
chevalet,  est  à  peu  près  celle  de  nos  mandolines  modernes.  La  table  est 
percée  de  deux  ouïes  demi-circulaires  qui  se  regardent  ;  le  manche  est 
le  prolongement  du  corps,  qui  affecte  la  forme  d'une  poire,  et  la  touche 
est  en  saillie  sur  la  table,  de  façon  à  permettre  un  certain  angle  à  la  corde 
et  à  rendre  malgré  cela  son  appui  possible  sur  la  surface  de  la  touche.  Cette 
forme  a  été  adoptée  pour  une  série  d'instruments  qui  constitue  la  famille 
des  rebecs  (1)  et  des  gigues  (Fig.  5  et  6).  Ces  dernières  étaient  appelées  par 


Fig.   5.   —  Rebec. 
Hauteur  :  0"^bb. 

(1)  De  rebab,  violon  populaire  des  arabes. 


Fig.  6.  —  Gigue. 
Hauteur  ;  0  "»  56. 


Digitized  by 


Google 


6 


NOTICE    HISTORIQUE. 


les  allemands  geigen  ohne  hûnde^  gigues  sans  ceinture  ou  éclisses.  Il  y  en 
avait  de  plusieurs  tailles  :  dessus,  alto,  ténor  et  basse. 

Le  son  du  rebec  est  sec  et  dur  ;  il  servait  aux  ménétriers.  La  reproduc- 
tion de  cet  instrument  est  très  fréquente  sur  les  monuments,  du  xpau 
xve  siècle. 

Il  convient  de  ranger  dans  cette  famille  la  rubelle,  montée  de  deux 
cordes.  Jérôme  de  Moravie  nous  apprend  que  son  accord  était  celui-ci  : 


m 


La  gravité  de  ces  notes  fait  supposer  une  certaine  longueur  de  cordes, 
puisqu'on  ignorait  encore  la  ma- 
nière de  les  rendre  plus  lourdes 
par  le  filage  métallique. 

La  seule  représentation  que  je 
connaisse  d'une  rubelle  se  trouve 
dans  les  voussures  de  droite  du 
portail  de  la  cathédrale  de  Paris. 
L'instrument  est  tenu  par  un  petit 
personnage  qui  doit  symboliser  la 
musique. 

Au  xiie  siècle  ,  l'iconographie 
monumentale  nous  vient  en  aide 
par  la  reproduction  d'un  grand 
nombre  d'instruments  de  musi- 
que. 

Le  portail  de  Notre-Dame  de  la 
Coudre,  à  Parthenay,  nous  montre 
six  personnages  tenant  d'une  main 
un  rebec  et  de  l'autre  une  fiole  à 
parfums  (Fig.  7).  A  côté,  dans  un 
des  chapiteaux  de  gauche,  un  petit 
musicien,  assis,  tient  cet  instru- 
ment à  l'épaule  et  en  joue  en  ma- 
niant son  archet  comme  on  le  fait 
de  nos  jours.  Le  portail  de  l'abbaye 
de  Moissac,  qui  est  de  la  même 


Fig.  7.  —  Fragment  du  voussoir 

du  portail  de  Notre-Dame  de  la  Coudre 

(Parthenay). 


époque,  est  un  document  bien  précieux  pour  la  reconstitution  de  ces 
instruments  disparus.  On  y  voit  les  vingt-quatre  vieillards  de  l'Apoca- 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS   A   CORDES   ET  A  ARCHET.  7 

lypse  tenant  chacun  un  rebec  dont  les  détails  sont  très  précis  et  très 
intéressants.  Ces  instruments  affectent  la  forme  d'un  losange  et  sont  à 
éclisses  ;  les  uns  à  une  corde,  d'autres  à  deux,  à  trois,  à  quatre  et  à  cinq 
cordes.  La  tête  en  est  plate,  peu  renversée  et  à  contour  sphérique.  Les 
ouïes,  percées  dans  la  table  d'harmonie,  sont  aussi  très  curieuses.  Quel- 
ques unes,  comme  celles  du  crouth,  ont  la  forme  de  simples  trous  ronds; 
d'autres  sont  en  forme  de  sangsues  ou  de  C  plus  ou  moins  ornés  dont  la 
courbure  est  tournée  tantôt  vers  l'intérieur,  tantôt  vers  l'extérieur.  Le 
rebec  à  une  corde  devait,  vraisemblablement,  jouer  la  mélodie;  celui  à 
deux  cordes  jouait  en  diaphonie,  c'est-à-dire  en  quinte,  et  celui  à  trois 
cordes  (accordé  aussi  en  quinte  :  sol,  ré,  la)  avait  le  bourdon  sol  comme 

accompagnement.  La  forme  du  corps  sonore, 
ayant  sa  partie  centrale  plus  large  que  les  ex- 
trémités, ce  qui  rend  impossible  l'inflexion  de 
l'archet,  indique  que  le  chevalet  devait  être 
plat  et  que  les  cordes  vibraient  ensemble,  for- 
mant accord  à  la  façon  des  cornemuses  (1).  La 
précision  avec  laquelle  est  indiquée  la  struc- 
ture de  ces  instruments,  prouve  le  souci  du 
sculpteur  de  montrer  leur  véritable  usage.  Ce- 
pendant, dans  la  reconstitution  que  j'en  ai  faite, 
j'ai  dû  ramener  à  sa  véritable  proportion  la  lon- 
gueur du  diapason,  qui  devait  avoir  de  31  à  33 
centimètres,  afin  de  permettre  à  une  rhain  de 
dimension  moyenne  de  faire  les  demi-tons. 

La  cathédrale  de  Chartres  offre  à  nos  yeux, 
dans  une  partie  datant  du  xiii®  au  xiv©  siècle, 
la  statue  d'un  musicien  tenant  une  viuelle  à  la 
main  (Fig.  8).  Celle-ci,  d'un  modèle  analogue 
aux  violes  en  usage  en  Italie  au  xiii^  siècle, 
présente  une  forme  légèrement  rétrécie  vers 
le  centre,  ce  qui  indique  que  l'archet  pouvait 
attaquer  les  trois  cordes  l'une  après  l'autre  en 
décrivant  un  arc  de  cercle.  Quatre  ouïes,  per- 
cées dans  les  flancs  haut  et  bas  de  la  table, 


Fig.  8.  —  Viuelle. 
Hauteur  :  0  "»  57. 


semblent  indiquer  l'intention  du  luthier  de  ne  pas  en  affaiblir  le  centre 

(1)  A  cette  époque,  la  cornemuse  était  un  instrument  très  répandu.  Le  voussoir  de  la 
porte  principale  de  Téglise  d'Avi  (Charente-Inférieure),  xi«  au  xii^  siècle,  nous  montre 
une  série  très  intéressante  de  cornemuseurs. 


Digitized  by 


Google 


8 


NOTICE   HISTORIQUE. 


qui  supporte  la  pression  du  chevalet.  Ce  dernier  n'a  pas  de  pieds  détachés, 
et  sa  base,  renforcée  par  un  empâtement  mouluré,  porte  en  entier  sur  la 
table  de  façon  à  présenter  le  plus  de  surface 
possible  à  son  contact. 

Le  xiiie  et  le  xiv^  siècles  sont  très  riches  en 
représentations  d'instruments  soit  par  la  sculp- 
ture, soit  par  la  peinture  et  la  gravure  (Fig.  9). 
Antoine  Vidal,  dans  son  grand  ouvrage,  nous 
donne  plusieurs  spécimens  très  intéressants 
de  violes  à  archet  de  ces  époques,  montées  avec 
des  cordes  dont  le  nombre  varie  depuis  trois 
jusqu'à  six  et  qui  ont  été  souvent  décrites  dans 
les  poésies  du  temps.  Leurs  formes  sont  égale- 
ment très  variées  :  quelques-unes  affectent  celle 
du  rebec,  d'autres,  celle  de  la  guitare. 

L'une  de  ces  violes,  attribuée  à  Albinus,  et 
dont  Vidal  donne  une  figure,  me  paraît  injouable 
et  le  dessin  doit  en  être  inexact. 

Fétis  attribue  à  cette  viole  l'accord  suivant  : 


ê 


-^^ 


-rrr- 


-Tjr 


Si  le  musicien  de  la  cathédrale  de  Chartres 

montre  le  type  des  violer  en  France,  du  xiii^ 

..   1      ,,T^  1-      j  .    ^  j     1      F»g-  9.  —  Viole  italienne 

au  xive  siècle,  1  Italie,  dans  ses  peintures  de  la  du  xive  siècle 

fin   du   Xive  siècle,  nous  instruit  d'une  façon  d'après  Andréa  de  Florence. 
encore  plus  complète.  C'est  ainsi  qu'un  tableau  Hauteur  :  o  m  72. 

d'Andréa  de  Florence  représente,  dans  la  gi'ande  chapelle  des  Espa- 
gnols, une  femme  jouant  d'une  viole  qui  a  une  très  grande  analogie  avec 
celle  décrite  plus  haut  :  les  flancs  hauts  et  bas  de  la  table  sont  encore 
munis  d'ouïes  secondaires,  ornées  de  découpures  en  ivoire  et  les  ouïes 
centrales  ont  déjà  la  forme  de  boudins  concentriques. 

Dans  une  magnifique  peinture  du  xv^  siècle,  Lucca  Signorelli  a  figuré 
la  Vierçe  présentant  l'Enfant  Jésus  à  un  ange  violiste  dont  l'instrument 
est  dessiné  avec  une  perfection  de  détails  qui  m'a  permis  de  le  reconsti- 
tuer très  facilement  à  l'échelle  du  personnage.  Cette  fois,  les  ouïes 
secondaires  des  flancs  ont  disparu  ;  les  contours  font  pressentir  ceux 
du  violon  par  les  coins  saillants  des  flancs  du  bas  qui  sont  indiqués  ; 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS  A  CORDES  ET  A  ARCHET. 


9 


le  chevillier  n'est  plus  rond,  mais  se  termine  en  pointe,  et  deux  bourdons 
extérieurs  à  l'octave  agrandissent  au  grave  le  registre  de  l'instrument. 

Au  point  de  vue  musical,  on  est  autorisé  à  penser  que  tous  ces  instru- 
ments avaient  pour  mission  de  seconder  et  de  soutenir  les  voix,  et  que 
là  s'arrêtait  leur  rôle.  D'ailleurs,  leur  construction  était  très  fantaisiste  et 
surtout  très  négligée  au  point  de  vue  du  mécanisme  du  jeu,  ce  qui  rendait 
la  virtuosité  à  peu  près  impossible.  Au  demeurant,  ce  que  nous  savons  de 
la  composition  des  orchestres  du  Moyen-Age  et  du  jeu  des  instruments 
est  à  peu  près  nul,  et  les  écrivains  modernes  qui  en  ont  parlé  ont  plus 
souvent  écouté  leur  imagination  qu'ils  n'ont  fait  œuvre  de  science,  telle- 
ment il  est  vrai  que  nous  sommes  peu  documentés  sur  cette  question. 


1"  ' 

i 

t 

"1 

t 

4 

t 

[ 

l*'*»^H 

m 

f   1 

l9l 

pF 

f»' 

Nous  arrivons  à  l'époque  si  féconde  de 
la  Renaissance. 

Du  xve  au  xvie  sièclc,  la  musique  prend 
une  importance  considérable  en  Italie.  Elle 
se  répand  bientôt  dans  toute  l'Europe  et  la 
France  surtout  profite  largement  de  cette 
poussée  artistique  que  ses  alliances  poli- 
tiques favorisent  encore.  La  lutherie  se 
développe  parallèlement  et  devient  même 
décorative. 

Au  xvie  siècle,  Raphaël  nous  initie  au 
type  des  violes  de  son  temps  par  son  Or- 
phée au  Parnasse  (Fig.  10).  L'instrument  a 
cinq  cordes  et  deux  bourdons,  comme  celui 
décrit  plus  haut  et  avec  lequel  il  a  une 
grande  ressemblance. 

Une  toile  de  Fra  Bartolomeo,  conservée 
dans  la  galerie  Pitti,  représente  également 
un  ange  musicien  dont  la  viole  a  une  bien 
grande  parenté  avec  celles  dont  je  viens 
de  parler  ;  c'était  donc  bien  l'instrument 
classique  de  l'époque,  avec  les  bourdons 
Fig.io.— Viole  d'après  des  tableaux  extérieurs  comme  dans  la  lyrone,  repré- 
de  Raphaël  et  de  Fra  Bartolomeo.  gentée  par  la  ligure  11 

//au/cur;0ra70.  l^  Dominiquin  a  peint  également  une 

Sainte-Cécile  jouant  d'une  basse  de  viole  à  six  cordes  de  la  plus  grande 

2 


Digitized  by 


Google 


10 


NOTICE    HISTORIQUE. 


beauté  qui  a  dû  être  dessinée  d'après  Tinstrument  lui-même.  Mais  un  des 
documents  les  plus  exacts  sur  l'emploi  et  la  forme  des  instruments  du 
xvie  siècle  nous  est  fourni  par  le 
célèbre  tableau  de  Paul  Véronèse 
représentant  les  noces  de  Cana 
(1562) ,  et  au  centre  duquel  se 
trouve  groupé  un  petit  orchestre 
où  le  quatuor  des  violes  est  par- 
faitement disposé  :  basse,  ténor, 
alto  et  pardessus.  Remarquons  en 
passant  que  le  violon  n'a  pas  en- 
core fait  son  apparition. 

En  Italie,  au  xvF  siècle,  la  forme 
des  violes  varie  à  l'infini  (Fig.  12). 
Les  unes  sont  en  forme  de  guitare 
à  fond  plat,  sans  bords  ;  les  autres 
sont  en  forme  de  fleurs  de  lys.  Les 
vernis  sont  déjà  superbes,  le  plus 
généralement  jaune  d'or.  Souvent 
la  table  est  ornée  d'une  rosette 
découpée  à  jour  ou  d'un  blason  en 
marqueterie  portant  les  armes  du 
propriétaire  de  l'instrument. 

La  peinture  et  la  sculpture  vien- 
nent encore  ajouter  à  la  richesse 
de  cette  lutherie  décorative.  Les 
ouïes  sont  découpées  de  cent  ma- 
nières difl'érentes.  Les  têtes  qui 
terminent  généralement  le  chevil- 
lier  ont  toujours  un  caractère  ar- 
tistique extrêmement  intéressant, 
quelquefois  même,  comme  dans 
une  viole  signée  de  Gagliano  qui 
fait  partie  de  ma  collection  (Fig.  13), 
ces  têtes  ne  sont  plus  simplement 
allégoriques  ou  décoratives,  elles 
représentent  évidemment  des  personnages  connus  et  probablement  le 
propriétaire  de  l'instrument.  Enfin,  nous  sommes  en  présence  de  véri- 
tables objets  d'art  qui  ont  aussi  une  famille  parfaitement  déterminée  : 


Fig.  11.  —  Lyrone  à  15  cordes. 
Hauteur  :  1  "»  40. 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS   A   CORDES   ET  A   ARCHET. 


11 


basse,  ténor,  alto  et  dessus.  Une  des  particularités  de  la  forme  du  ténor 
vient  de  ce  que  l'instrument,  qui  se  jouait  sur  le  genou,  avait  quelquefois 

les  flancs  divisés  en  deux 
parties  formant  une  sorte 
de  fourche,  de  façon  à  en 
assurer  la  position.  Il  esta 
remarquer  cependant  que 
les  manches  larges  et  sans 
renversement,  munis  de 
sillets  mobiles,  rendaient 
l'exécution  toujours  diffi- 
cile. 

L'Allemagne  a  pubhé 
de  nombreux  ouvrages 
sur  la  lutherie  de  la  Re- 
naissance. Agricola,  Prae- 
torius,  et  plus  tard  Kir- 
cher,  ont  orné  leurs  écrits 
de  gravures  sur  bois.  Mais 
celles-ci  sont  très  fantai- 
sistes et  représentent  avec 
une  évidente  inexactitude 
aussi  bien  les  instruments 
à  vent  que  ceux  à  cordes. 
Ces  derniers  surtout  sont 
d'une  incorrection  qui  ex- 
plique bien  la  peine  que 
Fétis  a  prise  pour  en  re- 
chercher le  fonctionne- 
ment. 
Albert  Diirer,  dans  ses 
planches  du  Cortège  triomphal  de  l'Empereur  Maximilien,  donne  deux 
musiciens  jouant  du  ribeban,  c'est-à-dire  de  la  grosse  gdge  à  six  cordes 
(viola  da  gamba  italienne  ou  basse  de  viole  des  Français),  ce  qui  prouve 
qu'à  cette  époque  déjà  les  instruments  graves  étaient  très  employés.  - 

Praetorius  nous  apprend  que  vers  la  même  époque  on  jouait  également 
une  viole  bâtarde,  viola  baslarda,  ainsi  dénommée  parce  qu'elle  ne  faisait 
pas  partie  intégrante  du  quatuor  des  violes  de  ce  temps.  C'est  à  cet  ins- 
trument qu'on  ajouta  plus  tard  des  cordes  sympathiques  en  laiton. 


Fig.12.— Basse  de  viole  et  Desçus  de  viole  italiens 

DU  XVie  SIÈCLE. 

Hauteurs  ;  1  m  25  et  0  »'•  78. 


Digitized  by 


Google 


12 


NOTICE   HISTORIQUE. 


U Allemagne,  disons-nous,  a  fait  de  grands  efforts  pour  que  la  lutherie 
ne  restât  pas  en  arrière  (Fig.  14)  et  c'est  elle  qui  nous  a  donné,  par  le^? 


Fig.  13.  —  Pardkssus  de  viole 

ITALIEN. 

Hauteur  :  0  •"  65. 


Fig.  14.  —  Viole  allemande 
à  7  cordes,  dile  d'Amour, 
avec  adjonction  de  6  cordes  sympa- 
thiques en  laiton. 
Hauteur  ;  Om81. 


ouvrages  d'Agricola  (1529)  et  de  Praetorius,  la  figure  et  raccordalure  des 
violes  Die  grosze  Welsche  Geigen^  basse,  ténor,  alto,  discant. 


1 


Accords  des  violes  d'après.  Agricola. 

dessus                                                   alto 
-^2 


m 


IZZI 


^ 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS  A   CORDES   ET  A  ARCHET.  43 

ténor  basse 


m  -^      r      ^ 


''     ,J 


Accords  des  grandes  violes  à  5  cordes. 

dessus  alto  et  ténor 


w 


Accords  des  violes  italiennes  à  6  cordes. 

dessus  alto  et  ténor 


,   jjr 

-et- 

basse 


^ 


m 


3Z: 


Accords  des  violes  à  6  cordes  d'après  Prœtorius. 

dessus  alto 


i 


là  m  a "'^  ^^^ 


m 


ténor  basse 


W-^=^=:—^r7-^m 


3X: 


On  voit,  par  ce  tableau,  que  les  luthiers,  aidés  sans  doute  des  conseils 
des  joueurs,  avaient  déjà  réduit  le  nombre  des  cordes  de  7,  6,  5  à  4  pour 
les  trois  parties  au-dessus  de  la  basse  qui  resta  seule,  et  longtemps  encore, 
à  six  cordes.  Cependant  le  nombre  des  cordes  et  l'accordature  étalent  très 


Digitized  by 


Google 


14  NOTICE   HISTORIQUE. 

facultatifs  et  la  grande  quantité  d'instruments  de  cette  famille  que  j'ai  vus 
depuis  cinquante  ans  m'a  convaincu  que  rien  n'était  absolument  fixe,  ni 
comme  forme,  ni  comme  taille,  ni  comme  diapason.  On  s'était  aperçu 
cependant  de  ce  fait  physique,  que  la  quantité  de  son  d'un  instrument  à 
cordes  et  à  archet  est  toujours  en  raison  inverse  du  nombre  des  cordes.  On 
avait  remarqué,  de  plus,  que  l'accord  par  quarte  et  tierce  ascendantes  est 
moins  sonore  que  celui  par  quinte.  Enfin,  le  désir  d'avoir  plus  d'éclat  avait 
du  pousser  les  artistes  du  temps  à  la  propagation  du  violon  italien  qui,  à 
cette  époque,  existait  déjà  en  France  (1550),  car  il  figure  dans  les  fêtes  de 
Rouen  offertes  par  la  ville  au  roi  Henri  II  et  à  la  reine  Catherine  de  Médicis, 
lors  de  leur  avènement. 

Le  violon  n'est  en  somme  qu'une  variété  des  violes  dont  on  avait 
réduit  le  format  ainsi  que  le  nombre  des  cordes.  Martin  Agricola,  dans 
sa  Musica  instnimentalis  (1528),  donne  les  figures  de  plusieurs  variétés 
de  ces  instruments  qu'il  nomme  Geigen  à  3  et  à  4  cordes  et  dont  la  famille 
est  complète  :  basse,  ténor,  alto  et  dessus.  Mais  ce  n'est  encore  là  qu'une 
sorte  de  violon  rudimentaire. 

En  Angleterre,  vers  1571,  il  y  avait  déjà  sept  violons  dans  la  bande 
royale,  et  en  France  Henri  IV  fonda  Ja  charge  de  roi  des  violons  pour 
Dumanoir. 

Les  luthiers  de  Flandre  expédiaient  leurs  produits  en  France,  et  l'Italie 
construisait  depuis  longtemps  le  violon  et  ses  congénères  :  l'alto,  le 
ténor,  le  violoncello  et  le  violone  (contrebasse).  Les  Gaspard  da  Salo,  les 
Magini  et  les  Amati  nous  faisaient  parvenir  leurs  instruments  dont  un 
certain  nombre  existent  encore  et  témoignent  de  leur  talent  et  de  leur 
génie  de  luthiers  (Fig.  15). 

Le  violon  et  ses  congénères  :  l'alto,  le  ténor  et  le  violoncello,  consti- 
tuaient une  famille  à  part,  ayant  ses  partisans,  malgré  une  opposition 
manifeste  des  violistes  qui  comptaient  parmi  eux  des  artistes  de  grand 
talent  et  qui  avaient  une  vaste  httérature  de  pièces  à  la  mode.  C'est 
surtout  au  xvif  siècle  que  le  nombre  et  la  qualité  de  ces  virtuoses  vio- 
hstes  s'affirment  en  Allemagne,  en  Italie  et  en  Angleterre.  En  France, 
les  Maugars,  les  Sainte-Colombe,  les  Marais  rivalisent  de  talent. 

Dans  sa  Disser*tatio7i  sur  Voriginc  de  la  viole,  J.  Rousseau  dit  :  a:  Il  est 
jf  vrai  que  les  Anglais  ont  réduit  leurs  violes  à  une  grandeur  commode 
»  (Fig.  16)  devant  les  Français,  comme  il  est  facile  d'en  juger  par  les 
»  anciennes  violes  d'Angleterre  dont  nous  faisons  une  estime  particulière 
D  en  France  ;  mais  aussi,  il  faut  avouer  que  les  faiseurs  d'instruments 
»  français  ont  donné  la  dernière  perfection  à  la  viole  lorsqu'ils   ont 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS  A   CORDES   ET  A   ARCHET. 


15 


3)  trouvé  le  secret  de  renverser  un  peu  le  manche  en  arrière  et  d'en 
1^  diminuer  répaisseur.  i> 


Depuis  un  demi  siècle  environ  bien  des  tentatives  ont  été  faites  pour 
initier  le  public  dilettante,  raffiné  et  curieux  aux  beautés  de  la  musique  et 

des  instruments  anciens  abandonnés 
ou  disparus.  Fétis  le  premier  en 
France  (alors  qu'il  était  bibliothé- 
caire au  Conservatoire  de  Paris),  en 
eut  ridée,  et  organisa,  vers  1832,  une 
série  de  séances  de  musique  histo- 
rique.  Après  avoir  groupé  autour  de 
lui  les  meilleurs  artistes  chanteurs  et 
instrumentistes  du  temps,  il  composa 
un  programme  des  plus  intéressants 
et  tout  à  fait  propre  à  éveiller  la  curio- 
sité des  amateurs  pour  les  choses  mu- 
sicales du  passé.  Malheureusement, 
malgré  son  ardeur  infatigable ,  sa 
science  indiscutable  ,  sa  conviction 
profonde  et  communicative,  il  lui  était 
bien  difficile  de  reconstituer  de  toutes 
pièces  l'élément  instrumental  dont  il 
avait  tant  besoin  pour  rendre  la  cou- 
leur vraie  et  le  timbre  à  ces  vieilles 
pages  exhumées  de  toutes  les  biblio- 
thèques de  l'Europe  où  il  avait  dû 
puiser  au  profit  d'une  œuvre  émi- 
nemment instructive  et  artistique. 
Gomment  trouver  en  efl'etdes  artistes 
jouant  du  cromorne,  du  cornet,  du  luth^ 
de  la  basse  de  viole^  du  dessus  de  viole, 
du  pardessus  de  viole,  etc.,  etc.  ?  Là 
se  trouvait  la  véritable  difficulté,  car, 
il  est  certain  qu'on  ne  saurait  aisément 
s'assimiler  aucun  art  sans  les  secours  d'un  maître  et  les  artistes,  qui 
avaient  joué  ces  instruments  disparus ,  étaient  depuis  bien  des  années 


Fig.  15.  —  Basse  de  viole  à  6  cordes 
DE  Magini. 

Hauteur  :  1  «"  09. 


déjà  dans  la  tombe.  En  homme  adroit,  Fétis  essaya  de  tourner  la  difii* 


Digitized  by 


Google 


46  NOTICE   HISTORIQUE, 

culte  en  montant  la  basse  de  viole  en  violoncelle,  la  viole  d'amour  en  altOy 
le  pardessus  de  viole  en  violon,  le  luth  en  guitare,  etc.  (1).  On  devine 
quels  résultats  pouvaient  donner  de  tels  arrangements.  Du  reste,  Fétis 
ne  dissimula  pas  le  désappointement  que  lui  causait  la  médiocrité  de  ces 
exécutions  :  il  en  parle  même  dans  sa  Biographie  des  Musiciens  (au  mot 
Fétis).  Malgré  cela,  il  se  trouva  bien  des  personnes  pour  s'extasier  sur 
ces  prétendues  exécutions  archaïques,  où  le  plaisir  des  yeux  suppléait 
évidemment  à  l'enchantement  des  oreilles. 

Ces  intéressantes  auditions  furent  interrompues,  vers  4834,  par  un 
incident  que  le  but  restreint  de  cet  article  ne  me  permet  pas  de  raconter. 
Mais  le  travail  de  compilation  auquel  Fétis  s'était  livré  pour  préparer  et 
mener  à  bien  son  entreprise  ne  fut  pas  perdu.  Il  lui  permit  en  effet  d'ac- 
cumuler une  énorme  quantité  de  documents  historiques,  qui  lui  servirent 
à  constituer  le  grand  ouvrage  dont  je  viens  de  parler.  Cet  ouvrage,  auquel 
tous  ceux  qui  écrivent  sur  l'art  musical  ont  recours,  et  qui  ne  laisse  pas 
que  d'être  cependant  incomplet  et  trop  souvent  aussi  fautif,  représente 
néanmoins  une  somme  de  travail  considérable. 

C'est  peu  après  cette  époque  que  Meyerbeer  composa  les  Huguenots, 
et  c'est  peut-être  aussi  sous  l'influence  du  goût  qu'avaient  inspiré  les 
séances  dont  je  viens  de  parler,  qu'il  écrivit  un  prélude  de  viole  d'amour 
suivi  d'un  soi  disant  accompagnement  du  même  instrument  pour  la  célè- 
bre romance  du  premier  acte  :  Plus  blanche  que  la  blanche  hermine.  Comme 
il  était  impossible  de  trouver  un  violiste,  voici  comment  Meyerbeer  s'y 
prit  pour  donner  au  public  l'illusion  d'une  pièce  entière  jouée  et  accom- 
pagnée sur  la  viole  d'amour.  L'artiste  chargé  de  cette  partie  (l'alto  solo), 
prenait  une  viole  accordée  suivant  la  méthode  de  Milandre  :  ré,  fa,  la,  ré,  fa, 
la,  ré  ;  il  n'avait  donc  qu'à  passer  son  archet  sur  les  cordes  à  vides  par  deux 
pour  produire  un  accord  parfait  en  ré  majeur  :  puis  il  reprenait  la  même 
chose  à  l'octave  en  sons  harmoniques,  y  ajoutait  quelques  notes  sur  la 
chanterelle,  terminait  par  l'accord  parfait,  et  le  tour  était  joué.  Il  substi- 
tuait immédiatement  à  sa  viole  son  alto,  et  accompagnait  la  romance 
avec  ce  dernier  instrument,  car  il  lui  aurait  été  absolument  impossible, 
avec  l'accord  bizarre  de  Milandre,  de  jouer  autre  chose  que  des  petites 
pièces  en  ré  majeur,  toujours  en  ré  majeur.  Or,  l'accompagnement  de  la 
romance  précitée  est,  comme  on  le  sait,  très  modulant  ;  avec  l'accord 
ancien  :  ré,  sol,  do,  mi,  la,  ré,  il  eut  été  très  facile  ;  mais,  il  aurait  fallu 
travailler  la  viole.  Cette  petite  supercherie  a  toujours  été  pratiquée  et  le 

(i)  Je  garantis  Texactitude  de  ce  que  j'avance,  ayant  connu  intimement  des  artistes 
qui  faisaient  partie  de  ces  concerts. 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS  A  CORDES  ET  A  ARCHET.  17 

public  ne  cesse  d'être  persuadé  qu'il  a  entendu  jouer  et  accompagner  sur 
la  viole  ancienne;  ce  serait,  sans  doute,  peine  perdue  de  vouloir  lui 
prouver  le  contraire. 

Voilà,  à  quelques  bien  rares  exceptions,  la  manière  dont  on  initie  le 
public  aux  sonorités  des  anciens  instruments,  et  cela  depuis  le  premier 
jour  qu'on  a  essayé  de  les  lui  faire  entendre  et  apprécier.  C'est  qu'il  faut 
le  reconnaître,  rien  n'est  aussi  difficile  que  de  s'assimiler  un  instrument 
dont  l'accordature  et  le  nombre  des  cordes  diffèrent  de  celui  qu'on  pra- 
tique. Il  serait  certainement  plus  aisé  pour  un  exécutant  de  commencer 
par  l'étude  de  l'instrument  ancien  afin  d'éviter  les  combinaisons  de  doigtés 
et  d'intervalles  appris  depuis  la  jeunesse.  Aussi,  bien  des  artistes  et  des 
amateurs  ont-ils  abandonné  leurs  tentatives  après  avoir  sacrifié  souvent 
bien  du  temps  pour  parvenir  à  jouer  du  dessus  de  viole  ou  de  la  basse 
de  viole.  Je  veux  dire  quelques  mots  de  ce  dernier  instrument  que  j'ai 
beaucoup  étudié  et  travaillé  moi-même. 

La  première  méthode  de  viole  publiée  en  France,  date  de  4687  ;  elle 
est  de  Jean  Rousseau.  Danoville  en  publia  également  une  dans  la  même 
année,  dont  voici  le  titre  :  «  L'art  de  toucher  le  dessus  et  la  basse  de 
ï>  viole,  contenant  tout  ce  qu'il  y  a  de  nécessaire,  d'utile  et  de  curieux 
»  dans  cette  science  ;  avec  des  principes,  des  règles  et  observations  si 
D  intelligibles,  qu'on  peut  acquérir  la  perfection  de  cette  belle  science 
»  en  peu  de  temps,  et  même  sans  le  secours  d'aucun  maître,  y>  Les  deux 
auteurs  que  je  viens  de  nommer  étaient  élèves  du  fameux  de  Sainte-Co- 
lombe, célèbre  violiste,  celui  qui  inventa  ou  du  moins  introduisit  les  cordes 
filées  d'argent  et  ajouta  la  septième  corde  grave  à  la  basse  de  viole.  Cette 
dernière  innovation  fut  bien  fâcheuse,  hélas  !  car  en  faisant  descendre  la 
viole  une  quarte  au-dessous  du  ré  grave,  on  altérait  sensiblement  la  sono- 
rité générale  des  autres  cordes  et  l'on  embarrassait  encore  davantage  le 
maniement  de  l'archet.  La  tenue  de  celui-ci  était  à  cette  époque  toute  dif- 
férente de  celle  que  nous  avons  actuellement  :  la  main  droite  au  lieu  d'être 
placée  sur  la  baguette,  se  trouvait  dessous  à  la  façon  des  pifTerari  italiens 
qui  jouent  du  violon  en  appuyant  l'instrument  sur  l'abdomen.  Cette  posi- 
tion de  l'archet,  encore  usitée  en  Allemagne  parles  contrebassistes,  donne 
plus  de  force,  dit-on  ;  mais  le  détaché  devient  très  difficile  pour  ne  pas  dire 
impossible  ;  de  plus,  sur  la  viole,  le  grand  nombre  de  cordes  rendant  le 
rayon  du  cercle  assez  vaste,  toutes  les  cordes,  à  part  la  première  et  la 
septième,  avaient  peu  de  saillie  et  l'on  ne  parvenait  à  détacher,  sans 
toucher  à  la  voisine,  qu'à  la  fcondition  d'avoir  l'archet  très  près  du 
chevalet,  ce  qui  donnait  une  qualité  de  son  de  guimbarde  très  caracté- 

3 


Digitized  by 


Google 


18  NOTICE   HISTORIQUE. 

ristique.  C'est  d'ailleurs  pour  celte  raison  que  Duport,  B.  Romberg,  J. 
Stiastny,  lorsqu'ils  voulaient  donner  cette  sonorité  dans  quelques  pas- 
sages de  leur  musique  de  violoncelle,  écrivaient  :  à  la  gamba. 

Malgré  les  éloges  pompeux  avec  lesquels  on  accueillit  l'addition  de  la 
septième  corde,  on  peut  dire  que  son  emploi  fut  à  peu  près  nul  dans  les 
compositions  charmantes  des  élèves  et  émules  de  Sainte-Colombe,  Marin 
Marais,  Forqueray  père  et  flls,  de  Caix  d'Hervelois,  etc..  Quant  à  la 
musique  de  Sainte-Colombe,  malgré  mes  recherches,  je  n'ai  rien  pu 
découvrir  de  lui  dans  aucune  bibliothèque.  L'Italie  et  l'Angleterre  surtout 
furent  rebelles  à  l'innovation  intempestive  du  maître  de  Jean  Rousseau 
et  c'est  peu  après  celle-ci  que  la  viole  assourdie  commença  à  perdre 
de  sa  vogue  pour  faire  place  au  violoncelle  qui,  avec  sa  sonorité  plus 
éclatante,  n'était  à  cette  époque  qu'un  instrument  destiné  aux  accompa- 
gnements d'orchestre.  C'est  surtout  vers  la  seconde  moitié  du  xviii® 
siècle  que  cette  décadence  se  manifesta  avec  le  plus  d'intensité,  malgré 
les  véritables  talents  d'exécutants  et  de  compositeurs  des  violistes  et  la 
pénurie  des  violoncellistes. 

Pour  être  édifié  sur  l'intensité  de  la  lutte  entre  les  deux  instruments,  il  faut 
lire  un  pamphlet  d'un  certain  Hubert  le  Blanc  intitulé  :  Défeme  de  la  basse 
de  viole  contre  les  entreprises  du  violon  et  les  prétentions  du  violoncelle. 
il 40.  Amsterdam. 

Mais  revenons  à  Jean  Rousseau.  Celui-ci  nous  dit  dans  sa  dissertation 
que  la  viole  paraît  être  un  instrument  assez  nouveau  en  France  et  prétend 
que  les  Anglais,  qui  ont  commencé  les  premiers  à  composer  et  à  jouer  des 
pièces  d'harmonie  sur  cet  instrument,  en  ont  porté  la  connaissance  dans 
les  autres  royaumes,  tels  sont  :  Walderan,  à  la  cour  de  Saxe  ;  Baudler,  à  la 
cour  d'Espagne  ;  Jong,  auprès  du  comte  d'Inspruck  ;  Preïs,  à  Vienne,  etc. 
Rousseau  dit  également  que  les  premières  violes  jouées  en  France  étaient 
à  cinq  cor^des  et  fort  grandes,  elles  servaient  à  accompagner.  Le  chevalet  était 
placé  au-dessous  des  oihjs  ;  les  cordes  étaient  fort  grosses  et  leur  accord 
était /)ar  quartes  en  commençant  par  le  bas  :  mi,  la,  ré,  sol,  do.  Il  raconte 
que  sous  Henri  IV  les  violes  étaient  si  grandes,  qu'on  pouvait  y  enfermer 
des  jeunes  pages  pour  chanter  et  prétend  même  que  cet  étonnant  moyen 
a  été  pratiqué  devant  la  reine  Marguerite  par  un  certain  Garnier  qui  jouait 
la  basse  et  chantait  la  taille,  pendant  qu'un  petit  page  enfermé  dans  la 
viole  chantait  le  dessus.  Cette  assertion  me  paraît  assez  invraisemblable  ; 
étant  donnée  la  nécessité  d'avoir  le  fond  de  l'instrument  parfaitement  collé, 
il  faudrait  supposer  que  l'enfant  fût  enfermé  dans  sa  prison  sonore  depuis 
42  heures  au  moins.  Dans  toute  cette  dissertation,  Rousseau  fait  preuve 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS  A   CORDES   ET  A  ARCHET.  49 

d'ailleurs  d'un  lyrisme  bien  amusant;  il  va  jusqu'à  se  persuader  que  la 
viole  existait  avant  le  déluge.  Il  indique  aussi  qu'on  jouait  trois  autres 
violes  :  une  de  ténor  ou  taille,  une  d'alto  ou  haute-contre  et  une  de  dessus 
ou  soprano.  Avec  ces  quatre  instruments  on  représentait  les  quatre 
parties  des  voix,  ce  qui  avait  été  pratiqué  depuis  longtemps  en  Italie. 
Quand  ces  quatre  parties  étaient  en  usage  en  France,  ajoute-t-il,  on 
accordait  le  ténor  une  quarte  plus  haut  que  la  basse^  Valto  une  quarte  plus 
haut  que  le  ténor^  et  le  soprano  un  ton  plus  haut  que  Valto  à  l'octave  de  la 
basse.  II  parle  de  la  viole  d'amour  qu'il  regarde  comme  un  instrument  à 
part  et  qu'il  appelle  une  espèce  de  dessus  de  viole  monté  de  cordes  de 
laiton  sur  lesquelles  l'archet  fait  un  méchant  effet.  Selon  lui,  nous  l'avons 
vu  plus  haut,  les  Anglais  ont  été  les  premiers  à  réduire  leur  basse  de  viole 
à  une  grandeur  commode,  mais  il  ne  fait  nulle  mention  des  instruments 
italiens.  Il  prétend  que  nous  aurions,  nous  Français,  l'honneur  d'avoir 
imaginé  le  renversement  du  manche  dans  les  instruments  à  archet  afin 
d'ouvrir  un  angle  nécessaire  à  l'appui  du  chevalet  sur  la  table  sans  avoir 
une  rehausse  sous  la  touche,  ce  qui  rendait  le  manche  énorme. 

Rousseau  parle  avec  admiration  des  violistes  Maugard,  Hotman,  d'un 
certain  bénédictin  que  l'on  nommait  le  père  André  et  de  Marin  Marais 
qui  était  son  contemporain. 

Quant  aux  exercices  qu'il  donne  dans  sa  Méthode,  c'est  très  peu  de 
chose  et  cela  se  réduit  à  quelques  lignes  de  musique  sur  les  ornements 
et  sur  la  transposition  ;  son  enseignement  n'est  d'ailleurs  qu'une  perpé- 
tuelle dissertation. 

La  méthode  de  Christophe  Simpson  (Londres,  1659)  est  infiniment  plus 
pratique  :  plusieurs  figures  gravées  indiquent  le  modèle  des  difl'érentes 
violes;  des  archets,  de  leurlongueur;  lalargeur,  la  longueur  et  la  rondeur  de 
la  touche,  la  forme  des  chevalets,  etc.  L'ouvrage,  où  nous  trouvons  un 
portrait  intéressant  de  l'auteur  jouant  de  la  viole  (Fig.  46),  donne  égale- 
ment quelques  notions  d'harmonie,  puis,  dans  la  seconde  partie,  des 
études  bien  faites. 

La  petite  méthode  de  Playford  publiée  en  4700  est  très  abrégée  :  mais 
quoique  publiée  60  ans  après  l'addition  de  la  septième  corde,  elle  n'en 
fait»  aucune  mention,  ce  qui  vient  à  l'appui  de  ce  que  j'ai  avancé  plus 
haut  :  à  savoir  qu'en  France  seulement,  sauf  à  de  rares  exceptions,  on 
s'était  mis  à  jouer  la  basse  de  viole  à  sept  cordes. 

Les  premières  pièces  qui  furent  gravées  en  France  pour  cet  instrument 
sont  de  Demachy,  ennemi  juré  de  Jean  Rousseau  :  elles  sont  précédées 
d'un  grand  avertissement  contre  les  abus  qui  s'étaient  glissés  depuis 


Digitized  by 


Google 


Fig.  16.  —  Joueur  de  viole  (reproduction  d'une  gravure  de  la  Méthode  de  Simpson). 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS  A   CORDES   ET  A  ARCHET.  21 

quelque  temps  sur  cet  instrument.  Demachy  parle  avec  amertume  des 
gens  qui  n'ont  qu'un  port  de  main  tandis  qu'il  doit  y  en  avoir  deux,  et  vise 
toujours  Jean  Rousseau  qui  paraît,  lui,  n'avoir  composé  sa  méthode  que 
pour  répondre  aux  attaques  de  son  irascible  confrère.  Quant  à  sa  musique, 
elle  est  peu  intéressante  et  se  compose  de  petites  pièces  sans  accompa- 
gnement; il  en  donne  à  la  fin  de  son  ouvrage  quelques-unes  en  tablature. 

Tout  cela  précède  de  bien  peu  la  publication  des  œuvres  du  plus  grand 
violiste  de  son  temps,  Marin  Marais,  compositeur  de  grand  mérite,  élève 
de  LuUy.  Je  recommande  ses  cinq  livres  aux  artistes  et  amateurs  qui  vou- 
dront jouer  sérieusement  de  la  viole.  Ils  y  trouveront  des  pièces  de  pre- 
mier ordre  malheureusement  difficiles  et  d'autant  plus  difficiles  qu'on  n'a 
plus  l'habitude  déjouer  des  instruments  à  cordes  avec  des  sillets  ou  cases 
mobiles,  et  qu'il  faut  absolument  mettre  le  doigt  juste  à  sa  place  sous  peine 
de  jouer  faux. 

Pour  terminer,  je  voudrais  pouvoir  donner  une  liste  complète  des  œu- 
vres écrites  pour  la  viole.  Malheureusement  bien  peu  ont  été  conservées. 
En  voici  quelques-unes  parmi  les  plus  intéressantes  : 

S.  Bach,  trois  sonates  avec  clavecin  ;  pièces  de  chant  avec  accompa- 
gnement de  basse  de  viole  (la  Passion)  ; 

Haendel,  sonate  pour  basse  de  viole  et  clavecin  ; 

TÉLÉMAN,  plusieurs  sonates  pour  basse  de  viole  et  clavecin  ;  quatuors 
avec  basse  de  viole  ; 

Graun,  plusieurs  sonates  avec  clavecin  ; 

Marin  Marais,  cinq  livres  de  pièces  pour  viole  avec  accompagnement 
de  basses  chiffrées  ;  trios  avec  viole  ; 

Roland  Marais,  un  livre  de  pièces  pour  viole  avec  basses  chiffrées  ; 

Forqueray  père  et  fils,  pièces  de  viole  avec  basses  continues  ; 

De  Caix  d'IIervelois,  cinq  livres  de  pièces  avec  basses  continues  ; 

Haydn,  sérénade  pour  violon,  hautbois,  viole  et  basse,  et  plusieurs 
pièces  pour  viole  ; 

Rameau,  trios  pour  violon  ou  flûte,  clavecin  et  viole  ; 

Francœur,  une  sonate  pour  violon,  viole  et  basses  continues  ; 

DoLLÉ,  pièces  de  viole  et  basses  continues  ; 

GoyçERiN,  symphonies  en  trios  ; 

BoisMORTiER,  plusieurs  pièces  pour  viole. 

Tout  cela  est  bien  peu  de  chose  par  rapport  à  la  grande  quantité  de 
musique  qui  a  été  écrite  pour  un  instrument  dont  la  vogue  a  duré  plus  de 
trois  siècles  ;  mais  j'espère  en  découvrir  encore.  Il  y  a  d'ailleurs,  dans  la 


Digitized  by 


Google 


22  NOTICE   HISTORIQUE. 

nomenclature  que  je  viens  de  donner,  des  pièces  d'une  réelle  valeur.  Celles 
écrites  par  les  Marais  et  les  Forqueray  surtout  sont  en  outre  d'une  exé- 
cution difficile.  Quant  aux  sonates  de  Bach,  je  n'étonnerai  personne  en 
disant  que  ce  sont  autant  de  merveilles.  Aussi  est-ce  avec  un  réel  chagrin 
que  j'ai  vu,  en  ce  temps,  porter  le  dernier  coup  à  la  viole,  en  lisant  cer- 
tains programmes  où  des  notices  prévenaient  le  public  que  la  basse  de 
viole  n'ayant  aucune  littérature  digne  d'intérêt,  l'artiste,  qui  devait  faire 
entendre  cet  instrument,  jouerait  sur  la  chanterelle  une  romance  de  Men- 
delssohn.  Mieux  vaudrait  faire  l'aveu  que  pour  jouer  de  la  viole  il  faut 
l'avoir  travaillée.  C'est  la  véritable  raison  ;  la  vie  est  malheureusement 
souvent  trop  courte  pour  apprendre  à  la  fois  les  instruments  du  présent 
et  ceux  du  passé. 

L'Angleterre,  l'Italie  et  l'Allemagne  résistèrent  à  l'emploi  de  la  sep- 
tième corde  pour  la  basse  de  viole,  du  moins  en  partie,  car  Sébastien 
Bach  l'employa  pour  l'accompagnement  d'un  de  ses  oratorios  ;  il  inventa 
même  une  viole  qu'il  nomma  pomposa  ;  mais  ce  ne  sont  là  que  des 
exceptions. 

Accord  de  la  basse  de  viole  à  7  cordes  (époque  de  Marin  Marais). 


m 


9    ^ 


-e?~ 


-TT 


-ry- 


Accord  de  la  basse  de  viole  à  6  cordes. 


p 


=^^^^=^ 


La  basse  de  viole,  en  France,  allait  faire  entendre  son  chant  du  cygiie 
sous  l'archet  de  Forqueray  le  père.  Celui-là  était  un  maître  capable  de 
maintenir  l'instrument  en  honneur  contre  le  goût  nouveau  qui  tendait  de 
plus  en  plus  à  accepter  le  violon.  Aussi,  après  lui,  la  lutte  devint-elle 
inégale  entre  les  deux  instruments  et  bientôt  le  violon  s'imposa  définiti- 
vement par  son  emploi  pratique  et  par  ses  magnifiques  qualités  de  sono- 
rité. 

Louis  XIV  porta  un  rude  coup  aux  violistes  en  maintenant  la  charge  de 
roi  des  violons  (1)  et  en  formant  la  fameuse  &a?idedes  petits  violons,  peut- 
être  sous  l'inspiration  de  Lully,  qui  avait  la  haute  main  sur  les  choses  de 

(1)  Cette  charge,  fondée  sous  Henri  IV  pour  Dumanoir,  fut  supprimée  près  de  deux 
siècles  plus  tard,  par  un  édit  du  3  avril  1773. 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS   A   CORDES   ET  A   ARCHET. 


23 


rOpéra  et  qui  remplaça  cette  armée  de  musiciens  bourdonnants^  joueurs 
de  viole,  de  luth,  de  clavecin,  etc.,  par  des  instrumentistes  de  son  goût. 

L'Italie,  du  reste,  avait  depuis  longtemps  fait  cette  transformation.  Les 
contrebasses,  violoncelles,  ténors,  altos  et  violons  de  ce  pays,  datés  et 
signés  de  leurs  auteurs,  ne  laissent  aucun  doute  à  ce  sujet.  Ce  n'est  cepen- 
dant que  dans  les  dernières  années  du  xvif  siècle  et  dans  les  premières 
années  du  siècle  suivant  qu'Antoine  Stradivari,  parvenu  à  l'apogée  de  son 
talent  de  luthier,  fixait  définitivement  le  patron,  les  épaisseurs  des  tables 
et  le  diapason  du  violon  et  de  chacun  des  instruments  qui  composent  le 
quatuor  moderne.  Stradivari  continua  d'ailleurs  à  construire  des  violes, 
des  cystres  et  quelques  autres  instruments  qui  tendaient  à  disparaître. 

Marquons  en  passant  que  plus  tard,  lors- 
que la  mode  et  l'usage  proscrivirent  ces 
instruments,  la  plupart  des  violes  furent 
recoupées,  modifiées  et  transformées  en 
altos. 

A  la  fin  du  règne  du  Louis  XIV,  on  sent 
encore  en  France  une  dernière  résistance 
de  la  viole  à  laisser  prendre  sa  place.  C'est 
que  dans  la  haute  société  de  l'époque,  les 
grandes  dames  se  faisaient  honneur  de 
jouer  des  violes  tant  hautes  que  basses 
(Fig.  17  et  18)  dont  la  position  faisait  mieux 
valoir  la  grâce  des  exécutants  que  messire 
violon  dont  la  teyision  extraordinaire  des 
cordes  courtes  et  grosses  sacrifie  tout  à  la 
voix  (Hubert  le  Blanc). 

Cinquante  ans  plus  tard,  la  famille  des 
violes  était  tombée  dans  un  discrédit  com- 
plet. On  peut  lire  dans  une  notice  du  Mé^ 
morial  raisonné  (de  Gascault,  Paris,  1761)  : 
«  La  basse  de  viole  a  été  longtemps  en 
D  grande  réputation,  mais  le  violoncelle 
»  l'a  totalement  anéantie.  A  l'égard  du 
ï>  dessus  de  viole,  il  n'a  jamais  eu  grande 
»  réussite.  La  basse  de  viole  est  un  ins- 
ï>  trument  à  cordes  de  boyaux  et  à  archet, 
»  le  manche  en  est  large,  le  corps  approche  de  la  taiUe  de  celui  du  violon- 
»  celle  ;  mais  plus  profond,  il  a  7  touches  (ou, sillets  mobiles)  sur  son 


Fig.  47.  —  Viole  allemande 

DU   XVni«  SIÈCLE. 

Hauteur  :  OmBO. 


Digitized  by 


Google 


24 


NOTICE   HISTORIQUE. 


»  manche  et  7  cordes.  Gomme  les  cordes  d'un  instrument  doivent  être 

y>  proportionnées  entr' elles  et  au  corps  de  Tinstrument.  la  quantité  qu'il  y 

»  en  a  à  la  basse  de  viole  fait  que  les  cordes 

3>  hautes  doivent  être  minces  et  déliées,  ce 

»  qui,  vu  leur  longueur,  ne  peut  manquer  de 

»  leur  donner  un  ton  peu  nourri  et  par  con- 

»  séquent  aigre  :  de  plus,  le  son  s'étend  dans 

»  un  ventre  creux  d'où  il  ne  peut  être  ren- 

»  voyéque  faiblement.  On  peut  dire  la  même 

»  chose  du  dessus  de  viole,  en  ajoutant  qu'il 

ï>  est  encore  moins  supportable  que  la  basse  ; 

»  car  un  dessus  doit  être  brillant  et  il  est 

»  sombre  et  maigre  :  il  n'a  que  7  cordes  dont 

^  l'accord  (en  commençant  par  le  bas)  est  : 

»  ré,  sol,  ut,  mi,  la,  ré.  ï> 

Combien  il  y  a  loin  de  cette  appréciation 
dédaigneuse  de  de  Gascault  à  l'enthou- 
siasme et  au  lyrisme  de  Jean  Rousseau  pour 
l'instrument  qu'il  jouait  et  professait.  Affaire 
de  mode,  dira-t-on,  et  l'on  sait  que  celle-ci 
en  musique  joue  un  rôle  prépondérant  aussi 
bien  pour  la  composition  que  pour  la  luthe- 
rie. Voici  d'ailleurs  un  curieux  passage  de  la 
préface  de  la  Méthode  de  Jean  Rousseau 
(Paris,  1687)  qui  permettra  de  faire  la  com- 
paraison :  «  Sur  ce  principe,  je  dis  que  les 
3>  premiers  hommes  s'étant  attachés  à  imiter 
7>  la  voix  humaine  par  l'artifice  de  plusieurs  instruments  faits  de  diffé- 
»  rentes  manières,  cherchaient  sans  doute  celui  qui  l'imiterait  mieux 
3>  et  comme  on  ne  peut  contester  que  jamais  instrument  n'en  a  approché 
3>  de  plus  près  que  la  viole,  qui  ne  diffère  de  la  voix  humaine  qu'en  ce 
3>  qu'elle  n'articule  pas  les  paroles,  il  faut  avancer  qu'elle  était  dès  le  com- 
»  mencement  du  monde  l'objet  de  la  recherche  des  hommes.  3> 


^^?=1 

t'       ^'l  ^ 

^^ 

A^B 

V^H 

• 

•a!    1 

■     • 

'^M 

^^^^i 

,! 

^^^^^^A! 

.^^^B 

^ 

^^^^^^^^^^ 

l^^^^^^^M 

^       .^^B. 

j 

^^^^HJ 

1       ■; 

^^^^^H 

1 

1 

"     ^^"P^ 

\      1 

'  •                 il 

1      i 

1  '          -                          /) 

i 

Fig. 


18.  —  Pardessus  de  viole 
français. 

Hauteur  :  0  "»  59. 


Il  fallut,  au  xviii«  siècle,  le  talent  des  CoreUi,  des  Geminiani,  des  Le- 
clair,  des  Guillemain,  etc.,  pour  venir  à  bout  de  toutes  les  résistances  qui 
s'étaient  opposées  jusque-là  à  l'adoption  du  violon  et  de  ses  congénères 


Digitized  by 


Google 


_^ 


INSTRUMENTS  A  CORDES  ET  A  ARCHET.  25 

du  quatuor  à  cordes  actuel.  Ces  virtuoses,  doublés  de  compositeurs  de 
grand  talent,  substituèrent  à  toutes  ces  petites  pièces  :  sarabandes,  oie- 
nuets,  gigues,  etc.,  des  sonates  dont  la  forme  et  le  fond  étaient  bien  autre- 
ment intéressants  et  faisaient  présager  l'envergure  de  la  musique  écrite 
pour  le  quatuor  à  cordes  moderne,  où  les  musiciens  italiens  et  allemands 
excellaient  déjà. 

Mais  revenons  à  la  lutherie.  Celle-ci,  à  cette  époque,  copiait  en  France 
les  spécimens  italiens.  Les  Bocquay,  Médard,  Bertrand,  etc.,  firent  des 
instruments  à  cordes  qui  ne  le  cédaient  sur  ceux  d'Italie  que  par  le  choix 
défectueux  des  matériaux,  mais  dont  l'exécution  témoignait  d'une  habileté 
de  main  au  moins  égale.  La  fabrique  de  Mirecourt,  cette  Crémone  fran- 
çaise, fondée  depuis  le  xvi^  siècle,  commençait  à  prendre  un  certain  déve- 
loppement et  à  déterminer,  par  son  extension  commerciale  et  le  bon 
marché  de  ses  produits,  une  influence  réelle  sur  l'emploi  des  instruments 
à  cordes. 

La  composition  de  l'orchestre,  de  son  côté,  se  modifiait  peu  à  peu  par 
l'adjonction  des  violoncelles  et  surtout  de  la  contrebasse  qui  remplaçaient 
les  luths,  les  théorbes,  les  grandes  basses  de  viole,  etc.  Ce  fut  un  musicien 
florentin  du  nom  de  Jean-Baptiste  Stuck,  dit  Baptistin,  qui  le  premier  joua 
du  violoncelle  à  l'Opéra,  vers  1709,  et  ce  fut  Michel  Gorrette  qui,  en  1741, 
fit  paraître  à  Paris  la  première  méthode  pour  cet  instrument.  La  contre- 
basse fit  également  son  apparition  à  l'Opéra,  en  1730,  avec  Montéclair, 
l'auteur  de  Jephlé\  mais  celui-ci  n'en  jouait  que  le  vendredi,  jour  du  Roy. 

Dès  cette  époque,  le  quatuor  à  cordes  est  définitivement  constitué  dans 
l'orchestre,  et  si,  depuis,  aucune  règle  n'est  venue  limiter  le  nombre  des 
exécutants  dans  chacune  des  parties  de  ce  quatuor,  le  principe  ne  s'en  est 
du  moins  pas  modifié. 

Dans  une  plaquette  intitulée  Quelques  considérations  sur  la  lutherie  et 
que  j'ai  publiée  en  1890,  j'ai  fait  remarquer  la  composition  incomplète  du 
quatuor  à  cordes  actuel  par  suite  de  la  disparition  d'un  de  ses  membres, 
le  ténor  de  violon^  qui  a  existé  autrefois  et  pour  lequel  il  y  avait  des  parties 
écrites  dans  l'ancien  quatuor  itaUen  (1).  Après  avoir  donné  les  raisons 
pour  lesquelles  cet  instrument,  si  bien  indiqué  et  dont  la  voix  était  la  juste 
continuation  du  violoncelle  allant  à  l'alto,  avait  été  abandonné,  j'ai  signalé 
les  tentatives  d'artistes  convaincus  qui  avaient  lutté  pour  la  réintégration 
de  cette  voix  bien  caractéristique  disparue.  Cette  disparition  a  amené  une 
solution  de  continuité  regrettable  dans  le  registre  à  cordes  et  a  forcé  les 

(i)  Voir  les  quatuors  d'Albinoni  et  des  compositeurs  contemporains. 


Digitized  by 


Google 


26  NOTICE   HISTORIQUE. 

autres  instruments  à  sortir  de  leur  cadre  pour  suppléer  à  ce  qui  manque, 
puisque  le  second  violon  joue  aujourd'hui  la  partie  que  devrait  faire  Talto 
et  que  celui-ci  joue  tantôt  dans  le  registre  du  ténor  et  tantôt  dans  le  sien. 
Mais  comme  il  faut  compter  avec  la  routine  et  que,  d'un  autre  côté,  aucune 
musique  spécialej  n'existe  plus  pour  le  ténor,  celui-ci  ne  reparaîtra  sans 
doute  jamais'dans  l'orchestre,  à  moins  qu'un  homme  de  la  valeur  et  de 
Fautorité  d'un  Saint-Saëns  ou  d'un  Massenet  n'en  décide  l'emploi.  Mais 
s'en  trouvera-t-il  un  qui.'ose  le  faire  ?  On  voit  combien  il  est  déjà  difficile 
de  recruter  des  exécutants  pour  l'alto  dont  la  littérature  est  si  réduite  et 
dont  les  fonctions  sont  si  limitées,  en  dehors  du  quatuor  et  de  l'orchestre  ; 
que  serait-ce  donc  s'il  fallait  faire  jouer  un  instrument  qui  n'a  plus  de 
littérature  du  tout  ? 
Voici  comment  était  accordé  autrefois  le  quatuor  à  cordes  (4)  : 

basse  ténor 

<g     ■ 


m .-  -  "  m 


alto  violon 


M ..     "        1^ 


:xzi 


1= T? 

Comme  les  nations  heureuses,  l'alto  n'a  pas  d'histoire.  Sa  voix  mélan- 
coHque,  d'un  timbre  très  spécial  et  dont  la  présence  dans  le  quatuor  à 
cordes  est  essentielle,  est  trop  souvent  considérée  comme  ne  remplissant 
qu'un  rôle  absolument  secondaire  ;  et  pourtant  l'alto  remplit  aujourd'hui  à 
lui  seul  son  propre  emploi  et  celui  du  ténor.  C'est  môme  ce  qui  a  suggéré 
aux  artistes  et  aux  luthiers  l'idée  de  donner  à  l'alto  différents  diapasons  : 
tantôt  il  est  énorme  et  tantôt  très  petit.  C'est  que  les  uns  jugent  que  l'in- 
tervalle qui  le  sépare  de  la  basse  est  trop  grand  et  qu'ils  essayent  de 
réduire  cet  écart  en  lui  donnant  un  volume  et  un  son  plus  en  rapport  avec 
ses  fonctions  intermédiaires,  tandis  que  la  plupart  des  altistes,  qui  sont 
généralement  des  violonistes,  trouvent  avec  raison  que  les  petits  altos 
sont  plus  faciles  à  jouer  et  dérangent  moins  leur  mécanisme. 

Voilà  pourquoi  on  est  obligé  de  reconnaître  l'infériorité  des  instruments 
à  cordes  sur  les  instruments  à  vent  surtout  depuis  que  ces  derniers  ont  vu 

(1)  Je  ne  crois  pas  devoir  donner  ici  les  étendues  du  quatuor  moderne  que  tout 
musicien  connaît. 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS   A   CORDES   ET  A   ARCHET. 


27 


leurs  familles  complétées  et  régénérées  par  les  admirables  travaux  de 

l'illustre  Ad.  Sax. 
Il  convient  cependant  de  mentionner  les  efforts  tentés  par  la  maison 

Gand  et  Bernardel  pour  donner  une  étendue  normale  aux  notes  graves  de 

Torchestre.  Autrefois,  la  contrebasse 
n'avait  que  trois  cordes  (Fig.  19)  et  ne 
descendait  qu'au  sol,  une  quarte  au- 
dessous  de  l'ut  grave  du  violoncelle. 
Plus  tard,  Ghaff,  professeur  du  Con- 
servatoire, fit  adopter  en  France  l'ac- 
cord en  quarte  en  ajoutant  la  qua- 
trième corde  grave  (Fig.  20)  dont  voici 
l'accord  : 


"TT- 


TZXL 


f 


Mais  malgré  cette  tierce  au-des- 
sous, le  plus  grand  orchestre  a  des 
sons  moins  profonds  que  le  moindre 
orgue  d'accompagnement  qui  des- 
cend à  l'ut  de  seize  pieds.  Frappés 
de  cette  lacune,  les  habiles  luthiers 
dont  je  viens  de  parler  ont  imaginé 
une  contrebasse  à  cinq  cordes  (Fig.  24) 
pouvant  descendre  au  si  bémol,  c'est- 
à-dire  entrant  de  deux  demi-tons  dans 
l'octave  de  trente-deux  pieds  de  l'or- 
gue. Ge  résultat  remarquable,  MM. 
Gand  et  Bernardel,  aidés  des  conseils 
techniques  de  M.  Lyon,  l'habile  ingé- 
Fig.  19.  -  Contrebasse  à  3  cordes.    ^^^^^  ^j  directeur  de  la  maison  Pleyel, 

l'ont  obtenu  avec  une  longueur  de  cordes  ordinaire  qui  donne  cependant 
toute  l'intensité  de  son  désirable.  Espérons  que  la  contrebasse  descendra 
à  l'ut  et  que  son  emploi  étendra  le  registre  au  grave  dans  l'orchestre 
moderne  (4). 
Puisque  je  viens  de  nommer  MM.  Gand  et  Bernardel,  je  dois  dire  que 

(1)  Deux  artistes  d'initiative  autant  que  de  grand  talent,  MM.  Théodore  Dubois  et 
Taffanel  viennent,  Tun  au  Conservatoire,  l'autre  à  TOpéra,  d'adopter  la  contrebasse  à 
4  cordes  descendant  à  l'ut  de  seize  pieds. 


Digitized  by 


Google 


28 


NOTICE   HISTORIQUE. 


le  quatuor  reproduit  dans  cette  notice  (Fig.  22)  sort  de  la  maison  de  ces 
habiles  luthiers,  dignes  successeurs  des  Lupot  et  Gand  père,  leurs  pré- 
curseurs. La  basse  me  fut  donnée  en  1849  comme  premier  prix  du  Conser- 
vatoire de  Marseille  ;  Talto  et  le  violon  ont  été  construits  en  1889.  J'ai  tenu 

à  compléter  le  quatuor  à  cordes,  tel 
qu'il  devrait  être,  par  un  ténor  qui 
est  figuré  le  manche  tourné  vers  le 
bas.  Ce  dernier  instrument  a  été 
construit  pour  Batanchon,  en  1846, 
par  Bernardel  père. 


C'est  avec  intention  que  j'ai  laissé 
de  côté  quelques  instruments  qui 
ont  certainement  des  Uens  de  pa- 
renté avec  la  fa- 
mille qui  nous  oc- 
cupe ,  mais  qui 
n'ont  jamais  eu 
leur  place  dans 
le  quatuor. 

Pour  mémoire, 
je  citerai  la  po- 
chette (Fig.  21  et 
23),  violon  mi- 
nuscule au  man- 
che démesuré- 
ment long  par 
rapport  à  son 
corps,  instru- 
ment fabriqué 
pour  les  anciens 

maîtres  de  danse  qui  pouvaient  facilement  le  mettre  Fig.  21.  —  Pochette 
dans  leur  poche  lorsqu'ils  allaient  donner  des  leçons      fomi'^^JÎidole 
à  domicile.  La  trompette  marine  ou  monocorde  ne  mé-        xviie  siècle, 
rite  également  qu'une  simple  mention  en  passant;  elle     H<^uteur  :  0«n47. 
n'a  eu  d'autre  célébrité  que  celle  que  Molière  lui  a  donnée  en  la  nommant 
dans  le  Bourgeois  gentilhomme. 


Fig.  20.  —  Contrebasse  à  4  cordes 
de  M.  Bernardel  père,  d'après  Chaft. 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS  A  CORDES  ET  A  ARCHET. 


29 


Il  est  juste  de  s'arrêter  plus  longuement  au  violoncelle  à  cinq  cordes, 
appelé  baryton.  Cet  instrument  n'était  qu'un  compromis  entre  la  basse  de 
viole  et  le  violoncelle  auquel  on  ajoutait  la  chanterelle  ré.  C'est  pour  le 
prince  Esterhazy,  qui  jouait  fort  bien  du  baryton,  qu'Haydn  composa  une 


Fig.  22.  —  Quatuor  rationnel  avec  restitution  du  ténor. 

Longueurs  des  cordes  : 

Violon,  0  m  33. 
Alto  grand  modèle,  0^37. 
Ténor,  0  "•  50. 
Violoncelle,  0  ™  70. 

grande  quantité  de  musique,  notamment  le  concerto  en  sol  majeur  que 
Bockmull  réduisit  de  nos  jours  pour  le  violoncelle  à  quatre  cordes.  Batan- 
chon,  violoncelliste  estimable,  tenta  sans  grand  succès  d'exhumer  cet 
instrument  ;  il  écrivit  même  pour  lui  une  méthode. 


Digitized  by 


Google 


30 


NOTICE   HISTORIQUE. 


La  maison  Gand  et  Bernardel  exposa  en  4896,  au  Palais  de  l'Industrie 

(Exposition  du  théâtre  et  de  la  musique),  un  violoncelle  à  cinq  cordes  qui 

_____^__    lui  avait  été  commandé  par  M.  Delsart,  professeur  au 

rj         Conservatoire 


Je  veux  terminer  cette  étude  sur  les  instruments  du 
quatuor  à  cordes  par  quelques  mots  sur  Tarchet  qui 
sert  à  les  jouer, 


forme  violon 
xvuie  siècle. 

Hauteur  :  0™36. 


car  cet  utile  acces- 
soire a,  comme  le 
principal,  changé 
bien  des  fois  de 
forme,  de  lon- 
gueur et  d'aspect. 
L'iconographie, 
Flg.  23.  -  Pochette  et  plus  tard  la  gra- 

FRANÇAISE  ^  ® 

vure  elle-même , 
constituent  des 
documents  très 
insuffisants  pour  déterminer  la  façon 
dont  on  tendait  les  crins  de  l'archet 
primitif.  Mais  si,  comme  le  dit  Fétis, 
nous  devons  attribuer  à  T  «  immo- 
bile Orient  d  l'invention  des  instru- 
ments à  cordes  frottées  qui  ne  s'y  est 
pas  modifiée  depuis  des  siècles,  nous 
pouvons  voir  aujourd'hui  qu'une  sim- 
ple baguette  de  bois  flexible,  aux  deux 
extrémités  de  laquelle  se  trouve  at- 
tachée une  mèche  de  crins,  doit  avoir 
été  la  première  manière  et  la  plus 
simple  de  construire  un  archet.  Ce 
que  nous  montre  un  joueur  de  crouth 
du  xie  siècle  ne  nous  apprend  que 
fort  peu  de  chose  :  le  personnage, 


Fig.  24.  —  Contrebasse  à  5  cordes 
de  MM.  Gand  et  Bernardel. 


l'instrument  et  son  archet  révèlent  un  art  du  dessin  bien  incorrect  et  bien 
primitif. 
Ce  qui  rend  particulièrement  difficile  la  représentation  de  l'archet,  c'est 


Digitized  by 


Google 


INSTRUMENTS  A  CORDES  ET  A  ARCHET.  31 

la  fragilité  et  la  délicatesse  de  sa  construction  qu'il  est  presque  impossible 
à  la  sculpture  de  reproduire. 

Les  plus  anciens  archets  que  j'aie  pu  examiner  et  dont  je  puisse  parler 
avec  certitude  étaient  du  xvf  siècle.  Ils  avaient  un  mode  de  tension  très 
primitif:  à  la  tête,  qui  était  très  allongée,  se  trouvait  une  mortaise,  comme 
aujourd'hui,  et  un  coin  y  fixait  les  crins  qui  étaient  au  préalable  réunis  en 
un  petit  toron  serré  par  un  fil.  A  l'autre  extrémité  de  la  baguette,  une  autre 
mortaise,  dans  le  plan  de  celle  de  la  tête,  permettait  d'introduire  l'autre 
extrémité  des  crins  munie  du  même  toron  et  ici,  comme  à  la  tête,  se  trou- 
vait un  coin  jouant  le  même  rôle  que  le  premier.  Une  fois  la  mèche  retenue 
par  ses  deux  extrémités,  on  glissait  dessous  une  hausse  qui  se  trouvait 
arrêtée  à  sa  place  par  un  cran  dans  la  baguette.  Plus  tard,  on  comprit  que 
cette  façon  de  bander  les  crins  était  peu  pratique,  puisqu'il  n'était  pas  pos- 
sible d'en  régler  la  tension.  On  imagina  alors  la  hausse  à  crémaillère  per- 
mettant de  tendre  plus  ou  moins  les  crins.  Dans  ce  procédé,  la  hausse 
était  munie  d'une  bride  mobile  et  sur  le  dos  de  la  baguette,  un  peu  plus 
bas  que  cette  hausse,  se  trouvait  une  petite  crémaillère  en  laiton  ;  le  sys- 
tème fonctionnait  à  la  façon  d'un  serre-joints  de  menuisier.  Les  crins  étaient 
fixés  à  la  tête  et  dans  la  hausse  qui  avait  également  sa  mortaise.  On  les 
tendait  en  faisant  fléchir  la  baguette  et  en  engageant  la  bride  de  la  hausse 
dans  le  cran  correspondant  à  la  tension  voulue. 

Vers  la  fin  du  xviie  siècle,  on  eut  l'idée  de  faire  mouvoir  la  hausse  par 
un  pas  de  vis  passant  dans  l'intérieur  de  la  baguette  et  venant  rencontrer 
dans  une  mortaise  un  écrou  fixé  dans  la  hausse.  C'est  l'archet  de  nos  jours 
dont  je  crois  superflu  de  donner  une  description  spéciale.  Remarquons 
seulement  qu'autrefois  la  cambrure  de  la  baguette  était  généralement  à 
l'opposé  de  ce  qu'elle  est  actuellement  :  elle  était  extérieure,  à  la  façon 
d'un  arc,  tandis  qu'aujourd'hui  elle  est  intérieure.  La  longueur  des  archets 
variait  aussi  suivant  les  époques.  Les  plus  anciens  sont  les  plus  courts 
d'après  les  représentations  qui  en  sont  parvenues  jusqu'à  nous.  Au 
xviic  siècle,  leurs  baguettes  étaient  généralement  en  bois  de  Chine  (Jean 
Rousseau),  le  plus  souvent  rondes  et  unies,  quelquefois  finement  can- 
nelées. 

On  se  sert  généralement  aujourd'hui  de  crins  blancs  pour  les  archets  de 
violon,  alto  et  basse  ;  les  crins  noirs  ne  sont  employés  que  pour  l'archet 
de  contrebasse. 

Autrefois,  les  violistes  préféraient  les  crins  noirs  pouvla  viola  da  gamba^ 
ce  dont  témoigne  le  passage  suivant  de  Jean  Rousseau  :  a  II  est  vrai  que 
i>  le  blanc  est  plus  doux  et  qu'il  est  fort  propre  pour  le  dessus  de  viole, 


Digitized  by 


Google 


32  NOTICE    HISTORIQUE. 

»  mais  pour  les  basses  le  crin  noir  est  plus  propre  à  tirer  le  son  que  le 
y>  blanc.  » 

Ce  fut  Tourte  le  jeune  qui  donna  la  dernière  perfection  à  la  facture  des 
archets.  C'est  lui  qui  en  fixa  les  dimensions  et  qui  fit  adopter  les  hausses 
à  recouvrement  ;  depuis,  rien  n'y  a  été  modifié  sérieusement.  On  a  essayé 
des  hausses  fixes  dont  le  mécanisme  de  tension  était  intérieur  à  la  hausse  ; 
on  a  fait  même  Tessai  d'archets  en  acier.  Mais  toutes  ces  inventions  prô- 
nées, brevetées,  etc.,  sont  abandonnées  depuis  longtemps  et  ne  sont  plus 
connues  qu'à  titre  de  curiosité. 

Voici  la  longueur  des  archets  actuels  que  nos  archetiers  modernes  cons- 
truisent généralement  en  bois  de  Fernambouc  : 

Archet  de  violon,  72  centimètres  ;  —  archet  d'alto,  74  centimètres  ;  — 
archet  de  basse,  68  centimètres  ; —archet  de  contrebasse,  64  centimètres. 

La  largeur  des  mèches  des  archets  de  violon  et  d'alto  est  d'à  peu  près 
11  millimètres  à  la  hausse  et  de  1  centimètre  à  la  tête  ;  pour  le  violoncelle, 
elle  est  de  13  millimètres  à  la  hausse  et  de  11  à  la  tête  ;  pour  la  contrebasse, 
de  17  millimètres  à  la  hausse  et  à  la  tête. 


Je  n'ai  pas  la  prétention  d'avoir  épuisé  le  sujet  que  j'ai  essayé  de  traiter 
dans  cette  courte  notice.  J'ai  simplement  voulu  marquer  les  étapes  par- 
courues depuis  les  temps  anciens  jusqu'à  nos  jours  par  un  art  qui  s'est 
condensé  en  quelque  sorte  dans  le  quatuor  actuel,  c'est-à-dire  dans  une 
série  de  quatre  instruments  d'une  même  famille,  dont  je  crois  avoir 
démontré  la  composition  incomplète,  par  suite  de  la  disparition  du  ténor, 
mais  qui  retrouvera  certainement  la  voix  essentielle  qui  lui  manque  le 
jour  où  la  simple  logique,  soutenue  par  l'autorité  d'un  homme  de  talent, 
en  aura  fait  décider  l'emploi. 


Digitized  by 


Google 


LES  OUTILS 


La  notice  qui  précède  a  eu  pour  but  de  faire  connaître  au  lecteur  ce 
qu'on  pourrait  appeler  la  généalogie  du  violon  et  des  instruments  qui 
complètent  sa  famille;  je  vais  aborder  immédiatement  ce  qui  constitue  le 
fond  même  de  cet  ouvrage,  Tart  proprement  dit  du  violonier  (1). 

Je  commencerai  par  ce  qui  logiquement  doit  précéder  Tétude  de  la 
construction  et  je  parlerai  d'abord  des  outils,  ne  faisant  qu'énumérer  les 
uns  et  donnant  quelques  explications  sur  les  autres,  lorsque  leur 
maniement  ou  leur  emploi  présente  des  particularités  intéressantes. 


L'ÉTABLI 

L'établi  est  le  premier  meuble-outil  qui  attire  le  regard  dans  l'atelier  du 
violonier;  il  est  aussi  indispensable  à  celui-ci  que  le  chevalet  au  peintre, 
la  table  au  dessinateur.  L'établi  doit  être  pourvu  de  son  valet,  d'une 
presse  de  côté  et,  pour  plus  de  commodité,  d'une  autre  presse  à  Valle- 
viamU.  Il  aura  au  moins  2  mètres  de  longueur  sur  50  centimètres  de 
largeur.  Son  plateau  en  hêtre,  de  8  à  10  centimètres  d'épaisseur,  sera  bien 
de  fil  sans  nœuds  ni  gerces.  Sur  le  bord  opposé  à  celui  où  se  place 
l'ouvrier  on  fixera,  de  champ,  à  Taide  de  grosses  vis  ou  de  lire-fonds,  une 
planche  en  peuplier  de  la  longueur  de  l'établi  et  d'au  moins  3  centimètres 
d'épaisseur  qui  dépassera  le  niveau  du  plateau  d'au  moins  15 centimètres. 

(l)  Ce  mot  reviendra  plusieurs  fois  sous  ma  plume  au  cours  de  ce  livre.  l.e  lecteur 
voudra  ne  pas  voir  de  ma  part,  dans  ce  néolog-isme,  le  simple  désir  de  lancer  un  mot 
nouveau.  L'invention  —  si  invention  il  y  a  — *  n'apparaîtra  à  personne  comuïe  assez 
subtilement  ingénieuse  pour  qu'on  puisse  me  soupçonner  d'avoir  pensé  à  en  tirer  la 
moindre  vanité.  Le  mot  m'est  venu  tout  naturellement  à  l'esprit  parce  qu'il  est  exact 
et  précis.  Ne  dit-on  pas  d'ailleurs  :  un  organier,  un  archetier,  pour  dénommer  celui  qui 
fabricpie  des  orgues,  des  archets  *?  Je  ne  me  préoccupe  pas  de  savoir  si  le  mot  fera 
fortune  ;  il  me  suffit  qu'il  exprime  clairement  ce  que  je  veux  dire  et  ne  prête  à  aucune 
confusion.  Ce  double  mérite  lui  vaudra  l'indulgence  de  ceux  (pii  n'aiment  pas  les 
vocables  nouveaux. 


Digitized  by 


Google 


34  LES   OUTILS. 

Cette  planche  est  destinée  à  empêcher  les  outils  de  tomber,  à  maintenir 
en  place  la  pièce  que  l'on  ébauche,  enfin  à  faire  opposition  à  TefTort  de  la 
gouge  dont  elle  reçoit  souvent  les  atteintes.  Un  morceau  de  tapis  de 
feutre  de  80  centimètres  de  longueur  et  de  la  largeur  du  banc  sera  posé 
au  milieu  de  rétabli,  simplement  et  sans  attache,  pour  préserver  des 
éraflures  les  pièces  déjà  vernies  et  qui  sont  en  réparation. 

La  place  la  plus  favorable  pour  installer  un  établi  est  près  d'un  mur  et 
non  loin  d'une  fenêtre.  Si  la  disposition  de  l'atelier  obligeait  à  le  placer  au 
milieu  du  local,  il  faudrait  l'étayer  par  derrière  toutes  les  fois  qu'on 
procéderait  à  l'opération  de  l'ébauchage. 

L'établi  sera  pourvu  d'une  paire  d'aflfutages  en  cormier  :  riflard  et 
varlope  avec  contre-fer  à  vis,  pour  préparer,  dresser  toutes  les  pièces  dont 
il  est  inutile  de  donner  le  détail. 

LES   SCIES 

Voici  les  sc'es  qu'on  doit  trouver  dans  l'atelier  : 
Une  scie  allemande  pour  refendre; 
Une  scie  à  débiter; 
Une  scie  àarraser; 

Une  scie  à  chantourner  de  3  à  4  millimètres  de  largeur; 
Une  petite  scie  à  lame  de  ressort  pour  débiter  les  matières  dures  :  os^ 
ivoire,  etc.  ;' 
Une  scie  à  découper  à  la  main. 

LES   CISEAUX 

On  aura  un  jeu  de  ciseaux  à  bois  chanfrinés  (dits  fermoirs)  depuis 
3  centimètres  jusqu'à  3  millimètres  de  largeur. 

LES    RABOTS 

Une  série  complète  de  rabots  comprend  : 

Un  rabot  en  fer  de  20  centimètres  de  longueur  sur  45  millimètres  de 
largeur,  le  biseau  du  fer  en  dessus,  dit  à  fer  renversé  et  à  dents.  Cet  outil 
est  destiné  à  dresser  et  raboter  les  éclisses,  préparer  et  dresser  les 
touches,  affleurer  les  tasseaux  du  moule,  etc.,  etc.  Son  fer  est  incliné  à 
25  degrés  ; 


Digitized  by 


Google 


LES   OUTILS. 


35 


Un  rabot  du  même  genre  n'ayant  que  14  ou  15  centimètres  de  longueur 
et  33  millimètres  de  largeur,  à  fer  lisse  incliné  à  20  degrés,  avec  biseau 
en  dessus  pour  les  matières  dures  :  os,  ivoire,  ébène  et  pour  le  dressage 
des  contre-éclisses  du  moule  monté; 

Deux  petits  rabots  en  fer,  à  semelles  plates  et  ovales,  Tun  de  7  centimè- 
tres, l'autre  de  4  centimètres  et  demi  destinés  à  rajustement  des  barres 
et  à  leur  finition  ;  leurs  fers  à  dents  sont  placés  le  biseau  en  dessous  avec 
une  inclinaison  de  22  degrés  ; 


Fig.  25.  —  Une  famille  de  rabots  en  fer  spéciaux  a  la  lutherie. 

Une  série  de  quatre  petits  rabots  en  fer  ovales  à  semelles  bombées, 
fers  dentelés  depuis  5  centimètres  et  demi  jusqu'à  3  centimètres  de  lon- 
gueur ;  le  plus  petit  se  nomme  la  noif^etle.  Ces  outils  sont  destinés  à  creuser 
les  fonds  et  les  tables,  à  faire  les  voûtes,  les  gorges  et  à  mettre  d'épais- 
seur. Ils  ont  généralement  le  fer  denté  en  biseau  en  dessous  et  posé  à  un 
angle  de  40  degrés  pour  les  deux  plus  gros  et  de  45  degrés  pour  les  plus 
petits  (Fig.  25). 

LES    COMPAS 

Le  violonier  a  besoin  de  plusieurs  compas.  Indépendamment  d'un 
compas  ordinaire  en  fer  pour  mesurer  les  grandes  dimensions,  il  aura  : 

Un  petit  compas  pour  ajuster  les  chevalets; 

Un  compas  à  jambes  inégales,  dit  béquet,  servant  de  traçoir  à  un  trait 
(Fig.  32); 

Un  compas  de  proportion,  donnant  cinq  parties  d'un  côté  et  sept  de 
l'autre,  pour  diapasonner  (Fig.  26)  ; 


Digitized  by 


Google 


36 


LES    OUTILS. 


Plusieurs  compas  d'épaisseur  assez  grands  pour  pouvoir  atteindre 
toutes  les  parties  d'une  table  ou  d'un  fond  (Fig.  26)  ; 


Fig.  2().  —  Compas  de  proportion  et  <:()mpas  d'épaisseir. 

Un  compas  d'épaisseur  à  cadran  (Fig.  27),  système  de  Ponnat  (4)  ; 
Un  compas  à  châssis  pour  prendre  l'épaisseur  d'un  fond  de  violoncelle 
sans  enlever  les  éclisses. 


Fig.  27.  —  Compas  d'épaisseur,  système  de  ponnat. 

En  parlant  du  compas,  il  convient  de  rappeler  que  l'usage  de  l'ancienne 
mesure  du  pied  de  roi  s'est  conservée  jusqu'à  nos  jours  dans  la  lutherie. 
D'ailleurs,  malgré  sa  suppression  officielle,  cette  mesure  est  encore 

(1)  Je  tiens  à  dire  quelques  mots  de  l'inventeur  de  cet  ingénieux  outil  qui  fut  le  baron 
de  Ponnat,  originaire  du  Charolais.  Obligé  de  s'expatrier  pendant  la  tourmente  révolu- 
tionnaire, le  baron  de  Ponnat  alla  se  fixer  en  Allemagne  où  ses  talents  multiples  de 
musicien,  mathématicien,  tourneur  et  luthier  lui  permirent  d'élever  sa  famille.  H 
fabriqua  en  exil  une  grande  quantité  d'instrunjents  à  vent  :  flûtes,  clarinettes,  hautbois, 


Digitized  by 


Google 


LES   OUTILS. 


37 


employée  dans  bien  des  corps  de  métiers,  notamment  par  les  charrons, 
les  ébénistes,  les  facteurs  de  tuyaux  d'orgues,  etc. 


Fig.  28.  —  Autre  compas  d'kpaisseur  a  cadran  pour  contrebasses. 

Le  pied  de  roi  se  divisait  en  42  pouces  ou  144  lignes  ou  1728  points;  il 
avait  une  longueur  de  0  mètre,  324839. 


LES  GOUGES  ET  LES  BÉDANES 

Voici  les  gouges  qui  doivent  garnir  le  râtelier  (Fig.  29)  : 
Une  grande  gouge  à  ébaucher,  demie  ronde  d'au  moins  4  centimètres 
de  largeur,  avec  un  manche  de  4  centimètres  de  diamètre  et  de  30  centi- 
mètres de  longueur.  Cette  gouge  sera  cintrée  dans  la  partie  qui  précède 
l'épaulement,  de  façon  à  rendre  possible  sa  prise  au  fond  des  voûtes; 

Une  gouge  du  même  diamètre,  mais  plate,  pour  adoucir  les  trop  grosses 
irrégularités  laissées  par  la  première  avant  dé  raboter  ; 

flageolets,  etc.,  qu'il  signa  de  l'anagramme  de  son  nom  :  Tannops.  Quelques  personnes 
ont  même  cru  pouvoir  lui  attribuer  l'invention  de  la  machine  à  diviser,  dite  de  Gambay. 

Ces  renseignements  m'ont  été  fournis  par  mon  maître  Rambaux  qui  avait  travaillé 
pour  le  baron  de  Ponnat  et  avait  acquis  du  fils  de  celui-ci  une  grande  partie  de  ses 
outils  de  luthier,  de  quelques  fournitures  et  même  d'une,  assez  grande  quantité  de 
résine-gomme  destinée  à  la  fabrication  du  vernis.  Ils  m'ont  été  confirmés  ensuite  par 
le  fils  même  du  baron  de  Ponnat  qui  fut  mon  élève  et  devint  mon  ami. 

Ce  fut  Nicolas  Lupot  qui  le  premier  se  servit  du  compas  à  cadran  du  baron  de 
Ponnat  qu'il  tenait  de  son  auteur  qui  l'avait  construit  pour  lui.  Gand  père,  qui  lui 
succéda,  en  devint  possesseur  et  Rambaux,  son  premier  ouvrier,  le  copia.  Aujourd'hui 
ce  précieux  auxiliaire  du  luthier,  qui  peut  diviser  la  ligne  en  dix  parties,  se  trouve  dans 
le  commerce. 


Digitized  by 


Google 


38 


LES   OUTILS. 


Une  demi-douzaine  de  gouges  demi- 
rondes,  depuis  2  centimètres  jusqu'à  3 
millimètres  de  largeur  ; 

Une  demi-douzaine  de  gouges  demi- 
plates,  depuis  3  centimètres  jusqu  a  1 
centimètre  de  largeur. 

Toutes  ces  gouges  sont  indispensa- 
bles pour  la  confection  des  volutes 
dont  les  courbes  de  rayons  différents 
nécessitent  remploi  d'outils  de  dia- 
mètres variés. 

A  côté  des  gouges,  il  convient  de 
posséder  une  série  complète  de  bé- 
danes, depuis  1  centimètre  jusqu'à  2 
millimètres  de  largeur. 

Bien  que  ces  derniers  outils  ne  soient  pas  indispensables  dans  l'atelier 
d'un  luthier,  je  crois  cependant  que,  dans  certaines  circonstances,  ils 
pourront  rendre  des  services. 


Fig.  29.  —  Skrie  de  goiges. 


QUELQUES  OUTILS  QUI  NE  SONT  PAS  SPÉCIAUX 
A   LA   LUTHERIE 

Comme  tout  ouvrier  qui  travaille  le  bois,  le  violonier  aura  : 

Un  vilebrequin  muni  de  deux  séries  les  plus  complètes  possibles  de 

mèches,  l'une  de  mèches  ordinaires,  dites  parisiennes,  l'autre  de  mèches 

anglaises; 

Un  troussequin  et  des  équerres  en  fer,  petites  et  grandes. 


LES  CANIFS 

Ces  outils  se  font  d'une  forme  excellente  et  d'une  trempe  supérieure  à 
Mirecourt  où,  du  reste,  on  peut  se  procurer  tous  les  outils  qui  servent  à 
la  profession  de  luthier. 

Il  faut  avoir  cinq  ou  six  canifs  tant  grands  que  petits,  larges  qu'étroits, 
depuis  ceux  destinés  à  ébaucher  les  poignées  jusqu'à  ceux  qui  servent  à 
la  pose  des  chevalets  et  à  l'ouverture  desyy(Fig.  30).  Les  plus  grands  ont 


Digitized  by 


Google 


LES   OUTILS. 


39 


de  12  à  13  millimètros  de  largeur  et  les  plus  petits  3  millimètres.  Tous  ont 
environ  15  centimètres  de  longueur  (1). 

Pous  les  emmancher,  on  in- 
sère la  lame  entre  deux  mor- 
ceaux d'érable  dans  chacun  des- 
quels on  a  pratiqué  une  rainure 
de  la  moitié  de  l'épaisseur  de  la 
lame  ;  on  assemble,  on  colle  et 
on  façonne  le  manche  en  lais- 
sant sortir  la  lame  de  4  à  5  cen- 
timètres pour  les  grands  canifs 
et  de  3  centimètres  pour  les  pe- 
tits. 

Quelques  luthiers  mettent  les 
canifs  dans  des  manches  à  cou- 
lissedontlecentreestmunid'une 
douille  en  cuivre  et  l'extrémité 
supérieure  d'une  vis  qui  permet 
de  régler  la  position  de  la  lame 
et  de  la  changer  au  besoin.  Bien 
que  ce  système  paraisse  excellent,  je  préfère  le  premier  qui  est  le  plus 
pratique,  et  ofïre  surtout  plus  de  solidité  pour  les  gros  travaux;  les  canifs 
à  vis  ne  sont  d'ailleurs  guère  employés  que  pour  l'ajustement  des  cheva- 
lets et  la  pose  des  âmes. 

Le  violonier  doit  avoir  un  canif  à  fileter,  dit  canif  à  couper,  qui  sert  à 
faire  les  rainures  du  bord  des  pièces,  fonds,  tables,  etc.  Sa  lame  a  une 
largeur  d'un  centimètre  environ  ;  on  lui  laisse  une  faible  longueur  hors  du 
manche  à  cause  de  la  nécessité  où  se  trouve  l'ouvrier  de  tenir  l'outil  à  la 
façon  d'un  porte-plume,  très  près  de  la  pièce  qu'il  coupe,  en  se  servant 
de  son  annulaire  comme  guide  pour  ne  pas  échapper  le  trait.  La  tranche 
de  la  lame  doit  former  avec  l'axe  du  manche  un  angle  très  ouvert,  ce  qui 
facihte  encore  son  emploi.  Dans  le  filetage,  la  partie  du  bois  comprise 
entre  les  deux  traits  coupés  au  canif  s'enlève  au  moyen  d'un  petit  bédane 
fixé  à  un  manche  de  3  centimètres  de  longueur  et  fait  avec  une  grosse 
alêne  de  cordonnier  cassée  à  la  partie  médiane  de  sa  courbe  et  affûtée  à 
l'intérieur  en  un  biseau  court  (Fig.  31). 


Fig.  30.  —  SÉRIE  DE  CANIFS. 


(1)  Les  dimensions  des  canifs  sont  plus  grandes  pour  la  construction  des  contre- 
basses. 


Digitized  by 


Google 


40  LES   OUTILS. 

LES    RATISSOIRS 

Bien  des  professions  font  usage  de  cet  outil  :  la  menuiserie,  Tébénisterie, 
la  saboterie.  Les  ratissoirs  des  sabotiers  ont  beaucoup  d'analogie  avec 
ceux  des  luthiers,  en  ce  qu'ils  sont  minces,  flexibles  et  ne  s'aiguisent  que 
d'un  seul  côté,  ce  qui  en  rend  la  coupe  plus  vive  et  plus  nette.  Leur 
flexibilité  leur  permet  de  suivre  toutes  les  inflexions  des  voûtes,  soit  à 
l'intérieur  soit  à  Texlérieur.  Il  y  en  a  des  grands  pour  les  flancs,  des 
moindres  pour  les  gorges,  des  droits  pour  les  éclisses,  la  touche,  etc.,  des 
courbes  de  grands  et  petits  rayons. 

Les  ratissoirs  se  font  avec  des  feuilles  d'acier  laminé  qu'on  polit  et 
qu'on  forme  et  aiguise  à  la  meule  ou  au  tiers-point  d'un  seul  côté.  Le 
biseau  est  court  et  morfilé  à  la  pierre  à  huile  ;  puis,  à  l'aide  d'un  brunissoir 
ou  afnioir  ovale,  on  renverse  le  fil  du  côlé  opposé  au  biseau.  Ce  brunissoir 
ou  affiloir  peut  se  faire  avec  un  vieux  tiers-point  dont  on  use  la  taille  et 
arrondit  les  angles  à  la  meule;  mais  je  conseille  de  les  acheter  tout  faits 
cl)ez  les  quincailliers,  ou  de  préférence  chez  les  marchands  de  fournitures 
d'horlogerie  où  ils  sont  meilleurs  et  mieux  polis. 

Pour  retourner  le  fil,  il  faut  tenir  le  ralissoir  de  la  main  gauche,  passer 
d'abord  une  ou  deux  fois  le  brunissoir  bien  à  plat  sur  la  partie  non 
biseautée,  de  façon  à  en  adoucir  la  coupe,  puis  poser  le  brunissoir  sur  le 
biseau,  passer  en  appuyant  également  sur  ce  taillant  en  redressant  le  fil 
progressivement  et  d'un  bout  à  l'autre  jusqu'au  moment  où  le  fil  se 
trouvera  renversé  du  côté  opposé  à  l'ellort,  ce  dont  on  peut  se  rendre 
compte  en  y  passant  le  doigt. 

Si  cette  opération  est  bien  faite,  l'outil  coupe  et  rase  avec  une  netteté 
surprenante  toutes  les  aspérités,  tous  les  fils  qui  ont  échappé  au  rabot. 

Quand  on  s'aperçoit  que  le  ratissoir  ne  coupe  plus  avec  la  même 
netteté,  on  rabat  le  fil  en  pa.ssant  le  brunissoir  sur  l'outil  mis  à  plat  sur  le 
bord  de  l'établi  ou  de  la  varlope,  puis  on  redresse  le  fil,  et  on  lui  redonne 
un  aulre  renversement  qui  rend  de  suite  l'outil  aussi  actif,  et  même 
quelquefois  davantage,  que  la  première  fois.  Cette  opération  du  réaffllage 
peut  se  renouveler  deux  ou  trois  fois  avant  qu'on  ait  besoin  de  recourir  à 
la  meule  pour  refaire  le  tranchant. 

Pour  préserver  ces  outils  délicats  du  froissement,  on  a  l'habitude  de  les 
insérer  entre  les  feuillets  d'un  livre.  C'est  du  moins  le  moyen  employé 
par  les  ouvriers  de  Mirecourt  qui  s'en  servent  avec  une  grande  habileté, 
ne  laissant  sur  les  pièces  ratissées  aucun  éclat,  aucune  aspérité. 


Digitized  by 


Google 


LES  OUTILS. 


41 


LE  TRAÇOIR  A   FILETER 

Le  traçoir  est  une  variété  du  troussequîn.  Cet  outil  se  fait  en  acier;  la 
partie  débordante  et  qui  sert  de  guide  est  traversée  à  angle  droit  par  une 
tige  carrée  cursive  pouvant  s'allonger,  se  raccourcir  et  se  fixer  par  une 
vis  de  serrage.  Cette  lige  reçoit  à  son  extrémité  deux  pelites  lames  aigui- 
sées en  langue  de  carpe  destinées  à 
tracer  la  place  des  filets  qui  bordent 
les  tables,  les  fonds  et  en  général  tou- 
^^  ^M  I  tes  les  pièces  dont  on  voudrait  fileter 
^    ^m      ^H      ^H  les  bords.  Les  deux  petites  lames  sont 

Y    ^M      ^H      ^H  maintenues  et  leur  écartement  réglé 

1      ^M      ^B      ^H       I     au  moyen  d'une  vis  qui  les  serre  laté- 
f      ^M      ^H      ^^  ralement. 

f       ^I^H      ^H  ^^^  anciens  tragoirs  n'étaient  que 

^m       Nrl^  ^H  ^^  simples  compas  à  ressort  dont  une 

I      ^H  Jambe  plus  longue  que  l'autre  servait 

^^  de  guide,  tandis  que  l'autre  était  ter- 

minée par  une  pointe  (1).  On  ne  pou- 
vait ainsi  tracer  qu'un  trait  à  la  fois  et 
il  fallait  deux  opérations  pour  avoir  le 
tracé  complet,  ce  qoL  rendait  le  file- 
tage plus  difficile  et  moins  exact. 
On  a  construit  des  traçoirs  d'une 
forxne  très  pratique  et  dont  la  figure  31  donne  le  dessin.  Ils  vien^ient  de 
l'atelier  de  Moitessier,  excellent  luthier  et  facteur  d'orgue,  établi  à  Mont- 
pellier depuis  1832. 


Fig.  31.  —  Outils  a  fileter  :  bédane, 
iraçoirs  et  canifs  à  couper. 


LE  FER  A   PLOYER 

Le  fer  dont  on  se  sert  pour  ployer  les  éclisses  a  la  forme  d'un  cylindre 
aplati;  la  longueur  de  son  corps  est  proportionnée  au  travail  qu'il  doit 
nccomplir;  il  est  évident,  en  effet,  qu'il  doit  être  plus  petit  ix)ur  courber 
les  éclisses  d'un  violon  que  pour  courber  celles  d'un  violoncelle  ou  d'une 
oontrebasse.  Cependant  bien  des  luthiers  n'ont  qu'on  fer  de  proportion 
«loyenne  qui  sert  à  tons  les  usages. 

<i)  Ce  compas,  qui  a  encore  son  utilité  dans  certains  .cas,  s'appelle  à  Mirecourt 
compaê  bêquét^  c'est-à-dire  boiteux  (Fig.  32). 

6 


Digitized  by 


Google 


42  LES  OUTILS. 

La  portion  sur  laquelle  on  applique  le  bois  mesure  de  15  à  18  centimè- 
tres de  longueur  et  son  diamètre  a  généralement  5  centimètres.  L'outil 
est  prolongé  par  un  manche  de  même  métal  de  45  à  50  centimètres  de 
longueur,  percé  d'un  trou  à  son  extrémité  ou  terminé  par  un  anneau  afin 
qu'on  puisse  le  suspendre  (Voir  la  figure  au  chapitre  des  EcUs.<^cs,  dans  La 
Construction), 

Pour  s'en  servir,  on  le  chaufl^e  et  on  le  fixe  sur  le  bout  de  l'établi  avec 
le  valet  en  le  tenant  un  peu  relevé  au  moyen  d'une  cale. 

LE  FOURNEAU   A   PLOYER 

Cet  ingénieux  outil,  utilisé  depuis  fort  longtemps  par  les  ouvriers 
guitariers,  affecte  la  forme  d'une  cheminée  dont  la  section  perpendicu- 
laire est  représentée  par  une  figure  fermée  composée  de  courbes  de 
différents  rayons  permettant  de  ployer  à  toutes  les  formes  (Voir  la  figure 
au  chapitre  des  EcHsses^  dans  La  Construction). 

Avant  de  se  servir  de  ce  fourneau,  on  l'assujettit  solidement  sur  l'établi 
à  l'aide  du  valet.  On  le  chauffe  avec  du  charbon  de  bois  qu'on  introduit  tout 
allumé  par  la  partie  supérieure  de  la  cheminée.  Une  grille,  placée  à  la  partie 
inférieure,  empêche  le  charbon  de  descendre  trop  bas  et  le  maintient 
au-dessus  d'une  petite  porte  qui  sert  à  régler  le  tirage  et  permet  ainsi 
d'obtenir  une  température  convenable  pour  courber  le  bois  sans  le  brûler 
ou  le  roussir. 

J'expliquerai  plus  loin,  en  parlant  de  la  construction  du  violon,  les 
motifs  spéciaux  qui  ont  empêché  l'usage  du  fourneau  à  ployer  de  se 
généraliser,  malgré  qu'il  ait  été  adopté  par  Gand  père,  Rambaux  et 
d'autres  luthiers  habiles. 

LES   LIMES  ET   LES  RAPES 

En  lutherie,  on  se  sert  de  limes  dans  bien  des  cas.  Les  plus  usitées 
sont  les  grandes  limes  plates  à  main,  taillées  bâtardes  et  demi  douces, 
ainsi  que  la  grande  lime  feuille  de  sauge,  demi  douce,  qui  sert  à  arrondir 
les  bords  dans  les  parties  courbes  rentrantes. 

Les  râpes  sont  également  d'un  emploi  fréquent  :  les  demi  rondes  sont 
utiles  pour  préparer  les  contre-parties;  celles  dites  queues  de  rat,  de 
plusieurs  diamètres,  servent  à  tracer  la  place  des  cordes  sur  les  sillets  et 
sur  les  chevalets.  Il  faut  de  ces  dernières  un  jeu  complet,  taillées 


Digitized  by 


Google 


LES  OUTILS. 


43 


bâtardes  et  demi  donnes,  depuis  5  millimètres  de  diamètre,  pour  les 
cordes  de  contrebasse,  jnsqn'anx  plus  fins  numéros  pouvant  faire  la  place 
d'une  chanterelle  de  violon.  Pour  les  très  petites  cordes  on  peut  substi- 
tuer aux  queues  de  rat  les  limes  à]charnières  qui  ne  sont  taillées  rondes 
que  sur  champ  et  qui  sont  beaucoup  plus  solides. 

LA   POINTE  AUX   AMES 


Fig.  32.  —  Compas  a  rkssort,  couteau 

A  DÉTABLKR  ET  POINTES  AUX  AMES. 


Cet  outil  est  trop  connu  pour  que 
j'en  fasse  la  description.  La  figure  ci- 
contre  en  donne  d'ailleurs  la  forme. 
Le  luthier  a  généralement  trois  pointes 
aux  âmes  :  une  pour  le  violon,  une  pour 
la  basse  et  une  pour  la  contrebasse.  La 
force  et  la  longueur  de  l'outil  doivent 
être  en  rapport  avec  l'eflbrt  à  produire 
et  le  diamètre  de  Tàme  à  placer  ou  à 
déplacer.  Ces  pointes  doivent  être  en 
acier;  en  voici  les  dimensions  les  plus 
usuelles  : 

Pour  le  violon,  épaisseur  2  millimè- 
tres, longueur  24  centimètres  ; 

Pour  le  violoncelle,  épaisseur  4  mil- 
limètres, longueur  44  centimètres  ; 

Pour  la  contrebasse,  épaisseur  5 
millimètres,  longueur  5i  centimètres. 


LES   VIS   A   TABLER 

Ces  vis  sont,  comme  l'indique  la  figure  33,  pourvues  à  une  extré- 
mité d'une  tête  fixe  formant  saillie,  et  à  fautre,  d'un  écrou  permettant 
de  serrer  les  bords  de  finstrument  contre  les  éclisses  et  de  rendre  ainsi 
facile  l'opération  du  tablage.  Ces  outils  se  font  généralement  en  bois 
de  frêne  très  sec.  Pour  que  les  vis  fonctionnent  bien,  il  faut  les  plomba- 
giner  à  sec  et  éviter  surtout  d'y  mettre  de  la  graisse  ou  du  savon.  Les 
luthiers  soigneux  ajoutent  des  rondelles  mobiles  de  carton  ou  de  feutre  à  la 
partie  interne  de  la  tête  et  de  l'écrou.  Cette  précaution  évite  les  impres- 


Digitized  by 


Google 


44 


LES  OUTILS. 


sions  et  les  foulures  que  laisse  souvent  sur  le  fond  et  surtout  sur  la  table 
le. serrage  excessif  et  souvent  nécessaire  qu'on  leur  fait  subir. 

Quand  on  table,  on  doit  mettre  la  tête 
de  la  vis  du  côté  du  collage,  afin  de  pou- 
voir laver  la  colle  à  Taide  d'un  pinceau 
sans  imbiber  d'eau  encollée  le  pas  de  la 
vis,  ce  qui  mettrait  celle-ci  promptement 
hors  d'usage. 

Il  faut  environ  50  vis  pour  tabler  une 
contrebasse,  30  pour  un  violoncelle  et 
20  pour  un  violon. 

Voici  les  dimensions  des  vis  à  tabler  : 

Pour  la  contrebasse,  longueur  32  cen- 
timètres, diamètre  3  centimètres,  épais- 
seur d'écrou  3  centimètres  ; 

Pour  le  violoncelle,  longueur  21  cen- 
timètres, diamètre  2  centimètres,  épais- 
seur d'écrou  2  centimètres,  5  ; 

Pour  le  violon,  longueur  9  centime-    ^•^-  ^-  "  ^^'^  ""^  "^'^  ^  ^^^'^''''' 
très,  diatnètre  1  centimètre,  5,  épaisseur  d'écrou  15  millimètres. 


LES   HAPPES  ET   LES   PRESSES 


Fig:.  34.  —  SÉRIE  DE  HAPPES. 


La  happe  est  une  presse  en  fer  dont 
l'extrémité  de  la  vis  se  termine  par  une 
rondelle  d'un  plus  fort  diamètre,  rivée, 
mais  librede  tourner.  Cettedisposition 
permet  d'opérer  le  serrage  sans  impo- 
ser un  mouvement  tournant  aux  cales 
que  l'on  interpose  entre  la  partie  à  ser- 
rer et  la  vis  ;  de  plus,  la  vis  tend  moins 
à  pénétrer  dans  le  bois  lorsqu'on  serre 
sans  cale  comme  par  exemple  dans  la 
pose  des  tasseaux,  des  manches,  etc. 

Il  faut  avoir  des  happes  de  dilïé- 
rentes  forces  avec  des  ouvertures  va- 
riant de  10  jusqu'à  30  centimètres 
(Fig.  34). 

On  peut,  jusqu'à  un  certain  point, 


Digitized  by 


Google 


Les  OUTILS. 


45 


remplacer  les  happes  par  les  presses  en  bois  de  diverse  grandeur  dont  se 
servent  les  menuisiers,  mais  ces  dernières  sont  toujours  plus  encom- 
brantes ;  les  vis  sont  toujours  ou  trop  libres  ou  trop  serrées.  Elles  ont 
cependant  leur  utilité  dans  bien  des  cas,  notamment  pour  la  mise  des 
doublures  où  leurs  mâchoires  très  étendues  permettent  d'atteindre  loin. 

LES  BÉQUETTES 

Pour  poser  et  coller  les  contre-éclisses,  on  se  sert  de  petites  presses  en 
forme  de  pincettes,  appelées  béquçltes.  Il  s'en  fait  de  trois  manières, 
représentées  sur  la  figure  ci-dessous.  La  plus  simple,  mais  qui  n'est  pas 
la  meilleure,  à  mon  avis,  consiste  dans  un  morceau  de  bois  de  hêtre  ou 
de  charme  au  centre  duquel  est  pratiquée  une  entaille  de  7  à  8  centimè- 
tres de  longueur  sur  G  millimètres  d'épaisseur  et  2  centimètres  de  largeur. 


Fi^.  35.   —  BÉQUETTES  ET  PINCE- BARRE. 

La  seconde  manière,  un  peu  plus  compliquée  que  la  première,  consiste 
en  deux  parties  jumelles  de  bois  de  hêtre  articulées  sur  un  rivet  placé  à 
3  centimètres  de  l'extrémité,  formant  mâchoire.  On  introduit  entre  les 
deux  branches  opposées  un  coin  en  bois  qui,  en  déterminant  l'écartement 
de  celles-ci,  fait  serrer  les  branches  de  l'autre  extrémité.  Enfin,  la  troi- 
sième manière  de  béquettes,  la  plus  généralement  adoptée,  ressemble  à 
la  première,  mais  comporte  une  vis  de  serrage  en  bois  ou  en  métal  d'un 
usage  très  commode. 

On  utilise  des  béquettes  de  dimensions  très  variées. 


Digitized  by 


Google 


46 


LES  OUTILS. 


LES  SERRE-JOINTS   OU   ENTAILLES 

Lorsque  le  joint  central  d'une  table  ou  d'un  fond  vient  à  se  décoller,  on 
ne  peut  réussir  à  le  rétablir  et  le  bien  recoller  d'affleurement  qu'au  moyen 
d'une  sorte  de  serre-joint  appelé  entaille.  Cet  outil  sert  aussi  à  resserrer 
les  fractures  latérales  de  toutes  les  parlies  d'une  table  ou  d'un  fond.  Sa 
structure  est  aussi  simple  qu'ingénieuse  ;  son  épaisseur  doit  toujours  être 


Fig.  36.  —  SÉRIE  DE  SERRE-JOINTS  OU  ENTAILLES. 

en  rapport  avec  sa  longueur,  et  sa  forme  déterminée  par  la  voûte  dont 
elle  doit  épouser  la  courbure.  Quelques  petits  coins  de  bois  tendre  et 
savonnés,  interposés  entre  la  surface  de  la  table  et  le  champ  de  l'entaille, 
près  des  lèvres  de  la  fracture  ou  du  point  que  l'on  recolle,  permettent 
d'assurer  l'affleurement  parfait  des  parties  qu'on  rapproche. 

Les  entailles  se  font  en  bois  de  peuplier  depuis  G  millimètres  d'épais- 
seur (Fig.  36). 

LES   PINCE-BARRES 

Pour  coller  la  barre,  lorsqu'elle  est  ajustée,  on  se  sert  de  pinces  en 
bois  dont  la  figure  35  donne  une  représentation.  Ces  pinces,  construites 
en  bois  de  hêtre  bien  de  fil,  ont  des  branches  de  forme  aplatie  dont  la 
longueur  et  la  force  varient  suivant  l'instrument  auquel  elles  sont  desti- 
nées. On  met  ordinairement  une  vis  à  Texlrémité  de  l'entaille  pour  prévenir 


Digitized  by 


Google 


LSS  OUTILS. 


47 


la  fente  qui  se  produirait  naturellement  sous  Teffort  du  serrage  tendant  à 
en  écarter  les  deux  branches. 

Les  pinces  destinées  aux  barres  de  violon  et  d'alto  ont  généralement 
25  centimètres  de  longueur  ;  pour  le  violoncelle  elles  mesurent  35  centi- 
mètres et  pour  la  contrebasse  de  48  à  50  centimètres.  Il  en  faut  à  peu  près 
six  à  sept  de  chaque  dimension,  à  cause  de  Tinégahté  et  du  gauche  de 
certaines  tables  anciennes  qui  obligent,  malgré  un  ajustage  minutieux,  de 
serrer  de  près.  Il  est  prudent  de  rendre  l'intérieur  de  l'entaille  de  la  pièce 
bien  lisse,  de  façon  à  pouvoir  faire  glisser  celle-ci  sans  érailler  le  bois, 
bien  qu'on  doive  toujours  interposer  une  règle  plate  et  mince  entre  le 
parement  de  la  table  et  la  surface  interne  de  la  pince. 

Quelques  luthiers  se  servent  maintenant,  pour  coller  les  barres,  de 
presses  en  bois  à  longues  mâchoires.  Cette  manière  est  pratique,  mais 
elle  me  parait  offrir  l'inconvénient  de  diminuer  la  souplesse  du  serrage. 

LES  MÈCHES   CONIQUES   (LOUCHES) 

Ces  mèches,  dont  il  faut  avoir  une  série  d'au  moins  cinq  pièces, 
peuvent  se  trouver  chez  les  quincailliers;  mais  elles  n'y  sont  que  bien 
rarement  aux  dimensions  et  aux  cônes  habituels  des  chevilles  de  violon. 


Fig.  37.  —  SÉRIE  DE  LOUCHES. 

d'alto  et  de  basse.  Le  mieux  est  de  les  faire  venir  de  Mirecourt  où  les 
outils  de  lutherie  sont  exécutés  par  des  spécialistes  et  toujours  fort  bien 
compris  pour  leur  destination. 

Une  série  complète  de  louches  doit  comprendre  d'abord  une  très  petite 


Digitized  by 


Google 


58  LES  OUTILS. 

pouvant  aa  besoin  percer  les  irous  d'une  tète  de  pochette  et  préparer 
le  passage  des  plus  grandes;  puis  trois  autres  graduées,  depuis  celle 
destinée  aux  chevilles  de  violon  jusqu'à  celle  destinée  aux  chevilles  de 
contrebasse;  enfln  une  très  grosse  pour  les  boulons  ou  piquets  ttes 
violoncelles  et  des  contrebasses.  On  ne  doit  se  servir  de  ces  outils  que 
lorsque  le  trou  a  préalablement  été  percé  à  la  vrille  (1). 

(1)  Pour  percer  latéralement  les  chevilles,  on  se  servira  (l'on  touret  à  archet,  dont  le 
jeu  de  mèchç.^  (pâilsretines)  ivad'uh  inilliftièli-e  à  3,  pur  ijît  millimètre. 


Digitized  by 


Google 


LES   FOURNITURES 


LE  SAPIN 


Uétude  de  la  liilherie  ancienne  nous  montre  que  le  sapin  (1)  fut  de  tout 
tennps,  en  Europe,  le  bois  le  plus  gf^néralement  enfiployé  dans  la  fabrica- 
tion des  tables  d'harmonie,  soit  des  instruments  à  cordes  pincées,  soit  des 


Fig.  :^.  —  Sï':(:ti()N  d'ink  billk  dk  sapin  prktk  a  kthk  débitée  (sur  couche) 

P()i:r  la  menuiserie. 

instruments  à  anhet.  Sa  nature,  essenliellement  impressionnable  aux 
vibratiotïs,  le  met  au  premier  ranji;  des  bois  de  résonnance. 
Pour  se  convaincre  de  celle  a()iilude,  ilsulïil  de  renouveler  Texpérience 

(1)  Dans  le  cours  dr  cet  article  et  nirme  de  roiivraj^e,  j'emploierai  le  nom  de  sapin 
consacré  par  riiahitiide,  mais  (|iii  est  un  nom  génériciiie  trop  vaj^ue,  englobant  des 
espèces  de  qualités  très  diverses. 

7 


Digitized  by 


Google 


50  LES    FOURNITURES. 

suivante  qui  est  bien  connue  :  à  l'extrémité  d'une  bille  de  sapin  de 
plusieurs  mètres  de  longueur,  piquezsolidement  une  épingle  et  allez  appli- 
quer votre  oreille  à  l'extréuiité  opposée,  pendant  qu'une  autre  personne 
fera  vibrer  Tépingle  en  pizzicato;  vous  percevrez  d'une  façon  tellement 
distincte  le  son  produit  que  vous  pourrez  en  indiquer  la  note.  La  sensi- 
bilité de  résonnance  est  telle  qu'on  peut  percevoir  le  plus  léger  frôlement 
du  doigt  sur  la  section  de  la  bille.  Cette  sensibilité  atteint  son  maximum 
quand  le  bois  est  bien  de  fiL  qu'une  certaine  quantité  de  résine  en  réunit 
les  couches  médullaires,  qu'il  a  peu  ou  point  de  nœuds  et  qu'il  n'est  ni 
fendillé  ni  rouli  (1). 

Cependant,  toutes  les  espèces  de  la  famille  des  térébinthacées  à 
laquelle  appartient  le  sapin  de  lutherie  n'ont  pas  au  même  degré  les 
qualités  requises  pour  la  facture  des  instruments  de  niusique  :  les  uns 
sont  trop  résineux,  tels  que  le  sapin  rouge  de  Prusse,  le  pin  sylvestre,  le 
pitchpin,  etc.  ;  d'autres  le  sont  trop  peu  ou  pas  du  tout,  tel  le  sapin  des 
Vosges,  celui  du  Jura  à  feuille  d'if  (Abies  pectinaia)  qui  sont  des  bois  sans 
canaux  résinifères  (2).  Ce  dernier  ne  s'emploie  même  plus  à  Mirecourt 
que  dans  la  fabrication  des  tables  de  violons  dits  demi-fins  (compagnons) 
et  des  tables  de  contrebasses.  Il  doit  être  banni  de  la  facture  artistique  et 
soignée  parce  qu'il  est  lourd,  dur  et  peu  sonore. 

Le  cèdre  a  été  quelquefois  employé  en  tables  d'harmonie,  mais 
exceptionnellement. 

La  meilleure  espèce  de  sapin,  celle  qui  a  été  employée  par  toute  l'an- 
cienne lutherie  italienne  et  allemande,  est  représentée  par  le  Picea  excelsa 
(Linck)  ou  Pinus  abies^  de  Linné,  vulgairement  appelé  épicéa  commun. 
La  simplicité  et  l'homogénéité  de  la  structure  de  ses  fibres,  l'égalité  et  la 
finesse  de  ses  rayons  médullaires  le  rendent  éminemment  propre  à  trans- 
mettre et  à  amplifier  les  vibrations  sonores.  Mais  tous  les  épicéas  ne  sont 
pas  propres  à  la  lutherie. 

Le  bois  idéal  est  celui  qui  provient  d'individus  âgés,  à  croissance  lente 
et  uniforme,  sous  un  climat  tempéré.  Il  doit  être  à  fibres  très  droites, 
exempt  de  nœuds  et  de  taches  bleues  ou  rousses,  avoir  des  accroisse- 
ments ne  dépassant  pas  1  à  2  millimètres  d'épaisseur  (pour  le  violon)  dans 
lesquels  la  veine  du  bois  d'automne  (partie  brune  nommée  côte)  ne 
compte  pas  pour  plus  d'un  quart. 

(1)  Le  bois  rouli  est  celui  dont  les  accroissements  présentent  des  solutions  entre  les 
couches  médullaires. 

(2)  C'est  malheureusement  ce  sapin  qui  a  fourni  les  tables  de  toute  la  lutherie 
française  et  hollandaise  du  xviiie  siècle. 


Digitized  by  V:jOOQIC 

/ 


1^^ 


LES   FOURNITURES. 


51 


Un  autre  excellent  bois  de  n'^sonnance  pour  tables  d'harmonie  est 
fourni  par  une  variété  d'épicéa  poussant  dans  les  régions  montagneuses 
élevées  et  désignée  sous  le  nom  d'épicéa-coudrier  (Haeseiflchte)  qu'on 
dénomme  vulgairement  sapin  moiré  ou  à  chenillefi.  Le  bois  de  cette  variété 
présente,  sur  la  section  transversale,  d'assez  larges  lignes  rayonnantes  peu 
nombreuses  qui,  par  un  débit  longitudinal,  produisent  des  maillures 
analogues  à  celles  que  déterminent  quelques  larges  et  hauts  rayons  du 
bois  de  coudrier.  Ces  lignes  rayonnantes  qui  ne  sont  pas  des  rayons 
(ceux-ci  étant  toujours  égaux  et  minces  dans  le  bois  d'épicéa),  sont  dues 
à  de  gros  et  longs  canaux  résinifères  longitudinaux,  gorgés  d'une  résine 


Fig.  39.  —  Section  d'une  bille  de  sapin  prête  a  êtke  débitée  (sur  maille) 

POUR  LA  LUTHERIE. 

solidifiée,  et  placés  en  saillie  sur  la  face  interne  du  liber.  Ces  canaux: 
compriment  le  cambium  et  s'impriment  en  creux  sur  chacun  des  accrois- 
sements annuels  que  celui-ci  constitue.  Celte  variété  d'épicéa  tie  diffère 
par  aucun  caractère  botanique  du  Pimis  abies,  de  Linné  (1). 

Tous  ces  bois  sont  originaires  des  montagnes  du  Tyrol,  de  la  Suisse  et 
de  la  Savoie. 

Le  sapin  se  débite  en  tronçons  de  80  centimètres  pour  les  tables  de 
violoncelles,  de  40  pour  celles  d'altos  et  de  35  pour  celles  de  violons. 

(1)  Ces  détails  techniques  m'ont  été  fort  obligeamment  fournis  par  M.  Pequin, 
inspecteur  des  eaux  et  forêts,  qui  a  examiné  scientifiquement  les  nombreux  échantil- 
lons que  je  lui  ai  soumis,  fragments  de  tables  et  de  fonds  anciens  et  fournitures 
<le  toutes  provenances. 


HARVARD  UNIVERSITY 
EDA  KUHN  LOEB  MUSIC  LIBRARY 

:iigi!îze&  by 


C/KV?Ss\.?' 


iUmgle 


\--- 


52 


LES   FOURNITURES. 


Ces  tronçons  doivent  êlre  fendus  à  la  liaclie  (coiilre),  de  manière  à  ce 
que  les  quartiers  soient  toujours  de  fil  et  toujours  sur  maille  (Fig.  38 
et  39). 

Cest  la  partie  mc^diane  de  la  bille  qui  est  la  u]cilleuri\  Malheureusement 
les  intérêts  commerciaux  des  fabricants  sont  en  opposition  avec  les 
observations  que  je  viens  de  faire,  car,  les  bois     _   .  ,  ^ 

devenant  tous  les  jours  plus  rares  et  plus  chers, 
on  a  tout  intérêt,  pour  éviter  les  déchets,  à  les 
débiter  à  la  scie  à  ruban  sans  sMnquiéler  s'ils 
sont  de  fil  ou  non. 

On  débite  les  tables  de  deux  manières  :  en  une 
ou  en  deux  pièces  (Fig.  40).  Contrairement  à  l'opi- 
nion générale,  je  préfère  les  tables  en  deux  pièces, 
pour  la  raison  suivante  :  la  partie  du  bois  la  plus 
près  de  Técorce  est  toujours  la  plus  serrée  et  la 
plus  ferme  ;  de  sorte  qu'en  collant  côte  à  côte  les 
deux  parties  jumelles  d'un  même  quartier,  on 
pourra  le  faire  de  façon  à  placer  la  partie  du  bois 
la  plus  résistante  au  centre  de  l'instrument,  sous 
les  pieds  du  chevalet  qui,  en  raison  du  poids  mort 

constant  et  considérable  de  celui-ci,  tendent  tou-  „.      ...        ^  ,  ,,  ^^,  ^_^ 

.  Imjç.   40.   —  Pièce  de  bois 

jours  à  déprimer  la  surface  sur  laquelle  ils  repo^  débitée  poub  table  de 
sent.  De  plus,  n'est-ce  pas  le  centre,  la  place  iïar-  "''''''''''  """^  ''''''''  '''^'^^^' 
mes  comme  l'appelait  Rambaux,  qui  ébranle  le  reste  de  Tinstrument  et 
qui,  par  conséquent,  doit  être  le  plus  robuste?  On  comprendra  mainte- 
nant que,  les  deux  morceaux  du  même  quartier  étant  joints  comme  les 
deux  côtés  d'un  livre  ouvert,  la  table  se  trouvera  absolument  équilibrée. 

Il  convient  de  choisir  un  bois  un  peu  plus  large  d'accroissement  pour 
les  basses  que  pour  les  violons.  Le  bois  doit  toujours  être  un  peu  ferme, 
brillant  sous  l'outil,  sans  nœuds  ni  tournants,  sans  taches  d'aucune 
nature,  sans  piqûres  de  vers,  bien  de  fil,  naturellement,  et  bien  sur  maille, 
c'est-à-dire  que  les  côtes  (accroissements)  doivent  se  diriger  perpendicu- 
lairement à  la  surface  de  la  table.  Il  doit  avoir  été  abattu  en  arrière-saison, 
et  cela  depuis  4  ou  5  ans;  être  resté  en  quartiers  pendant  tout  ce  temps, 
avoir  séché  dans  un  endroit  bien  aéré,  non  humide,  sans  être  passé  à 
rétuve  et  encore  moins  au  four  (1). 

(1)  On  prétend  pouvoir  sécher  les  bois  en  très  peu  de  temps  au  moyen  de  rozone. 
Ne  connaissant  pas  assez  ce  procédé  employé  déjà  dans  quelques  grandes  maisons  de 
facture  de  pianos,  j'engage  mes  lecteurs  à  se  renseigner. 


Digitized  by 


Google 


LES   FOURNITURES.  53 

Sans  toutes  ces  conditions,  qui  doivent  guider  le  choix  des  bois,  on  ne 
fera  pas  de  bonne  besogne,  car  les  tables  insuffisamnient  sèches,  étant 
maintenues  par  les  coins,  les  tasseaux  et  les  contre-éclissesetne  pouvant 
par  suite  se  rétrécir  librenient,  se  décolleront  aux  flancs,  perdront  une 
partie  de  leur  bord  ou  se  fendront,  ce  qui  sera  pire.  De  toute  façon,  les 
bois  défectueux  ne  pourront  faire  que  des  instruments  médiocres. 

Les  anciens  luthiers  parisiens  de  la  valeur  des  Boquay,  Médard, 
Renaudin,  Louis  Guersan,  Louvet,  Nicolas,  etc.,  étaient  certainement  des 
ouvriers  autrement  habiles  que  les  Testore,  Gaspar  da  Salo,  Grancino, 
Celoniati,  etc.,  et  j'en  passe  de  plus  médiocres  encore,  et  cependant  les 
tables  de  résonnance  employées  par  ces  derniers  étaient  d'excellente 
qualité,  tandis  que  celles  de  toute  Tancienne  lutherie  parisienne  étaient 
de  ce  bois  sans  canaux  résinifères  qui  est  dur  et  peu  vibrant. 

Si  la  facture  de  ces  luthiers  italiens  de  troisième  et  quatrième  ordre  était 
défectueuse,  ceux-ci  avaient  encore  pour  eux  leur  vernis  qui  était  générale- 
ment souple,  de  riche  nuance  et  qui  rachetait  par  son  éclat  les  lacunes 
d'une  exécution  lâchée.  N'est-ce  pas  d'ailleurs  à  cause  de  cette  7^obe,  qui 
fait  les  trois  quarts  de  leur  valeur,  que  ces  instruments  sont  recherchés 
aujourd'hui  des  amateurs?  Que  seraient-ils  sans  l'habileté  des  luthiers 
parisiens  modernes  qui  refirent  toute  leur  structure  intérieure,  remirent 
d'épaisseur,  doublèrent  les  parties  faibles,  rebarrèrent,  etc.,  tout  cela 
pour  la  plus  grande  gloire  d'ouvriers  peu  habiles  dont  bien  des  produits 
seraient  désavoués  par  des  apprentis  luthiers  de  deuxième  année?  Il  est 
à  croire  d'ailleurs  que  si  tous  ces  petits  luthiers  italiens  revenaient  au 
monde,  ils  seraient  bien  étonnés  de  voir  leurs  noms  devenus  célèbres 
et  accollés  à  ceux  des  Amati,  Stradivarius,  Magini,  Guarnerius  (Joseph 
del  Jesu),  Steiner  et  Lupot,  ces  véritables  maîtres  violoniers. 


L'ÉRABLE 

Les  érables  employés  pour  la  construction  des  fonds,  manches  et 
éclisses  des  instruments  à  archet  nous  viennent  presque  tous  actuelle- 
ment de  la  Bohême  et  de  la  Hongrie.  La  Suisse  et  le  Tyrol,  qui  nous  les 
fournissaient  autrefois,  sont  à  peu  près  épuisés. 
Voici  les  trois  espèces  indistinctement  employées  de  nos  jours  : 
lo  Erable  plane,  Acerplatanoïdes  (Linné);  2^  érable  sycomore,  Pseudo- 
platanus  (Linné);  3°  érable  à  feuille  d'obier  ou  Acer  opuUfolium  (ViUars, 
Duret),  Acer  rotondifolhim  (Lamarck),  Acer  neapoHtanum  (Forre).  Ces. 


Digitized  by 


Google 


54 


LES    FOURNITURES. 


trois  espèces  sont  à  peu  près  de  même  poids,  même  qualité  et  même 
densité. 

Le  fond  d'un  instrument  à  cordes  et  à  archet  doit  avoir  des  qualités 
spéciales  :  il  doit  être  résistant  sans  inertie,  puisqu'il  doit  vibrer  facile- 
ment ;  en  un  mot,  il  doit  être  élastique  (4). 

Les  variétés  que  je  viens  de  citer  remplissent  précisément  ces  condi- 
tions à  merveille. 

L'érable  est  un  fort  joli  bois,  d'un  aspect  très  décoratif;  ses  mailles 
brillantes,  ses  ondes  transversales,  le  chatoiement  de  ces  alternatives  de 
bois  de  fil  et  de  bois  debout,  qui  mettent  si 
bien  en  valeur  le  vernis,  en  font  un  élément 
important  de  la  beauté  générale  d'un  instru- 
ment. 

On  a  tenté  d'introduire  en  France,  il  y  a 
une  soixantaine  d'années,  l'érable  d'Amé- 
rique, très  profondément  onde,  vendu  en  gros 
quartiers  et  à  un  prix  avantageux.  Presque 
tous  les  luthiers  de  l'époque  se  sont  laissé 
prendre  à  la  richesse  décorative  de  ce  bois 
exotique  ;  mais  à  l'usage,  le  bois  fut  loin  de 
répondre  à  l'attente  des  luthiers,  et  surtout 
des  artistes,  car  on  s'aperçut  bien  vite  que  sa 
contexture  lâche  et  cotonneuse  le  rendait  im- 
propre à  la  lutherie. 

Quelques  anciens  luthiers  allemands  ont 
employé  l'érable  moucheté  qui  produit  un 
charmant  effet  sous  le  vernis.  La  maison  ^..^  ,^.,  _  ^.^^^^  ^^^  ^,^^^^^  ^^ 
Gand  et  Bernardel  avait  exposé,  en  1889,  un  dkl x  pikcks  avant  lassem- 
quatuor  dont  les  fournitures  étaient  de  ce 

bois.  Je  crois  qu'on  a  sagement  fait  d'en  laisser  l'emploi  exclu^^if  à  l'ébé- 
nisterie,  car  il  a  les  défauts  de  l'érable  américain. 

L'érable  dit  des  Vosges  est  encore  une  variété  de  celui  dit  érable  plane 
{Acer  platanoïdes) ,  Il  est  généralement  peu  onde,  mais  pourvu  de 
maillures  brillantes.  On  l'emploie  pour  la  exclure  des  instruments 
ordinaires,  et  surtout  pour  la  fabrication  des  chevalets.  11  est  très  franc  et 
se  coupe  très  net. 


(1)  Les  anciens  tourneurs  (à  pointes)  se  servaient  exclusivement  d'une  perclie  d'éra- 
ble pour  remonter  la  pédale,  parce  que  ce  bois  constitue  un  véi'itable  ressort  ne  se 
rendant  jamais. 


Digitized  by 


Google 


LES   FOURNITURES. 


55 


Les  anciens  luthiers  italiens  étaient  moins  exclusifs  que  les  luthiers 
français  pour  le  choix  du  bois  du  fond,  des  éclisses  et  des  manches  de 
leurs  instruments,  car  on  connaît  une  grande  quantité  de  violoncelles 
anciens  dont  les  fonds  et  les  éclisses  sont  en  hêtre,  en  marronnier,  en 
tilleul,  voire  même  —  c'est  le  plus  mauvais  de  tous  les  bois  —  en  peuplier. 
André  Guarnerius  a  fait  de  nombreuses  basses  avec  ces  misérables 
fournitures  (1). 

J'ai  vu  une  basse  de  Bergonzi  rapportée  par  Tarisio  et  vendue  à  J.-B. 
Vuillaume,  dont  le  fond  et  les  éclisses  étaient  de  hêtre.  Mon  vieux  profes- 
seur et  ami  0.  Vaslin  avait  un 
stradivarius  authentique  dont  le 
fond  et  les  éclisses  étaient  en  til- 
leul et  la  tête  en  poirier.  Le  son 
terne  et  sans  éclat  de  cette  basse 
ne  m'engage  pas  à  recommander 
l'emploi  de  semblables  fournitu- 
res. Par  contre,  j'ai  vu  quelques 
basses  et  altos  allemands  anciens 
dont  les  fournitures  étaient  en 
noyer  rouge  et  qui  étaient  très 
bons,  d'une  sonorité  en  dehors  et 
gaie.  Il  convient  de  dire  que  le 
noyer  rouge,  presque  disparu  au- 
jourd'hui, a  une  grande  analogie 
avec  l'érable  dont  il  a  la  densité 
et  la  fermeté  sous  l'outil. 

Les  têtes  et  les  manches  de  ces 
vieux  instruments  de  second  or- 
dre sont  généralement  en  poirier, 
qui  est  un  bois  très  lié,  peu  fen- 
dant et  qui  se  prête  supérieurement  à  la  sculpture  des  volutes  et  des  têtes 
décoratives. 


Fig.  42.  —  Fond  de  violon  de  deux  pièces 

APRÈS  l'assemblage. 


L'érable  se  débite  comme  le  sapin.  Il  doit  être  abattu  comme  lui  en 
arrière-saison,  et  comme  lui  rester  tout  débité  pendant  autant  d'années 

(1)  Ces  instruments  construits  avec  des  matériaux  inférieurs  étaient  vendus  à  bas 
prix  à  des  couvents.  Le  trou  central  dont  leur  fond  est  percé  servait  au  passage  d'une 
lanière  qui  permettait  de  les  suspendre  au  cou  de  Texécutant  pour  en  jouer  et  accom- 
pagner les  chants  lithurgiques  en  marchant  dans  les  processions. 


Digitized  by 


Google 


56  LES   FOURNITURES. 

et  plus  encore  s'il  est  possible,  parce  que,  son  bois  étant  plus  serré  et  plus 
dense,  il  sèche  moins  vite. 

Quelques  anciens  luthiers  ont  employé  Térable  sur  couche  :  Amati, 
Magini,  même  Stradivarius,  mais  accidentellement.  Je  le  préfère  sur 
maille,  car  le  bois  est  plus  résistant  lorsque  la  côte  se  trouve  de  champ. 
Les  fonds  se  font  en  une  ou  deux  pièces  (Fig.  41  et  42).  Je  suis  partisan 
de  ces  derniers  pour  le  motif  que  j'ai  exposé  plus  haut  en  parlant  du 
sapin  employé  dans  la  construction  des  tables. 


Digitized  by 


Google 


LA  COLLE 


(1) 


La  colle  dont  on  se  sert  actuellement  en  lutherie  est  d'origine  allemande  ; 
on  l'appelle  colle  de  Cologne.  C'est  encore  la  meilleure  pourvu  qu'on  ait 
la  chance  de  tomber  sur  une  cuvée  bien  réussie.  Elle  est  moins  épaisse, 
moins  colorée  et  moins  hygrométrique  que  les  colles  du  Nord,  de  Givet, 
de  Lyon,  etc.,  qui  sont  appréciées  pour  la  menuiserie. 

La  colle  de  Cologne  étant  plus  tenace,  est  préférable  pour  des  joints 
dont  la  surface  de  contact  est  très  réduite,  et  qui  demandent  cependant 
une  grande  adhérence.  Elle  se  vend  en  tablettes  de  15  centimètres  de  lon- 
gueur sur  7  de  largeur,  ayant  de  3  à  4  millimètres  d'épaisseur  au  centre, 
et  plus  du  double  sur  les  bords.  Ces  tablettes,  d'un  jaune  pâle  et  sale, 
plutôt  translucides  que  transparentes,  pèsent  de  45  à  50  grammes.  Elles  se 
cassent  assez  difficilement  et,  quand  on  veut  les  briser,  l'endroit  où  va  se 
produire  la  rupture  devient  blanchâtre  comme  cela  se  produit  pour  la 
corne  qui  possède  à  peu  près  la  môme  densité.  La  colle  de  Cologne  met 
un  peu  plus  de  temps  à  se  dissoudre  que  les  colles  ordinaires  dont  j'ai 
parlé  plus  haut. 

Pour  la  préparer,  on  la  divise  au  marteau  en  petits  fragments,  on  la 
couvre  d'eau  bien  claire  et  bien  propre  et  on  la  fait  fondre  au  bain-marie 
en  la  remuant  de  temps  à  autre  avec  une  spatule  en  bois  blanc.  Je 
n'approuve  pas  le  système  qui  consiste  à  la  laisser  tremper  dans  l'eau 
froide  pendant  un  temps  plus  ou  moins  long  sous  le  prétexte  de  l'avoir 
plus  vite  prête.  Je  me  suis  aperçu  que  cette  macération  l'énervait  et  la 
rendait  d'autant  moins  tenace  qu'elle  était  restée  plus  longtemps  immer- 
gée. Je  n'approuve  pas  non  plus  l'usage  étrange  qui  consiste  à  y  ajouter 
de  l'ail,  ce  qui  n'a  d'autre  résultat  que  de  lui  donner  une  odeur  fort 
désagréable.  Enfin,  je  recommande  de  n'en  fondre  que  peu  à  la  fois,  la 

(1)  Dans  le  chapitre  de  ce  livre  intitulé  :  Quelques  considérations  sur  la  lutherie,  je 
dis  quelques  mots  de  la  colle.  J'y  explique  notamment  pourquoi  celle-ci  ne  me  "paraît 
plus  avoir  de  nos  jours  les  qualités  de  ténacité  qu'elle  avait  autrefois. 

8 


Digitized  by 


Google 


58  LA   COLLE. 

quantité  nécessaire  pour  le  travail  prévu,  car  plus  elle  est  nouvelle,  et 
meilleure  elle  est;  plus  elle  est  réchauffée  et  plus  elle  s'altère. 

J'ai  expérimenté,  il  y  a  quelques  années,  une  colle  d'une  ténacité  et 
d'une  propreté  remarquables.  C'était  le  luthier  Miremont  qui  l'avait 
rapportée  d'Amérique,  oii  il  avait  été  établi.  Cette  colle  avait  l'aspect 
blanchâtre,  une  odeur  spéciale  et  était  faite,  parait-il,  avec  des  tendons  de 
bufles.  Je  crois  que  la  routine  seule  a  empêché  l'usage  de  s'en  propager 
dans  la  lutherie;  mais  j'ai  appris  depuis  que  la  manufacture  de  pianos 
Erard  l'employait  pour  certains  travaux  délicats  de  sa  fabrication  unique 
au  monde. 

J'ai  également  essayé  la  colle  japonaise  qui  est  très  bonne,  mais  qu'il 
est  difficile  de  se  procurer,  et  qui  ne  présente  pas  sur  les  colles  dont  je 
viens  de  parler  des  avantages  appréciables. 


Digitized  by 


Google 


LES  MODÈLES 


Le  choix  d'un  modèle  peut  être  embarrassant  lorsqu'on  veut  construire 
un  instrument.  J'estime,  quant  à  moi,  qu'il  n'existe  guère  que  quatre 
types  anciens  absolument  caractérisés,  et  qui  ont  d'ailleurs  été  abondam- 
ment copiés,  je  veux  dire  ceux  de  Ni- 
colas Amati,  Stradivarius,  Guarnerius 
del  Jesu  et  Magini.  Le  type  de  Stradi- 
varius, ainsi  que  je  l'ai  déjà  écrit  ailleurs, 
est  le  plus  complet.  La  longueur  logique 
de  son  diapason,  le  volume  judicieux  de 
sa  caisse  sonore,  la  courbe  savante  de 
ses  voûtes,  sa  forme  extérieure,  tout 
concourt  à  former  un  ensemble  parfait. 
En  admirant  ces  lignes  pures  et  gra- 
cieuses qui  dessinent  le  contour  d'un 
tel  instrument,  on  ne  peut  s'empêcher 
de  trouver  que  le  mot  de  Violet-le-Duc 
s'applique  admirablement  à  la  lutherie 
et  que  le  beau  est  réellement  l'épanouis- 
sement de  l'utile. 

J'ai  parlé  tout  à  l'heure  de  Guarnerius 
del  Jesu  ;  je  dois  dire  que  les  violons  de 
ce  dernier,  tout  en  présentant  des  diffé- 
rences avec  ceux  de  Stradivarius  dans 
la  combinaison  des  formes  extérieures, 
de  celles  des  ouïes,  de  la  tête,  etc.,  mé- 
ritent d'être  admirés  pour  la  hardiesse, 
l'originalité  et  cette  indépendance  du 
faire  qui  est  la  caractéristique  du  génie. 
Ces  qualités  de  premier  ordre  se  trouvent  à  un  haut  degré  dans  les  instru- 
ments exécutés  par  ce  violonier  célèbre.  Mais  combien  Guarnerius  est 


Fig.  43.  —  «  Lk  Toscan  \\  violon 
DK  Stuadivahus  (lOiW)). 


Digitized  by 


Google 


60 


LES   MODÈLES. 


moins  complet  et  surtout  moins  égal  que  son  illustre  émule.  Et  puis,  il 
n'a  produit  que  des  violons,  alors  que  Stradivarius  a  construit,  avec  uft 
égal  talent  et  toujours  la  même  perfection,  les  instruments  les  plus  divers  : 
violons,  altos,  violoncelles,  pochettes,  sistres,  viola  da  gamba,  violes- 
d'amour,  etc.,  tous  également  admirables  aussi  bien  par  la  facture  que 
par  le  vernis. 

Stradivarius  demeure  donc  le  grand  maître  et  c'est  pour  cela  que  ses- 
œuvres  ont  servi  et  serviront  encore  de  modèles  à  tous  les  luthiers  du 
monde.  Et  ceux  qui  prétendent  s'en  affranchir  copient  encore  plus  ou 


i 


Fig.  44.  —  «  Le  Toscan  »  vu  de  coté.   Fig.  45.  —  «  Le  Toscan  »,  coté  du  fond. 

moins  bien  les  formes  extérieures  de  ses  instruments,  les  voûtes,  les- 
coins,  les  filets,  les  tasseaux,  les  contre-éclisses  encastrées  dans  les- 
coins,  les  têtes,  jusqu'à  la  construction  intérieure  si  judicieuse  et  si  solide. 
En  effet,  à  part  l'essence  du  bois  de  l'ossature,  qui  chez  le  maître  est 


Digitized  by 


Google 


LES  MODÈLES. 


61 


toujours  en  aulne  (vergne),  nos  modernes  copistes  ont  tout  imité  ;  seule- 
ment ils  emploient  pour  ces  détails  intérieurs  le  bois  de  tilleul,  de  peuplier 
ou  de  sapin. 

Bien  des  mallres  italiens  et  allemands  pourraient  encore  être  imités 
comme  les  Amati,  les  Magini,  les  Bergonzi,  les  Steiner,  etc.  Mais  la 
nécessité  d'obtenir  une  grande  sonorité  pouvant  lutter  avec  le  piano  ou 


i  1 

'  1 

i  ^J 

' 

■L         ^i^^^^^V'' 

§         S^^^Hft\ 

Fig.  46.  —  Violon  de  Joseph  CiUarnerics 

EN  RÉPAHATION. 


Fig.  47.  —  Le  même  violon, 

COTÉ  DL'  FOND. 


Torchestre,  hante  tous  les  artistes,  tous  les  amateurs  et  par  contre  coup 
tous  les  luthiers. 

Le  discrédit  de  la  musique  de  chambre  qui  tend,  malheureusement,  à 
disparaître  ou  du  moins  à  n'être  plus  goûtée  que  des  dillettanti  délicats,, 
et  le  règne  du  piano  dont  Tintensité  de  son  a  augmenté  dans  des  propor- 


Digitized  by 


Google 


C2 


LES   MODELES. 


lions  énormes  et  redoutables,  ont  fait  donner  la  préférence  aux  auteurs 
dont  les  instruments  ont  le  plus  de  sonorité.  C'est  pour  cela  que  Stra- 
divarius et  Joseph  Guarnerius  sont  les  maîtres  dont  les  instruments 
seront  encore  longtemps  les  plus  imités. 

Les  figures  43  à  48  donnent  des  modèles  de  violons  ;  pour  les  autres 
instruments  du  quatuor,  voir  les  figures  19,  20, 22  et  24  de  ce  livre. 


Mais  j'en  arrive  à  la  manière  dont  il  faut  s'y  piendre  pour  copier  un 
modèle. 

Maugin  a  décrit  dans  son  Manuel  du  Luthier  (Encyclopédie  Roret),  un 
procédé  pour  prendre  facilement  un  modèle  de  violon.  Il  conseille,  pour 
cela,  de  détabler  l'instrument,  d'en  po- 
ser la  table  ou  le  fond  sur  un(3  feuille 
de  carton  ou  sur  une  planchette  et 
d'en  tracer  le  contour  à  la  pointe.  Ce 
moyen  césarien  est  certainement  le 
plus  facile  et  le  plus  radical  ;  mais 
sera-t-il  toujours  du  goût  du  proprié- 
taire de  l'instrument  qu'on  se  propose 
de  copier  ?  J'en  doute.  Le  détablage 
est  une  opération  toujours  dange- 
reuse ,  je  pourrais  dire  nuisible  , 
quand  elle  n'est  pas  indispensable. 
L'ouvrier  qui  s'en  chargera  peut-il 
répondre  d'enlever  une  pièce,  table 
ou  fond,  sans  faire  quelques  dégâts, 
sans  laisser  quelques  fragments  de 
la  pièce  enlevée  sur  le  bord  des  écUs- 
ses,  sans  provoquer  quelques  fêlures 
dans  le  voisinage  des  tasseaux  ?  Il  faut 
bien  se  dire  que  le  succès  de  cette 
opération  dépend  moins  de  l'habileté 
de  celui  qui  la  pratique  que  de  la  qua- 
lité de  la  colle  employée  par  celui  qui 
aura  tablé  le  dernier.  Et  puis,  il  fau- 
dra remonter  l'instrument,  ce  qui  est 
assez  délicat. 

Dans  ces  conditions,  je  n'hésite  pas  à  dire  qu'un  tel  procédé  ne  saurait 
être  employé  que  lorsqu'on  se  trouve  en  présence  d'un  instrument  en 


i 


Fv^.  48.  —  AirilK  VIOLON  DK  JoSEPFf 
(TrAîîNKlUrS,  DK  LA  DKRNIKRK  ÉPO- 
QIK    DITK    ((    DL    LA    SKUVANTK    i. 


Digitized  by 


Google 


LES   MODÈLES. 


63 


réparation.  A  mon  avis,  on  peut  facilement  prendre  le  contour  sans 
détabler. 

Voici  un  moyen  simple  et  qui  ne  demande  qu'un  peu  de  soin  et  d^atten- 
lion.  Vous  pliez  en  plusieurs  doubles  un  tapis  ou  mieux  une  étoffe  de 
laine  moelleuse,  sur  laquelle  vous  étendez  une  feuille  de  papier  blanc  un 
peu  fort.  Vous  fendez  dans  toute  sa  longueur,  en  ouvrant  le  joint  de 
collage^  un  crayon  à  mine  tendre  que  vous  taillez  bien  en  pointe,  mais  pas 
du  côté  dédoublé,  de  manière  que  la  ligne  droite  de  la  mine  ne  soit  pas 
interrompue  jusqu'à  sa  pointe.  Un  aide  applique  l'instrument  sur  le  lit 
préparé  comme  je  viens  de  l'expliquer  et  le  maintient  le  fond  en  dessous 
sans  trop  appuyer,  pendant  qu'avec  le  crayon,  la  face  dédoublée  de 
celui-ci  touchant  les  bords  du  fond  et  de  la  table  à  la  fois,  vous  tracez  sur 
le  papier  le  contour  désiré. 

Cette  opération,  faite  avec  soin,  donne  le  dessin  exact  du  fond  de 
rinstruinent,  qui  est  toujours  le  côté  Je  mieux  conservé,  la  table  ayant 

souvent  les  bords  et  les  coins 
fatigués  ou  simplement  usés  par 
le  frottement.  Le  tracé  une  fois 
obtenu,  vous  collez  la  feuille  de 
papier  qui  le  porte  sur  une  plan- 
chette d'érable  ou  mieux  encore 
sur  une  feuille  de  zinc.  Il  suffit 
de  prendre  la  moitié  du  tracé 
suivant  la  ligne  médiane  du  des- 
sin, car  il  est  facile  ensuite  d'ob- 
tenir le  modèle  complet  et  par-- 
faitement  régulier  par  un  simple 
rabattement  (Fig.  49). 

On  peut  se  servir  pour  coller 

le  tracé  de  simple  colle  de  pâte  ; 

mais  au  lieu  d'étendre  celle-ci 

sur  le  papier  qui  se  distendrait 

inégalement  par  l'humidité  et 

déformerait  le  dessin,  il  faut  en 

enduire  la  surface  sur  laquelle 

on  veut  appliquer  le  papier.  Si 

le  support  est  une  planchette  en  bois,  il  faut  sans  retard  coller  une  autre 

feuille  de  papier  sur  l'autre  face,  afin  d'éviter  le  gauchissement. 

Le  bois  et  le  zinc  se  chantournent  très  bien  à  la  scie  à  découper  de  fine 


Fi^.  49.  —  Modèles  poir  in  violon. 


Digitized  by 


Google 


64  LES  MODÈLES. 

denture.  Le  modèle  est  alors  fixe;  il  ne  subit  plus  de  retrait.  Mais  que  ce 
soUbois  ou  zinc,  après  le  sciage,  le  modèle  doit  être  fini  à  la  lime  avec 
tout  le  soin  possible. 

Il  s*agit  maintenant  de  tracer  le  contre-moule,  représentant  le  contour 
du  moule,  abstraction  faite  de  la  saillie  des  bords  et  de  Tépaisseur  des 
éclisses  qui  est  de  deux  millimètres  pour  les  bords  et  d'un  millimètre 
environ  (1/2  ligne)  pour  les  éclisses.  Cette  pièce  servira  à  construire  le 
moule,  à  donner  la  forme  extérieure  des  coins  et  des  tasseaux.  Pour  en 
obtenir  le  tracé,  vous  faites  un  second  demi  modèle  et,  à  Taide  d'un  Ira- 
çoir,  vous  en  réduisez  le  contour  de  la  saillie  du  bord  et  de  l'épaisseur 
des  éclisses,  ce  qui  représente  pour  le  violon  une  demi  ligrie  ou  un  milli- 
mètre environ.  Le  contre-moule  est  ensuite  découpé  dans  une  planchette 
ou  une  feuille  de  zinc  comme  le  modèle.  Il  servira  à  confectionner  soit  un 
moule  en  dehors^  soit  un  moiile  en  dedans. 

Bagatella,  lulhier  à  Padoue,  vers  1782,  a  publié  un  opuscule  sur  la 
lutherie  où  il  donne  le  moyen  de  tracer  un  beau  modèle  de  violon  —  car  il 
ne  s'occupe  que  du  violon  —  sans  avoir  besoin  d'autre  chose,  dit-il,  que 
d'un  compas  et  d'une  règle.  Son  système,  qui  emprunte  à  la  science  du 
géomètre  et  à  la  pratique  de  l'arpentage  les  moyens  de  faire  une  œuvre 
d'art,  n'a  rien  qui  me  séduise.  Bagatella,  avec  uri.e  gravité  que  ne  justifie 
guère  son  nom,  a  basé  ses  proportions  sur  des  calculs  rébarbatifs;  mais 
il  a  commencé  par  prendre  un  instrument  et  a  déduit  sa  méthode  de 
l'étude  des  formes  de  ce  modèle.  C'est  donc  à  tort  qu'il  nous  a  prévenus 
qu'un  compas  et  une  règle  lui  suffisaient.  S'il  a  imité  les  luthiers  en 
prenant  un  instrument  type,  il  était  superflu  de  se  perdre  ensuite  dans 
des  problèmes  mathématiques. 

J'aurais  pu  allonger  ce  chapitre  en  décrivant  le  procédé  de  Bagatella, 
qui,  du  reste,  n'a  pas  fait  d'adeptes  ;  je  préfère  renvoyer  ceux  qui  se 
sentiraient  le  courage  de  pâlir  sur  l'anatomie  géométrique  du  violon, 
disséqué  en  76  parties,  au  Manuel  du  Luthier,  de  Maugin,  oxx  ils  trouve- 
ront tous  les  détails. 

Je  crois  pouvoir  plus  utilement  attirer  l'attention  de  mes  lecteurs  sur 
les  superbes  modèles  d'instruments  de  Stradivarius  et  de  Joseph  Guar- 
nerius  del  Jesu,  qu'ils  trouveront  reproduits  par  les  figures  43  à  47  et 
qu'il  leur  sera  facile  de  ramener  aux  proportions  exactes  par  le  procédé 
pantographique  ou  par  l'agrandissement  photographique. 


Digitized  by 


Google 


LES  MOULES 


LA  CONSTRUCTION  DES   MOULES 

Il  y  a  deux  espèces  de  moules  :  le  moule  en  dessus  et  le  moule  en  dedans. 
Le  moule  en  dessus  représenté  plus  loin  par  la  figure  51  et  dont  je  vais 
m'occuper  d'abord,  est  au  violon  ce  que  la  forme  est  à  la  chaussure.  On 
me  pardonnera  cette  comparaison  vulgaire,  mais  qui  a  du  moins  l'avan- 
tage d'être  claire.  C'est  sur  ce  moule  qu'on  appliquera  les  éclisses,  après 
l'avoir  au  préalable  garni  de  ses  deux  tasseaux  et  de  ses  quatre  coins,  qui 
sont  destinés,  avec  les  contre-éclisses,  à  donner  une  assise  plus  complète 
aux  bords  du  fond  et  de  la  table  et  à  servir  en  quelque  sorte  de  fondation 
à  l'instrument. 

D'après  ce  que  je  viens  de  dire  du  moule  en  dessus,  on  voit  combien  il 
est  important  qu'il  soit  établi  dans  de  bonnes  conditions  de  rectitude,  sur 
un  dessin  irréprochable  et  avec  d'excellents  matériaux. 

Pour  construire  ce  genre  de  moules,  on  dressera  et  mettra  d'épaisseur 
un  morceau  de  bois  de  noyer,  d'érable  uni  ou  de  hêtre.  Il  est  important 
que  ce  bois  sort  très  sec  et  bien  de  fil.  On  lui  donneraO  lignes  d'épaisseur 
sur  44  pouces  9  lignes  de  longueur  et  9  pouces  4/2  de  largeur.  Cela  fait, 
on  tracera  au  centre  un  trait  que  l'on  reportera  sur  l'autre  face;  puis  on 
présentera  sur  ce  morceau  ainsi  préparé  le  contre-moule  dont  j'ai  parlé 
précédemment,  en  observant  de  le  poser  bien  au  centre  afin  qu'en  le 
renversant  pour  faire  ensuite  la  seconde  moitié  du  tracé,  on  puisse  avoir 
les  deux  côtés  exactement  semblables.  Puis  on  tracera  la  place  des 
tasseaux  et  des  coins.  Les  tasseaux  auront  7  lignes  d'épaisseur  et  2  pouces 
de  largeur;  les  coins  auront  7  lignes  d'épaisseur  et  4  pouce  de  largeur. 

Lorsque  tous  ces  préparatifs  auront  été  terminés,  j'engage  celui  qui 
construira  le  moule  à  le  faire  chantourner  dans  une  scierie  avec  une 
sauteuse  rectiligne^  ce  qui  abrégera  singulièrement  la  besogne.  Il  aura  la 

9 


Digitized  by 


Google 


66  LES    MOULES. 

précaution  de  faire  scier  à  l'intérieur  du  trait  du  tracé,  de  façon  à  ce  que 
le  passage  de  la  scie  représente  l'épaisseur  de  l'éclisse.  Ce  sera  le 
contraire  lorsqu'il  fera  chantourner  le  moule  en  dedans.  II  aura  du  même 
coup  le  moule  et  ses  contre-parties  des  côtés.  Quant  aux  contre-parties 
des  tasseaux  et  des  coins,  elles  seront  faites  en  bois  de  fil,  c'est-à-dire 
prises  dans  le  sens  du  travers  et  seront  naturellement  de  l'épaisseur  du 
moule  lui-même.  Inutile  d'insister  sur  le  parti  qu'on  peut  tirer  de  ces 
chutes  déjà  ajustées  au  moule. 

Il  n'y  aura  plus,  pour  finir  le  moule,  qu'à  effacer  les  stries  du  passage 
de  la  scie  et  à  y  percer  les  huit  trous  nécessaires  pour  recevoir  les  griffes 
des  happes. 

Si  on  n'avait  pas  la  possibilité  de  faire  scier  mécaniquement,  on  serait 
obligé  de  le  faire  à  la  scie  à  chantourner,  puis  de  finir  au  canif,  à  la  lime, 
au  ratissoir  et  de  construire  par  le  même  moyen  les  contre-parties  des 
tasseaux,  des  coins,  des  CC,  etc.  Il  est  essentiel,  dans  tous  les  cas,  que  la 
coupe  des  contours  soit  exactement  d'équerre  par  rapport  aux  deux  faces 
du  moule,  sans  ressauts  ni  méplats  et  que  les  contre-parties  s'ajustent 
parfaitement. 

Si  on  veut  construire  un  moule  en  dedans,  on  le  tracera  et  on  le 
découpera  dans  un  plateau  d'un  bois  analogue  à  celui  du  moule  dont  je 
viens  de  parler.  On  devra  y  ajouter  une  frette  en  feuillard  à  chaque 
extrémité  de  manière  à  prévenir  les  fentes  que  la  sécheresse  ou  l'effort 
du  serrage  des  CC  par  le  coin  central  pourraient  déterminer.  On  lui  don- 
nera 13  lignes  1/2  d'épaisseur  avant  de  le  faire  découper;  mais  après,  on 
réduira  progressivement  l'épaisseur  de  son  devant  d'une  ligne  (2  milli- 
mètres) que  l'on  prendra  également  sur  chacune  des  deux  faces,  de  façon 
à  avoir  un  montage  absolument  régulier  par  rapport  au  plan  central 
d'épaisseur,  ce  qui  ne  se  fait  pas  généralement,  mais  bien  à  tort,  pour  la 
construction  du  moule  en  dessus,  où  souvent  on  ne  baisse  que  sur  le  côté 
du  fond  ou  celui  de  la  table. 

Tous  les  instruments  bien  faits  ont  une  différence  de  hauteur  entre  le 
devant  et  le  derrière  des  éclisses.  C'est  une  loi  de  perspective  qui  s'impose  ; 
si  on  la  transgresse  et  si  on  donne  une  élévation  égale  au  devant  et  au 
derrière,  cette  dernière  partie  étant  plus  développée,  parait  plus  étriquée, 
plus  étroite,  et  le  devant  paraît  trop  large.  A  qui  devons-nous  ce  raffine- 
ment d'architecture?  Je  ne  saurais  le  dire,  car  j'ai  vu  et  je  possède  encore 
des  violes  très  anciennes  construites  sur  ce  principe. 

Voici  du  reste  les  différences  de  hauteur  d'éclisses  entre  le  devant  et  le 
derrière  généralement  adoptées  pour  les  instruments  du  quatuor  à  cordes  : 


Digitized  by 


Google 


LES    MOULES. 


67 


1  ligne  pour  le  violon  ;  1  ligne  1/2  pour  Talto;  2  lignes  pour  le  ténor  (4); 

3  lignes  pour  le  violoncelle  et  20  lignes 
pour  la  contrebasse. 

La  construction  des  nnoules  des  gros  ins- 
truments (ténor,  violoncelle  et  contrebasse) 
est  un  peu  différente  de  celle  des  moules 
d'un  violon  ou  d'un  alto.  En  effet,  pour 
pouvoir  monter  d'équerre  un  jeu  d'éclisses 
de  violoncelle,  par  exemple,  on  est  obligé 
d'avoir  un  moule  et  des  contre-parties  très 
épais.  Afin  d'éviter  le  poids  considérable 
qui  résulterait  d'un  moule  massif  (il  s'agit 
du  moule  en  dessus),  on  en  fait  deux  qui 
ont  chacun  2  centimètres  d'épaisseur  et  on 
les  met  l'un  sur  l'autre  en  laissant  entre 
eux  un  espace  dont  l'écartement  est  main- 
tenu par  deux  traverses  qui  permettent  ce- 
pendant de  laisser  la  place  nécessaire  au 
collage  des  contre-éclisses. 
La  figure  50  représente  un  moule  de  basse  de  viole  construit  d'après  ce 

principe. 


Fig.  50.  —  MoiTi.E  d'l'NE  basse 

DE  VIOLE  DU  XVI»'  SIÈCLE. 


MESURES  SE  RAPPORTANT  AUX  MOULES 

Voici  nn  tableau  de  mesures  des  moules  pour  les  différents  instruments 
du  quatuor  : 

VIOLON 

Epaisseur  :  9  lignes  (2)  ; 

Hauteur  des  éclisses  :  devant,  14  lignes;  derrière,  15  lignes; 

Largeur  des  contre-éclisses  :  4  lignes  1/4;  épaisseur,  1  ligne  1/2. 

(1)  Je  possède  un  ténor  de  Giiersan  qui  a  ces  proportions  normales. 

(2)  Il  m'arriv(»ra,  au  cours  de  cet  ouvrage,  de  donner  tantôt  des  mesures  en  pouces 
et  en  lignes,  tantôt  des  mesures  en  centimètres  et  en  millimètres.  D'une  façon  générale, 
je  ne  ferai  usage  des  premières  que  lorsque  je  donnerai  des  dimensions  couramment 
usitées  dans  la  lutherie,  où  le  système  métrique  ne  s'est  pas  encore  substitué  au 
pied-de-roi  et  à  ses  divisions  ;  dans  tous  les  autres  cas,  j'aurai  recours  aux  mesures 
modernes. 


Digitized  by 


Google 


68  LES    MOULES. 

ALTO    GRAND    MODÈLE 

Epaisseur  :  devant,  8  lignes  1/2  ;  derrière,  9  lignes  ; 
Hauteur  des  éclisses  :  devant,  13  lignes;  derrière,  15  lignes; 
Largeur  des  contre-éclisses  :  5  lignes;  épaisseur,  1  ligne  1/2. 

TÉNOR 

Epaisseur  :  devant,  20  lignes;  derrière,  22  lignes; 

Hauteur  des  éclisses  :  devant,  32  lignes;  derrière,  33  lignes  1/2; 

Largeur  des  contre-éclisses  :  5  lignes;  épaisseur,  1  ligne  1/2  fort. 

VIOLONCELLE 

Epaisseur  :  devant,  3  pouces;  derrière,  3  pouces  3  lignes; 
Hauteur  des  éclisses  :  devant,  4  pouces  4  lignes  ;  derrière,  4  pouces 
6  lignes  ; 
Largeur  des  contre-éclisses  :  10  lignes;  épaisseur,  2  lignes. 

CONTREBASSE    ORDINAIRE 

Epaisseur  :  devant,  4  pouces;  derrière,  5  pouces  ; 

Hauteur  des  éclisses  :  devant,  6  pouces;  derrière,  7  pouces; 

Largeur  des  contre-éclisses  :  1  pouce;  épaisseur,  2  lignes  1/2.  On  devra 
en  coller  deux  Tune  sur  Tautre  dans  les  CC,  ce  qui  donnera  5  lignes 
d'épaisseur. 

Comme  complément  aux  mesures  qui  précèdent,  en  voici  quelques 
autres  se  rapportant  aux  tasseaux  et  aux  coins  (1)  : 

VIOLON 

Largeur  des  tasseaux  de  devant  et  de  derrière  :  2  pouces  1  ligne; 
Coins  de  devant  :  largeur,  15  lignes;  profondeur  de  Tentailledu  moule, 
3  lignes  ; 

Coins  de  derrière  :  largeur,  17  lignes;  profondeur  de  Tentaille,  3  lignes. 

(1)  Ces  mesures  donnent  les  dimensions  des  tasseaux  et  des  coins  bruts,  c'est-à-dire 
tels  qu'ils  doivent  Otre  débités  au  moment  de  leur  pose  dans  les  entailles  du  moule  et 
avant  leur  chantournage.  Elles  ne  sont  pas  absolues  relativement  à  la  portion  du  bois 
qui  déborde  et  qui  doit  tomber  sous  Toutil  lorsqu'on  procède  au  chantournage. 


Digitized  by 


Google 


LES    MOULES. 


ALTO 


Largeur  du  tasseau  de  devant  :  2  pouces  3  lignes  ;  tasseau  de  derrière  : 
2  pouces  4  lignes  ; 
Coins  de  devant  :  largeur,  10  lignes;  de  derrière  :  17  lignes. 


TENOR 


Largeur  du  tasseau  de  devant  :  2  pouces  6  lignes  ;  de  derrière  :  3  pouces 
1  ligne; 
Coius  de  devant  :  largeur,  18  lignes;  de  derrière  :  19  lignes. 


VIOLONCELLE 


Largeur  du  tasseau  de  devant  :  3  pouces  9  lignes  ;  de  derrière  :  3  pouces 
10  lignes; 

Coins  de  devant  :  largeur,  21  lignes;  de  derrière  :  21  lignes;  profondeur 
de  remaille  des  coins  :  7  lignes;  des  tasseaux  :  9  lignes. 

CONTREBASSE 

Largeur  du  tasseau  de  devant  :  6  pouces  ;  de  derrière  :  7  pouces  ; 
Coins  de  devant  :  largeur,  3  pouces  4  lignes,  de  derrière  :  3  pouces 
6  lignes. 

INSTRUMENTS   MONTÉS  EN   L'AIR 

Ce  système  de  montage,  abandonné  aujourd'hui,  dispensait  le  violonier 
d'avoir  un  moule;  mais  il  exigeait  de  sa  part  une  certaine  habitude  et  une 
grande  habileté  de  main.  Comme  instruments  montés  par  ce  procédé,  j'ai 
vu  des  violons  anciens  de  Mirecourt,  quelques  violons  allemands,  des 
vielles  très  anciennes  et  un  petit  nombre  de  violoncelles. 

Pour  monter  un  violon  en  Vair,  voici  comment  on  procédait  :  le  fond 
chantourné,  fini  de  contours,  rogné  d'équerre  servait  de  modèle.  On  y 
pratiquait  une  rainure  à  une  certaine  distance  du  bord,  comme  si  on  avait 
voulu  fileter  l'intérieur.  Cette  rainure  était  assez  large  pour  recevoir 
l'épaisseur  de  l'éclisse  que  l'on  devait  y  insérer  après  le  collage  des 
tasseaux.  Le  tasseau  de  devant  était  généralement  muni  de  son  manche 
auquel  il  était  attenant  étant  fait  du  même  morceau  de  bois.  Deux 


Digitized  by 


Google 


70  LES    MOULES. 

rainures  latérales  y  étaient  pratiquées;  elles  étaient  destinées  à  recevoir 
le  bout  des  éclisses  du  devant.  Quand  cet  échafaudage  était  collé  et  sec, 
on  posait,  pour  son  acquit  de  conscience,  quelques  semblants  de 
contre-éclisses  ou  sinnplement  des  bandes  étroites  de  toile  afin  d'empêcher 
la  disjonction;  mais,  le  plus  souvent,  il  n'y  avait  de  contre-éclisses  qu'à  la 
partie  attenante  à  la  table.  Quant  aux  coins,  on  s'en  passait. 

Le  fond  de  ces  instruments  ne  pouvait  être  fileté,  car  les  deux  rainures 
se  seraient  rejointes  et  les  bords  se  seraient  détachés.  Il  convient  de  dire 
que  cette  façon  de  construire  ne  s'employait  que  dans  la  lutherie 
commune;  car  elle  produisait  des  instruments  peu  solides,  mal  d'aplomb, 
et  auxquels  il  était  très  difficile  de  faire  des  réparations.  Elle  parait  avoir 
été  abandonnée  vers  le  commencement  du  xix^  siècle. 

Je  n'ai  jamais  vu  d'instruments  italiens  faits  parce  procédé. 


Digitized  by 


Google 


LA  CONSTRUCTION 


Avant  d'aborder  celte  étude,  je  tiens  à  présenter  une  simple  observa- 
tion. Le  litre  de  celle  partie  de  mon  livre  indique  que  je  vais  parler  de  la 
construction  du  violon.  Tai  pris  en  effet  cet  instrument  pour  type,  mais 
les  règles  que  je  vais  énoncer,  les  conseils  que  je  vais  donner  s'applique- 
ront également  à  la  construction  d'un  alto,  d'un  ténor  ou  d'une  basse, 
ces  instruments  ne  différant  du  premier  que  par  leurs  dimensions.  Enfin, 
je  dois  prévenir  le  lecteur  que  les  procédés  que  je  décris  sont  inspirés 
de  la  pratique  des  ateliers  parisiens  et  de  mon  expérience  personnelle  ; 
on  y  chercherait  en  vain  les  secrets  d'une  fabrication  assez  répandue 
aujourd'hui  et  qui  consiste  à  confectionner  des  violons  comme  des  boîtes 
de  fer  blanc  ou  des  bicyclettes,  avec  les  ingénieuses  ressources  de  la 
machinerie  moderne. 

LA   PRÉPARATION   DES   PIÈCES 

Après  avoir  choisi  son  modèle  et  son  moule,  on  débile,  on  met  d'épais- 
seur, de  longueur  et  de  largeur  ses  tasseaux,  ses  coins  et  ses  contre- 
éclisses.  Ces  parties  fondamentales  forment  l'ossature  de  l'instrument  et 
se  font  généralement  en  tilleul,  bois  compact  et  liant  qui  convient  bien  à 
ses  fonctions  de  pièces  de  soutien  et  de  renforcement  ;  son  seul  défaut 
serait  d'être  un  peu  lourd.  Le  sapin,  qui  était  employé  autrefois  par  quel- 
ques luthiers,  a  le  défaut  d'être  fendant,  de  se  prêter  difficilement  à 
l'enclavement  du  manche  dans  le  tasseau.  Employé  en  contre-éclisses,  il  se 
délite  au  détablage  en  suivant  son  fil  et  rend  cette  opération  malaisée. 
Aussi  est-il  généralement  abandonné. 

Quelques  luthiers  emploient  le  peuplier.  Ce  bois  peut  jusqu'à  un 
certain  point  remplacer  le  tilleul  ;  mais  il  est  peut-être  plus  sujet  à  se 
piquer  des  vers.  Stradivarius  utilisait  l'aulne,  bois  rose  compact  et  se 
ployant  bien,  mais  rarement  employé  de  nos  jours.  D'autres  luthiers 


Digitized  by 


Google 


72 


LA    CONSTRUCTION. 


italiens  se  servaient  du  hêtre,  du  cèdre,  du  bouleau  et  d'autres  bois 
encore.  Mais  ce  détail  n'a  qu'un  intérêt  secondaire  ;  l'important  c'est  que 
le  bois  dont  on  fera  choix,  parmi  les  essences  que  je  viens  de  citer,  soit 
bien  sec,  dépourvu  de  nœuds  et  surtout  bien  de  fil. 

LE  MONTAGE  D'UN   MOULE 

J'ai  déjà  dit  qu'il  y  a  deux  sortes  de  moules  :  l^le  moule  en  dehors  ou 
en  dessus,  dont  je  vais  m'occuper,  qui  est  une  véritable  forme  sur 
laquelle  s'apphque  tout  le  sys- 
tème (Fig.  51)  ;  2o  le  moule  en 
creux  ou  en  dedans  qui,  lui, 
est  construit  de  manière  à  re- 
cevoir à  l'intérieur  l'appareil 
des  éclisses,  coins,  tasseaux 
et  contre-éclisses  (Fig.  52). 

Voici  comment  on  procé- 
dera pour  le  montage  d'un 
moule.  Après  avoir  débité  les 
tasseaux  et  les  coins  à  la  di- 
mension voulue,  on  les  ro- 
gnera d'équerre,  sans  leur 
donner  la  forme  extérieure, 
on  les  fixera  à  leurs  places 
respectives  sur  le  moule  avec 
une  simple  goutte  de  colle  au  centre  de  chaque  morceau  et  on  les  y 
maintiendra  par  une  happe.  On  fera  attention  de  ne  pas  faire  joindre 
latéralement  les  tasseaux,  ce  qui  rendrait  le  démoulage  difficile  et  dan- 
gereux. 

Pendant  que  ces  premiers  collages  sécheront,  on  préparera  les  pièces 
destinées  à  faire  le  fond  et  la  table.  Pour  celles  de  ces  pièces  qui  sont  d'un 
seul  morceau,  on  en  dégauchira  et  dressera  avec  soin  le  côté  plat.  Pour 
celles  qui  sont  en  deux  morceaux,  on  en  fera  autant,  mais  en  ayant  soin 
en  plus  de  dresser  les  joints  de  façon  à  vérifier  en  les  assemblant  si  le 
plat  n'est  ni  creux  ni  bombé  ;  après  quoi  on  les  collera  en  observant  de 
chauffer  légèrement  les  deux  joints,  de  ne  pas  employer  de  la  colle  vieille 
ni  trop  épaisse  et,  lorsque  celle-ci  sera  appliquée  sur  les  deux  parties,  de 
les  faire  aller  et  venir  en  les  appuyant  l'une  sur  l'autre  avant  de  les  serrer 


Fig^.  51.  —  MOULK^N  DEIIOHS  OU  KN  DP:ssus 
ET  SES  CONTRE-PARTIES, 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION. 


73 


soit  avec  des  presses,  soit  avec  des  serre-joints,  soit  enfin  entre  les  deux 
poupées  d'un  é(abli  allemand. 

LES  ÉCLISSES 


Je  suppose  que  les  éclisses  ont  été  sciées  à  peu  près  d'épaisseur  et  qu'il 
n'y  a  plus  qu'à  les  débiter  de  long  et  de  large.  Pour  le  faire  exactement  et 
sans  perte,  on  prendra,  à  l'aide  d'une 
bande  de  carton  mince,  le  contour  de 
chaque  partie  :  celui  du  devant  allant 
du  centre  du  tasseau  de  devant  à  la 
pointe  du  coin;  puis  le  contour  du  C; 
ensuite  celui  du  centre  du  tasseau  de 
derrière  allant  à  la  pointe  inférieure 
de  ce  C.  Ces  trois  longueurs  serviront 
au  débit  des  éclisses  ;  il  faudra  avoir 
cependant  la  précaution  de  laisser  un 
peu  de  longueur  en  plus.  Mais  avant 
de  débiter  de  long  et  de  large,  il  faut 
raboter  ces  éclisses  en  bandes,  les 
égaliser  d'épaisseur  et  les  ratisser. 
On  comprendra  en  effet  que  si  ces 
parties  étaient  débitées  d'avance,  ce 
travail  délicat  présenterait  des  diffi- 
cultés spéciales,  en  entraînant  une  ^^'^-^'^-^^''''^'''^^^ '•''^''' ""^^ '''' ''''''^^^ 

^  '  KT  SES  CONTRK-PARTIKS. 

perte  de  temps  inutile. 

L'érable  onde,  communément  employé  aujourd'hui,  ne  se  coupe  bien 
qu'en  travers.  Sa  contexture  présente  à  la  surface,  quand  il  est  sur  maille, 
des  alternatives  de  bois  de  fil  et  de  bois  debout  qui  prédisposent  l'outil 
(gouge  ou  rabot)  à  faire  sauter  des  éclats  d'autant  plus  profonds  que  le 
bois  est  plus  richement  onde.  Cependant,  comme  il  n'est  pas  possible 
d'amincir  et  de  régler  des  éclisses  en  les  prenant  par  le  travers,  il  faut  se 
résoudre  à  les  travailler  en  long  et  cela  sans  y  faire  d'éclats,  ce  qui  est  de 
toute  nécessité,  car  l'épaisseur  faisant  défaut  il  serait  impossible  de  faire 
disparaître  ces  éclats,  de  les  rattraper,  comme  on  dit  en  terme  de  luthier. 
Pour  réussir  cette  opération,  je  conseillerai  d'avoir  une  planche  de  tilleul 
ou  de  peuplier  de  20  centimètres  environ  de  largeur,  de  3  centimètres 
d'épaisseur  et  d'une  longueur  allant  de  la  griffe  de  l'établi  à  son  extrémité 


Digitized  by 


Google 


74  •  LA    CONSTRUCTION. 

opposée.  On  dressera  celle  planche  exactennent  dans  les  deux  sens,  car 
c'est  sur  elle  que  reposera  la  feuille  d'éclisse  à  raboter.  On  la  butera  à  la 
griffe  par  une  de  ses  extrémités  et  par  Tautre  on  la  fixera  au  moyen  d'une 
presse  mise  la  vis  en  bas  et  qui  pourra  retenir,  en  môme  temps,  la  cale 
maintenant  Téclisse  et  la  planche.  Ainsi  maintenue,  cette  feuille  résistera 
sans  se  déplacer  aux  efforts  de  traction  du  rabot.  Le  rabot  dont  on  se 
servira  sera  à  dents,  le  biseau  en  dessus;  on  lui  donnera  très  peu  de  fer. 
Il  faut  avoir  le  soin  de  souvent  changer  de  face  et  de  bout  Téclisse  sur 
laquelle  on  opère,  et  éviter  surtout  de  laisser  s'introduire  les  copeaux 
entre  la  planche  et  redisse,  ce  qui  causerait  des  inégalités.  On  ne  rabotera 
jamais  en  remontant  vers  le  point  d'attache  de  Téclisse;  ce  serait  tout 
compromettre.  Le  parement  ne  sera  terminé  au  ratissoir,  que  lorsque 
l'épaisseur  sera  entièrement  régularisée  (1). 

Lorsqu'on  aura  ainsi  préparé  les  éclisses,  on  reprendra  le  moule  qui  est 
garni  de  ses  tasseaux  et  de  ses  coins  non  terminés,  et  on  affleurera  ces 
derniers  au  rabot  du  côté  où  ils  sont  de  niveau  avec  la  surface  du  moule; 
puis  on  leur  donnera  la  forme  extérieure  et  définitive  en  présentant  bien 
à  sa  place  les  contre-moules,  véritable  gabarit  dont  on  tracera  à  la  pointe 
tous  les  contours  sur  les  coins  et  les  tasseaux  ;  enfin  on  chanfreinera 
jusqu'au  trait  avec  le  canif,  et  on  terminera  au  ciseau,  à  la  gouge  et  à  la 
lime,  en  évitant  les  éclats  et  en  consultant  souvent  l'équerre. 

Pour  débiter  définitivement  les  éclisses  d'un  violon,  on  se  servira  des 
bandes  de  carton  dont  j'ai  parlé  plus  haut  ;  on  tracera  au  crayon  sur  Je 
€ôté  qui  aura  été  ratissé  et  on  coupera  au  canif  et  à  la  règle  suivant  la 
largeur  dont  on  a  besoin.  Cette  largeur  sera  de  15  lignes  pour  le  violon. 
Il  faut  couper  plutôt  long  que  court  et  terminer  les  bouts  d'équerre.  Pour 
régulariser  la  largeur  on  se  servira  de  la  varlope  sur  le  bois  à  dresser. 

Les  éclisses  ainsi  préparées  seront  étalées  sur  l'établi  afin  qu'on  en 
dispose  les  ondes  d'une  façon  symétrique  sur  les  deux  côtés  de  l'instru- 
ment. Il  sera  bon  alors  de  faire  un  signe  au  crayon  sur  chaque  parement, 
de  manière  à  éviter  les  erreurs  dans  le  sens  du  ployage. 


(1)  Pour  un  môme  instrument  du  quatuor,  l'épaisseur  des  éclisses  peut  varier  suivant 
les  auteurs,  et  aussi  suivant  la  nature  du  bois  employé.  C'est  ainsi  que  lorsque  les 
ondes  de  l'érable  sont  très  vives,  le  bois  étant  plus  rétif  et  plus  cassant,  on  tient  les 
éclisses  plus  minces  de  manière  à  obtenir  facilement  les  courbes  d'un  faible  rayon  sans 
s'exposer  à  une  rupture.  Il  n'y  a  donc  rien  d'absolu  dans  l'épaisseur  des  éclisses  ;  voici 
cependant  les  plus  ordinairement  employées  par  la  facture  moderne  : 

Violon,  i  millimètre  faible.  Violoncelle,  i  millimètre  fort. 

Alto,  i  millimètre.  Contrebasse,  2  millimètres  faible. 

Les  éclisses  sont  généralement  sciées  à  une  ligne  d'épaisseur  (2  millimètres  fort). 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION. 


Le  fer  à  ployer  (Kig.  53),  étant  chaud  à  point,  sera  fixé  à  Texlrémité  de 
l'établi  en  posant  le  valet  sur  son  manche  et  en  interposant  une  cale  entre 
ce  manche  et  rétabli  ù  une  certaine  distance  du  point  d'appui,  ce  qui  lui  fera 


a 


Fig.  511  —  Fkr  a  PLovEd. 

relever  un  peu  la  tête  et  le  maintiendra  solidement  à  sa  place.  Cette  cale 
portera  une  entaille  dans  laquelle  se  logera  le  manche  de  fer  pour  éviter 
tout  déplacement  latéral. 

Les  éclisses  devront  être  immergées  un  instant  dans  de  Teau  propre, 
avant  d'être  présentées  au  fer  et  ensuite  souvent  humectées  avec  une 
petite  éponge  pendant  le  ployage.  Pour  empêcher  les  ondes  du  bois  de  se 
relever  sous  TefTet  de  la  chaleur,  on  appliquera  dessus,  au  moment  du 
ployage,  une  mince  feuille  d'étain  dépassant  un  peu  la  largeur  de  la  bande 
d'éclisse.  L'opérateur  agira  prudemment  en  tenant  dans  la  main  droite 
une  cale  en  bois  qui  servira  à  appuyer  carrément  l'éclisse  contre  le  fer  et 
le  préservera  des  brûlures.  Pendant  l'opération,  qui  doit  être  conduite 
avec  soin  et  sans  précipitation,  on  aura  le  moule  devant  soi  et  on  présen- 
tera souvent  à  sa  place  la  partie  d'éclisse  à  ployer  afin  d'obtenir  la  courbe 
voulue.  Autre  recommandation  utile  :  promener  toujours  l'éclisse  per- 
pendiculairement au  fer  afin  d'éviter  le  gauchissement. 

Les  contre-éclisses,  qui  auront  dû  être  préparées  d'avance,  devront  être 
ployées  dans  la  même  séance,  afin  de  profiter  du  chaufi^age  du  fer,  ce 
chauflage  étant  toujours  une  besogne  laborieuse  et  délicate.  Le  degré  de 
chaleur  de  cet  outil  est  très  important  :  trop  chaud,  il  brûle,  noircit  et 
rend  cassant  le  bois  qu'on  en  approche  ;  trop  peu  chaud,  il  ne  produit 
plus  d'effet.  C'est  l'habitude  qui  fait  connaître  le  degré  de  chaleur  néces- 
saire pour  dilater  les  fibres  du  bois  sans  les  torréfier. 

On  peut  remplacer  avec  avantage  le  fer  à  ployer  par  le  fourneau  à 
ployer  dont  font  usage  les  guitariers  (Fig.  51). 


Digitized  by 


Google 


76 


LA   CONSTHUCTIOiX. 


Cet  ingénieux  instrument,  dont  j'ai  donné  la  description  dans  le  cha- 
pitre des  outils,  permet  de  ployer  suivant  des  courbes  de  tous  les  rayons 
et  offre  en  outre  l'avantage  de  pou- 
voir être  maintenu  à  une  tempéra- 
ture constante,  grâce  à  son  mode 
de  chaufTage  avec  du  charbon  de 
bois.  Malgré  cela,  le  fourneau  à 
ployer  n'est  guère  employé  que 
par  les  facteurs  de  guitares  qui 
n'utilisent  pas  le  fer  à  ployer.  Je 
n'en  saurais  donner  d'autre  motif 
que  cette  rivalité  qui  a  toujours 
existé  entre  violoniers  et  guita- 
riers.  La  raison  est  ridicule  ;  elle  a 
cependant  prévalu  sur  les  tenta- 
tives mêmes  d'hommes  tels  que 
Gand  père  et  Bernardel  qui,  après 
avoir  essayé  d'introduire  l'usage 
du  fourneau  à  ployer  dans  les  ate- 
liers de  Paris,  ont  du  finir  par  céder, 
de  guerre  lasse,  devant  l'opposition 
et  la  routine  des  ouvriers  de  Mire- 
court.  Seul  Victor  Rambaux  refusa 
de  s'incliner  et  continua  à  se  servir 
de  cet  outil  jusqu'à  la  fin  de  sa  carrière  (1870). 

Les  éclisses  étant  ployées,  il  faut  les  coller  sur  les  tasseaux  et  les  coins. 
Mais  auparavant,  il  ne  faut  pas  oublier  de  passer  au  savon  sec  toute  la 
périphérie  du  moule,  en  évitant  toutefois  d'en  mettre  aux  tasseaux  et  aux 
coins.  Cette  précaution  est  absolument  indispensable  afin  d'éviter  le  grave 
inconvénient  qui  résulterait  d'un  collage  accidentel  de  l'éclisse  au  moule. 
Pour  les  moules  de  violoncelle  et  de  contrebasse,  on  ajoute  même,  près 
des  tasseaux,  des  bandeà  de  papier  savonné  à  sec  de  3  à  4  centimètres  de 
largeur  qui  isolent  l'éclisse  du  moule. 

Les  ce  se  collent  les  premiers  :  ils  sont  fixés  au  moule  et  aux  coins  par 
des  contre-parties  qui  en  ont  la  forme  exacte,  moins  l'épaisseur  de  l'éclisse. 
Ces  contre-parties  seront  serrées  par  des  happes  et  maintenues  jusqu'à  la 
terminaison  de  la  pose  complète  des  éclisses  autour  du  moule. 

Les  ce  étant  suffisamment  secs,  on  en  rognera  les  extrémités  qui  doi- 
vent cependant  dépasser  les  coins  de  la  portion  qui  formera  onglet.  Cette 


Fig.   54.    —    KoillNKAU   A   PLOYKH. 


Digitized  by 


Google 


LA    CONSTRUCTION. 


77 


opération  est  délicate,  car  on  doit  couper  en  biais  dans  le  sens  de  l'épais- 
seur et  d'équerre  dans  celui  de  la  largeur.  De  plus,  la  coupe  doit  être  bien 
nette  et  en  suivant  la  courbure  du  coin,  car  c'est  Texl rémité  de  l'autre 
portion  d'éclisse  qui  viendra  recouvrir  cette  coupe  en  se  terminant 
carrément  (Fig.  55). 

Pour  les  autres  parties  d'éclisses,  on  commencera  à  les  coller  soit  par 
le  tasseau  du  devant  soit  par  celui  de  derrière,  mais  on  aura  préalable- 
ment tracé  à  la  pointe  sur  les  tasseaux  collés  au  moule  le  centre  de 


Fig.   55.    —   MON'IWGE   DIN   MOL'LK   KN    DKSSl'S. 

l'instrument  marqué  par  une  ligne  qui  permettra  de  placer  les  éclisses  de 
derrière,  de  façon  que  leur  joint  soit  bien  au  milieu  et  donnera  un  repère 
pour  la  pose  du  fond  et  de  la  table.  Ces  deux  portions  d'éclisse  seront 
collées  sur  le  tasseau,  maintenues  sous  une  contre-partie  et  serrées  avec 
une  happe.  Puis,  on  les  ramènera  sur  les  coins  qu'elles  devront  recouvrir 
et  même  dépasser  un  peu  pour  permettre  de  les  régulariser  comme  je 
viens  de  le  dire.  Il  est  superflu  de  décrire  ces  contre-parties  dont  j'ai  déjà 
parlé  à  propos  de  la  construction  d'un  moule. 


Digitized  by 


Google 


78  L.V   CONSTRUCTION. 

S'il  est  indispensable  que  les  dédisses  se  rejoignent  p«Trfaitement  sur  le 
tasseau  de  derrière,  il  n'en  est  pas  de  même»  pour  le  tasseau  de  devant. 
En  effet,  la  place  de  Tenclavement  du  manche  en  enlèvera  une  certaine 
portion. 

Comme  je  viens  de  le  dire,  il  est  néressaire  que  le  joint  du  tasseau  de 
derrière  soit  bon,  puisqu'il  reslera  visible;  mais,  s'il  y  avait  un  défaut 
dans  ce  joint,  il  serait  facile  de  le  dissimuler  en  y  ajustant  un  filet  noir- 
blanc-noir,  pareil  à  celui  du  lourde  Tinstrument. 

Comme  le  moule  du  violon  a  9  lignes  d'épaisseur  dans  toute  son 
étendue,  il  en  résulte  que  les  éclisses  qui  sont  collées  sur  leurs  tasseaux, 
â  l'affleurement  d'un  côté  du  moule,  dopassent  de  Tautrecôté  de  3  lignes. 
C'est  ce  qui  permettra  de  coller,  chanfreiner  et  de  finir  complètement  les 
oontre-éclisses  de  ce  côté,  sur  lequel  le  fond  sera  collé  le  premier. 

LES  CONTRE-ÉCLISSES 

L'ajustement  et  le  collage  des  contre-éclisses  demandent  quelques 
soins  pour  être  bien  faits.  On  commencera  par  les  CC  qui  devront  s'en- 
tailler de  2  lignes  environ  dans  les  coins.  Les  contre-éclisses  du  devant 
et  du  derrière  devront  forcer  un  peu  en  longueur  et  faire  queue  par  bout 
-contre  les  coins  et  les  tasseaux.  Ce  n'est  pas  obligatoire;  mais  le  travail 
-est  ainsi  plus  solide  et  moins  sujet  au  décollement. 

Pour  que  le  collage  des  contre-éclisses  soit  parfait,  je  conseille  de  se 
servir  de  contre-parties  de  laiton  d'un  millimètre  d'épaisseur  et  de  la 
largeur  de  la  contre-éclisse  sur  laquelle  on  les  appliquera  après  les  avoir 
cintrées  exactement.  Ces  contre-parties  métalliques  auront  l'avantage  de 
permettre  la  diffusion  du  serrage  des  béquettes,  de  faire  disparaître  les 
ondulations  du  ployage  et  d'éviter  par  conséquent  un  collage  inégal. 

Lorsque  les  contre-éclisses  seront  sèches,  on  les  taillera  en  chanfrein^ 
c'est-à-dire  qu'on  en  maintiendra  toute  l'épaisseur  à  la  partie  qui  recevra 
le  fond  et  la  table,  et  on  les  diminuera,  sans  les  amaigrir,  à  la  partie 
opposée,  pour  les  finir  à  zéro  contre  l'éclisse.  On  doit  aussi  laisser  un 
petit  congé  dans  l'épaisseur  à  chaque  départ  du  chanfrein  de  la  contre- 
éclisse  de  chaque  côté  des  tasseaux  et  des  coins.  Ce  détail  donne  une 
certaine  élégance  au  travail  intérieur;  il  se  fait  au  canif  et  se  termine  à  la 
lime  et  au  papier  de  verre  n^  i  (1).  Ensuite  on  dressera  et  dégauchira  à  la 

(i)  Pour  les  contrebasses,  les  contre-éclisses  seront  doublées  dans  les  CC,  afin  de 
donner  une  plus  grande  solidité  à  cette  partie  de  l'instrument. 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION. 


19 


règle  la  surface  des  éclisses,  contre-éclisses,  tasseaux  et  coins  sur 
laquelle  sera  collé  le  fond.  En  ce  qui  concerne  les  tasseaux  et  les  coins, 
on  tracera  au  crayon,  et  suivant  un  gabarit,  la  portion  de  leur  surface  qui 
adhérera  au  fond  ;  on  chanfreinera  au  canif  jusqu'au  trait  ainsi  fait,  et  ce 
n'est  que  lorsqu'on  aura  démoulé,  qu'on  pourra  terminer  ces  tasseaux  et 
ces  coins  au  ciseau  et  à  la  lime  par  l'autre  côté,  celui  de  la  table.  On 
pourra  alors  finir  le  travail  en  donnant  un  dernier  coup  de  polissage  aux 
éclisses  et  en  collant  les  tasseaux  et  les  coins  qui  recevront  bientôt  le  fond. 
Par  les  détails  que  je  viens  de  décrire,  on  se  rendra  compte  combien  le 
moule  en  creux,  dit  moule  en  dedans,  présente  d'avantages  sur  le  moule 


Fig.  50.  —  Montage  d'un  molle  en  crelx  or  en  dedans. 

en  dessus  dont  j'ai  décrit  le  montage.  Ce  dernier,  en  effet,  encombre  tout 
l'intérieur  de  l'instrument;  il  oblige  de  s'y  reprendre  à  deux  fois  pour 
contre-éclisser,  finir  les  coins  et  les  tasseaux  ;  enfin  il  rend  la  régularisa- 
tion des  différentes  hauteurs  (devant  et  derrière)  plus  difficile,  l'affleure- 
ment, l'horizontalité  et  la  reclitude  générale  moins  rigoureuses,  le  serrage 
des  collages  moins  facile  et  moins  sûr  (Fig  50). 


Digitized  by 


Google 


80  LA   CONSTRUCTION. 

Le  moule  en  creux  ou  en  dedans  a  encore  sur  celui  en  dessus  un  avan- 
tage réel  d'exactitude  :  on  est  sur  de  monter  d'équerre,  puisqu'il  a  la 
hauteur  totale  des  éclisses,  et  par  conséquent  d'éviter  tout  dévers.  Tout 
se  monte  ensemble  :  les  CG  ont  leurs  becs  préparés  pour  recevoir  les 
extrémités  du  devant  et  du  derrière  qui  viennent  les  recouvrir  ;  les  coins 
sont  ajustés  et,  en  venant  se  coller,  maintiennent  le  tout  en  place;  les 
tasseaux  se  posent  les  derniers;  les  contre-éclisses  consolident  encore 
Tœuvre  parce  qu'au  lieu  de  tendre,  comme  dans  l'autre  système,  à  déformer 
les  éclisses,  elles  les  font  au  contraire  adhérer  au  moule.  Quant  au  travail 
intérieur,  il  est  simplifié,  parce  que  dès  que  les  happes  sont  enlevées  tout 
est  libre.  Enfin,  la  régularité  de  celte  méthode  est  si  grande,  qu'on  peut 
rogner  d'avance  fond  et  table  au  gabarit,  et  que  ces  pièces  vont  de 
n'importe  quel  côté;  seulement  il  est  nécessaire  que  les  éclisses  soient 
d'une  épaisseur  très  égale,  car  l'ajustage  rigoureux  du  bec  des  coins  en 
dépend.  De  plus,  comme  les  éclisses  doivent  être  moins  hautes  sur  le 
devant  de  l'instrument  que  sur  le  derrière,  le  champ  de  ce  moule  étant 
aminci  régulièrement  de  chaque  côté,  la  construction  des  éclisses  est 
logique,  ce  qui  n'est  pas  dans  celle  du  moule  en  dessus,  où  seul  le  côté 
de  la  table  est  abaissé  vers  le  manche. 

Pourtant  la  routine  a  encore  ici  le  pas  sur  le  progrès,  car,  malgré 
l'évidence  incontestable  de  la  supériorité  d'un  procédé  sur  l'autre,  c'est  le 
plus  pratique  qui  a  été  presque  complètement  abandonné  (1).  L'habileté 
de  l'ouvrier  doit  suppléer  à  l'insuffisance  des  moyens  a  Nous  avons 
toujours  fait  comme  cela  »,  vous  sera-t-il  répondu,  et  c'est  paraît-il  une 
raison  péremptoire. 

L'ÉBAUCHAGE   DE   LA   TABLE  ET   DU   FOND 

Lorsque  le  fond  et  la  table  ont  été  joints  et  dressés  du  côté  plat,  on 
procède  à  leur  ébauchage.  Quand  on  opère  sur  des  fonds  et  des  tables 
d'une  seule  pièce,  on  en  prend  le  milieu  au  compas  et  on  trace  à  la  pointe 
sur  cette  partie  plate  une  ligne  médiane  qui  doit  venir  se  raccorder  avec 
celle  qui  a  été  tracée  sur  les  deux  tasseaux.  Lorsque  le  fond  et  la  table 
sont  en  deux  pièces,  c'est  le  joint  qui  sert  de  ligne  de  milieu. 

Pour  tracer  juste  le  contour,  on  posera  et  maintiendra  la  pièce  sur  le 

(1)  J.-B.  Viiillaume,  Maucotel,  Mireniont,  Victor  Rambaux  se  servaient  du  moule 
en  creux  ;  Télesphore  Barbet  ifen  a  employé  jamais  d'autre  et  Audinot  s'en  sert 
toujours 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION. 


81 


moule  (4)  par  deux  happes  serrées,  Tune  sur  le  tasseau  du  devant,  l'autre 
sur  le  tasseau  du  derrière  ;  puis,  avec  un  compas  à  ressort,  on  tracera, 
en  laissant  la  largeur  du  bord  indiquée  dans  le  chapitre  où  il  est  question 
du  filetage  des  pièces  ;  on  chantournera  à  la  scie  en  laissant  largement  le 
trait  pour  pouvoir  finir  au  canif  et  à  la  lime,  puis  on  trousquinera  l'épais- 
seur des  bords  qui  sera  de  deux  lignes  pour  le  violon  et  ne  sera  réglée 
définitivement  qu'après  qu'on  aura  terminé  Tébauchage  à  la  grande 
gouge.  Alors  on  mettra  ces  bords  d'une  épaisseur  bien  égale  avec  une 
partie  plate  de  six  lignes  de  largeur  environ  tout  autour. 

Pour  opérer  sûrement,  dans  l'ébauchage,  on  posera  le  fond  à  plat  sur 
rétabli,  on  le  maintiendra,  soit  par  des  presses  et  des  cales,  soit  par  le 


Fig.  57.  —  KBArcHK  d'une  table 
(premier  état). 


¥\g.  58.  —  Kbauciie  dine  table  (second  état). 
Les  bords  sont  d'épaisseur  et  l'entaille  des 
filets  est  terni iïiée. 


valet  et  une  cheville  dans  un  trou.  Cette  précaution  prise,  avec  la  grosse 
gouge  à  ébaucher,  on  attaquera  le  bois  en  travers  en  tâchant  d*égaliser 
la  profondeur  des  sillons,  et  de  faire  en  sorte  qu'ils  se  rencontrent  lors- 
que Ton  changera  la  pièce  de  côté.  On  ménagera  les  flancs,  car  c'est 
toujours  là  qu'on  a  une  tendance  à  amaigrir  et  à  efflanquer  les  voûtes. 

(1)  Un  nouvel  inconvénient  du  moule  en  dessus,  provient  de  ce  que  tous  ces  tracés 
au  compas  peuvent  varier  et  sont  toujours  à  la  merci  de  l'habileté  de  l'ouvrier  ;  tandis 
qu'avec  des  gabarits  de  table  et  fond  en  rapport  avec  le  moule  en  creux  il  est  impossible 
de  se  tromper  :  tout  se  trace,  se  rogne  sans  hésitation  et  correctcnjent. 

il 


Digitized  by 


Google 


82  LA   CONSTRUCTION. 

On  présentera  souvent  les  gabarils  de  la  partie  sur  laquelle  on  ébauche 
(Fig.  57). 

Lorsque  le  fond  et  la  table  seront  ébauchés,  et  que  les  bords  auront 
été  réglés  suivant  la  mesure,  en  laissant  tout  autour  de  la  pièce  une  partie 
plate  de  six  lignes  environ,  on  finira  de  rogner  au  trait,  bien  d'équerre  et 
bien  net.  C'est  ici  qu'il  faut  éviter  les  courbes  défectueuses  et  former  les 
quatre  coins  pareils,  ce  qui  est  très  délicat  et  plus  difficile  qu'on  ne 
le  pense  (Fig.  58). 

Au  point  où  nous  en  sommes,  les  pièces  ont  été  ébauchées  et  rpgnées 
d'équerre,  leurs  bords  ont  été  réglés  d'épaisseur;  il  nous  reste  à  présent, 
après  que  le  talon  (1)  aura  été  ménagé  au  fond,  à  adoucir  à  la  Hme,  sur  le 
plat  dont  nous  venons  de  parler,  ce  que  le  rabot  à  dents  a  laissé  de  rugueux. 
Cette  dernière  opération  est  d'autant  plus  nécessaire,  pour  le  filetage,  que 
le  traçoir  à  deux  pointes  va  en  indiquer  la  place  et  que  son  double  sillon 
sera  d'autant  plus  apparent  que  la  surface  sur  laquelle  il  tracera  sera  plus 
lisse  et  plus  régulière.  On  se  rendra  compte  à  ce  moment  combien  il  sera 
important  qu'on  ait  rogné  d'équerre,  afin  que  le  tracé  soit  toujours  à  une 
égale  distance  du  bord. 

LE  FILETAGE 

Les  ornements  fihformes  et  la  marquetterie  tiennent  une  place  impor- 
tante dans  la  décoration  des  anciens  instruments  de  musique  à  archet  et 
à  cordes  pincées.  C'est  surtout  vers  le  xvi^  et  le  xvif  siècle  que  nous 
apparaît,  dans  toute  sa  richesse  et  son  épanouissement,  cette  façon 
d'orner  les  violes,  luths,  archiluths,  mandores,  guitares,  etc.,  etc. 

La  Renaissance,  qui  a  mis  une  note  d'art  jusque  sur  les  objets  usuels, 
a  commencé  à  faire  dans  la  lutherie  une  large  place  à  la  décoration. 

En  Italie,  toute  la  lutherie  de  cette  période  est  très  ornée  ;  mais  la 
même  recherche  artistique  se  trouve  dans  d'autres  pays.  En  France, 
Duiffoprugcar  nous  a  laissé  de  bien  beaux  spécimens  parmi  lesquels  on 
peut  citer  le  superbe  ténor  de  viole  qui  est  devenu  la  propriété  d'un 
amateur  de  talent,  M.  Raoul,  puis  est  passé  en  la  possession  de  Vuil- 
laume.  Sur  le  fond  de  cet  instrument  se  trouve  une  marquetterie  fort 

(i)  Dimensions  des  talons.  Hauteur  à  partir  du  filet  : 

Violon  7  lignes  Largeur    9  lignes. 

Alto  7  lignes  i/2         —       10  lignes. 

Ténor  8  lignes  —       10  lignes  1/2. 

Violoncelle      9  lignes  —       11  lignes  1/2. 

Contrebasse  11  lignes  —       15  lignes. 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION.  83 

intéressante,  représentant  une  vue  de  Montmartre  avec  ses  traditionnels 
moulins  à  vent. 

En  Allemagne,  Tieckle,  de  Hambourg,  a  construit  des  basses  de  viole 
d'une  grande  richesse  dont  les  Têtes  sont  souvent  en  ivoire  et  dont  les 
filets  et  les  incrustations  sont  du  plus  grand  prix.  On  en  trouve  de  beaux 
exemplaires  au  musée  du  Conservatoire  de  Bruxelles. 

En  Angleterre,  les  luthiers  de  la  Renaissance  ont  rivalisé  d'élégance  et 
de  recherche  dans  la  décoration  de  leurs  violes  dont  presque  tous  les 
motifs  étaient  obtenus  par  le  filetage  :  entrelas,  rosaces,  culs-de-lampe,  etc. 
Ils  en  ont  même  fait  un  réel  abus,  allant  jusqu'à  en  couvrir  la  surface  de 
la  table,  du  fond  et  des  éclisses,  ce  qui  était  loin  d'être  favorable  à  la 
qualité  des  instruments. 

Un  peu  plus  tard,  l'école  de  Magini  préféra  des  ornementations  filetées 
plus  discrètes  et  fut  imitée  par  Técole  hollandaise  pour  ses  violons, 
violes,  altos  et  violoncelles. 

Les  incrustations  de  nacre,  d'ivoire  et  d'écaillé  continuèrent  cependant 
à  orner  les  luths,  archiluths,  mandores,  cistres,  théorbes,  guitares  et 
mandolines,  et  ces  deux  derniers  instruments  ont  môme  conservé  jusqu'à 
nos  jours  ce  genre  de  décoration  qui  a  été  abandonné  pour  les  autres 
produits  de  la  lutherie. 

Stradivarius  lui-même,  pourtant  si  sobre  et  si  correct  dans  ses  lignes, 
n'avait  pas  toujours  dédaigné  l'ornementation.  Le  célèbre  violon  de  Rode 
en  témoigne  (1).  Les  bords  de  cet  instrument  sont  ornés  d'un  double 
filet  au  milieu  duquel  s'égrène  un  chapelet  de  pois  et  de  lozanges  al- 
ternés en  ivoire  de  deux  couleurs  (blanc  et  vert)  se  détachant  sur  un  fond 
noir  du  plus  heureux  efl'et.  Les  éclisses  de  ce  superbe  violon  sont,  en 
outre,  niellées  d'arabesques  charmantes.  Mais  c'est  une  exception,  car 
Stradivarius  se  contentait  généralement  d'un  modeste  filet  classique  à 
trois  brins  (noir,  blanc,  noir)  dont  nous  allons,  d'ailleurs,  nous  occuper, 
puisqu'il  est  le  seul  en  usage  de  nos  jours. 

On  rencontre  des  instruments  anciens  qui  n'ont  de  filets  qu'à  la  table* 
Ceux-ci,  à  n'en  pas  douter,  étaient  surtout  destinés  à  maintenir  la  solidité 
des  bords  et  à  préserver  ainsi  les  fêlures  en  cas  de  détablage  en  formant 
une  sorte  de  cercle  de  renforcement» 


(i)  Ce  merveilleux  violon  fut  commandé  à  Stradivarius  pour  un  grand  d'Espagne.  Il 
devint  la  propriété  de  Rode,  puis  fut  acquis  par  le  marquis  d'Olbreuse,  son  élève.  A  la 
mort  de  ce  dernier,  sa  famille  le  vendit  à  M.  William  Norès  qui  le  posséda  pendant  45 
ans.  Il  passa  ensuite  entre  les  mains  de  MM.  Eug.  Gand,  Ch.  Lamoureux,  chef  d'orchestre, 
et  est  actuellement  la  propriété  de  M.  Hill,  luthier  à  Londres. 


Digitized  by 


Google 


84  LA    CONSTRUCTION. 

Quant  aux  instruments  communs  qui  n'ont  pour  tous  filets  qu'un 
double  tracé  au  troussequin  ou  à  l'encre  de  Chine,  il  est  inutile  d'en  parler 
aulrement. 

Arrivons  de  suite  à  Topéralion  du  filetage.  Voici  comment  elle  se  pra- 
tique actuellement  sur  la  table  et  le  fond.  Une  fois  la  pièce  cliantournée, 
ébauchée,  rognée  bien  d'équerre,  finie  dans  ses  contours,  la  voûte  ébau- 
chée, et  les  bords  seulement  mis  d'épaisseur,  on  prend  le  traçoir  à  double 
lame  que  l'on  ajuste  à  la  distance  voulue  du  bord  (1)  et  à  l'épaisseur  que 
l'on  veut  donner  aux  trois  filets  réunis  qui  formeront  l'ornement  (2).  On 
trace  l'entaille  en  ayant  soin  de  tenir  son  outil  bien  d'équerre  et  bien 
appliqué  sur  le  contour  de  la  pièce,  afin  que  le  tracé  soit  toujours  à  la 
môme  distance  de  la  périphérie. 

On  aura  préalablement  tracé  sur  un  mince  morceau  d'érable  la  portion 
de  contour  qui  se  trouve  sous  le  talon  du  fond  où  le  traçoir  ne  peut 
passer.  Ce  petit  gabarit  doit  être  bien  soigneusement  découpe  au  canif  et 
fini  à  la  lime;  il  servira  à  tracer  à  la  pointe  la  portion  manquante  qui 
empoche  les  filets  de  se  rejoindre  et  dont  les  deux  extrémités  doivent  se 
raccorder  régulièremerit  et  sans  ressauts.  Ce  tracé  étant  terminé,  avec  un 
canif  court  de  lame,  affûté  obtus,  dit  canif  à  couper,  on  approfondira  le 
double  sillon  du  traçoir,  assez  profondément  pour  que  les  filets  tiennent 
bien  et  ne  soient  pas  entièrement  enlevés  par  lagonge  qui  fera  la  gorge  et  la 
ragreyiire.  On  obseivera,  en  coupant  la  place  des  iilets,  de  tenir  le  canif  à 
la  façon  d'une  plume  à  écrire  en  le  guidant  autour  de  la  pièce  avec 
l'annulaire;  mais  il  ne  faut  pas  aller  trop  profondément,  car  les  bords 
n'auraient  plus  alors  aucune  solidité.  C'est  là  une  afi'aire  d'habitude  ; 
cependant  l'entaille  ne  doit  jamais  avoir  plus  de  profondeur  que  la  moitié 
de  l'épaisseur  du  bord  sur  lequel  elle  est  pratiquée. 

L'entaille  de  la  table  est  beaucoup  plus  difficile  à  faire  que  celle  du 
fond.  En  eflet,  dans  le  sapin,  la  différence  de  résistance  de  la  côte  à  la 
moelle  (3)  tend  à  faire  dévier  le  canif  et  â  le  faire  sortir  de  son  tracé. 
Naturellement,  l'entaille  doit  descendre  bien  d'équerre.  On  enlèvera  la 

(1)  La  distance  adoptée  g-énéraloniciit  est  de  4  millimètres  pour  le  violon,  5  pour 
Falto,  6  pour  le  violonrelle  et  7  pour  la  con|.rebaKse. 

(2)  L'épaisseur  des  trois  filets  réunis  est  d'environ  1  millimètre  12  pour  le  violon  et 
ralto,  2  millimètres  pour  le  violoncelle  et  de  2  millimètres  1/2  à  3  pour  la  contrebasse, 
toujours  avec  une  latitude  laissée  au  goût  du  luUner. 

(3)  Oh  donne  le  nom  de  moelle  k  Taceroissement  de  printemps  et  le  nom  de  c<ite  à 
celui  d'automne. 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTrOX.  85 

partie  coupée  à  Taide  d'un  petit  bédane  fait  d'une  alêne  de  cordonnier 
dont  on  retranche  un  tiers  environ  et  que  Ton  affûte  ensuite  sur  la  meule, 
le  biseau  en  dedans  de  la  courbe  et  un  peu  moins  large  que  renlaille,  de 
façon  à  ne  pas  Técorcher  en  la  vidant.  Le  manche  de  cet  outil  doit  être 
court  pour  pouvoir  facilement  tenir  dans  le  creux  de  la  main  (Voir  au 
chapitre  des  outils). 

Pour  préparer  les  filets,  on  emploie  différentes  espèces  de  bois.  La 
partie  noire  peut  être  indifféremmenten  ébène,  en  poirier  ou  en  alisier  teint, 
voire  même  en  baleine.  Cette  dernière  matière  a  souvent  été  employée  par 
les  luthiers  hollandais.  La  partie  blanche  est  en  bois  de  houx,  de  buis  ou 
de  charme.  On  peut  se  procurer  à  Mirecourt  tous  ces  bois  en  placage 
teints  et  mis  d'épaisseur,  ce  qui  simplifie  singulièrement  la  besogne  (1). 
Cependant  les  luthiers  parisiens  ont  Thabilude  de  les  passer  eux-mêmes  à 
la  filière  pour  leur  donner  l'épaisseur  et  la  rectitude  convenables  après 
les  avoir  débiles  en  bandesde  la  largeur  voulue  et  de  longueurs  appropriées, 
de  façon  à  éviter  le  plus  possible  les  déchets.  Il  est  important  d'essayer 
souvent  si  les  trois  filets  réunis  vont  bien  dans  l'entaille  sans  forcer. 

Voici  comment  on  opère  pour  débiter  les  filets  de  largeur  :  on  pose  la 
bande  sur  le  bord  d'une  varlope,  ou  plus  simplement  encore  sur  le  bord 
d'un  bois  à  dresser;  on  règle  le  troussequin  de  la  largeur  voulue,  on  le 
passe  plusieurs  fois  d'un  côté,  puis  on  retourne  la  bande,  pour  en  faire 
autant  de  l'autre,  et  d'un  petit  effort  des  doigts  on  détache  ce  premier  brin. 
Il  faut  veiller  à  redresser  la  bande  à  la  varlope  après  chaque  opération. 

Il  y  a  plusieurs  manières  de  procéder  pourfileter  une  pièce.  La  première 
Oïanière,  dite  à  la  collée,  consiste  à  réunir  ensemble  les  trois  bandes  une 
fois  mises  d'épaisseur,  à  les  coller  en  plaçant  la  blanche  entre  les  deux 
noires.  Puis,  lorsqu'elles  sont  sèches,  à  les  débiter  de  largeur  avec  un 
troussequin  dont  le  fer  en  grain  d'orge  ne  coupe  que  d'un  côté. 

Ces  filets  débités  sont  placés  pendant  quelques  heures  à  la  cave  afin  de 
leur  laisser  prendre  une  certaine  humidité  permettant  de  leur  faire  suivre 
plus  facilement  les  contours. 

On  commencera  toujours  par  les  CC  en  observant  de  couper  bien  fine- 
ment au  canif  le  bec  des  onglets.  A  l'aide  d'une  petite  spatule,  on  mettra 
de  la  colle  claire  dans  l'entaille  et  on  enfoncera  à  petits  coups  de  marteau. 
On  posera  le  devant  et  le  derrière  de  la  même  façon,  en  commençant 
toujours  par  les  coins  ou  onglets  qui  doivent  être  irréprochables  de  jonc- 

(i)  Autrefois  on  préparait  soi-ni(*Mne  ses  filçts.  A  l'aide  d'une  varlope  on  enlevait  des 
copeaux  sur  le  ehanip  d'un  morceau  de  bois  et  l'on  teignait  les  deux  tiers  de  ces 
copeaux  en  noir.  (Maugin,  Encyclopédie  ÏXoret.) 


Digitized  by 


Google 


86  LA   COxNSTRUCTION. 

tion  et  de  forme.  Les  raccords  de  jonction  doivent,  autant  que  possible,  se 
trouver  au  centre  sous  le  talon  et  au  milieu  du  joint  du  bas  et  être  ajustés 
non  carrément,  mais  en  bec  de  flûte.  Cette  manière  de  faire  a  ses 
inconvénients.  Les  trois  filets  réunis  et  collés  ensemble  offrent  une 
résistance  à  la  courbure  d*autant  plus  grande  que  le  rayon  est  plus  petit. 
En  efi'et,  les  trois  brins  rigides  ont  des  tendances  opposées  :  celui  de 
Textérieur  tend  à  s'allonger,  tandis  que  celui  de  l'intérieur  tend  à  se 
raccourcir,  ce  qui  amène  presque  toujours  un  décollement  partiel,  si  on 
n'a  pas  une  très  grande  habitude  de  ce  mode  de  filetage. 

Cette  manière  de  fileter  est  en  usage  dans  la  facture  commerciale  et 
surtout  pour  les  contrebasses,  mais  elle  tend  à  disparaître  pour  faire  place 
à  la  manière  dite  à  Iroifi  brins,  employée  exclusiverhent  à  Paris  dans  les 
ateliers  de  lutherie  artistique. 

Voici  comment  on  opère  dans  cette  méthode  :  on  débite  les  filets 
simples  de  largeur  voulue,  on  les  met  d'épaisseur  à  la  filière  en  prenant 
toujours  la  précaution  de  les  essayer  dans  l'entaille  de  façon  à  ce  qu'ils 
ne  forcent  pas,  mais  entrent  grassement.  Puis,  on  les  saisit  tous  trois  entre 
le  pouce  et  l'index  de  la  main  gauche,  on  taille  l'onglet,  et  avec  la  spatule 
on  introduit  un  peu  de  colle  claire  dans  l'entaille  et  entre  les  brins  sur 
une  certaine  longueur.  On  insère  le  bec  de  l'onglet  en  ayant  soin  de  ne  pas 
déranger  les  brins  et  on  continue,  à  l'aide  de  petits  coups  de  marteau,  à 
insérer  dans  toute  la  courbure  des  CC  en  encollant  au  fur  et  à  mesure 
qu'on  avance.  On  termine  le  C  jusqu'au  coin  opposé  et  l'on  s'arrête  pour 
couper  le  deuxième  onglet.  C'est  là  le  plus  délicat  de  l'opération  :  si  l'on 
coupe  trop  court,  le  mal  est  irréparable  ;  aussi  vaut-il  mieux  couper  trop 
long  et  recouper  une  seconde  fois.  On  procède  ensuite  de  la  môme  façon 
pour  poser  les  filets  du  devant  et  ceux  de  derrière. 

Cette  seconde  manière  est  sans  contredit  meilleure  que  la  précédente 
qui,  au  premier  abord,  séduit  par  sa  simplicité  apparente,  mais  qui  cause 
souvent  bien  des  déceptions. 

Je  n'ai  jamais  vu  pratiquer  la  troisième  manière  que  par  mon  maître 
Victor  Rambaux.  Sa  façon  d'opérer  tenait  à  la  fois  des  méthodes  que  je 
viens  de  décrire  et  je  dois  dire  que  son  filetage  était  d'une  régularité 
irréprochable.  La  préparation  du  travail  était  peut-être  un  peu  plus 
longue,  mais  la  pose  était  d'une  grande  facilité  et  d'une  exactitude  ab- 
solue. Il  commençait  par  préparer  ses  filets  comme  pour  les  poser  à  trois 
brins,  c'est-à-dire  qu'il  les  débitait  de  largeur  après  les  avoir  préala- 
blement mis  d'épaisseur  à  la  filière  et  essayés  ;  puis,  il  les  collait  ensemble 
sur  des  petites  tringles  carrées  de  laiton  ayant  3  millimètres  de  côté  pour 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION.  87 

les  violons  et  4  pour  les  basses  et  qui  avaient  respectivement  la  forme 
exacte  du  contour  du  C,  du  devant  et  du  derrière  de  l'instrument.  Il  en 
fallait  donc  de  trois  modèles.  Il  maintenait  les  filets  autour  de  ces  petits 
guides  avec  du  fil,  après  avoir  préalablement  frotté  avec  du  savon  la 
partie  du  laiton  qui  devait  toucher  les  filets,  afin  que  ceux-ci  s'en  déta- 
chassent facilement  une  fois  secs.  On  pouvait  alors  les  encastrer  sans 
crainte  de  déformation,  après  les  avoir  ajustés  avec  soin  aux  onglets. 

Malgré  tous  ces  avantages,  cette  man ière  sure  d'opérer  a  fait  peu  d'adeptes 
et,  comme  je  le  disais  plus  haut,  le  filetage  à  trois  brins  est  seul  pratiqué 
aujourd'hui  par  les  bons  ouvriers  qui  se  font  un  jeu  de  faire  vite  et  bien. 

Quelques  luthiers  ne  filtent  leurs  instruments  que  lorsqu'ils  sont 
terminés,  c'est-à-dire  lorsque  le  fond  et  la  table  sont  collés  sur  les 
éclisses.  L'exactitude  de  la  saillie  des  bords  sur  les  éclisses  peut  gagner 
à  ce  procédé,  lorsque  le  moule  n'est  pas  monté  avec  une  grande  préci- 
sion, ou  lorsque  l'instrument  est  monté  en  Vair;  mais  ce  système  est 
généralement  abandonné  par  les  bons  luthiers. 

Les  anciens  luthiers  avaient  même  l'habitude  de  fileter  leurs  instru- 
ments lorsqu'ils  étaient  entièrement  montés.  Stradivarius  ne  faisait  pas 
autrement;  ce  qui  le  prouve,  ce  sont  les  chevilles  de  montage  du  fond  et 
de  la  table  qui  sont  à  moitié  enlevées  par  le  passage  du  filet. 

Aussitôt  l'opération  du  filetage  terminée,  on  prend  une  petite  éponge 
imbibée  d'eau  chaude  et  on  enlève  avec  soin  l'excès  de  la  colle  ;  cette 
dernière  opération  contribue  à  resserrer  l'entaille  et  à  rendre  par  consé- 
quent le  filetage  plus  solide  et  plus  beau. 

L'ACHÈVEMENT  DES   VOUTES 

Après  avoir  fileté  les  pièces,  on  terminera  les  voûtes  avec  les  petits  rabots. 

Je  conseille  d'adapter  la  pièce  dont  on  façonne  les  voûtes  sur  un 
plateau  (1)  où  elle  sera  maintenue  avec  deux  ou  trois  pointes  saillantes 
sans  têtes  de  3  ou  4  millimètres  enfoncées  l'une  au  centre  et  les  deux 
autres  aux  extrémités.  Ces  pointes  seront  limées  plates  dans  le  sens  de 
la  longueur  du  plateau  et  on  devra  éviter  de  les  mettre  sur  une  seule 
ligne  et  trop  au  milieu,  car  en  s'enfonçant  dans  le  joint  central  elles  pour- 
raient le  faire  partir. 

Les  voûtes  se  terminent  au  rabot.  Le  rabot  plat  sert  à  régler  les  bords. 

(1)  On  nomme  plateau  une  planche  de  peuplier  de  3  centimètres  d'épaisseur  et  qui  a 
la  forme  un  peu  amplifiée  d'un  fond  ou  d'une  table  d'instrument. 


Digitized  by 


Google 


88  LA   CONSTRUCTION. 

Quant  aux  rabots  convexes,  ils  s'emploient  de  la  façon  suivante  :  le  plus 
petit  (la  noisette)  sert  pour  atteindre  le  plus  près  possible  de  la  gorge  ;  le 
moyen  vient  ensuite,  et  le  plus  gros  sert  surtout  à  mettre  d'épaisseur 
après  que  la  pièce  a  été  ébauchée.  On  évitera  de  faire  des  creux  et  des 
bosses  ;  on  tâchera  de  mener  le  rabot  par  des  mouvements  en  rapport 
avec  le  sens  du  bois  sur  lequelon  opère  :  en  diagonale  et  en  travers  pour 
l'érable  et  en  long  pour  le  sapin,  en  évitant  le  contre-fil.  On  se  rendra 
compte  souvent,  en  regardant  par  le  travers,  et  en  se  servant  de  gaba- 
rits (1),  de  la  forme  que  prend  la  voûte  dans  le  sens  de  la  longueur  et  dans 
celui  de  la  largeur,  afin  d'en  modifier  ce  qui  paraîtrait  inégal  ou  non 
parallèle,  et  l'on  ménagera  les  flancs  qu'on  a  toujours  une  tendance, 
comme  je  l'ai  dit  plus  haut,  à  amaigrir. 

Quand  on  aura  fini  de  travailler  avec  les  rabots,  on  terminera  au  ratis- 
soir  en  commençant  par  la  gorge.  On  se  servira,  pour  cette  partie,  d'un 
ratissoir  dont  la  forme  aura  la  courbure  voulue  ;  puis  on  continuera  avec 
les  ratissoirs  plats  et  flexibles,  en  faisant  mordre  en  diagonale  autant  que 
possible,  et  en  faisant  disparaître  les  ondulations  produites  par  le  rabot, 
inégalités  qui  s'aperçoivent  facilement  lorsqu'on  travaille  à  la  lumière 
d'une  lampe. 

Cette  dernière  opération  est  le  triomphe  des  ouvriers  de  Mirecourt  qui 
arrivent,  par  l'habitude,  à  régulariser  les  surfaces  des  plus  médiocres 
instruments,  sans  laisser  la  moindre  ondulation,  ce  qui  est  d'autant  plus 
nécessaire  pour  la  vente  des  instruments  inférieurs  qui  sortent  de  leurs 
mains,  que  l'apparence  fait  tout. 

Pour  la  hauteur  des  voûtes  des  instruments  du  quatuor,  je  renvoie  le 
lecteur  au  chapitre  des  mesures  générales.  Je  puis  dire  ici,  en  passant, 
que  ce  sont  les  mesures  des  violons  de  Stradivarius  qui  sont  généralement 
adoptées  dans  les  meilleurs  ateliers. 

LA  CONFECTION  DE  LA  GORGE 
ET  LA  (c  RAGREYURE  ^ 

Les  filets  étant  encastrés  et  secs,  la  partie  la  plus  délicate  du  travail 
commence  et  c'est  là  que  s'éprouve  le  mieux  l'habileté  de  main  du  violo* 

(1)  Ces  gabarits  s'établissent  sur  des  plancijettes  do  bois  de  2  niilliniêtres  d'épais- 
seur, de  la  même  facjon  que  les  modèles  pour  les  contours,  en  ayant  soin  de  relever 
les  courbes  sur  les  instruments  les  plus  remarquables.  Ils  ne  font  que  la  n)oitié  de  la 
voûte  complète. 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION. 


89 


nier.  II  s'agit  de  creuser  à  la  gouge  (1)  et  en  suivant  le  cxDntour  de  la 
pièce,  à  une  certaine  distance  du  bord,  une  gorge  dont  la  courbure  en 

creux  doit  se  marier  avec  celle  en  saillie 
de  la  voûte.  Cette  gorge  est  très  difficile 
à  obtenir  nette,  sans  éclat  et  surtout  sans 
que  les  reprises  de  Toutil  soient  visibles. 
C'est  dans  le  sapin  de  la  table  que  cette 
difficulté  de  couper  net  s'accroît  par  la 
différence  de  densité  du  bois  de  la  nrioelle 
à  la  côte.  Les  ouvriers  habiles  n'ont  pas 
l'habitude  de  trousquiner  la  distance  qui 
doit  exister  entre  le  bord  extrême  et  le 
commencement  de  cette  creusure  ;  l'oBil 
seul  les  guide  et  ils  prétendent  que  le 
trait  du  troussequin,  si  petit  qu'il  soit,  fte 
voit  toujours.  Celte  distance  est  néces- 
saire pour  permettre  d'arrondir  le  bord 
suivant  une  courbe  dont  l'intersection 

^'^'  ^^'  It^G^o^R'îfE'^^^^  ^'^^""^  ^^^^  ^^'*^  ^^  '^  Sorge  sera  marquée  par 

une  petite  arête  amortie.  La  distance 
de  celte  crête  jusqu'à  l'extrême  bord  est  pour  le  violon  d'une  ligne  et  la 
profondeur  de  la  gorge  d'une  1/2  ligne  environ  ;  je  dis  :  environ,  car  en 
lutherie,  comme  en  musique,  il  n'y  a  rien  d'absolu,  et  chacun  imprime  à 
ce  qu'il  fait  la  marque  de  sa  personnalité  (Fig.  59). 


LA   MISE  D'ÉPAISSEUR 

Les  bois  sont  loin  d'avoir  toujours  la  même  densité  et  la  même  résis- 
tance. Dans  l'érable,  la  partie  près  des  racines  (la  patte)  est  coriace, 
lourde,  mal  de  fil  et  difficile  à  travailler  ;  la  partie  médiane,  entre  les 
racines  et  les  branches,  est  plus  homogène  et  généralement  bien  de  fll. 
Cette  partie  est  incontestablement  la  meilleure,  celle  qui  se  coupe  le  plus 
facilement.  Quant  au  bois  qui  avoisine  les  branches,  il  est  un  peu  dans  les 
mêmes  conditions  que  la  patte  et  c'est  pour  cette  raison  qu'on  l'emploie 
peu.  Le  sapin  présente  à  peu  près  les  mêmes  différences  de  qualité  :  !a 
partie  la  meilleure  est  la  portion  médiane  de  la  bille.  Nous  avons  vu  de 

(1)  La  gouge  dont  on  se  sert  pour  pratiquer  cette  gorge  dans  la  table  d'un  violon  doit 
être  un  segment  de  18  miHi mètres  d'ouverture  environ. 

12 


Digitized  by 


Google 


90  LA   CONSTRUCTION. 

plus,  en  parlant  des  fournitures,  que  Tàge,  Torientation  et  la  nature  du 
terrain  influent  sensiblement  sur  la  densité  du  bois. 

Il  est  bon  de  connaître  ces  considérations  diverses  au  moment  de  pro- 
céder à  la  mise  d'épaisseur  du  fond  et  de  la  lable.  En  partant  de  ce  prin- 
cipe fondamental  que  dans  les  instruments  à  cordes  frottées  les  vibrations 
les  plus  étendues  des  tables  donnent  la  plus  grande  amplitude  et  la  plus 
grande  intensité  de  son,  il  convient  de  régler  les  épaisseurs  suivant  la 
qualité  des  bois  employés  à  leur  construction. 

Les  instruments  trop  épais  en  bois  ont  le  son  sec,  étriqué,  pointu  et 
sans  portée  ;  leur  sonorité  pourrait  se  comparer  à  rémission  vocale  de  la 
lettre  é.  Par  contre,  les  instruments  trop  minces  ont  le  son  caverneux, 
mou,  voilé  et  sans  brillant.  Cette  nature  de  son  se  rapproche  de  l'émission 
de  la  syllabe  ou.  Par  conséquent,  ce  sont  les  instruments  dont  les  parois 
sont  d'une  épaisseur  parfaitement  en  rapport  de  résistance  avec  les 
fonctions  qu'elles  doivent  remplir  qui  donnent  la  plus  large  et  la  plus  belle 
sonorité.  Cette  qualité  de  son  peut  alors  se  comparer  à  l'émission  vocale 
de  la  voyelle  a,  toute  qualité  de  bois  égale  d'ailleurs  (1). 

Les  mesures  habituelles,  dont  je  donne  ailleurs  le  tableau,  ne  sont  que 
des  généralités  que  les  luthiers  habiles  modifient  suivant  la  nature  et  la 
qualité  des  bois,  en  donnant  notamment  moins  d'épaisseur  aux  bois 
durs.  Mais  dans  quelles  proportions?  C'est  ici  que  l'ouvrier  doit  faire 
place  à  l'artiste. 
y  On  commence  généralement  la  mise  d'épaisseur  par  le  fond,  les  contre- 
éclisses  du  côté  du  moule  où  il  se  collera  étant  déjà  préparées  pour  le 
recevoir.  On  tracera  exactement  les  surfaces  plates  sur  lesquelles  porte- 
ront les  tasseaux,  coins  et  contre-éclisses  stvec  le  compas  béquet.  Un 
gabarit  des  tasseaux  indiquera  la  place  et  la  forme  de  ceux-ci  ;  les  coins 
seront  tracés  entre  les  extrémités  des  contre-éclisses,  aux  quatre  côtés. 

Il  y  a  deux  manières  d'opérer.  La  première  consiste  à  maintenir  la  pièce 
d'une  main,  pendant  que  l'autre,  aidée  de  l'épaule,  manœuvre  la  gouge. 
Il  est  prudent  d'avoir  préalablement  garni  le  plateau  de  l'étabU  d'un  mor- 
ceau de  feutre  pour  éviter  d'écorcher  et  de  fouler  la  voûte  terminée.  On 
bute  la  pièce  à  une  cheville  en  bois  tendre  enfoncée  dans  un  trou  de 
l'établi  et  dont  la  saillie  est  de  8  à  10  centimètres.  Lorsque  l'établi  est 
placé  près  d'un  mur,  une  planche  peut  servir  de  butée.  La  seconde 

(1)  C'est  encore  une  erreur  et  un  préjugé  cher  à  certains  artistes  de  croire  que  des 
instruments  trop  épais  deviendront  bons  en  les  jouant.  Ils  sont  et  resteront  toujours 
aussi  mauvais  tant  qu'ils  n'auront  pas  été  modifiés.  C'est  donc  un  défaut  préférable  à 
celui  des  instruments  aux  parois  trop  minces  et  qui  ne  peuvent  pas  être  renforcées. 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION.  91 

manière,  celle  que  je  préfère,  parce  qu^elle  me  parait  plus  pratique,  et  qui 
est  d'ailleurs  la  plus  usitée,  consiste  à  préparer  deux  supports  de  5  centi- 
mètres environ  de  hauteur  sur  une  largeur  de  6  à  7  centimètres  (pour  le 
violon)  et  d'une  épaisseur  de  4  centimètres.  On  fixe  solidement  ces  deux 
supports  sous  la  place  du  tasseau  de  devant  et  sous  celle  du  tasseau  de 
derrière,  après  avoir  eu  soin  de  les  ajuster  à  la  courbure  de  la  voûte.  Les 
deux  extrémités  de  la  pièce  ainsi  posée  à  5  centimètres  au-dessus  de  la 
table  de  l'établi,  sont  maintenues  chacune  sous  une  cale  ayant  la  largeur 
du  tasseau  correspondant  et  assujettie  par  deux  presses  ou  happes  mises 
la  tête  en  bas.  De  cette  fa(;on,  il  sera  très  facile  de  faire  passer  le  compas 
d'épaisseur  sans  rien  déranger,  et  de  vérifier  fréquemment  l'épaisseur  du 
bois  afin  de  ne  pas  dépasser  le  point  qu'on  veut  atteindre.  On  ne  sera  pas 
exposé  à  rayer  la  surface  de  la  voûte  terminée,  puisque  la  pièce  sera 
immobilisée  et,  comme  on  aura  les  deux  mains  libres  pour  manœuvrer  la 
gouge,  on  travaillera  avec  une  sécurité  parfaite  et  avec  toute  la  précision 
voulue. 

On  évitera,  en  ébauchant  à  la  grande  gouge,  d'approcher  trop  près  du 
trait  qui  limite  les  parties  plates  des  bords  qui  doivent  rester  intactes; 
c'est  en  finissant  avec  les  petits  rabots  qu'on  atteindra  le  tracé. 

On  commencera  par  régler  l'épaisseur  du  miheu  de  la  pièce  (1),  ce  qui 
guidera  l'œil  pour  le  devant  et  le  derrière  par  lesquels  on  terminera 
l'opération.  L'ébauchage  à  la  gouge  terminé,  on  dégagera  la  pièce  de  ses 
supports  pour  en  finir  les  épaisseurs  aux  rabots  en  la  butant  à  la  cheville 
dont  j'ai  parlé  plus  haut  et  en  l'appuyant  sur  l'établi  dont  la  surface  sera 
toujours  couverte  d'un  morceau  de  feutre  ou  de  tapis.  On  ratissera  ensuite 
les  petites  inégalités  et  l'on  ajustera  et  collera  sur  le  joint  central,  du  côté 
de  la  voûte,  6  à  7  taquets  de  sapin  de  8  à  9  millimètres  de  côté.  On  polira 
au  papier  n^  0  et  on  arrondira  le  demi  bord  interne  qui  est  celui  du  côté  des 
éclisses,  en  évitant  de  l'aplatir,  car  sa  section  doit  présenter  la  courbe  d'une 
portion  de  circonférence  et  n'avoir  pas  la  forme  méplate.  II  faut  également 
que  ce  bord  soit  parfaitement  régulier  dans  tout  son  pourtour. 

A  ce  moment,  le  fond  sera  prêt  à  être  collé  sur  les  écUsses  qui,  de  ce 
côté,  auront  été  dressées  et  dont  on  se  sera  assuré  à  la  règle  de  la  parfaite 
planéité  en  travers  et  en  long. 

(i)  Voir  au  chapitre  des  mesures  générales. 


Digitized  by 


Google 


.92  LA   CONSTRUCTION. 


LE  COLLAGE  DU  FOND 

Il  s'agit  maintenant  de  coller  le  fond.  Pour  cela  on  le  présentera  à  sa 
place  et  on  Ty  maintiendra  par  quatre  vis  à  tabler.  On  percera  ensuite 
au-dessous  du  talon  ainsi  qu'au  bas  de  la  pièce,  à  la  même  distance  du 
bord  et  près  du  filet,  deux  trous  de  2  millimètres  de  diamètre  et  d'une 
profondeur  de  12  millimètres  environ  dans  lesquels  on  ajustera  avec  soin 
des  chevilles  d'érable  un  peu  coniques.  Ces  chevilles,  qu'on  collera  et 
rognera  extérieurement,  constitueront  des  repères  qui  assureront  la  place 
de  la  pièce  à  coller.  On  en  fera  autant  à  la  table  lorsqu'on  la  collera.  Il 
faut  avoir  préparé  deux  contre-parties  que  Ton  posera  sur  le  fond,  l'une  à 
la  place  du  tasseau  de  devant  et  l'autre  à  celle  du  tasseau  de  derrière.  Ces 
contre-parties,  qui  auront  une  épaisseur  d'environ  15  millimètres,  seront 
ajustées  et  recevront  la  griffe  de  la  happe  que  l'on  serrera  sur  l'autre 
côté  du  tasseau  (1).  On  aura  également  préparé  l'ouverture  des  vis  à 
tabler,  de  manière  à  ce  que  tout  soit  prêt,  car  la  colle  n'attend  pas. 

Pour  les  petits  instruments,  tels  que  le  violon  et  l'alto,  on  peut  mettre 
la  colle  sur  tout  le  pourtour  des  éclisses  et  serrer  ensuite,  surtout  si  l'on 
opère  par  un  temps  chaud  et  les  fenêtres  fermées.  Mais  l'hiver,  lorsqu'il 
fait  froid  et  humide,  j'engage  à  ne  coller  que  par  parties,  surtout  si  on 
n'a  pas  une  grande  habitude  de  ce  travail.  Pour  les  grands  instruments, 
tels  que  le  ténor,  le  violoncelle,  la  contrebasse,  c'est  toujours  par  parties 
fractionnées  que  l'on  doit  opérer.  Les  happes  et  presses  que  l'on  a  posées 
pour  s'assurer  de  la  place  de  la  pièce  sont  enlevées  successivement  ;  on 
introduit  la  colle  avec  une  spatule  ou  une  lame  mince,  sur  une  certaine 
longueur,  on  remelî  les  vis  et  on  continue  ainsi  jusqu'à  la  fin. 

Quelques  luthiers  modernes  tablent  sans  cheviller  les  pièces  (fond  et 
table)  ;  mais  ils  sont  obligés  de  se  faire  aider.  Pendant  qu'un  ouvrier 
maintient  la  pièce  à  sa  place,  un  autre  met  la  colle  et  serre  les  premières 
vis  et  happes.  L'avantage  de  ce  dernier  système  est  d'abord  d'éviter  la  vue 
de  ces  chevilles  (2)  et  ensuite  de  rendre  le  détablage  plus  facile  et  moins 
sujet  à  produire  des  fentes  ;  car  les  chevilles  ne  se  décollent  jamais  ;  il 
faut  forcément  les  couper,  ce  qui  nécessite  des  efforts  souvent  dangereux. 

(1)  Si  on  n'a  pas  pris  la  précaution  d'enQoUer  le  bpis  debout  (las  jt^s$eaux  ^u  n^onfiept 
où  Ton  a  terminé  la  ceinture  de  l'instrument,  il  est  indispensable  de  le  faire  maintenant. 

(2)  stradivarius  mettait  les  chevilles  de  montage  moitié  sous  le  filet  et  moitié 
en  dehors.  Donc  il  filetait  Tinstrument  après  l'avoir  tablé,  ainsi  que  je  l'ai  expliqué  plus 
haut. 


Digitized  by 


Google 


2 


eu 

o 

Q 

y; 


C3 

o 

Ou 
LJ 
O 
O 


i3D 

Es] 


Digitized  by 


Google 


94  LA    CONSTRUCTION. 

Lorsque  le  fond  sera  collé,  on  lavera  les  bavures  de  la  colle  en  dedans 
et  en  dehors  avec  un  pinceau  légérennent  humecte^  dans  Teau  chaude  du 
bain-marie.  En  prévision  de  cette  petite  opération,  on  aura  dû  avoir  la 
précaution  de  poser  les  vis  la  tête  du  côté  où  Ton  colle  pour  qu'en  lavant 
Teau  encollée  n'atteigne  pas  leur  pas. 


LA   MANIÈRE  DE  TRACER   ET   DE  PERCER 
LES   OUÏES 

Lorsqu'on  aura  bien  mis  d'épaisseur  et  ratissé  la  table,  qu'on  aura 
arrondi  la  partie  interne  des  bords,  on  fera  au  crayon  un  trait  partageant 
bien  exactement  cette  table  en  deux  parties  égales  dans  le  sens  de  la 
longueur  et  on  marquera  par  un  petit  trait  transversal  la  place  du  cran 
interne  de  Vf.  Ce  cran  servira  de  repère  pour  poser  le  modèle  d'/ 
découpé  dans  du  bois  mince  (2  millimètres  environ)  et  qu'on  appliquera 
bien  à  sa  place  et  concordant  parfaitement  avec  la  courbure  du  G  corres- 
pondant. Puis,  avec  un  crayon  bien  fmement  taillé  et  dont  la  mine  sera 
demi  tendre,  on  tracera l'/d' un  côté;  après  quoi  on  renversera  le  modèle 
en  le  repérant  avec  soin  de  Tautre  côté  et  on  tracera  le  second  /. 

Ces  deux  tracés  étant  terminés,  on  creusera  légèrement  avec  le  petit 
rabot  noisette  la  portion  de  table  qui  se  trouve  à  l'extrémité  inférieure  de 
la  hique  de  l'/'en  venant  terminer  à  zéro  vers  le  trou  du  bas.  Cette  légère 
creusure  doit  se  perdre  dans  la  gorge  du  bord  vers  le  milieu  de  1'/.  Avec 
un  ratissoir  arrondi,  on  terminera  ce  bout  d/  curvé,  ce  qui  donnera,  une 
fois  l'ouïe  ouverte,  une  grande  élégance  à  la  table.  Tous  les  instruments 
de  l'école  de  Stradivarius  ont  les  /'/traités  de  cette  manière. 

Lorsque  les //auront  été  tracés  au  crayon  et  que  l'allégement  dont  je 
viens  de  parler  aura  été  terminé,  on  percera  d  abord  les  trous  du  haut  et 
du  bas  avec  un  canif  étroit,  dit  canif  à  découper,  qui  doit  être  très  effilé  et 
bien  affûté.  Puis  on  introduira  la  lame  de  celui-ci  dans  un  des  trous  après 
l'avoir  préalablement  piquée  dans  un  morceau  de  savon  sec,  de  façon  à 
favoriser  son  passage,  qui  s'effectuera  plus  facilement  encore  si  on 
imprime  au  manche  de  l'outil  un  léger  mouvement  en  avant  et  en  arrière. 
Pour  commencer,  on  évite  d'atteindre  le  trait;  ce  n'est  que  lorsque  T/est 
ébauché  dans  son  entier,  que  l'on  doit  le  fmir  complètement.  Il  faut  que 
sa  coupe  soit  très  nette,  parfaitement  d'aplomb,  et  surtout  que  les  pointes 
des  hique,^  haute  et  basse  ne  touchent  point  la  portion  extérieure  de  la 
courbe  de  1'/,  sans  quoi  le  vernis,  la  poussière  et  la  colophane  en  venant 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION. 


95 


se  loger  dans  cet  endroit  rétréci,  pourraient  déterminer  dans  la  produc- 
tion du  son  des  frisementsdont  on  chercherait  peut-être  longtemps  la  cause. 
Quelques  luthiers  anciens  chanfreinaient  intérieurement  le  bord  des// 
de  leurs  instruments.  C'était  même  habituel  dans  Técole  des  Gaspar  da 
Salo,  Magini,  etc.  Beaucoup  de  belles  basses  de  violes,  ont  également  leurs 
ouïes  ouvertes  avec  cette  disposition,  ce  qui  leur  donne,  il  est  vrai,  une 
certaine  légèreté;  mais,  comme  la  lutherie  classique  et  moderne  s'inspire 
toujours  de  la  manière  de  Stradivarius,  qui  n'avait  pas  Thabitude  de  chan- 
freiner  ses  ouïes  à  Tintérieur,  je  ne  saurais  mieux  faire  que  de  conseiller 
d'imiter  ce  maître. 


Fig.   &\.    —   OrïKS   KT   CORDIERS   DE   VIOLES  ANCIENNES. 

Dans  les  instruments  du  Moyen-Age  et  de  la  Renaissance,  la  place  des 
ouïes  est  très  variable.  Au  début,  ces  ouvertures  sont  au  nombre  de 


Digitized  by 


Google 


96  LA   CONSTAUCTIOX. 

quatre,  placées  sur  les  flancs  hauts  et  bas  de  la  table  (Fig.  8  et  9)  ;  plus 
tard,  elles  ne  sont  plus  qu'au  nombre  de  deux.  Dans  certaines  violeâ,  elles 
àdnt  secondées  d'une  rosette,  ronde  ou  ovale,  découpc^e  à  jour  datis  le 
ftiilieu  de  la  table  et  à  l'extrémité  de  la  touche  qui  était  très  courte  à  cette 
époque.  Les  anciennes  représentations  d'instruments  dans  les  tableaux 
de  l'école  italienne  nous  montrent  ces  ouïes  toujours  placées  au-dessus 
du  chevalet.  C'est  ce  que  nous  montrent  également  les  figures  de  l'Har- 
monie universelle  de  Mersenne  et  de  la  Musurgia  universalis  de  Kirchef. 
Ce  n'est  que  plus  tard,  au  xviif  siècle,  après  bien  des  tâtonnements  et 
sous  l'inspiration  des  grands  luthiers  italiens,  que  le  cran  de  l'/fut  pris 
comme  point  délimitatif  absolu  de  la  longueur  du  diapason. 

LE  BARRAGE  DE  LA   TABLE 

La  barre,  qui  s'adapte  à  la  table  longitudinalement,  en  dedans  de 
l'instrument,  sous  le  pied  gauche  du  chevalet  (côté  du  grave)  est  destinée 
à  s'opposer  à  l'afiaissement  de  la  voûte  qui  n'est  pas  soutenue  de  ce  côté, 
tandis  que  l'âme  la  soutient  de  l'autre  côté.  La  barre  a  une  autre  fonction  : 
étant  élastique,  elle  renforce  en  l'arrondissant  la  sonorité  des  basses  de 
l'instrument,  alors  que  l'âme  tend  au  contraire,  par  sa  rigidité,  à  commu- 
niquer aux  dessus  une  acuité  de  son,  un  dehors  et  un  brillant  d'autant 
plus  grands  qu'elle  se  trouve  plus  près  du  pied  droit  du  chevalet  sans 
cependant  être  directement  au  dessous. 

On  se  servira  pour  faire  la  barre  d'un  morceau  de  sapin  suisse  (épicéa). 
Ce  bois,  que  je  préfère  à  tout  autre,  ne  saurait  être  ni  trop  franc,  ni  trop 
droit,  ni  trop  sec;  il  faut,  de  plus,  qu'il  soit  tout  à  fait  sur  maille  dans  le 
sens  de  sa  hauteur  qui  se  trouvera  par  conséquent  être  celui  de  la  table. 
Certains  violoniers  emploient  le  sapin  du  Nord  ou  des  Vosges.  Victor 
Rambaux,  mon  maître,  prétendait  qu'il  y  a  entre  les  barres  en  sapin  ordi- 
naire et  celles  en  épicéa,  la  même  différence  qu'entre  le  fer  et  l'acier. 
J'ajoute  que  les  barres  en  épicéa,  étant  beaucoup  plus  légères,  ont  moins 
d'inertie  et  laissent  vibrer  la  table  avec  plus  de  liberté. 

La  barre  d'un  violon  a  généralement  40  pouces  et  6  lignes  de  longueur 
sur  5  hgnes  de  hauteur  et  2  lignes  d'épaisseur.  On  doit  commencer  par  la 
débiter  à  la  hache,  de  façon  à  l'avoir  tout  à  fait  de  fll  ;  on  la  met  ensuite 
d'épaisseur  et  de  largeur  à  la  varlope  en  la  laissant  toutefois  un  peu  plus 
longue,  de  façon  à  pouvoir  la  rogner  encore  et  en  arrêter  les  deux  bouts 
ttès  nets. 

Lorsque  la  barre  aura  été  ainsi  préparée,  on  en  déterminera  la  place 


Digitized  by 


Google 


LA    CONSTRUCTION. 


97 


par  deux  petits  traits  en  retour  d'équerre  sur  la  partie  de  la  table  où  elle 
devra  être  ajustée  et  collée. 

Pour  ajuster  la  barre,  on  posera  la  table  sur  l'établi  et  on  présentera  la 
barre  de  champ  à  sa  place.  A  une  de  ses  extrémités,  un  signe  quelconque 
au  crayon  marquera  le  sens  dans  lequel  elle  sera  ajustée.  On  ouvrira  alors 
un  compas  en  donnant  à  ses  branches  un  écartement  représentant  le  vide 
qui  existe  entre  la  partie  la  plus  creuse  de  la  voûte  et  la  barre;  puis, 
en  faisant  porter  une  des  branches  du  compas  sur  la  table  et  Tautre  sur  la 
surface  de  la  barre,  on  tracera,  d'un  bouta  l'autre,  un  léger  trait  qui  repré- 
sentera assez  exactement  la  forme  de  la  voûte  et  qui  indiquera  le  bois  à 
enlever  pour  que  le  champ  de  cette  barre  puisse  s'adapter  exactement 
sur  la  table.  Pour  terminer  lajustage,  on  observera  que  la  table  étant 
curvée  dans  deux  sens,  une  partie  du  champ  de  la  barre  devra  être  moins 
haut  que  l'autre,  afin  que  celle-ci  soit  parfaitement  d'aplomb,  une  fois 
ajustée  et  ne  déverse  ni  d'un  côté  ni  de  l'autre. 

La  barre,  qui  fait  en  quelque  sorte  fonction  de  ressort,  doit  forcer,  dans 
une  certaine  mesure,  de  façon  à  contrebalancer  et  l'effort  de  la  pression 
des  cordes  sur  le  chevalet  et  la  tendance  de  l'àme  à  gauchir  et  à  déprimer 


Fig.  C2.  —  Table  terminée  et  potrvue  de  sa  barre. 

la  table  du  côté  du  grave.  C'est  là  une  affaire  de  tact  et  d'habitude  du 
violonier  habile  qui  doit  aussi  savoir  faire  produire  à  l'instrument  le 
•maximum  de  sonorité  par  tous  les  moyens  possibles  (1). 

(i)  J'ai  toujours  désapprouvé  la  tendance  de  certains  luthiers  à  forcer  outre  mesure 
le  barrage.  Cet  appui  insolite,  ce  soulèvement  factice  qui  fait  saillir  la  bique  supérieure 

13 


Digitized  by 


Google 


98  LA   CONSTRUCTION. 

Pour  les  instruments  neufs  dont  les  surfaces  sont  unies,  la  voûte  et  les 
épaisseurs  normales,  barrer  est  un  travail  assez  simple  ;  mais  lorsqu'on 
doit  opérer  sur  des  vieilles  tables  criblées  de  dépressions  et  couvertes  de 
doublures  qui  viennent  augmenter  le  nombre  des  inégalités,  le  travail 
devient  très  difficile  et  il  faut  autant  de  patience  que  d'habileté  pour  bien 
faire  adhérer  ce  soutien,  pour  le  faire  forcer  régulièrement  et  pour  obtenir 
que  son  collage  soit  parfait. 

Afin  de  s'assurer  si  toutes  les  parties  portent  exactement,  on  fera 
basculer  lentement  la  barre  en  la  maintenant  à  chacune  de  ses  extrémités 
par  le  pouce  de  chaque  main.  Si  elle  s'applique  sans  mouvement  de 
déhanchement,  alors  qu'on  l'appuie  sans  forcer  alternativement  de  droite 
à  gauche  et  vice  versa,  ce  sera  la  preuve  qu'elle  porte  également  partout. 
Si  le  contraire  se  produit,  c'est-à-dire  si  la  barre  oscille,  c'est  que  des 
parties  trop  saillantes  la  font  déverser  tantôt  d'un  côté  et  tantôt  de  l'autre 
et  qu'il  y  a,  par  conséquent,  des  retouches  à  faire  dans  ces  endroits-là. 

Lorsque  l'ajustage  paraîtra  exact,  on  donnera,  bien  à  plat,  un  léger 
coup  de  lime  qui  fera  disparaître  les  petites  côtes  produites  parle  canif  et 
on  se  disposera  à  coller  la  barre  à  sa  place. 

Voici  comment  on  procédera  à  cette  opération  : 

On  se  servira  pour  presser  la  barre  contre  la  table  de  pince-barres,  nom 
qui  indique  bien  la  fonction  de  l'outil  (Voir  la  figure  35  au  chapitre  des 
outils),  mais,  avant  tout,  il  faudra  tailler  le  champ  supérieur  de  la  barre 
ea  dos  d'àne,  ce  qui  se  fera  de  deux  coups  de  canif,  un  à  droite,  l'autre  à 
gauche,  de  façon  à  ce  que  le  serrage  de  la  pièce  se  porte  sur  le  centre  et 
non  sur  une  arête,  ce  qui  la  ferait  déverser  inévitablement  et  rendrait  par 
conséquent  le  collage  défectueux  (1). 

Le  nombre  des  pinces  ou  presses  à  mettre  au  serrage  d'une  barre  ne 
peut  guère  s'indiquer.  Cela  dépend  de  l'état  de  la  table,  du  forçage,  du  genre 
de  voûte,  etc.  Je  ferai  remarquer  seulement  qu'une  table  alourdie  par  tous 
ces  outils  qui  l'étreignent  devient  très  fragile  et  c'est  pour  cela  que  je 
conseillerai,  afin  d'éviter  des  accidents,  de  mettre  cette  table  barrée  sur 
un  plateau  en  attendant  que  la  colle  sèche. 

de  Vf  hors  de  la  surface  de  la  table,  ce  qui  est  de  plus  disgracieux,  présente  de  plus 
le  ^Tftve  inechavéaieDt  de  rendre  Ténaission  du  son  difficile  pajr  la  eoitti^ainie  qae  subH 
1%  fil  fe  \fûi^ 

(1)  Dans  quelques  aiel»ers,  on  emploie  actueNement,  pour  ooller  les  havres,  ées  presses 
à  longues  mâchoires.  Ce  procédé  a  ses  avantages  et  ses  inconvénients  ;  en  tout  cas,  il 
dispepse  cJq  tjiiller  le  dessus  d^  la  barrQ  en  dos  d'âne,  puisque  ce  dessus  reçoit  le  bout 
<te.  Iji  vis. 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION.  99 

On  devra  aussi  se  munir  d'une  règle  plate  et  mince  que  Ton  interposera 
entre  la  surface  de  la  table  et  la  branche  inférieure  de  la  pince.  Sans  cette 
précaution,  la  compression  considérable  de  cet  outil  ferait  des  éraflures 
et  des  dépressions  à  la  table.  Avant  de  coller,  on  mettra  tout  en  place  : 
règle,  barre  et  pince,  de  façon  à  ne  pas  avoir  de  surprise  au  dernier 
moment,  car  la  colle,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  n'attend  pas.  Dès  que  celle-ci 
sera  prête,  on  fermera  les  fenêtres  pour  que  l'air  ne  la  fasse  pas  figer  trop 
vite,  on  chauffera  légèrement  la  partie  de  la  barre  qui  devra  la  recevoir 
et  on  appliquera  celle-ci  demi  épaisse.  Je  recommande  de  se  servir  de 
colle  neuve  et  d'en  mettre  un  peu  plus  sur  les  parties  curvées,  qui  procè* 
dent  un  peu  du  bois  debout  et  qui,  par  conséquent,  en  sont  plus  avides. 

Le  collage  de  la  barre  a  une  importance  sur  laquelle  il  serait  superflu 
d'insister.  On  terminera  l'opération  en  lavant  légèrement  avec  un  pinceau 
et  de  l'eau  chaude  les  bavures  de  la  colle.  Lorsque  celle-ci  sera  sèche,  on 
terminera  la  barre  et  on  réglera  sa  hauteur,  en  abaissant  un  peu  là 
portion  correspondant  aux  flancs  hauts  et  bas,  comme  on  peut  le  voir 
dans  la  figure  62  (1);  on  arrondira  son  champ  à  ses  deux  extrémités;  oiî 
abattra  un  petit  congé  sur  lequel  on  mettra  une  goutte  de  colle  que  l'on 
étendra  jusqu'à  la  table  afin  d'empêcher  le  décollage  des  deux  bouts  ;  enfin 
on  arrondira  la  portion  interne  des  bords,  comme  on  l'avait  fait  pour  le 
fond  et  on  sera  prêt  pour  tabler. 

Tout  ce  travail  de  finition  se  fera  au  rabot,  à  la  lime  et  au  papier  de 
verre. 

LE  DÉMOULAGE  ET  LE  TABLAGE 

Avant  de  procéder  à  l'opération  du  tablage,  il  faudra  naturellement 
enlever  le  moule  sur  lequel  on  a  construit  l'instrument.  Ce  travail  est 
simple;  encore  faut-il  y  procéder  avec  quelques  précautions  pour  éviter 
les  avaries. 

On  prendra  un  ciseau  dont  la  largeur  n'excédera  pas  celle  des  tasseaux 
et  des  coins  ;  on  en  présentera  le  taillant  dans  le  joint,  le  côté  plat  du  côté 
du  moule;  par  des  coups  de  marteau  secs  et  légers,  on  détachera  succes- 
sivement les  tasseaux  et  les  coins  du  moule,  auquel  nous  avons  dit  plus 
haut  qu'ils  sont  adhérents  par  une  simple  goutte  de  colle,  et  on  fera  ainsi 
sortir  le  moule,  carrément  et  sans  rien  abîmer. 

(1)  Quelques  luthiers,  Rambaux  en  tête,  n'efflanquaient  pas  leurs  barres,  prétendant 
que  ce  soutien,  étant  donné  son  peu  d'épaisseur,  ne  doit  pas  être  affaibli  vers  la  partie 
qui  fatigue  précisément  le  plus. 


Digitized  by 


Google 


100  LA   CONSTRUCTION. 

Lorsque  le  moule  aura  été  extrait  de  Tintérieur  de  Tinstrument,  on 
collera  les  contre-éclisses  du  côté  de  la  table  où  elles  n'ont  pu  être  mises 
auparavant  et  on  taillera  et  finira  les  tasseaux  en  se  servant  du  gabarit 
dont  j'ai  déjà  parlé.  Les  contre-éclisses  seront  traitées  comme  celles  du 
fond  :  on  les  affleurera  au  rabot  de  fer  et  à  la  lime.  Ensuite  on  encollera  le 
bois  debout  des  coins  et  des  tasseaux,  après  quoi  on  arrondira  et  polira 
les  bords  extérieurs  du  fond,  ceux  de  la  table  (des  deux  côtés)  et  on  sera 
prêt  à  tabler. 

On  vérifiera  une  dernière  fois  Tintérieur  de  l'instrument  pour  s'assurer 
que  tout  est  bien  et  on  profitera  de  ce  qu'il  est  encore  ouvert  pour  coller 
à  sa  place,  sur  le  fond,  l'étiquette  traditionnelle,  celle-ci  se  posant  en  face 
de  l'ouïe  de  gauche  (côté  du  grave)  et  en  suivant  la  direction  de  Vf, 

Pour  tabler,  on  procédera  de  la  même  manière  que  pour  adapter  le 
fond  sur  les  éclisses.  Je  crois  donc  inutile  de  me  répéter.  La  seule  modi- 
fication consiste  dans  l'emploi  d'une  colle  très  légère  en  prévision  de 
l'éventualité  d'un  détablage  nécessité  par  une  réparation  ou  par  un 
rebarrage. 

LA   CONFECTION  DU   MANCHE  (^) 

Les  manches  des  instruments  du  quatuor  qu'on  fabrique  actuellement 
sont  toujours  en  érable.  Il  convient  de  choisir  un  bois  dont  les  ondes  ont 
le  plus  d'analogie  avec  celles  du  fond  et  des  éclisses,  et  on  le  dispose  de 
manière  à  ce  que  ces  ondes  s'inclinent  vers  le  fond  de  l'instrument.  Ce 
détail  était  souvent  négligé  par  l'ancienne  lutherie  italienne,  surtout  dans 
ses  produits  de  deuxième  ordre  pour  lesquels  elle  employait  également 
le  bois  de  poirier  qui  se  coupe  et  se  sculpte  facilement.  Quelques  basses 
et  violons  des  grands  maîtres,  même  de  Stradivarius,  ont  dés  manches 
de  ce  bois. 

J'ai  vu  beaucoup  d'instruments,  notamment  des  basses  d'André  Guar- 
nerius  et  de  bien  d'autres,  dont  les  têtes  étaient  en  hêtre,  en  cormier  et 
même  en  noyer.  Mais,  comme  je  viens  de  le  dire,  aujourd'hui  tous  les 
manches  se  font  exclusivement  en  érable  plus  ou  moins  onde,  plus  ou 
moins  riche.  Les  qualités  de  ce  bois  justifient  suffisamment  son  emploi  ; 
il  est  en  efiet  ferme  et  peu  exposé  à  se  fendre  par  suite  de  la  disposition 
enchevêtrée  de  ses  fibres,  ce  qui  permet  au  chevillier,  relativement  délicat, 
de  subir  sans  danger  le  forcement  des  chevilles  et  le  tirage  des  cordes. 

(1)  On  comprend  sous  le  nom  de  manche  :  la  poignée,  le  chevillier  et  la  volute 
réunis. 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION.  101 

Maugin,  dans  son  petit  Manuel  du  luthier  (Encyclopédie  Roret),  donne 
sur  la  confection  d'un  manche  de  violon  une  explication  assez  claire.  Je  la 
reproduis  ici  avec  quelques  indications  complémentaires. 

On  prend  un  morceau  de  plane  (érable)  de  dix  pouces  de  longueur  ;  on 
le  dresse  bien  à  la  varlope  d'équerre  sur  quatre  faces.  Deux  de  ces  faces 
doivent  avoir  20  lignes  de  largeur  et  les  deux  autres,  qui  deviendront  les 
côtés  du  manche,  28  lignes.  Ce  morceau  ainsi  préparé,  on  pose  le  modèle 
du  manche  sur  une  de  ses  faces  de  côté,  celle  de  28  lignes,  et  on  trace 
bien  exactement  ses  contours  au  crayon  (Voir  la  figure  25  de  Roret). 

Avec  l'équerre,  on  tire  sur  les  quatre  faces,  un  trait  transversal,  en 
commençant  au  point  G  qui  est  l'endroit  où  commencera  le  chevillier,  et 
l'on  mesure,  à  partir  de  ce  trait,  en  allant  vers  l'extrémité  opposée  du 
manche,  une  longueur  de  cinq  pouces  quatre  lignes  qu'on  marque  par  un 
point.  Cette  longueur  est  celle  du  manche  à  partir  du  chevillier,  jusqu'à 
l'extrémité  qui  doit  s'enclaver  dans  le  corps  du  violon  et  qu'on  appelle  le 
pied. 

Prenant  de  nouveau  l'équerre,  on  tire  encore  un  trait  transversal  sur  le 
point  qu'on  vient  de  marquer  et  l'on  continue  ce  trait  sur  toutes  les  faces 
du  morceau. 

On  prend  alors  le  troussequin,  on  donne  à  sa  pointe  dix  lignes  d'ouver- 
ture et  on  tire  sur  les  deux  faces  étroites  du  morceau,  et  dans  toute  sa 
longueur,  un  trait  qui  le  partage  en  deux  parties  égales. 

On  prend  ensuite  un  compas  auquel  on  donne  une  ouverture  de  cinq 
lignes  et  demie,  on  pose  une  de  ses  pointes  sur  la  ligne  qu'on  vient  de 
tracer,  juste  au  point  où  cette  ligne  se  trouve  coupée  à  angle  droit  par 
celle  qui  a  été  tracée  transversalement  au  point  G,  et  l'on  marque  à  droite 
et  à  gauche,  sur  la  ligne  transversale,  deux  points  qui  se  trouvant  éloignés 
chacun  de  5  lignes  1/2  de  la  ligne  médiane,  sont  séparés  l'un  de  l'autre  par 
un  écartement  de  11  lignes.  Ces  11  lignes  représentent  la  largeur  du 
manche  à  la  naissance  de  sa  poignée  et  celle  du  sillet  qui  se  trouvera 
à  cette  même  place. 

Avec  le  même  compas  auquel  on  a  donné  cette  fois  une  ouverture  de 
7  lignes  1/2,  on  marque  sur  la  ligne  transversale  qu'on  a  précédemment 
tracée  au  bas  du  manche  et  de  chaque  côté  de  la  ligne  qui  partage  le 
manche  en  deux  dans  sa  longueur,  deux  points  qui  sont  séparés  par  une 
distance  de  15  lignes.  Ces  15  hgnes  représentent  la  largeur  du  manche  à 
son  pied. 

Lorsqu'on  a  terminé  le  tracé  de  longueur,  de  largeur  et  de  contour,  on 
coupe  le  manche  de  longueur  à  la  ligne  transversale  du  bas  et  on  le  chan- 


Digitized  by 


Google 


102  LA   CONSTRUCTION. 

tourne  à  la  scie  (1),  en  laissant  une  certaine  distance  entre  le  trait  et  le 
passage  de  la  lame,  de  façon  à  pouvoir  recaller  au  ciseau,  au  canif,  à  la  lime 
et  terminer  définitivement  sans  laisser  de  bosses  au  contour  de  la  volute 
qui  doit  tourner  régulièrement  sans  ressauts  ni  méplats. 

Reprenant  le  troussequin  dont  la  pointe  a  encore  10  lignes  d'ouverture, 
on  retrace  la  ligne  centrale  sur  la  partie  du  manche  qu'on  vient  de  chan- 
tourner depuis  A  jusqu'à  E,  ce  qui  indiquera  la  place  de  la  nervure 
centrale.  On  trace  ensuite  à  la  pointe  et  avec  une  règle  deux  lignes  droites 
partant  des  deux  points  qu'on  a  marqués  à  la  hgne  transversale  qui  sépare 
le  cheVillier  du  manche  (sillet)  et  allant  rejoindre  les  deux  autres  points 
qu'on  a  également  marqués  au  bas  du  manche.  On  fixe  alors  la  pièce  sous 
le  valet  et  sous  une  cale,  on  enlève  à  la  scie,  de  chaque  côté  du  manche, 
tout  ce  qui  est  en  dehors  de  ces  deux  hgnes  qu'on  vient  de  tracer  et  Ton 
prolonge  les  deux  traits  de  scie  jusqu'à  la  ligne  pointée  K  E.  (Voir  figure 
numéro  33  Roret).  On  peut  alors  finir  plus  facilement  le  dégorgement 
du  cou. 

II  reste  à  faire  la  volute.  On  trace  exactement  les  spires  de  celle-ci  avec 
un  modèle  (gabarit). 

Le  tracé  de  la  tête  est  plus  difficile  à  obtenir  que  celui  d'une  table  ou 
tfun  fond,  parce  qu'on  n'a  plus  à  faire  à  une  surface  plane  dont  il  est 
toujours  facile  de  suivre  les  contours,  mais  bien  à  une  coquille  étagée. 

Voici  comment  on  procède  généralement  :  après  avoir  enlevé  les 
chevilles,  on  applique  d'un  côté  (droit  ou  gauche)  la  volute  sur  une  feuille 
de  papier  et  l'on  trace  avec  un  crayon  préparé  comme  pour  le  tracé  des 
tables,  le  contour  de  cette  volute  et  de  son  chevillier.  Ensuite  on  complète 
ce  tracé  du  contour  en  y  imprimant  avec  le  gras  du  pouce  les  spires  de  la 
volute  sur  cette  même  feuille  de  papier  et  on  rectifie  au  crayon  les  manques 
et  les  défauts.  On  colle  ce  tracé  sur  une  planchette  en  érable  qu'on 
découpe  soigneusement  et  on  indique  la  continuation  des  spires  de  la 
volute,  au  moyen  de  petits  trous  partant  de  la  gorge  et  venant  aboutir  au 
bouton  terminal.  Ces  petits  trous  permettront  d'y  introduire  une  pointe 
destinée  à  marquer  le  tracé  sur  le  bois  de  la  tête  et  à  guider  l'ouvrier  dans 
son  travail  (Fig.  49). 

On  obtiendra  le  tracé  de  la  largeur  de  la  tête  et  de  la  coulisse,  en  intro- 
duisant sous  la  volute  une  bande  de  papier  qui  en  fera  le  tour  jusqu'au 
talon.  On  pourra  ainsi  (toujours  par  le  môme  procédé  d'impression  avec 
le  pouce)  prendre  la  largeur,  la  nervure  centrale  et  le  développement 

(1)  En  fabrique,  ces  manches  sont  généralement  chantournés  à  la  scie  mécanique, 
dite  sauteuse. 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION.  103 

entier  de  la  tête.  On  opérera  d'une  façon  analogue  pour  tracer  le  che- 
villier. 

Une  fois  le  modèle  tracé  sur  le  bois,  on  ébauche  en  donnant  d'abord 
deux  coups  de  scie  à  la  moitié  du  premier  tour  de  la  volute,  et  l'on  continue 
à  la  gouge  (1)  en  ménageant  toujours  sur  le  bord  de  la  volute  la  largeur  du 
chanfrein  qui  se  fera  à  la  fin  du  travail.  Une  fois  les  deux  côtés  ébauchés 
(car  on  doit  toujours  opérer  parallèlement),  on  donnera  quatre  légers  coups 
de  scie  qui  entoureront  le  bouton  et  faciliteront  le  dégagement  des  spires 
terminales.  On  réserve  toujours  la  largeur  du  chanfrein  dont  je  viens  de 
parler  et  qui  doit  border  toute  la  tête  d'une  façon  régulière  et  ininterrompue. 
Il  faut  éviter  de  trop  creuser  le  flanc  des  spires  et  regarder  souvent  sou 
manche  dans  tous  les  sens  et  surtout  de  face,  afin  de  s'assurer  si  en  coupant 
à  la  gouge  on  n'a  pas  trop  plongé  ;  car,  pour  qu'un  manche  soit  bien  fait^ 
il  faut  non  seulement  que  la  volute  tourne  sans  s'arrêter  et  gracieusement, 
mais  aussi  qu'en  regardant  ce  manche  de  face,  les  deux  boutons  donnent 
l'impression  d'une  cheville  cylindrique  qui  traverserait  la  tête. 

On  termine  la  volute  à  l'aide  de  ratissoirs  arrondis  à  la  courbe  voulue. 

On  continue  la  confection  du  manche  par  l'évidement  intérieur  de  ta 
tête  (la  mortaise).  On  en  trace  les  joues  au  compas  béquet,  on  fixe  le 
manche  sous  le  valet,  en  interposant  une  cale  dessus  et  dessous  la  poignée, 
et  l'on  ébauche  d'abord  cette  mortaise  par  trois  ou  quatre  trous  pas  trop 
profonds  faits  à  la  mèche  anglaise.  Puis,  on  se  sert  du  ciseau  en  laissant 
un  peu  de  talus  à  la  base  de  façon  à  ne  pas  trop  affaiblir  la  portion  de  bois 
debout  qui  tient  au  manche.  Le  haut  de  cette  mortaise  doit  se  terminer 
carrément  dians  le  dégagement  du  cou,  mais  sa  paroi  de  ce  côté  doit 
remonter  obliquement  vers  le  fond,  de  façon  à  donner  de  la  facilité  à  la 
deuxième  cheville. 

La  longueur  de  la  mortaise  sera  de  31  lignes  pour  un  chevillier  de 
violon  ;  l'épaisseur  de  ses  joues  au  fond  sera  de  3  lignes  1/2,  mais  leurs 
bords  n'auront  que  2  lignes  environ.  Cette  différence  est  nécessaire  pour 
que  les  joues  paraissent  nwins  lourdes  sans  cependant  que  leur  solidité 
soit  moindre. 

Il  reste  encore  à  creuser  les»  dieux  cooKsses  qui  vont  siéger  l'aspect  de 
la  tète  et  de  sa  volute.  Celles-ci  sont  paralièles  et  séparées  par  une  nervure 
centrale  partant  du  deasocfôr  de  cette  volute  pour  se  terminer  au  lalon. 
Elles  se  fiont  g^>érftlei3aent  demi  cremei'  dans  les  bons  ateliers  de  Paris  et 

(î)  On  doit  avoir  à  sa  disposition  pour  ce  travail  une  série  de  gouges  bien  affûtées, 
cWBses,  demi»  creuBea  et  demi  plâtesf,  dont  la:  gradatîitjn  sera  en  rapport  avec  tes 
courbas  à  obteniir. 


Digitized  by 


Google 


104  LA   CONSTRUCTION. 

c'est,  en  cela  encore,  Stradivarius  qu'on  copie.  La  facture  commerciale  les 
fait  plus  creuses,  ce  qui  en  facilite  l'exécution  au  détriment  de  l'élégance. 

Est-il  besoin  de  répéter  que  tout  ce  travail  se  fait  avec  des  gouges  et 
des  ratissoirs  de  différentes  courbes?  Le  chanfrein,  dont  on  a  ménagé  la 
place  et  qui  doit  entourer  la  tête,  se  fait  lorsque  celle-ci  est  complètement 
terminée  et  polie.  Ce  chanfrein  est  assez  délicat  à  exécuter  :  il  faut  qu'il 
soit  d'une  régularité  absolue,  ni  trop  gros  ni  trop  fin;  il  doit  s'arrêter 
au-dessus  de  la  place  du  sillet.  La  lime  demi  douce,  à  mon  avis,  sera  le 
meilleur  outil  pour  le  bien  traiter,  et  la  lime  à  feuille  de  sauge  servira  à 
atteindre  les  parties  curvées  concaves  du  dégorgement  du  cou  et  du 
dessous  du  chevillier. 

En  dernier  lieu,  il  faudra  ébaucher  la  poignée  et  se  préparer  à  l'encla- 
vement. 

Malgré  la  longueur  des  explications  que  j'ai  cru  devoir  donner  pour 
faire  comprendre  la  manière  de  bien  traiter  une  volute,  j'engage  ceux  qui 
sont  soucieux  de  réussir,  à  se  procurer  un  instrument  de  bon  facteur 
ayant  une  tête  bien  faite  et  à  s'en  inspirer.  Cela  facilitera  certainement  la 
compréhension  de  tout  ce  que  j'ai  dit.  Il  ne  faut  pas  se  dissimuler  que  la 
volute  est  une  pièce  de  sculpture,  nécessitant  un  travail  artistique  qui  se 
dérobe  quelque  peu  à  la  description.  Il  en  est  d'ailleurs  de  même  pour  le 
corps  de  l'instrument,  et  cela  est  tellement  vrai  que,  malgré  les  propor- 
tions les  plus  rigoureusement  observées,  le  cachet  particulier  du  travail 
d'un  facteur  artiste  se  révèle  de  suite  au  connaisseur  qui  ne  prendra 
jamais  un  instrument  de  fabrique  pour  un  instrument  de  maître.  Et  c'est 
pour  cela,  soit  dit  en  passant,  que  je  fais  fort  peu  de  cas  des  tracés  pure- 
ment géométriques  comme  celui  de  Bagatella. 


L'ENCLAVEMENT  DU   MANCHE 

Je  vais  décrire  l'opération  de  l'enclavement  qui  consiste  à  emboîter  le 
manche  sur  le  corps  de  l'instrument.  . 

Quelques  opérations  préhminaires  s'imposent  afin  d'éviter  les  tâtonne- 
ments et  les  erreurs.  Tout  d'abord,  il  convient  de  tracer  au  crayon  et  à 
l'aide  d'une  règle  plate  et  flexible  une  hgne  médiane  parfaitement  exacte 
allant  du  haut  en  bas  de  la  table  et  passant  naturellement  entre  les  ff. 
Sur  cette  ligne,  on  marquera  un  point  central  à  l'intersection  d'une  autre 
ligne  imaginaire  rejoignant  les  crans  internes  des  deux  ff.  Lu  première 
de  ces  hgnes  sera  la  continuation  de  celle  qu'on  aura  préalablement  tracée 


Digitized  by 


Google 


LA    CONSTRUCTION.  105 

sur  le  plat  et  dans  l'axe  du  manche;  elle  permettra  de  s'assurer  que  le 
manche  ne  penche  ni  à  droite  ni  à  gauche.  Quant  au  point  marqué  à  Tin- 
tersection  des  deux  lignes  dont  je  viens  de  parler,  il  délimitera  la  longueur 
du  diapason,  étant  dans  Taxe  qu'occupera  le  chevalet.  Ce  sera  donc  en  ce 
point  qu'on  mesurera  la  hauteur  du  renversement. 

Quelques  luthiers  se  fiant  sur  une  grande  habitude  qui,  chez  les  plus 
habiles,  substitue  le  coup  d!œil  aux  tracés,  négligent  d'indiquer  la  ligne 
médianedont  je  viens  de  parler  et  se  contentent  du  point.  Je  maintiens 
cependant  l'utilité  de  cette  ligne,  même  lorsque  les  tables  sont  de  deux 
pièces.  En  effet,  la  moindre  déviation  qui  se  serait  produite  lorsqu'on  a  fixé 
ces.  pièces  sur  les  éclisses,  ou  bien  au  moment  où  l'on  a  chantourné  et 
rogné,  pourrait  amener  des  écarts  très  sensibles  dans  le  montage  des 
manches.  J'en  dirai  autant  pour  le  fond,  dont  il  est  important  d'indiquer  la 
ligne  médiane  pour  poser  le  talon  exactement  à  sa  place. 

Avant  de  faire  l'entaille  dans  le  tasseau,  on  ébauchera  le  manche  et  on 
le  mettra  de  largeur  d'après  le  modèle  de  la  touche.  Son  pied  sera  entiè- 
rement terminé,  coupé  de  longueur  bien  carrément  par  rapport  à  la  ligne 
d'axe  qui  passe  par  le  milieu  de  la  poignée  depuis  la  nervure  de  la  tête  et 
en  tenant  compte  du  surplus  de  longueur  qui  sera  enclavé  dans  l'entaille. 
Le  pied  sera  coupé  à  l'angle  de  85  degrés  et  non  à  90,  de  façon  à  ce  que  le 
mouvement  plongeant  que  fera  le  bout  du  talon  du  manche  pour  donner 
le  renversement,  n'affaiblisse  pas  le  tasseau  outre  mesure.  On  finira  à  la 
lime,  et  pour  ne  plus  y  revenir,  la  semelle  du  pied  sous  laquelle  on 
reportera  exactement  la  ligne  d'axe.  Celle-ci  servira  à  poser  le  manche 
bien  à  sa  place  et  à  marquer  au  compas  la  largeur  du  talon,  en  sa  partie  la 
plus  large  et  en  sa  partie  la  plus  étroite,  ce  qui  permettra  immédiatement 
de  terminer  entièrement  cette  partie  du  manche. 

La  forme  pyramidale  du  manche,  y  compris  le  talon,  entraine  néces- 
sairement pour  l'entaille  qu'on  va  exécuter  dans  le  tasseau  une  disposition 
à  queue  dans  tous  les  sens,  très  favorable  à  la  solidité  de  ce  manche  (1). 
Mais  il  faut  pour  cela  que  l'ajustement  soit  parfait,  que  les  quatre  joints 
portent  partout  et  soient,  comme  on  dit  en  mécanique,  à  frottement  gras. 
La  lime  devra  adoucir  ce  que  le  ciseau  et  le  canif  auront  laissé  d'inégal. 

Maugin  donne  sur  ia  manière  d'enclaver  (Manuel  du  luthier  de  l'Ency- 

(1)  Straclivarius  procédait  difTéremment  :  ses  manches  de  violons  et  d'altos,  simple- 
ment collés  à  plat  sur  les  éclisses  avant  de  tabler,  étaient  maintenus  et  consolidés  par 
trois  clous  enfoncés  dans  le  tasseau  qu'ils  traversaient  pour  aller  s'implanter  dans  le 
talon.  Cette  disposition  n'avait  rien  de  bien  régulier  :  elle  impliquait  nécessairement 
l'usage  des  touches  cunéiformes  dont  je  parle  plus  loin  et  qui  rendaient  le  bas  des 
manches  si  ^ros  et  si  incommode. 

14 


Digitized  by 


Google 


106  LA   CONSTRUCTION. 

clopédie  Roret)  des  indications  assez  claires  qu'on  lira  avec  fruit  et  que, 
pour  cette  raison,  je  crois  devoir  reproduire  ici  : 

a  Prenant,  dit-il,  le  manche,  vous  posez  son  pied  sur  les  éclisses  à  la 
T>  place  qu'il  doit  occuper,  en  ayant  soin  que  la  ligne  centrale  qui  partage 
»  sa  poignée  en  deux  parties  égales,  se  trouve  exactement  vis-à-vis  de  la 
T>  ligne  que  vous  venez  de  tracer  sur  la  table.  Prenez  de  la  main  droite  la 
i>  pointe  à  tracer,  et,  en  maintenant  de  la  main  gauche  le  pied  du  manche 
i>  dans  la  position  que  je  viens  d'indiquer,  tracez  avec  la  dite  pointe  deux 
T&  traits  qui,  partant  du  talon  du  fond,  viennent  finir  à  la  table,  marquant 
»  ainsi  l'ouverture  dans  laquelle  le  pied  du  manche  sera  enclavé.  Posez  le 
T>  manche  sur  l'établi,  et  avec  le  canif  coupez,  juste  à  ces  deux  traits,  les 
y>  éclisses  et  la  partie  de  la  table  comprise  entre  eux.  Donnez  trois  lignes 
»  de  profondeur  à  cette  entaille,  en  ayant  soin  de  n'enlever  que  le  bois 
i>  nécessaire^pour  que,  lorsque  vous  présenterez  le  pied  du  manche  dans 
i>  l'entaille,  il  rie  puisse  y  entrer  qu'en  forçant  un  peu.  Sans  cette  précau- 
i>  tion,  il  n'y  aurait  point  de  solidité  dans  Touvrage. 

»  Quand  le  pied  du  manche  est  ajusté  dans  l'entaille  et  qu'il  s'élève  à 
»  deux  lignes  juste  au-dessus  de  la  table,  il  faut  s'occuper  de  donner  au 
T>  manche  la  pente  en  arrière  ;  c'est  ce  qu'on  nomme  renversement  -», 

Ici,  Maugin  semble  ignorer  l'influence  de  l'angle  des  cordes  sur  la 
sonorité,  car  il  donne  pour  motif  au  renversement  une  toute  autre  cause. 
Il  ajoute  en  effet  : 

«  Celte  position  du  manche  sert  à  faciliter  le  jeu  de  l'instrument  dans 
i>  les  passages  où  il  faut  se  servir  du  démancher.  Pour  s'assurer  que  le 
»  manche  a  le  renversement  convenable,  voilà  comment  on  procède  : 

D  La  touche  préparée,  comme  nous  l'avons  dit  au  chapitre  précédent, 
3>  on  la  pose  sur  le  manche  qui  est  ajustent  mis  dans  l'entaille  comme  si 
»  on  voulait  le  coller. 

i>  Vous  tenez  de  la  main  gauche  le  manche  et  la  touche,  et  prenant  une 
i>  règle  plate  bien  dressée,  vous  la  posez  de  champ  sur  le  centre  de  la 
»  touche.  Vous  maintenez  encore  cette  règle  ainsi  placée  avec  la  main 
»  gauche,  et  prenant  de  la  droite  le  pied-de-roy  que  vous  placez  debout 
»  sur  la  table  à  l'endroit  précis  où  se  trouve  le  point,  vous  regardez  si 
i>  dans  cet  endroit  la  règle  s'élève  de  12  lignes  1/4  au-dessus  de  la  table. 

T>  Cette  élévation  de  12  lignes  1/4  est  la  règle  juste  du  renversement 
»  qui  ne  peut  manquer  d'être  exacte  si  l'on  n'a  pas  oublié  de  donner  au 
»  pied  du  manche  les  deux  lignes  d'élévation  au-dessus  de  la  table 
j>  (saillie),  ainsi  que  nous  l'avons  recommandé. 

»  Si  donc  en  essayant  votre  renversement,  vous  voyez  que  la  règle  ait 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTKUCTION. 


107 


»  plus  de  12  lignes  1/4  d'élévation,  il  faut  avec  le  canif  enlever  dans  Ten- 
»  taille  un  peu  du  bois  du  tasseau  du  côté  de  la  table  et  essayer  de 
»  nouveau  jusqu'à  ce  que  vous  ayez  enfin  atteint  la  hauteur  voulue. 

D  Dans  le  cas  où  la  règle  n'atteindrait  pas  les  12  lignes  1/4  de  hauteur; 
»  il  faudrait  enlever  un  peu  de  bois  du  côté  de  l'entaille  vers  le  talon  du 
y>  fond. 

»  Je  crois  devoir  avertir  ici  que  cette  opération  est  très  délicate  et  que, 
»  nnal  faite,  elle  influe  sensiblement  sur  la  qualité  de  son  de  l'instrument. 

ï>  Avant  de  coller  le  manche  dans  son  entaille,  il  faut  s'assurer  qu'il  est 
D  parfaitement  droit. 

»  Pour  cela,  on  a  une  règle  de  bois  de  noyer  qui  n'a  pas  plus  de  cinq 
i>  quarts  de  ligne  d'épaisseur,  afin  qu'elle  puisse  plier.  Posant  donc  cette 
10  règle  sur  la  ligne  que  l'on  a  tracée  au  crayon  sur  le  centre  de  la  table  et 
»  sur  le  trait  central  du  manche,  il  est  facile  de  voir  s'il  penche  d'un  côté 
D  ou  d'un  autre,  et  s'il  en  est  ainsi,  on  y  remédie  en  enlevant  dans  l'entaille 
10  un  peu  de  bois  où  la  chose  est  nécessaire  pour  le  redresser  ï>. 

Les  anciens  violoniers  ne  connaissaient  pas  ce  qu'on  appelle  le  renver- 
sement du  manche,  qui  a  pour  but  de  donner  aux  cordes  l'angle  favorable 
à  leur  plus  grande  somme  de  sonorité.  Un  document  que  je  cite  dans  la 
notice  qui  est  placée  en  tète  de  ce  livre  atteste  que  cette  invention 
n'apparut  que  vers  la  seconde  moitié  du  xviie  siècle  et  qu'elle  est  bien 


Fijj.  (xi.  —  Touche  cunéiforme  ayant  appartenu  a  un  violon  de  Guarnerius. 

française.  Antérieurement,  onf  y  suppléait  tant  bien  que  mal  par  une 
disposition  particulière  de  la  touche  qui,  mince  au  sillet  et  très  épaisse 
vers  le  bas  du  manche,  donnait  une  inclinaison  permettant  au  chevalet 
d'être  assez  élevé  pour  que  l'archet  atteigne  les  cordes  extrêmes  sans 
toucher  les  bords  de  l'instrument  (Fig.  63).  Il  est  vrai  qu'on  avait  des 
chevalets  peu  cintrés  et  qu'on  se  contentait  d'une  faible  sonorité. 

J'ai  consacré  à  la  question  du  renversement  un  article  que  j'ai  publié 
précédemment  et  qu'on  trouvera  à  la  fin  de  ce  livre  sous  le  titre  de  : 
Quelques  considérations  sur  la  Lutherie, 

Un  trop  grand  nombre  d'ouvriers  ont  négligé  la  pratique  du  renverse- 


Digitized  by 


Google 


408  LA    CONSTRUCTION. 

ment  n'en  comprenant  pas  toute  l'importance.  Voici  les  conséquences 
quipeuvent  résulter  de  celte  erreur.  Si  leviolonier  a  manqué  l'ajustement 
ou  s'il  a  tâtonné  et  que  par  suite  il  a  trop  enfoncé  le  talon  pour  arriver  à 
faire  joindre,  il  se  trouvera  avoir  trop  peu  de  saillie  pour  conserver  la 
hauteur  habituelle  du  chevalet.  Il  donnera  alors  un  peu  plus  de  renverse- 
ment sans  se  préoccuper  du  grave  inconvénient  qui  en  résultera  pour 
rémission  du  son. 

Si,  au  contraire,  l'ouvrier  en  enclavant  a  donné  trop  de  saillie,  et  si  pour 
aller  plus  vite  il  a  laissé  subsister  ce  défaut,  la  hauteur  du  chevalet  n'étant 
pas  modifiée,  l'angle  des  cordes  deviendra  trop  ouvert  et  l'instrument 
n'aura  ni  brillant,  ni  dehors,  ni  énergie.  On  aura  beau  changer  la  place  de 
son  âme,  le  bois  de  son  chevalet;  toutes  ces  modifications  resteront  sans 
portée  ou  à  peu  près. 

LE  COLLAGE  DU   MANCHE 

Lorsque  le  manche  a  été  entaillé,  ajusté,  que  le  renversement  a  été 
obtenu,  il  ne  reste  plus  qu'à  coller.  Avant  de  procéder  à  cette  opération, 
j'engage  à  faire  un  petit  chanfrein  à  l'angle  interne  du  talon  qui  sera  au 
fond  de  l'entaille;  ce  petit  vide  servira  de  réceptacle  à  l'excès  de  colle  qui 
se  trouvera  dans  l'entaille  au  moment  où  l'on  serrera  le  pied  du  manche 
contre  le  talon  du  fond.  Sans  cette  précaution,  il  est  quelquefois  impossi- 
ble de  faire  joindre  complètement,  surtout  dans  le  collage  des  manches 
de  basses. 

Lorsque  tout  sera  préparé,  on  fera  une  contre-partie  en  bois  blanc 
garnie  de  feutre  ou  de  liège  qui  mesurera  5  centimètres  de  longueur  sur 
15  millimètres  d'épaisseur.  Cette  contre-partie  ajustée  sur  le  talon  sera 
destinée  à  recevoir  le  bec  de  la  happe  et  préservera  ainsi  de  toute  foulure 
le  fond  et  son  talon  quand  on  serrera  la  vis  de  celle-ci. 

On  mettra  alors  en  place,  manche,  contre-partie  et  happe.  Cette  der- 
nière sera  serrée  directement  sur  le  plat  du  manche  sans  intermédiaire 
d'aucune  sorte.  Lorsqu'on  aura  constaté  que  tout  va  bien,  on  desserrera 
et  on  commencera  par  chauffer  légèrement  et  encoller  la  semelle  du 
manche  ;  on  mettra  ensuite  de  la  colle  à  la  partie  enclavée  et  dans  l'entaille  ; 
enfin  on  replacera  le  manche,  la  contre- partie  et  on  serrera  la  happe.  Avec 
un  pinceau  trempé  dans  l'eau  chaude  du  bain-marie,  on  lavera  soigneuse- 
ment l'excédent  de  la  colle  et  on  s'assurera  une  dernière  fois  que  le  manche 
est  bien  placé  comme  il  convient.  Pour  cela,  on  se  servira  d'une  règle  munie 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION.  109 

d'u n  encochement  où  se  logera  la  vis  de  la  happe,  ce  qui  permettra  d'aligner 
celte  vcgle  exactement  sur  le  trait  axial  de  Tinstruraent  et  du  manche. 


D' 


QUELQUES  MESURES 

Bien  qu'il  n'y  ait  rien  d'absolu,  je  donne  ici  les  mesures  adoptées  géné- 
ralement pour  l'emmanchement  d'un  violon  dont  les  voûtes  auraient  la 
hauteur  habituelle  consacrée  par  la  facture  moderne. 

Hauteur  de  la  voûte  (bords  compris)  :  6  lignes  1/2. 

Longueur  totale  du  manche  à  partir  du  dessous  du  sillet  et  en  y  compre- 
nant la  portion  enclavée  qui  est  de  2  lignes  1/4  :  5  pouces. 

Saillie  d'enclavement  au-dessus  de  la  table  :  2  lignes. 

Renversement  sans  la  louche  :  8  lignes  moins  1/4;  avec  la  touche  : 
43  lignes. 

Largeur  du  manche  à  l'enclavement  :  15  lignes  faible. 

Largeur  du  manche  au  sillet  :  11  hgnes. 

Epaisseur  de  la  poignée,  y  compris  la  touche  :  au  plus  petit  bout, 
9  lignes;  au  plus  fort,  vers  le  talon  :  10  lignes. 

Largeur  du  talon  au  fond  :  9  lignes. 

Hauteur  du  talon  :  6  lignes. 

Pour  les  autres  mesures,  on  devra  consulter  les  tableaux  qui  figurent  au 
chapitre  des  mesures  générales. 

LA   TOUCHE 

Avant  de  réunir  le  manche  au  corps  de  l'instrument  par  l'enclavement, 
on  confectionnera  la  touche. 

Les  touches  actuelles  se  font  presque  toujours  en  bois  d'ébène  pour 
tous  les  instrumenls  du  quatuor  (1).  Ce  bois,  dont  la  couleur  noire  fait 
valoir  la  teinte  du  vernis  de  l'instrument,  a  encore  l'avantage  d'être 
susceptible  de  recevoir  un  beau  poli,  surtout  si  l'on  emploie  l'ébène 
Maurice  au  grain  fin,  bien  supérieur  à  celui  du  Portugal  qui  a  les  pores 
très  ouverts,  et  dont  la  teinte  est  souvent  inégale  et  marbrée  de  taches 
blanchâtres. 

Les  luthiers  du  xvi«  au  xviiic  siècles  étaient  moins  exclusifs  que  ceux 
d'aujourd'hui  pour  le  choix  du  bois  employé  à  la  fabrication  de  leurs 

(i)  Pour  la  contrebasse,  on  emploie  quelquefois  le  palissandre  ou  le  bois  de  fer  qui 
sont  moins  coûteux. 


Digitized  by 


Google 


110  LA   CONSTRUCTION. 

touches,  car  on  rencontre  d'anciennes  violes  et  d'autres  instruments  où 
cette  pièce  est  en  cormier,  en  alisier,  en  buis,  même  en  érable  et  plus 
souvent  encore  plaquée  d'ébène.  Les  touches  portaient  fréquemment  des 
ornements  :  les  unes  étaient  simplement  filetées  (1),  les  autres  portaient 
des  incrustations  d'os,  quelques-unes  enfm  étaient  plaquées  d'écaillé  et 
enrichies  avec  des  arabesques  d'ivoire  ou  des  niellures  d'argent.  Le 
Musée  du  Conservatoire  de  Paris  possède  de  forts  beaux  spécimens  de 
ces  touches  décorées  avec  luxe. 

Les  touches  anciennes  étaient  courtes  et  plates,  ce  qui  s'explique  par  ce 
fait  que  le  démancher  ne  se  pratiquait  guère  autrefois.  Il  n'en  est  pas  de 
même  aujourd'hui  que  la  virtuosité  a  tant  progressé  et  que  le  démancher 
ne  connaît  plus  d'autre  limite  que  le  chevalet.  On  a  été  ainsi  amené 
à  allonger  les  touches  et  à  les  rendre  beaucoup  plus  convexes  afin  de 
permettre  aux  doigts  et  à  l'archet  de  l'exécutant  d'attaquer  les  cordes 
intermédiaires  sans  atteindre  les  voisines. 

La  longueur  d'une  touche  terminée  sera  de  10  pouces  moins  1  hgne; 
sa  largeur  sera  de  11  lignes,  dans  sa  partie  la  plus  étroite  (sillet)  et  de 
19  lignes  dans  sa  partie  la  plus  large. 

Pour  pouvoir  lui  donner  la  convexité  voulue,  il  faudra  employer  un 
morceau  d'ébène  de  5  lignes  d'épaisseur.  Cette  convexité  sera,  au  bout  le 
plus  large,  l'arc  d'une  circonférence  dont  le  rayon  est  de  un  pouce  8  lignes 
environ;  la  convexité  de  son  extrémité  opposée  correspondra  à.  une 
circonférence  de  un  pouce  3  lignes  de  rayon  environ.  L'épaisseur  de 
la  louche  au  sillet  sera  de  2  lignes  1/2  et  son  épaisseur  sur  les  bords  de 
2  lignes  environ. 

Toutes  ces  mesures  ont  été  relevées  sur  des  instruments  sortis  des 
meilleurs  ateliers  de  Paris.  La  fantaisie  des  artistes  et  des  amateurs  les 
modifie  un  peu  quelquefois  sans  que  cependant  on  s'en  écarte  jamais  très 
sensiblement. 

Pour  fabriquer  une  touche,  on  prendra  un  morceau  d'ébène  sain  et 
sans  gélivures  ;  on  le  mettra  d'épaisseur,  de  longueur  et  de  largeur  suivant 
les  mesures  que  je  viens  d'indiquer  et  en  se  servant  d'un  modèle  en  bois 
mince.  On  aura  la  précaution  de  toujours  ménager  les  traits,  afin  de  pou- 
voir terminer  entièrement  la  pièce  sans  être  exposé  à  en  réduire  les  pro- 
portions. Lorsque  celle-ci  sera  ainsi  préparée,  on  l'insérera  dans  une 
entaille  qui  la  maintiendra  fixe  et  solide,  ce  qui  permettra  de  l'arrondir 


(1)  Une  touche  de  ce  type,  ayant  appartenu  à  un  violon  de  Stradivarius,  se  trouve  au 
Musée  du  Conservatoire  de  Paris. 


Digitized  by 


Google 


* 


LA   CONSTRUCTION. 


Ili 


avec  facilité.  On  aura  fait,  au  préalable,  deux  gabarits  en  bois  mince,  ou 
mieux  encore,  en  zinc  ou  en  cuivre,  dont  on  se  servira  pour  tracer  les 
deux  courbes  indiquant  la  convexité  de  la  touche  à  chacune  de  ses  extré- 
mités; puis  on  chanfreinera  ces  deux  tracés,  ce  qui  indiquera  jusqu'où  le 
rabot  devra  aller  en  arrondissant,  sans  que  pour  cela  on  soit  obligé  de 
sortir  la  pièce  de  son  entaille.  Cette  entaille  se  fera  avec  un  morceau  de 
bois  de  hêtre  ou  d'érable  uni  de  5  centimètres  d'épaisseur  environ,  qui 
sera  de  5  centimètres  plus  long  que  la  touche.  L'entaille  aura  la  forme  de 
la  touche,  mais  sera  plus  large  qu'elle  de  5  millimètres  environ  de  chaque 


Fig.  64.  —  Entailles  pour  toiches  de  violon  et  de  basse 

ET  modèle   de  TOL'CHE   DE   BASSE. 

côté.  En  posant  le  modèle  de  la  touche  sur  le  milieu  du  morceau  de  bois 
ainsi  préparé,  on  tracera,  des  deux  côtés,  deux  lignes  qui  se  trouveront 
donc  à  5  millimètres  du  bord.  On  donnera  deux  traits  de  scie  sur  les  deux 
lignes  marquées,  et  cela  à  une  profondeur  de  trois  millimètres  ;  puis,  à 
l'aide  du  guillaume,  on  enlèvera  le  bois  qui  se  trouve  entre  ces  deux  traits. 
C'est  dans  cette  entaille  ou  coulisse  qu'on  insérera  la  touche.  Avant  de 
commencer  à  arrondir  celle-ci,  on  fixera  l'entaille  sur  l'établi,  en  serrant 
sous  le  valet  une  de  ses  extrémités  réduite  à  la  moitié  de  son  épaisseur  et 
en  butant  solidement  l'autre  extrémité  à  la  griffe.  Pour  pouvoir  plus 
facilement  arrondir  la  touche,  on  pourra  chanfreiner  les  bords  de  l'entaille. 
Revenons  à  la  touche.  Il  est  prudent  de  laisser  à  celle-ci  un  peu 
d'épaisseur  en  plus  vers  la  partie  étroite,  ce  qui  permettra,  au  cas  où  le 
renversement  serait  insuffisant,  de  le  régler  exactement  en  enlevant  un 
peu  de  bois  dessous  pour  faire  ainsi  basculer  la  touche.  Il  faut  évider  le 
dessous  de  la  touche,  vers  le  bout  large,  pour  en  diminuer  le  poids 
inutile.  Cetévidement  sera  en  forme  de  cuiller  et  pourra  commencera 
2  pouces  6  lignes  environ  de  son  extrémité  ;  on  l'ébauchera  à  la  gouge,  on 


Digitized  by 


Google 


112  LA   CONSTRUCTION. 

continuera  au  petit  rabot  et  on  finira  au  ralissoir  arrondi  en  laissant  une 
épaisseur  uniforme  de  une  ligne  8  dixièmes  au  bout  large.  L'évidement  ne 
devra  pas  atteindre  les  bords  latéraux  qui  conserveront  la  même  épaisseur 
dans  toute  leur  longueur. 

On  fera  bien  aussi  de  donner  un  coup  de  gouge  en  forme  de  gouttière 
au  centre  de  la  touche  et  dans  toute  la  longueur  de  la  partie  qui  sera 
collée  sur  la  poignée.  Cette  gouttière,  à  laquelle  on  pourra  donner  4  lignes 
de  largeur,  allégera  encore  la  touche,  aura  l'avantage  de  la  mieux  faire 
joindre  et  d'en  faciliter  le  décollage  plus  tard  s'il  devenait  nécessaire  sans 
risquer  de  faire  éclater  le  manche. 

LA  FORME  DES  TOUCHES   D'ALTO 
ET  DE  VIOLONCELLE 

Les  touches  d'alto  et  de  violoncelle  doivent  présenter,  dans  leur  section, 
une  disposition  de  courbe  particulière.  Cette  section  n'affecte  pas  en  effet, 
dans  toute  sa  largeur,  la  forme  d'un  arc  régulier,  car  on  pratique  un 
méplat  sous  la  quatrième  corde  afin  d'éviter  un  frisement  désagréable  qui 
se  produirait  lorsqu'on  joue  fort  et  qui  serait  provoqué  par  le  frôlement 
de  cette  corde  contre  la  touche. 

C'est  à  Bernard  Romberg  (1),  le  célèbre  violoncelhste  autrichien,  qu'on 
doit  l'idée  première  de  ce  dispositif.  Ce  musicien  avait  remarqué  le  ventre 
que  produisent  les  vibrations  des  cordes  basses,  ventre  d'autant  plus 
accusé  que  les  sons  deviennent  plus  graves.  Il  avait  donc  imaginé 
vers  1820,  de  pratiquer  dans  la  touche  une  sorte  de  gouttière  dans  laquelle 
la  quatrième  corde  pouvait  vibrer  librement.  J'ai  vu,  dans  mon  enfance, 
plusieurs  basses  munies  de  ces  touches  dites  à  la  Romberg  (2). 

Cette  gouttière  n'était  pas  facile  à  exécuter  suivant  le  principe  qui  veut 
que,  pour  qu'une  touche  soit  bien  conçue  et  rende  l'instrument  facile  à 

(1)  La  section  du  petit  bout  de  la  touche  du  violoncelle  de  B.  Romberg  était  un 
arc  d'une  circonférence  de  G  centimètres  de  rayon  ;  la  section  du  gros  bout  était 
extrêmement  irrégulière  et  procédait  d'une  série  de  courbes  de  différents  diamètres. 
La  courbe  de  son  chevalet  était  Tare  d'une  circonférence  de  108  millimètres  de  rayon 
environ. 

(2)  Romberg  était  certainement,  après  mon  maître  Vashn,  toutefois,  l'artiste  le  plus 
maniaque  de  son  temps.  C'est  ainsi  qu'il  changeait  perpétuellement  de  place  l'àme  de 
son  violoncelle  et  que,  pour  mieux  surveiller  cet  inutile  labeur,  il  avait  fait  percer  un 
trou  dans  l'éclisse  du  bas  de  son  Stradivarius.  (V^oir  sa  méthode  publiée  cliez 
H.  Lemoine). 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION.  H3 

jouer,  il  faut  que  la  place  de  la  quatrième  corde  soit  creuse  dans  sa 
longueur  d'environ  2  millimètres,  celle  de  la  troisième  d'un  millimètre, 
celle  de  la  deuxième  à  peine,  et  celle  de  la  chanterelle  absolument  droite. 
C'étaient  les  dispositions  qu'avaient  adopté  Franchomme,  Vasiin,  Servais, 
Norblin,  etc.  Bernardel  père,  essaya  de  substituer  un  méplat  à  la  gouttière, 
ce  qui  était  bien  plus  facile  à  exécuter.  Cette  modification,  qui  eut  un  plein 
succès,  fut  généralement  adoptée  par  toute  l'école  moderne  et  s'étendit 
même  aux  touches  d'alto.  C'est  donc  à  ce  dernier  luthier  que  nous 
sommes  redevables  de  ce  perfectionnement. 


LE  COLLAGE  DE  LA   TOUCHE  ET  DES  SILLETS 
ET  L'ACHÈVEMENT   DU   MANCHE 

Lorsque  le  collage  de  l'enclavement  du  manche  sera  bien  sec,  on 
collera  la  touche  à  sa  place,  en  tenant  compte,  bien  entendu,  de  celle  du 
sillet. 

Il  y  a  deux  manières  de  coller  une  touche.  La  première  consiste  à  se 
servir  de  deux  contre-parties  dont  l'une  se  met  sous  la  poignée,  dont  elle 
a  la  forme  en  creux,  et  dont  l'autre,  qui  se  met  dessus,  a  naturellement  la 
forme  en  creux  de  la  touche.  Voici  comment  on  opère  :  on  chauffe  légère- 
ment la  touche,  on  met  la  colle  sur  le  manche,  on  applique  la  touche  à  sa 
place  et  Ton  pose  les  deux  contre-parties  que  l'on  serre  avec  deux  ou  trois 
happes. 

La  seconde  manière,  dite  collage  à  la  tresse,  consiste  à  maintenir  la 
louche  serrée  contre  la  poignée  avec  un  galon  de  fil  de  15  millimètres  de 
largeur  environ.  Cette  façon  d'opérer  est  encore  usitée  à  Mirecourt,  où 
beaucoup  d'ouvriers  la  pratiquent.  Ceux-ci  complètent  généralement  ce 
mode  de  serrage  médiocre  par  l'emploi  d'un  ou  deux  coins  de  bois  qu'ils 
introduisent  entre  la  louche  et  le  galon. 

Ce  dernier  procédé  est  moins  recommandable  que  le  précédent,  car  il 
peut  présenter  des  inconvénients,  notamment  dans  la  réparation,  lorsque 
la  poignée  s'est  creusée  dans  la  longueur,  ce  qui  arrive  assez  souvent. 

La  touche  une  fois  adaptée  et  collée  au  manche,  il  restera  à  terminer  ce 
dernier.  On  lui  donne  sa  forme  définitive  en  ayant  soin  de  ne  le  faire  ni 
trop  plat  ni  trop  pointu  ;  il  faudra  en  arrondir  soigneusement  le  cou  de 
cygne  du  haut  et  celui  du  bas,  sans  trop  creuser.  Les  figures  44,  45  et  49 
donnent  la  forme  d'une  poignée  de  violon  bien  comprise. 

On  terminera  à  la  lime  plate  (demi  douce)  les  parties  droites.  Pour  les 

15 


Digitized  by 


Google 


114  LA   CONSTRUCTION. 

parties  curvées,  on  se  servira  également  de  limes  demi  douces,  mais  en 
forme  de  feuille  de  sauge  ;  puis  on  ratissera  diagonalement  pour  éviter  les 
côtes  et  les  méplats.  Enfin  on  donnera  le  dernier  fini  avec  du  papier  de 
verre  n»  1  et  n^  0. 

Il  est  d'usage  de  ne  coller  la  touche  que  très  faiblement  avant  de  vernir, 
et  seulement  pour  pouvoir  terminer  la  poignée.  On  l'enlève  ensuite  pour 
y  substituer  une  fausse  touche  en  bois  blanc  qui  n'a  que  la  longueur  du 
manche  et  permet  au  pinceau  de  vernir  plus  aisément  toute  la  table.  On 
remet  la  vraie  touche  lorsque  le  vernis  est  sec. 

La  plupart  des  anciens  luthiers  de  tous  les  pays  étaient  moins  attentifs 
au  détail  que  je  viens  de  signaler,  et  terminaient  généralement  leurs 
instruments,  la  touche  en  place,  sans  se  préoccuper  de  la  lacune  insigni- 
fiante que  laissait  le  pinceau  à  vernir  sur  la  partie  de  la  table  qu'il  atteignait 
difficilement.  Il  est  vrai  que  les  touches  anciennes  étaient  beaucoup  plus 
courtes  que  celles  de  nos  jours. 

Lorsque  la  poignée  sera  terminée,  on  posera  les  deux  sillets  :  celui  du 
manche,  que  l'on  faisait  autrefois  en  ivoire,  et  celui  du  cordier.  Actuelle- 
ment on  les  fait  tous  deux  en  ébène.  Le  sillet  du  manche  aura  naturelle- 
ment la  largeur  de  la  partie  du  manche  sur  laquelle  on  le  collera  et  deux 
lignes  d'épaisseur.  Il  aura  une  saillie  au-dessus  de  la  touche  d'une  demi 
ligne.  On  lui  donnera  une  pente  vers  le  chevillier,  afin  que  la  corde 
chevauche  sur  une  arête  moins  vive.  Le  sillet  du  cordier  aura  14  lignes  de 
longueur.  Il  sera  inséré  dans  le  bord  de  la  table  dont  il  continuera  le 
contour  et  sera  ainsi  posé  et  collé  sur  le  tasseau.  Il  ne  dépassera  le  filet 
que  d'une  demi  ligne;  sa  hauteur  sera  de  2  lignes  et  demie  dans  la  partie 
centrale  qui  supportera  les  cordes  d'attache,  mais  s'abaissera  aussitôt 
en  congé  pour  reprendre  le  niveau  des  bords  avec  lesquels  le  sillet  se 
confondra  ensuite. 

Il  ne  reste  plus  maintenant  qu'à  arrondir  extérieurement  les  bords  de 
l'instrument,  à  la  lime  d'abord,  puis  au  papier  de  verre  fin.  Ensuite  on 
prendra  une  éponge  fine  bien  propre;  on  l'imbibera  d'eau  très  propre 
également  et  on  lavera  les  impuretés,  les  taches  et  les  bavures  de  colle 
qui  auront  pu  se  produire  pendant  les  diverses  opérations  de  la  construc- 
tion. Ce  lavage  léger  fera  relever  les  pores  du  bois.  Lorsque  le  violon  sera 
sec,  on  polira  une  dernière  fois  avec  soin,  toujours  en  long  et  en  ména- 
geant le  bord. 

Maugin  prétend  que  certains  luthiers  additionnent  à  l'eau  de  ce  dernier 
lavage  une  faible  quantité  de  colle  de  façon  à  former  un  très  léger 


Digitized  by 


Google 


LA   CONSTRUCTION.  115 

encollage  destiné  à  remplacer,  pour  Teniploi  des  vernis  à  Thuile,  une 
première  couche  incolore  et  à  empêcher  l'imbibition  de  Texcipient. 

L'instrument,  dans  cet  état,  est  prêt  à  recevoir  un  vernis  quelconque. 
On  perce  alors  à  la  vrille,  dans  le  tasseau  de  derrière,  un  petit  trou 
qu'occupera  dans  la  suite  le  bouton  et  dans  lequel  on  visse  un  piton 
ouvert  qui  permet  de  suspendre  le  violon  à  un  fil  de  fer  tendu  dans  un 
lieu  à  l'abri  des  poussières. 

Il  ne  manque  donc  plus  à  l'instrument,  pour  son  complet  achèvement, 
que  d'être  verni  puis  monté. 


Digitized  by 


Google 


LE  MONTAGE 


Je  me  suis  fait  une  règle,  dans  ce  livre,  de  toujours  décrire  les  travaux 
du  luthier  d'après  une  méthode  logique,  en  les  présentant  successivement 
dans  Tordre  où  ils  doivent  être  exécutés  dans  Tatelier.  Ce  n'est  que  tout  à 
fait  exceptionnellement  que  je  me  départirai  de  cette  méthode  pour  parler 
du  montage  avant  d'aborder  la  question  du  vernis,  alors  que  de  toute  évi- 
dence c'est  le  montage  qui  est  la  dernière  des  opérations  dans  la  confection 
d'un  instrument. 

Cette  dérogation  isolée  au  plan  que  j'ai  suivi  jusqu'ici  ne  se  serait  pas 
justifiée,  je  crois,  si  je  ne  m'étais  uniquement  proposé  de  parler  de  l'appli- 
cation du  vernis  sur  l'instrument.  Il  ne  se  serait  en  effet  agi  alors  que  d'une 
de  ces  opérations  qui  concourent  à  la  confection  d'un  violon.  Mais  j'ai 
l'intention,  à  propos  du  vernis,  d'aborder  la  question  de  sa  constitution 
même  et  de  sa  fabrication  qui  a  si  fort  préoccupé  la  lutherie  moderne  et 
tant  passionné  les  admirateurs  des  œuvres  des  maîtres  italiens,  et  c'est  le 
seul  motif  qui  m'a  engagé  à  placer,  à  la  suite  du  chapitre  peu  étendu 
consacré  au  montage,  une  étude  à  laquelle  je  serai  obligé,  tout  en  me 
restreignant,  de  donner  d'assez  longs  développements. 


LES  CHEVILLES  ET  LEUR  AJUSTAGE 

La  tension  des  cordes  dans  les  instruments  à  archet  européens  s'opère 
au  moyen  de  chevilles  placées  latéralement  à  leur  tête.  Très  ancienne- 
ment, au  xiic  siècle  par  exemple,  cette  tête  était  plate,  un  peu  renversée 
en  arrière,  de  façon  à  donner,  par  cette  disposition,  une  pression  suffi- 
sante de  la  corde  sur  le  sillet.  Les  chevilles  étaient  alors  placées  quelque- 
fois en  dessus  et  quelquefois  en  dessous  du  chevillier.  Quand  les 
chevilles  étaient  placées  dessus,  la  corde  était  enroulée  dessous  et 
passait  à  travers  une  ou  plusieurs  ouvertures  percées  au-dessus  du 
sillet.  Quand,  au  contraire,  la  tête  de  la  cheville  était  dessous,  la  corde 


Digitized  by 


Google 


LE   MONTAGE.  117 

était  dessus  et  la  tension  était  semblable  à  celle  de  nos  guitares  ordi- 
naires. 

Plus  tard,  les  chevilliers  en  mortaise  ou  à  joues  sont  venus  modifier  ce 
mode  de  tension  d'une  façon  heureuse,  car  les  chevilles  placées  latéra- 
lement sont  plus  aisées  à  atteindre  et  à  tourner  pour  Faccord.  Étant 
prises  tout  à  la  fois  au  collet  et  à  la  pointe  de  la  tige,  elles  offrent  plus  de 
résistance  à  Teffort  que  fait  la  corde  pour  se  dérouler. 

On  a  fait  des  chevilles  en  fer,  en  os,  en  ivoire,  en  bois  de  toutes  sortes, 
tels  que  merisier,  buis,  ébène,  cormier,  palissandre,  etc.,  etc.  Le  bois  le 
meilleur  serait,  à  mon  avis,  le  buis.  Les  Anglais,  gens  pratiques,  ont  long- 
temps conservé  ce  bois  pour  les  chevilles  de  leurs  instruments,  mais  la 
mode  qui  ne  perd  jamais  ses  droits  a  fini  par  faire  reléguer  ce  bois  qui 
paraissait  vieillot  pour  prendre  celui  de  palissandre  qui  est  d'ailleurs  un 
excellent  bois. 

De  tous  les  bois  employés  à  la  confection  des  chevilles,  celui  d'ébène 
est  le  moins  pratique;  sa  texture  est  trop  sèche  et  trop  cassante;  de  plus, 
il  ne  supporte  pas  la  friction  en  travers  sans  se  roder  au  point  qu'il  se 
forme  bientôt,  à  chaque  partie  frottante  de  la  tige,  une  ornière  qui  met  en 
peu  de  temps  les  chevilles  hors  de  service. 

Les  chevilles  des  instruments  des  grands  maîtres  italiens  étaient  géné- 
ralement en  buis,  tournées  sur  un  profil  charmant,  parfois  terminées  par 
un  pois  en  ivoire  qui  en  rendait  l'aspect  des  plus  gracieux.  Stradivarius 
surtout,  qui  ne  laissait  rien  d'imparfait  dans  les  moindres  détails,  en 
avait  un  modèle  remarquable.  Rambaux,  mon  maître,  avait  réuni  une 
collection  de  ces  différents  types  anciens  dont  je  donne  ci-contre  quelques 
reproductions  (Fig.  65). 

Je  ne  parlerai  des  chevilles  mécaniques  que  pour  ne  rien  omettre  des 
choses  qui  intéressent  les  amateurs,  bien  que  les  chevilles  mécaniques 
soient  de  très  ancienne  invention.  En  effet,  la  trompette  marine  se 
montait  avec  un  carré  qui  actionnait  une  roue  dentée  munie  d'un  rochet. 

De  tout  temps,  les  contrebasses  ont  été  pourvues  du  système  de  vis 
sans  fin  destiné  à  atténuer  l'effort  nécessaire  à  la  tension  des  grosses 
cordes  en  le  ralentissant.  Ce  système  avait  été  modifié  afin  de  pouvoir 
monter  plus  vite  lorsqu'on  remettait  une  corde.  Il  était  alors  à  double 
effet,  ce  qui  permettait  de  monter  comme  avec  une  cheville  ordinaire 
jusqu'au  moment  où  la  corde  se  tendait  ;  puis,  un  encliquetage  arrêtait  la 
corde  et  la  vis  sans  fin  pouvait  faire  le  reste.  Cette  ingénieuse  disposition 
fut  employée  pour  les  théorbes  et  a  été  perfectionnée  en  ces  derniers  temps 
par  un  ingénieur  de  grand  talent,  M.  Alibert. 


Digitized  by 


Google 


418 


LE   MONTAGE. 


II  y  avait  encore  un  autre  système  de  chevilles,  dit  à  frein,  imaginé  par 
Clément,  vers  1827.  Il  consistait  en  un  écrou  à  oreilles  serrant  à  volonté 
un  disque  ou  plateau  adapté  au  collet  de  la  cheville  ;  ce  plateau,  plus  ou 
moins  libre,  rendait  le  glissement  de  celle-ci  plus  ou  moins  facile. 

De  mon  temps,  les  instruments  mis  à  la  disposition  des  élèves  de  la 
classe  de  violoncelle  au  Conservatoire  de  Paris  étaient  pourvus  de  ces 


Fig.  65.  —  Modèles  de  chevilles. 

chevilles  qui  fonctionnaient  bien  et  donnaient  au  plus  maladroit  la  facilité 
de  s'accorder  juste  et  promptement.  Seulement,  comme  tous  les  systè- 
mes mécaniques,  il  alourdissait  le  manche.  J'ai  vu  cependant  des  altos  et 
même  un  violon  de  Pique  pourvus  de  ce  mécanisme  qui  s'est  fait  en  cui- 
vre ou  en  argent.  J'ajouterai  que  théoriquement,  dans  les  instruments 
montés  avec  certaines  cordes  métalliques,  celles-ci  n'étant  que  fort  peu 
extensibles,  il  serait  rationnel  de  se  servir  de  chevilles  mécaniques. 


Digitized  by 


Google 


LE   MONTAGE.  119 

Finalement,  je  donne  naturellennent  la  préférence  à  la  cheville  siniple, 
bien  ajustée,  car  elle  n'alourdit  pas  la  tête  de  l'instrument  et  la  laisse 
vibrer  en  toute  liberté. 

J'aborde  la  question  de  la  pose  et  de  l'ajustage  des  chevilles. 

Lorsque  le  vernis  sera  sec  et  poli  (1),  on  enlèvera  la  fausse  touche  et  on 
remettra  la  vraie  qu'on  affleurera  et  polira  en  même  temps  que  le  man- 
che, d'abord  au  papier  de  verre  n^  1  puis  au  papier  no  0.  On  adoucira  le 
mordant  du  papier,  pour  l'ébéne,  en  ajoutant  de  l'huile  de  hn,  et  on  ter- 
minera avec  de  la  ponce  lavée  imbibée  d'huile  sous  un  morceau  de  drap 
épais.  Après  avoir  recollé  le  sillet,  on  marquera  sur  les  joues  du  chevil- 
lier  la  place  qu'occuperont  les  chevilles.  Pour  cela,  on  commencera  par 
marquer  d'un  point  l'emplacement  des  huit  trous  ;  puis,  avec  une  vrille, 
on  fera,  à  chacun  de  ces  points,  un  trou  de  2  millimètres  qu'on  agrandira 
ensuite  à  la  louche  (Fig.  37).  Il  faudra  mener  cette  opération  sans  forcer 
afin  d'éviter  de  fendre,  surtout  à  la  deuxième  cheville  qui  se  trouve  dans 
la  partie  la  plus  étroite  et  par  conséquent  la  plus  faible  de  la  tête. 

Le  diamètre  des  chevilles  du  violon  est  généralement,  au  collet,  de 
8  millimètres  et  leur  saillie  entre  ce  collet  et  la  joue  de  10  millimètres. 
Pour  l'alto,  ces  mesures  sont  respectivement  de  10  et  de  12  millimètres  ; 
pour  le  ténor,  de  11  et  de  13  millimètres  ;  pour  le  violoncelle,  de  13  et  de 
17  millimètres.  Mais  on  n'ajustera  les  chevilles  que  lorsque  les  trous  du 
chevillier  seront  entièrement  terminés.  On  facilitera  le  travail  de  la  louche 
en  la  frottant  de  savon  sec.  Inutile  de  dire  qu'il  est  indispensable  de 
percer  normalement  à  l'axe  du  chevillier  et  de  façon  que  les  chevilles, 
une  fois  placées,  soient  toutes  parallèles  entre  elles  et  dans  tous  les  sens. 

Dans  quelques  ateliers,  on  se  sert  de  deux  outils  spéciaux  pour  ajuster 
les  chevilles  :  le  premier  est  une  espèce  de  louche  demi-pleine  (le  mâle) 
dont  le  cône  est  semblable  à  l'autre  qui  est  en  creux  (la  femelle).  Lorsque 
les  trous  sont  faits  à  la  tête,  avec  le  premier,  on  introduit  la  cheville  dans 
le  deuxième  et  en  tournant  celle-ci  on  la  rabote  en  travers  à  la  façon  d'un 
taille  crayon,  jusqu'à  ce  qu'elle  se  trouve  à  peu  près  ajustée.  Quand  ce 
deuxième  outil  est  réglé  et  que  sa  lame  coupe  bien,  l'opération  est  très 
simple  ;  mais  si  la  lame  a  trop  ou  trop  peu  de  saillie,  qu'elle  coupe  mal, 
on  ne  peut  faire  que  de  la  mauvaise  besogne.  Dans  tous  les  cas,  il  est 

(i)  C'est  à  dessein,  ai-je  expliqué  en  tète  du  chapitre  du  montage,  que  je  n'ai  pas 
encore  parlé  du  vernis,  bien  que  dans  Tordre  logique  des  opérations,  le  vernissage 
doive  précéder  la  pose  des  chevilles.  Si  je  ne  l'ai  pas  fait,  c'est  pour  réserver  un  char 
pitre  spécial  qu'on  lira  plus  loin  sur  cette  imi>ortante  ^  intéressante  question. 


Digitized  by 


Google 


120  LE   MONTAGE. 

toujours  nécessaire  de  terminer  le  travail  à  la  lime.  Néanmoins,  l'outil 
dont  je  viens  de  parler,  bien  conduit,  peut  faire  gagner  beaucoup  de 
temps. 

Lorsqu'on  voudra  ajuster  les  chevilles  simplement  à  la  lime,  on  prendra 
un  morceau  de  bois  de  3  centimètres  de  largeur  sur  15  millimètres 
d'épaisseur  ;  on  lui  fera,  par  bout,  une  encoche  en  travers  et  on  le 
serrera  à  la  presse  en  lui  laissant  une  saillie  de  4  ou  5  centimètres.  On 
appuiera  la  tige  de  la  cheville  sur  ce  support  en  l'engageant  dans  l'encoche  ; 
puis,  avec  une  lime  plate  et  bâtarde,  on  la  limera  en  la  tournant  dans  le 
sens  opposé  à  celui  du  mordant  de  la  hme  et  en  ménageant  la  petite  mou- 
lure (collet)  qui  sépare  la  tige  de  la  tête.  On  passera  du  savon  sec  sur  cette 
tige  que  l'on  essayera  souvent  en  la  présentant  à  sa  place  et  en  la  tournant 
vivement.  En  la  retirant,  on  pourra  s'assurer  si  elle  joint  tout  autour  par 
la  trace  brillante  que  le  frottement  et  le  savon  y  auront  marquée.  Il  faut 
que  la  cheville  serre  plutôt  au  collet  qu'à  la  pointe,  car,  si  c'était  le  con- 
traire, elle  aurait  une  tendance  à  se  tordre. 

Lorsque  les  chevilles  auront  été  bien  ajustées,  que  leurs  saillies  seront 
toutes  égales,  on  terminera  leurs  extrémités.  Pour  cela,  on  tracera  un 
trait  au  ras  de  la  joue,  non  avec  la  pointe  du  compas,  ce  qui  ferait  une 
marque  au  vernis,  mais  avec  le  crayon.  Il  ne  faudra  pas  couper  au  ras  de 
ce  trait,  mais  en  laissant  un  peu  de  bois  vers  la  pointe,  de  façon  à  pouvoir 
terminer  à  la  Hme,  en  goutte  de  suif,  sans  raccourcir  la  cheville.  Le  travail 
se  terminera  au  papier  de  verre  no  0  humecté  d'un  peu  d'huile  de  lin. 
Les  bouts  devront  être  aussi  réguliers  et  aussi  semblables  que  possible, 
donnant  l'illusion  d'un  travail  fait  au  tour. 

On  se  disposera  aussitôt  après  à  percer  les  liges  des  chevilles  pour  le 
passage  des  cordes.  Voici  comment  on  procédera  :  on  mettra  les  chevilles 
à  leur  place  dans  le  chevillier  en  les  tournant  de  façon  à  ce  que  les  têtes 
se  présentent  à  plat  dans  des  plans  parallèles  puis,  avec  une  pointe, 
on  marquera  chaque  tige  au  point  qui  correspond  au  centre  du  che- 
villier (1).  De  cette  façon  on  sera  certain  de  faire  le  trou  de  la  corde 
toujours  à  la  même  place,  celle  qui  est  le  plus  commode  pour  introduire 
la  corde  d'une  main  pendant  que  de  l'autre  on  maintient  la  cheville.  On 

(1)  Je  dis  que  c'est  la  meilleure  place,  mais  ce  n'est  pas  Favis  de  bien  des  luthiers  qui 
préfèrent  percer  la  tige  plus  près  de  la  tête  de  la  cheville,  prétendant  que  la  cheville  en 
s'usant  remettra  dans  la  suite  le  trou  au  centre.  Ce  raisonnement  me  parait  puéril,  car 
on  fera  difficilement  admettre  qu'il  faille  attendre,  pendant  plus  de  cinquante  ans,  le 
moment  où  l'usure  des  chevilles  rendra  celles-ci  parfaites.  Je  n'exagère  rien  en  évaluant 
cette  durée,  car  je  possède  et  je  joue,  depuis  un  demi-siècle,  une  basse  dont  les  che- 
villes en  palissandre  sont  aussi  neuves  que  si  l'instrument  sortait  de  chez  le  luthier. 


Digitized  by 


Google 


LE   MONTAGE.  12l 

percera  ensuite  les  trous  avec  des  mèches  proportionnées  aux  grosseurs 
des  cordes  et  actionnées  par  un  touret  à  archet  et  on  les  ébarbera  avec 
une  petite  fraise.  On  remettra  chaque  cheville  à  sa  place  après  l'avoir 
savonnée  de  nouveau  et  enduite  deux  fois  de  blanc  de  Meudon  ou  de 
craie.  On  emploiera  indifféremment  l'une  ou  l'autre  de  ces  deux  subs- 
tances, mais  on  se  gardera  bien  d'y  adjoindre  soit  de  la  résine,  soit  de  la 
colophane  ;  c'est  ce  qu'il  y  a  de  plus  mauvais  et  n'est  pratiqué  que  par 
des  ouvriers  incapables. 

Si  je  me  suis  arrêté,  un  peu  longuement  peut-être,  à  tous  ces  menus 
détails,  c'est  qu'en  ma  qualité  d'instrumentiste,  je  sais  par  expérience 
l'angoisse  que  peut  éprouver  un  soliste  lorsqu'il  n'est  pas  sûr  de  son 
instrument  et  peut  redouter  que  celui-ci  ne  gardera  pas  l'accord.  Je 
dois  ajouter  que  c'est  dans  ces  détails  que  la  lutherie  artistique  se 
distingue  encore  de  celle  du  commerce  qui  oublie  trop  souvent  que  les 
instruments  sont  faits  pour  être  joués. 

J'ai  pensé  qu'il  serait  intéressant  de  terminer  cette  étude  sur  les  che* 
villes  en  reproduisant  quelques  passages  d'un  article  fort  curieux  que 
M.  C.  Saint-Saëns  a  publié  dans  le  numéro  du  Monde  artiste  portant  la 
date  du  23  octobre  1892  et  où  il  étudie  le  mode  d'attache  des  cordes  dans 
les  lyres  antiques. 

Voici,  entr'autres  choses,  ce  qu'a  dit  ce  maître  : 

«  J'ai  observé  différentes  manières  d'attacher  les  cordes  à  la  partie 
supérieure  de  l'instrument^  la  plus  intéressante,  car  c'est  là  que  se 
produit  l'effort  de  tension  nécessaire  à  l'accord  de  tout  instrument  à 
cordes.  Nous  laisserons  de  côté  l'attache  inférieure  qui  n'a  d'intérêt 
qu'au  point  de  vue  de  la  solidité. 

»  Les  artistes  modernes ,  croyant  reproduire  fidèlement  les  lyres 
antiques,  y  fixent  les  cordes  de  deux  façons.  Tantôt  ils  les  enroulent 
autour  de  disques  dont  la  traverse  supérieure  forme  l'axe,  ou  autour 
de  cette  traverse  elle-même  ;  tantôt  les  cordes  percent  la  traverse  et 
se  terminent  au-dessus  par  des  prolongements  rigides,  comme  dans  les 
lyres  ornementales  des  pianos  à  queue.  La  réalisation  pratique  de  ces 
deux  systèmes  serait  chimérique  ;  voyons  à  quelles  réalités  ils  corres- 
pondent. 

i>  Dans  le  premier  cas,  les  cordes  ne  s'enroulaient  pas  autour  de  disques 
rigides,  ni  simplement  autour  de  la  traverse,  mais  elles  étaient  prises,  à 
frottement,  dans  des  rouleaux  d'étoffe,  encore  en  usage  dans  les  lyres 

16 


Digitized  by 


Google 


422  LE   MONTAGE. 

berbères,  connues  de  toutes  les  personnes  qui  ont  visilé  l'Egypte.  Ces 
rouleaux  frottent  eux-nnômes  fortement  sur  ia  traverse  et  permettent 
d'effectuer  un  accord  suffisant  pour  ces  instruments  primitifs  dont  les 
cordes  étaient  peu  tendues,  si  on  les  compare  à  celles  de  nos  violons  et 
même  de  nos  guitares.  Dans  les  cithares,  dont  la  traverse  était  oblique, 
celle-ci  était  rayée  de  stries  transversales,  destinées  à  s'opposer  au  glis- 
sement des  rouleaux. 

»  Pour  le  second  cas,  l'explication  est  moins  aisée.  Elle  m'a  été  donnée 
par  un  petit  Apollon  en  bronze,  d'un  décimètre  de  haut,  exécuté  avec  un 
grand  soin  de  détail  malgré  sa  petite  taille  ;  sa  lyre  est  disloquée,  mais 
les  débris  en  ont  été  heureusement  conservés  et  donnent  la  clef  du  mys- 
tère. La  traverse  de  la  lyre  est  percée  verticalement  de  plusieurs  trous  ; 
dans  chaque  trou  vient  s'insérer  de  haut  en  bas  une  cheville  d'une  forme 
spéciale,  permettant  à  la  corde  de  passer  par  le  même  trou  et  d'être 
retenue  par  elle.  Il  est  assez  difficile  de  comprendre  comment  l'artiste 
pouvait  accorder  son  instrument  dans  ces  conditions  ;  mais  le  fait  est 
palpable  et  le  doute  n'est  pas  permis.  Dans  les  lyres  de  marbre,  du  même 
système,  les  cordes  manquent  souvent  et  toujours  le  bout  de  corde  dépas- 
sant la  cheville  est  supprimé,  ce  qui  rend  le  système  incompréhensible  ; 
la  lyre  de  bronze  explique  tout. 

r>  J'ai  observé  un  troisième  mode  d'attache,  très  bien  représenté  sur 
une  lyre  énorme,  armée  de  toutes  ses  cordes,  que  tient  un  grand  Apollon 
assis,  en  marbre.  Ici  les  cordes  pénètrent  dans  la  traverse  à  moitié  de  sa 
hauteur  et  passent^ derrière  elle,  formant  à  la  lyre  comme  une  sorte  de 
crinière  ;  les  chevilles  viennent  s'insérer  horizoutalement  dans  les  mêmes 
trous  sur  la  partie  antérieure  de  la  traverse. 

D  Un  fait  parait  établi,  c'est  que  les  Grecs  et  les  Romains  ont  ignoré  le 
système  moderne  de  la  cheville  percée  d'un  trou,  autour  de  laquelle  s'en- 
roule la  corde.  Ce  système  était  pourtant  mis  en  pratique,  dès  une  haute 
antiquité,  par  les  Égyptiens,  les  Indiens  et  les  Chinois  ;  il  ne  serait  pas 
impossible  que  les  Égyptiens  l'eussent  reçu  des  Orientaux,  avec  lesquels 
ils  ont  eu  certainement  des  communications,  établies  par  des  pièces 
d'étoffes  chinoises,  trouvées  dans  des  hypogées.  Ce  n'est  pas  qu'en  Orient 
le  système  d'attache;par  simple  frottement  n'ait  été  aussi  pratiqué.  Berlioz, 
qui  ne  croyait  pas  à  la  musique  orientale,  s'est,  moqué  des  harpes  bir- 
manes, dépourvues  de  chevilles  et  par  conséquent,  disait-il,  en  discor- 
dance continue.  J'ai  vu  de  ces  harpes  aux  récentes  expositions;  elles  sont 
disposées  à  la  façon  des  lyres  berbères  et  parfaitement  accordables:  Tout 


Digitized  by 


Google 


LE   MONTAGE.  125 

ce  qu'il  est  permis  de  dire,  c'est  que  ces  instruments  sont  extrêmement 
primilifs.  i> 

LA  MISE  EN  PLACE  DU  BOUTON  ET  DU  CORDIER 

On  percera  dans  le  tasseau  de  derrière  le  trou  destiné  à  recevoir  le 
boulon  du  cordier  en  se  servant  d'une  louche  peu  conique.  Il  faudra 
éviter  en  perdant  d'incliner  l'outil  afin  qu'une  fois  le  bouton  bien  ajusté, 
son  collet  porte  enlîèrement  sur  l'éclisse. 

On  posera  ensuite  une  attache  au  cordier,  en  choisissant  de  préférence 
une  corde  de  boyau  noire,  exactement  de  la  grosseur  des  trous,  ce  qui 
est  important  pour  la  solidité.  On  introduira  cette  corde  d'un  côté  et  l'on 
brûlera  son  extrémité  à  la  flamme  d'une  bougie  ou  d'une  lampe  à  alcool, 
ce  qui  fera  naître  un  renflement  qu'on  pourra  encore  augmenter  en  le 
refoulant  pendant  qu'il  est  chaud.  Puis  on  prendra  du  véritable  fll  ou 
mieux  encore  une  chanterelle  de  violon,  dont  on  fera  deux  ou  trois  tours, 
le  plus  près  possible  du  renflement,  qu'on  serrera  et  qu'on  terminera  par 
deux  nœuds  dont  on  brûlera  également  les  bouts.  Ce  premier  toron  ter- 
miné, on  passera  l'autre  bout  de  là  corde  dans  l'autre  trou  du  cordier; 
on  mettra  le  cordier  en  place  en  s'assurant  de  ce  qu'il  faut  de  longueur  de 
corde  pour  que  son  extrémité  arrive  juste  à  celle  du  sillet  du  bas.  Après 
quoi  on  retirera  le  cordier  de  sa  place,  sans  toutefois  déranger  la  mesure 
prise,  et  l'on  coupera  au  canif  le  surplus  de  la  corde' d'attache,  en  ayant 
soin  de  tenir  compte  de  l'épaisseur  du  second  toron  qui  sera  fait  comme 
le  premier.  Le  cordier  ainsi  -paré  s'accrochera  au  bouton  et  sera  prêt  à 
recevoir  les  cordes. 

Le  même  procédé  d'attache  sert  pour  tous  les  instruments  du  quatuor. 
Pour  la  contrebasse,  comme  celle-ci  subit  un  tirage  considérable,  on  a 
l'habitude  d'employer  comme  attache  de  cordier  du  fll  de  fer  recuit  dont 
on  passe  six  ou  huit  tours  allant  des  trous  du  cordier  dans  la  gorge  du 
bouton. 

LE  FAÇONNAGE  DE  UAME  ET  SA  POSE 

Nous  arrivons  à  la  confection  et  à  la  pose  de  l'âme.  On  commencera 
par  prendre  un  morceau  de  sapin  (épicéa)  bien  sec  de  40  centimètres  de 
longueur  environ  et  dont  les  couches  médullaires  seront  un  peu  serrées, 
on  le  fendra  pour  être  sûr  de  la  rec|itude  de  son  fll  on  le  dressera  à  la  var- 


Digitized  by 


Google 


424  LE   MONTAGE. 

lope  et  on  en  fera  une  petite  règle  carrée  de  6  millimètres  de  côté  (1).  On 
mettra  ensuite  cette  règle  à  huit  pans,  après  quoi  on  abattra  les  huit  côtes 
en  la  tenant  de  la  main  gauche  et  en  la  rabotant  de  la  main  droite.  La  lime 
finira  de  donner  la  forme  cylindrique  et  le  papier  de  verre  n^l  et  n^O  ter- 
minera cette  petite  tige  dans  laquelle  on  coupera  une  âme  à  la  longueur 
voulue. 

On  remarquera  qu'il  est  plus  simple  de  confectionner  une  tige  d'une 
certaine  longueur  dans  laquelle  on  taillera  plusieurs  âmes  que  de  ne  faire 
qu'une  âme  à  la  fois.  On  en  fait,  il  est  vrai,  aujourd'hui,  à  la  machine  ; 
mais  comme  elles  sont  débitées  à  la  scie,  que,  dans  ces  conditions,  il 
n'est  guère  tenu  compte  du  fil,  enfin  qu'elles  sont  généralement  en  sapin 
du  Nord,  je  leur  préfère  de  beaucoup  celles  qu'on  fait  de  la  manière  que 
je  viens  de  décrire  et  en  se  servant  de  la  même  essence  de  bois  que  la 
table  qui  a  l'avantage  d'être  plus  légère  et  tout  aussi  résistante. 

Pour  prendre  la  hauteur  de  l'âme,  on  introduira  par  le  trou  supérieur 
de  Vf  une  petite  tige  de  sapin  qui  reposera  bien  perpendiculairement  sur 
le  fond  ;  puis,  au  ras  de  la  table,  on  fera  sur  celle-ci  une  marque  au  crayon 
qui  indiquera  à  peu  de  chose  près  la  hauteur  de  l'âme.  Comme  le  fond  et 
la  table  ne  sont  pas  plats,  mais  voûtés,  il  faudra  couper  les  bouts  de  l'âme 
légèrement  en  biais  pour  assurer  un  contact  complet  en  observant  surtout 
de  mettre  le  sens  des  fils  du  sapin  en  travers  de  ceux  de  la  table.  Sans  cette 
précaution,  l'âme,  sous  la  pression  des  cordes,  pénétrerait  dans  la  table. 

On  introduira  l'âme  dans  l'instrument  en  se  servant  d'un  outil  appelé 
pointe  aux  âmes  dont  une  des  extrémités  courbée  est  terminée  par  une 
pointe  un  peu  aplatie  et  dont  l'autre  extrémité,  courbée  dans  le  sens 
opposé,  se  termine  par  une  palette  carrée  portant  sur  ses  différents  côtés 
une  série  d'échancrures  en  forme  de  demi-cercles,  du  diamètre  de  l'âme, 
permettant  d'attirer  celle-ci  ou  de  la  pousser  en  avant (Fig.  32).  On  piquera 
l'âme  à  ajuster  dans  le  fil  avec  la  pointe,  à  10  ou  12  millimètres  de  sa  tête 
et,  en  essayant  de  la  mettre  à  sa  place,  on  réglera  exactement  sa  hauteur. 
Cet  ajustage  dépend  de  l'adresse  et  de  l'habitude  du  violonier.  Quand  on 
jugera  que  l'âme  va  bien,  on  donnera  aux  deux  extrémités  un  léger  coup 
de  lime,  puis  on  fera  disparaître  les  bavures  au  papier  de  verre. 

L'âme  ne  doit  pas  forcer  outre  mesure,  mais  elle  doit  se  maintenir 
solidement  à  sa  place  en  faisant  équilibre  à  la  poussée  exercée  sur  la 

(1)  C'est  la  dimension  pour  l'âme  d'un  violon  ;  elle  sera  de  8  millimètres  pour  l'alto  ; 
10  millimètres  pour  le  ténor  ;  12  millimètres  pour  la  basse  et  20  millimètres  pour  la 
contrebasse.  Ces  mesures,  généralement  adoptées,  ne  sont  cependant^ pas  toujours 
applicables  à  cause  de  l'étroitesse  des  ouïes» 


Digitized  by 


Google 


LE   MONTAGE.  125 

table  par  la  barre.  Un  frottement  gras  de  ses  extrémités  indiquera  que 
celles-ci  portent  bien  partout,  ce  dont  on  pourra  s'assurer  encore  en 
regardant  par  le  trou  du  bouton,  ou  en  se  servant  même  d'un  fragment 
de  miroir  qu'on  introduira  par  Vf.  Ces  moyens  permettent,  dis-je,  de 
constater  l'adhérence  du  pied  et  de  la  tête. 

La  place  que  doit  occuper  l'âme  est  très  importante,  parceque  celle-ci 
n'est  pas  simplement  un  étai,  mais  qu'elle  joue  encore  un  rôle  dans  la 
transmission  des  vibrations  de  la  table  au  fond  de  l'instrument. 

On  ne  peut  pas  déterminer  d'une  façon  absolue  et  d'avance  la  place 
exacte  que  devra  occuper  l'âme  ;  cette  place  dépend  en  effet  de  plusieurs 
facteurs  :  la  hauteur  des  voûtes,  l'épaisseur  de  la  table  et  du  fond,  la 
qualité  du  bois  et  enfin  la  nature  du  son  qu'on  veut  obtenir. 

Néanmoins,  voici  la  règle  :  le  centre  de  l'âme  se  place  sur  une  ligne 
parallèle  à  Taxe  de  l'instrument  passant  par  le  miheu  du  pied  droit  du 
chevalet,  à  l'opposé  de  la  barre,  c'est-à-dire  à  20  millimètres  environ 
de  cet  axe,  et  de  façon  que  le  bord  extérieur  de  la  tête  de  cette  âme  se 
trouve  à  4  ou  5  millimètres  du  pied  du  chevalet  vers  le  pied  de  l'ins- 
trument. 

Cette  place,  pour  les  raisons  que  je  viens  d'indiquer,  n'est  définitive- 
ment arrêtée  que  lorsque  l'instrument  a  été  monté  de  ses  cordes  et  qu'il 
a  été  essayé.  Si  on  rapproche  l'âme  du  pied  du  chevalet,  on  a  générale- 
ment plus  d'éclat  sur  la  chanterelle,  mais  on  perd  dans  le  grave  ;  le 
contraire  se  produit  si  on  l'éloigné.  Mais,  je  le  répète,  il  n'y  a  rien  d'ab- 
solu :  tout  est  affaire  de  tact  et  de  tâtonnements.  Dans  tous  les  cas,  la 
place  de  l'âme  ne  saurait  varier  que  de  2  ou  3  millimètres  au  plus  pour  le 
violon. 

LE  CHEVALET,  SA  FABRICATION  ET  SA  POSE 

Les  chevalets  des  instruments  à  cordes  et  à  archet  se  font  généralement 
à  Mirecourt,  où  des  ouvriers  spécialistes  arrivent,  grâce  à  leur  habileté,  à 
les  découper  d'une  façon  irréprochable.  Les  marques  Aubert  et  Pampi 
sont  reconnues  comme  tout  à  fait  supérieures. 

Je  dois  prévenir  l'amateur  qui  voudrait  fabriquer  lui-même  un  chevalet 
qu'il  devrait  d'abord  copier  un  beau  et  bon  modèle,  débiter  sur  maille  de 
l'érable  des  Vosges  à  l'épaisseur  voulue,  tracer,  percer  les  cœurs,  décou- 
per à  la  scie  à  marqueter,  enfin  faire  tremper  à  l'eau  et  découper  au  canif, 
toutes  opérations  qui  exigent  du  temps  et  des  soins  mais  ne  manquent 
pas  d'intérêt.  C'est  ainsi  que,  pour  ma  part,  j'ai  trouvé  fort  attachant  le 


Digitized  by 


Google 


126 


LE   MONTAGE. 


travail  que  m'a  demandé  la  confection  des  différents  types  de  chevalets 
dont  la  figure  66  donne  un  aperçu. 

Avant  de  parler  de  Tajustage  du  chevalet  sur  Tinstrument,  je  crois  utile 
de  dire  quelques  mots  sur  les  précautions  qu'il  faut  prendre  pour  le  mettre 
en  place,  le  cintrer,  et  pour  éviter  les  inconvénients  pouvant  résulter  des 
dépressions  naturelles  ou  accidentelles  des  voûtes  sur  lesquelles  on  le 
pose,  dépressions  qui,  lorsqu'elles  se  produisent,  tendent  à  le  rejeter  soit 


Fig.  66.  ~  Chevalets  anciens  et  modernes  deplis  celui  de  l'octo  basse 

DE  VUILLAUME  JUSQU'A  CELUI   DE  LA  POCHETTE  DU    XVIIU*  SIÈCLE. 

adroite,  soit  à  gauche  et  obligent  par  suite  l'ouvrier  inhabile  à  reporter 
les  cordes  d'un  côté  ou  de  l'autre  afin  que  les  pieds  restent  à  une  égale 
distance  du  centre  et  des  ff. 

Ces*  irrégularités,  peu  apparentes  dans  les  tables  des  instruments  oeufs, 
sont  très  sensibles  dans  les  vieux.  Le  forcement  indispensable  de  la  barre 
imprime  aux  instruments  neufs  un  certain  gauchissement  qui  tend  à 
élever  le- côté  du  grave;  tandis  que  c'est  le  contraire  qui  se  manifeste  dans 


Digitized  by 


Google 


LE   MONTAGE.  427 

les  vieux  instrumenls.  Dans  ces  derniers,  c'est  en  effet  la  barre  qui  a 
cédé  et  Tàme  qui,  par  son  inflexibilité  de  bois  debout,  a  feiit  opposition. 
Cest  alors  le  côté  de  la  chanterelle  qui  est  le  plus  élevé.  La  conséquence, 
dans  Tun  et  Tautre  cas,  est  que  si  Ton  pose  le  chevalet  bien  à  cheval  sur 
Taxe  de  l'instrument,  et  en  admettant  naturellement  que  celui-ci  ait  les 
pieds  d'une  égale  hauteur,  son  centre  se  trouvera  reporté  vers  la  partie 
déprimée.  Ce  déàiut  est  bien  plus  sensible  lorsqu'il  s'agit  d'une  basse  ou 
d'une  contrebasse,  car  les  chevalets  de  ces  instruments  étant  plus  hauts 
parrapport  à  leur  largeur  que  celui  du  violon,  les  différences  de  niveau 
produisent  des  écarts  plus  grands  à  leur  sommet.  On  comprend  dès  lors 
comment  un  habile  luthier,  en  modifiant  la  hauteur  des  pieds  d'un  che- 
valet, parviendra  à  régulariser  celui-ci  quelque  difforme  que  soit  la  voûte 
de  l'instrument  qu'il  aura  à  monter. 

Ceci  dit,  parlons  de  l'ajustage.  Le  chevalet  se  pose  dans  l'axe  d'une 
ligne  imaginaire  (1)  qui  réunit  les  crans  des  ff.  On  n'a  pas  oublié  le  point 
central  dont  j'ai  parlé  à  propos  de  la  détermination  de  la  longueur  du 
diapason  (Voir  pages  404  et  405)  ;  ce  point,  qui  indique  exactement  le 
milieu  de  la  table,  pennet  de  placer  le  chevalet  au  centre.  On  fera  au 
chevalet  une  marque  du  côté  qui  regarde  la  touche  pour  éviter  les  erreurs 
de  sens  ;  on  dégrossira  l'ajustement  des  pieds  et  on  le  présentera  à  sa 
place  bien  exactement.  Il  sera  facile  de  se  rendre  compte  de  quel  côté  il 
verse  en  regardant  par  le  bout  du  manche  et  en  se  guidant  aux  bords  de  la 
touche.  On  finira  alors  de  le  redresser  et  de  l'ajuster  complètement. 

Une  observation  importante  trouve  ici  sa  place  :  c'est  que  le  chevalet 
doit  toujours  être  un  peu  plus  haut  du  côté  de  la  quatrième  corde  que  de 
celui  de  la  chanterelle.  Cette  différence  est  surtout  très  sensible  pour  le 
violoncelle  oii  elle  est  motivée  par  la  nécessité  d'avoir  assez  de  hauteur 
entre  la  touche  et  la  quatrième  corde  pour  pouvoir  attaquer  cette  dernière 
avec  vigueur  sans  la  faire  frher  contre  la  touche.  Mais  cette  différence. de 
niveau,  qui  peut  aller  de  4  à  6  millimètres,  donne  au  chevalet  une  attitude 
boiteuse  désagréable  à  l'œil.  Aussi  quelques  luthiers  emploient-ils  un 
subterfuge  pour  équilibrer  le  chevalet  et  lui  donner  nne  posture  plus 
normale  :  ils  font  faire  au  manche  un  petit  mouvement  giratoire  vers  le 
grave  lorsqu'ils  l'ajustent  et  le  collent  ;  c'est  ce  que  Ton  nomme,  en  argot 
de  métier,  donner  de  la  poiriette. 

Pour  finir,  quand  on  aura  donné  au  chevalet  une  inclinaison  en  arrière 


(i)  Dans  le  cas  on  Ton  voudrait  opérer  pliis  sûrement,  un  léger  trait  fait,  avec  un 
crayon  tendre  pourrait  guider  suffisamment. 


Digitized  by 


Google 


128  LE   MONTAGE. 

égale  à  son  épaisseur,  on  dégrossira  et  parera  avec  le  canif  les  pieds  qu'on 
rendra  semblables  ainsi  que  la  couronne.  On  fera  bien  de  ménager  le 
centre  (le  cœur)  et  de  le  laisser  un  peu  plus  épais  que  les  bords  afin  qu'il 
conserve  assez  de  rigidité  pour  ne  pas  plier  sous  l'effort  des  cordes.  Cette 
déformation  rendrait  en  effet  le  chevalet  élastique  et  lui  ferait  absorber 
une  partie  des  vibrations  qu'il  doit  transmettre  intégralement  à  la  table. 

Pour  ajuster  un  chevalet  de  violoncelle  ou  de  contrebasse,  on  opérera 
de  la  même  façon  ;  seulement  on  le  dégrossira  de  façon  qu'il  puisse  se 
tenir  debout  seul  sur  l'instrument  qu'on  aura  posé  à  plat  sur  l'établi,  ce 
qui  permettra,  en  suivant  de  l'œil  alternativement  chacun  des  bords  de 
la  touche,  de  voir  s'il  y  a  lieu  de  retrancher  du  bois  sous  un  des  pieds 
pour  que  le  chevalet  ne  verse  ni  à  droite,  ni  à  gauche.  On  finira  d'ajuster 
côlui-ci  en  maintenant  une  indinaison  en  arrière  destinée  à  neutraliser, 
en  partie,  sa  tendance  à  venir  en  avant,  par  suite  du  tirage  des  cordes. 
Cette  iûdîlâison  rétablira  l'angle  droit  entre  le  derrière  du  chevalet  et  la 
làbie. 

II  ertà remarquer  que  les  fabricants  de  chevalets  laissent  toujours  une 
grande  épaisseur  superflue  aux  pieds,  autant  pour  faciliter  l'ajustement 
que  pour  permettre  de  proportionner  la  hauteur  des  jambes  à  celle  du 
chfiVÉhit  et  de  ne  pas  arriver  trop  près  du  cœur  lorsqu'on  réglera  déflni- 
tiveÉBent  la  hauteur  des  cordes,  ce  qui  serait  du  plus  disgracieux  effet. 

Ce  que  je  viens  de  dire  des  soins  à  donner  à  l'ajustement  du  chevalet  est 
applicable  à  tous  les  instruments  du  quatuor. 

Voici,  çnfin,  quelques  mesures  se  rapportant  aux  chevalets  qui,  pour 
n'avoir  rien  d'absolu,  n'en  ont  pas  moins  été  généralement  adoptées  par 
l'usage  et  qui  donnent  les  meilleurs  résultats.  J'y  ai  ajouté,  dans  un  inté- 
rêt rétrospectif,  les  mesures  correspondantes  de  plusieurs  instruments 
disparus. 

Epaisseur  des  chevalets  : 

Violon.  —  Aux  pieds,  4  millimètres  ;  à  la  tête,  2  millimètres. 
Alto.  —  Aux  pieds,  5  millimètres  ;  à  la  tête,  2  millimètres  fort. 
Ténor.  —  Aux  pieds,  7  millimètres  ;  à  la  tête,  2  millimètres  1/2. 
Violoncelle.  —  Aux  pieds,  12  millimètres  ;  à  la  tête,  3  millimètres. 
Contrebasse.  —  Aux  pieds,  25  millimètres  ;  à  la  tête,  7  millimètres. 
Viole  d'amour.  —  Aux  pieds,  6  miUimètres  ;  à  la  tête,  2  millimètres  1/2. 
Basse  de  viole  (Gamba).  —  Aux  pieds,  14  millimètres  ;  à  la  tête,  3  mil- 
limètres. 


Digitized  by 


Google 


LE   MONTAGE.  129 


LES  CORDES 

En  parlant  des  cordes,  on  comprendra  que  je  néglige  de  traiter  toutes 
les  questions  familières  à  ceux  qui  me  liront,  comme  la  nature  des  cordes 
employées  en  lutherie  ou  la  façon  de  les  fixer  à  un  instrument.  De  même 
je  laisserai  de  côté  tout  ce  qui  touche  à  leur  fabrication  et  qui  relève  d*un 
métier  tout  à  fait  spécial  et  distinct  de  celui  du  luthier  (1).  Je  m'arrêterai 
simplement  quelques  instants  sur  les  mesures  relatives  à  Tépaisseur  des 
cordes  et  à  leur  écartement  ;  après  quoi  j'indiquerai  la  manière  de  les 
ajuster  sur  le  chevalet. 

Je  considère  les  filières  en  usage  pour  mesurer  le  diamètre  des  cordes 
harmoniques  comme  des  outils  très  commodes,  mais  très  imparfaits.  Il 
est  rare  de  trouver  deux  filières  identiques  ;  de  sorte  que,  les  numéros 
n'étant  qu'une  indication  insuffisante,  il  est  très  difficile,  si  on  n'a  pas  la 
possibilité  de  choisir  soi-même  ses  cordes,  de  se  les  faire  adresser  de  la 
grosseur  qu'on  désire  sans  envoyer  un  échantillon. 

La  mécanique  et  la  facture  des  pianos  possèdent  un  instrument  de 
mesure  parfait  qu'on  nomme  le  Palmer  à  friction  (2).  C'est  donc  à  cet 
instrument  de  précision  que  j'ai  eu  recours  pour  donner  le  tableau  des 
grosseurs  habituelles  des  cordes  des  instruments  du  quatuor.  Je  dis  : 
habituelles,  car  il  n'y  a  rien  de  moins  absolu  que  les  grosseurs  de  cordes  ; 
leur  choix  dépend  du  goût  des  artistes,  de  leur  tempérament  et  aussi  de 
celui  des  instruments.  Les  dimensions  que  j'indique,  en  centièmes  de 
millimètres,  sont  celles  qui  sont  le  plus  généralement  adoptées  par  les 
artistes  et  par  les  meilleurs  luthiers. 

Grosseurs  des  cordes  : 

Violon.  —  Chanterelle,  60  ;  la,  80  ;  ré,  115  ;  sol,  85. 
Alto.  —  La,  85  ;  ré,  115  ;  sol,  85  ;  ut,  120. 
Ténor.  —  Mi,  95  ;  la,  H5  ;  ré,  160  ;  sol,  145. 

(i)  On  consultera  avec  fruit  une  étude  théorique  fort  intéressante  sur  les  cordes  due 
à  M.  J.-A.  Plassiard  et  ayant  pour  titre  :  Des  cordes  harmoniques  en  général  et  spéciale- 
ment de  celles  des  instruments  à  archel^  à  Mirecourt,  1880. 

(2)  Le  Palmer  à  friction  divise  le  millimètre  en  cent  parties  égales  ;  de  plus,  comme 
il  ne  comprime  pas  l'objet  qu'il  mesure,  il  ne  peut  y  avoir  d'écrasement,  ce  qui  rend  le 
calibrage  parfait,  même  pour  des  cordes  en  boyaux. 

17 


Digitized  by 


Google 


430  LE   MONTAGE. 

Violoncelle.  —  La,  120  ;  ré,  140  ;  sol,  135  ;  ut,  187. 
Contrebasse  à  3  cordes.  —  La,  290  ;  ré,  370  ;  sol,  355. 
Contrebasse  à  4  cordes.  —  Sol,  295  ;  ré,  370  ;  la,  355  ;  mi,  450. 

Grosseurs  des  traits  en  argent,  cuivre  argenté,  maillechort  et  fer  recuit,  etc. y 
qui  servent  à  filer  les  cordes  basses  : 

Violon.  —  Sol,  argent  ou  cuivre,  14. 

Alto.  —  Sol,  cuivre,  10  ;  ut,  cuivre,  28. 

Ténor.  —  Sol,  cuivre,  28. 

Violoncelle.  —  Sol,  cuivre,  15  ;  ut,  cuivre,  37. 

Contrebasse.  —Troisième  corde,  trait  siniple,  cuivre  argenté  ou  maille- 
chort, 43  ;  quatrième  corde,  deux  traits  dont  l'un  en  fer  recuit  de  31  et 
l'autre  en  maillechort  de  46. 

Basse  de  viole.  —  Sol,  cuivre,  15  ;  ré,  cuivre,  30. 

Viole  d'amour.  —  Sol  ou  fa,  cuivre,  10  ;  ré,  cuivre,  30. 

Les  chanterelles  de  violon  en  acier  ont  généralement  26  centièmes  de 
millimètres  d'épaisseur. 

Écartement  des  cordes  extrêmes  sur  le  chevalet  : 

Violon,  34  milHmètres. 

Alto,  38  millimètres. 

Ténor,  40  millimètres. 

Violoncelle,  45  millimètres. 

Contrebasse  à  3  cordes,  85  millimètres. 

Contrebasse  à  4  cordes,  90  millimètres. 

Viole  d'amour  à  6  cordes,  64  millimètres. 

Viole  d'amour  à  7  cordes,  68  millimètres. 

Basse  de  viole  (Gamba)  à  6  cordes,  76  millimètres. 

Basse  de  viole  (Gamba)  à  7  cordes,  80  millimètres.  • 

Écartement  des  cordes  extrêmes  au  sillet  : 

Violon,  17  millimètres. 
Alto,  18  milHmètres. 
Ténor,  20  millimètres. 
Violoncelle,  22  millimètres. 
Contrebasse  à  3  cordes,  30  millimètres. 
Contrebasse  à  4  cordes,  38  millimètres. 


Digitized  by 


Google 


LE   MONTAGE.  131 

Viole  d'amour  à  6  cordes,  29  millimètres. 
Viole  d'amour  à  7  cordes,  34  millimètres. 
Basse  de  viole  (Gamba)  à  6  cordes,  36  millimètres. 
Basse  de  viole  (Gamba)  à  7  cordes,  39  millimètres. 

Espaces  entre  V extrémité  de  la  touche  et  les  deux  cordes  extrêmes  : 

Violon.  —  Première,  4  millimètres  ;  quatrième,  5  millimètres. 

Alto.  —  Première,  4  millimètres  1/2  ;  quatrième,  5  millimètres  1/2. 

Ténor.  —  Première,  5  millimètres  ;  quatrième,  6  millimètres. 

Violoncelle.  —  Première,  6  millimètres  ;  quatrième,  7  millimètres. 

Contrebasse  à  3  ou  4  cordes.  —  Première,  8  millimètres  ;  dernière, 
13  millimètres. 

Viole  d'amour  à  6  ou  7  cordes.  —  Première,  4  millimètres  1/2  ;  dernière, 
5  millimètres  1/2. 

Basse  de  viole  à  6  ou  7  cordes.  —  Première,  4  millimètres  ;  dernière, 
5  millimètres  1/2. 

La  hauteur  définitive  des  cordes  sur  le  chevalet  ne  sera  réglée  avec  les 
limes  queue  de  rat  que  lorsque  leur  écartement  aura  été  mesuré  au  compas 
et  marqué  sur  la  couronne  par  des  crans  faits  au  canif.  On  montera 
ensuite  l'instrument  de  ses  cordes  et  on  l'accordera  au  ton  du  diapason, 
de  façon  à  ce  que  la  tension  de  ces  cordes  opère  son  effet  de  tassement 
qui,  bien  que  peu  considérable,  n'en  est  pas  moins  assez  sensible.  Sans 
cette  précaution,  on  s'exposerait  à  trouver  le  chevalet  trop  bas,  une  fois 
le  montage  terminé. 

Il  est  une  autre  question  importante  :  non  seulement  il  est  indispensa- 
ble que  les  cordes  soient  à  une  égale  distance  les  unes  des  autres  sur  le 
chevalet,  il  faut  encore  que  les  cordes  intermédiaires  aient  une  saillie 
déterminée,  afin  qu'en  jouant  l'attaque  puisse  se  faire  facilement  sur 
chacune  d'elles  sans  que  l'archet  atteigne  les  cordes  voisines. 

Le  luthier  artiste  ne  s'en  rapportera  pas  exclusivement  à  un  gabarit  qui 
laisserait  une  place  aux  erreurs  occasionnées  soit  par  la  plus  ou  moins 
grande  profondeur  des  crans,  soit  encore  par  le  diamètre  mal  calculé  des 
cordes. 

Dans  tous  les  cas,  voici  comment  on  étabfira  un  gabarit  :  on  dressera 
d'un  côté  une  lamelle  de  bois  dur  ou  mieux  encore  d'os  ou  d'ivoire  de 
l'épaisseur  d'un  millimètre  environ  et  d'un  centimètre  de  laideur  sur  4  ou 
5  de  longueur.  Avec  une  lime  queue  de  rat,  on  pratiquera  sur  un  des 


Digitized  by 


Google 


132  LE   MONTAGE. 

bords,  à  égale  distance  des  deux  extrémité?,  une  encoche  de  la  largeur 
au  moins  de  la  plus  grosse  corde  et  de  la  profondeur  exacte  de  la  sail- 
lie (1),  puis  on  présentera  leî  gabarit  de  champ  alternativement  sur 
chacune  des  cordes  intermédiaires.  La  saillie  de  ces  cordes  ne  sera 
régulière  que  lorsqu'en  logeant  une  quelconque  d'entre  elles  dans  le 
fond  du  cran,  les  deux  cordes  voisines  viendront  toucher  le  bord  droit 
de  routil. 

Pour  que  cette  opération  soit  d'une  régularité  absolue,  je  n'ai  pas 
besoin  de  dire  qu'il  aura  fallu  monter  l'instrument  de  cordes  de  la  gros- 
seur voulue. 

C'est  après  cette  opération  qu'on  pourra  enfin  terminer  à  la  lime  la 
couronne  du  chevalet  en  ne  laissant  aux  crans  qu'une  profondeur  corres- 
pondant au  tiers  environ  du  diamètre  de  chaque  corde. 

LE  MONTAGE  DES   VIOLES 

A  titre  de  curiosité,  et  pour  les  amateurs  de  musique  ancienne,  je  vais 
dire  quelques  mots  du  montage  de  la  basse  de  viole  (viola  da  Gamba),  du 
dessus  de  viole  (viola  da  Spala)  et  de  la  viole  d'amour  (2).  Je  laisserai 
volontairement  de  côté  le  pardessus  de  viole  (quinton)  et  le  violon 
d'amour  qui  ne  sont  que  des  répliques  incomplètes  du  dessus  de  viole. 
La  basse  de  viole  et|le  dessus  de  viole,  bien  qu'ils  ne  fassent  plus  partie 
de  l'orchestre  actuel,  sont  d'ailleurs  les  seuls  qui,  ayant  une  assez  vaste 
littérature  musicale,  n'ont  pas  été  oubliés  et  ont  même  inspiré  à  quelques 
artistes  convaincus  lejprojet  de  les  faire  revivre! 

Les  anciennes  basses  de  viole,  qui  ont  pu  arriver  jusqu'à  nous,  ont  été 
généralement  transformées  en  mauvais  violoncelles.  Pour  cela,  on  a 
remplacé  les  manches  trop  larges  et  toujours  trop  longs  par  des  manches 
ayant  d'autres  proportions.  C'est  qu'autrefois  il  n'était  pas  question  de 
diapasonner  les  violes  ;  ces  instruments  se  jouaient  avec  des  sillets  mo- 
biles en  cordes  de  boyau  (3).  C'est  ce  qui  explique  ces  étranges  doigtés 

(1)  Voici  les  saillies  que  doivent  avoir  les  cordes  intermédiaires  : 

Violon,  2  millimètres  ;  Alto,  2  millimètres  ;  Ténor,  2  millimètres  1/2  ;  Violoncelle, 
3  millimètres  ;  Contrebasse  à  3  ou  4  cordes,  13  millimètres  ;  Viole  d'amour  à  6  ou  7 
cordes,  4  millimètre  1/2  ;  Basse  de  viole  à  6  ou  7  cordes,  2  millimètres. 

(2)  Le  dessus  de  viole  est  nommé  viole  d'amour  lorsqu'indépendamment  des  cordes 
en  boyaux,  il  possède  un  régime  de  cordes  métalliques  vibrant  sympathiquement. 

(3)  Les  guitares  et  les  mandolines  ont  conservé  ces  divisions  ;  mais  celles-ci  sont 
fixes  et  sont  marquées  par  des  petites  lames  métalliques  encastrées  dans  la  touche. 


Digitized  by  V:jOOQIC 


LE   MONTAGE.  133 

de  l'ancienne  musique  de  viole,  presque  impraticables  de  nos  jours  par 
suite  de  la  suppression  de  ces  sillets.  En  effet,  avec  l'ancien  système,  il 
n'était  pas  nécessaire  de  poser  les  doigts  en  des  places  très  précises, 
parce  que  les  sillets  mobiles  délimitaient,  par  l'effet  d'une  légère  pression 
du  doigt,  la  longueur  de  la  corde  nécessaire  pour  produire  telle  ou  telle 
note,  et  que  le  doigt  placé  un  peu  plus  bas  ou  un  peu  plus  haut,  pourvu 
qu'il  exerçât  sa  pression  sur  la  corde  entre  deux  sillets,  n'altérait  en  rien 
la  justesse  du  son.  Cette  latitude  permettait  aux  violistes  de  doigter  par 
à  peu  près  et  aux  luthiers  de  faire  des  manches  plus  ou  moins  longs, 
suivant  leur  caprice  ou  celui  de  leurs  clients.  Par  suite,  on  n'avait  pas 
encore  éprouvé  la  nécessité  de  déterminer  des  proportions  fixes  entre  le 
corps  de  l'instrument  et  la  longueur  de  son  manche. 

Cette  longueur  démesurée  du  manche  des  basses  de  viole  avait  encore 
été  exagérée  lors  de  la  malencontreuse  adjonction  de  la  septième  corde 
qui  exigeait  pour  pouvoir  se  faire  un  peu  entendre  une  longueur  déter- 
minée. Mais,  si  cette  exagération  avait  été  profitable  à  la  septième  corde, 
je  m'empresse  d'ajouter  qu'elle  était  devenue  fatale  pour  la  première  qui 
ne  pouvait  plus  monter.  Aussi,  pour  éviter  ce  grave  inconvénient,  Jean 
Rousseau  donna-t-il,  dans  sa  méthode,  le  procédé  suivant  pour  accorder 
la  viole  : 

«  Pour  accorder,  dit-il,  lorsque  l'on  n'est  pas  obligé  de  s'assujettir  à  un 
autre  instrument,  il  faut  commencer  par  c-sol-ut,  qui  est  la  corde  du 
milieu,  et  la  monter  à  un  ton  raisonnable-,  en  sorte  que  la  chanterelle 
ne  soit  pas  forcée,  ce  qui  la  ferait  siffler  sous  l'archet  et  la  mettrait  en 
danger  de  se  rompre  ;  comme  aussi  que  la  grosse  corde  (la  septième) 
puisse  faire  entendre  et  distinguer  facilement  ses  sons.  » 

D'un  autre  côté,  je  dois  dire  que  toutes  les  violes  pourvues  de  leur 
manche  original  que  j'ai  vues  depuis  50  ans  l'avaient  de  longueurs  si 
différentes  les  unes  des  autres,  que  certainement  cette  longueur  ne 
résultait  d'aucune  règle  précise  et  que  chaque  luthier  l'avait  déterminée 
suivant  sa  fantaisie. 

Comme  je  l'ai  dit  dans  la  notice  historique  qui  forme  le  premier 
chapitre  de  ce  livre,  la  basse  de  viole  à  sept  cordes  est,  à  mon  avis, 
infiniment  moins  sonore  que  celle  à  six  cordes  et  beaucoup  plus  difficile 
à  jouer.  Ce  qui  confirme  cette  dernière  observation,  c'est  que  la  septième 
corde  fut  très  rarement  employée,  même  dans  la  musique  de  Marin 
Marais  qui  en  recommandait  l'usage. 

Je  vais  cependant  donner  les  proportions  pour  le  montage  des  violes  à 
sept  cordes  aussi  bien  que  de  celles  à  six  cordes. 


Digitized  by 


Google 


434  LE   MONTAGE. 

Donc,  pour  monter  une  basse  de  viole,  on  donnera  à  son  manche  le 
même  renversement  qu'à  celui  du  violoncelle  et,  comme  on  ne  joue  plus 
avec  des  sillets  mobiles,  on  le  diapasonnera  de  la  même  façon.  On 
donnera  à  ce  manche  46  millimètres  de  largeur  au  sillet  et  70  millimètres 
à  Tenclavement. 

Pour  ne  pas  dénaturer  l'aspect  archaïque  de  Tinstrument  par  un  dispo- 
sitif moderne,  la  touche  de  la  basse  de  viole  à  six  cordes  n'aura  que  43 
centimètres  de  longueur  ;  son  bout  large  mesurera  8  centimètres  ;  sa 
convexité  sera  représentée  par  un  arc  de  cercle  d'un  rayon  de  76  milli- 
mètres pour  le  bout  large  comme  pour  l'étroit  (sillet). 

Le  chevalet  aura  88  millimètres  de  largeur  ;  sa  convexité  correspondra 
également  à  un  arc  de  cercle  d'un  rayon  de  76  millimètres-;  l'écart  entre 
la  première  et  la  sixième  corde  sera  de  76  millimètres  ;  la  hauteur  de  la 
première  corde  au-dessus  de  l'extrémité  de  la  touche  sera  de  4  milli- 
mètres et  celle  de  la  sixième  de  6  millimètres  ;  enfln  la  saillie  des  cordes 
intermédiaires  sera  de  2  millimètres. 

Pour  la  basse  de  viole  à  sept  cordes,  on  n'ajoutera  que  5  millimètres 
à  la  largeur  totale  de  la  touche  et  5  millimètres  à  celle  du  chevalet.  De 
cette  façon  les  cordes  se  trouveront  un  peu  plus  rapprochées  les  unes  des 
autres  que  dans  la  basse  de  viole  à  six  cordes  ;  mais  cette  différence  sera 
en  somme  assez  peu  sensible  et  aura  l'avantage  d'éviter  de  donner  une 
largeur  exagérée  au  chevalet. 

L'accord  de  la  basse  de  viole,  en  commençant  par  le  grave,  est  :  ré^  solj 
tU,  mi,  la,  ré.  On  ajoute  le  la  au  grave  pour  la  septième  corde. 

Le  dessus  de  viole  ou  viole  d'amouc  est  de  la  famille  des  violes  le  seul 
dont  on  s'occupe  encore  un  peu  (1)  ;  et  pourtant  son  accordatu're  ré,  fa, 
la,  ré,  fa,  la,  ré,  ne  lui  réserve  que  bien  peu  de  ressources  et  lui  interdit 
toute  la  musique  si  intéressante  des  anciens  maîtres,  tels  que  :  Bach, 
Haendel,  Théléman,  Marais,  Forqueray  père  et  fils.  Rameau,  Francœur, 
DoUé,  Gouperin,  Graun,  Haydn,  etc. 

Voici  les  différentes  mesures  se  rapportant  au  montage  de  la  viole 
d'amour  à  sept  cordes  : 

Longueur  de  la  touche  :  27  centimètres  ; 

Largeur  de  la  touche  à  son  extrémité  étroite  :  40  millimètres  ;  à  son 
extrémité  large  :  65  millimètres  ; 

(4)  Voir  au  premier  chapitre  de  cet  ouvrage,  pages  43  et  suivantes.  Les  personnes 
qui  voudraient  avoir  une  idée  des  anciennes  accordatures  des  violes  pourront  consulter 
Mersenne,  Kircher,  Praetorius,  Agi-icola,  etc. 


Digitized  by 


Google 


LE   MONTAGE.  135 

La  convexité  de  la  touche  aux  deux  bouts  :  arc  de  cercle  de  72  milli- 
mètres 5  de  rayon  ; 

Écart  entre  la  première  et  la  septième  corde,  au  sillet  :  37  millimètres  ; 
sur  le  chevalet  :  68  millimètres. 

La  touche  de  la  viole  d'amour  à  six  cordes  (accord  ancien)  aura  la 
même  convexité,  la  même  longueur  et  la  même  largeur.  Seul  son  che- 
valet aura  4  millimètres  de  plus  de  largeur  avec  la  même  convexité,  d'où 
il  résultera  que  Técartement  des  cordes  extrêmes  sera  de  64  millimètres. 

On  donnera  comme  hauteurs  des  cordes  au-dessus  de  la  touche,  celles 
de  l'alto. 

Les  cordes  en  laiton,  dites  sympathiques,  passent  sous  la  touche,  dans 
le  chevalet,  sous  le  cordier  et  s'accrochent  des  deux  côtés  du  bouton. 
Elles  s'accordent  avec  des  chevilles  placées  au-dessus  de  celles  des 
cordes  attaquées  par  l'archet  et  quelquefois  par  des  chevilles  métalliques 
fixées  dans  une  ou  deux  cases  ménagées  aux  deux  côtés  du  bouton.  Leur 
accord  commence  généralement  à  ré  et  continue  en  gamme  diatonique. 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS 


CONSIDÉRATIONS   GÉNÉRALES 

Un  instrument  d'une  facture  irréprochable,  d'un  beau  modèle,  d'un 
bois  choisi  et  d'un  grand  fini,  peut  être  confondu  avec  un  instrument  de 
pacotille,  s'il  est  recouvert  d'un  vernis  criard,  commun  ou  louche.  Si,  au 
contraire,  le  travail  du  luthier  laisse  quelque  peu  à  désirer,  mais  que  le 
vernis  soit  d'une  nuance  heureuse,  aussitôt  l'instrument  captive  l'atten- 
tion. Il  fait  ïûême  illusion  à  celui  qui  Ta  construit  et  qui  le  tourne  et  le 
retourne  de  cent  manières,  le  montre  avec  orgueil  et  le  termine  avec 
amour. 

Voilà  qui  explique  comment,  pour  bien  des  gens,  le  vernis  est  ce  qu'il 
y  a  de  plus  essentiel  dans  l'instrument.  C'est  ainsi  qu'un  Stradivarius  un 
peu  plus  rouge  qu'un  autre  vaut  de  suite  dix  mille  francs  de  plus.  C'est 
pure  fantaisie  de  collectionneur  que  le  commerce  d'ailleurs  sait  exploiter 
à  merveille.  Cette  fantaisie  n'en  va  pas  moins  quelquefois  jusqu'à  de  la 
véritable  démence.  On  me  signalait,  il  y  a  quelques  années,  l'anecdote 
suivante  d'un  ancien  brasseur  anglais,  amateur  platonique  du  violon.  Ce 
richissime  toqué  possédait  plusieurs  Stradivarius.  Pour  permettre 
d'admirer  plus  à  l'aise  les  deux  faces  de  ces  instruments,  il  avait  trouvé 
l'ingénieux  moyen  de  les  faire  détabler.  De  la  sorte  les  tables  et  les  fonds 
se  trouvaient  exposés  côte  à  côte  dans  une  vitrine  de  sa  collection.  Ceci 
peut,  n'est-il  pas  vrai?  se  passer  de  commentaires. 

L'étude  du  vernis  a  sollicité  les  recherches  de  bien  des  savants,  des 
luthiers  et  même  des  amateurs  qui  ont  écrit  sur  cette  intéressante  ques- 
tion. C'est  surtout  depuis  que  les  produits  de  la  lutherie  italienne  ancienne 
ont  acquis  une  valeur  vénale  énorme,  qu'un  grand  nombre  de  publica- 
tions ont  cherché  à  déterminer  la  composition  des  vernis  qui  les  recou- 
vraient. Mais  la  plupart  de  ceux  qui  prétendent  avoir  trouvé  le  secret  des 
beaux  vernis,  —  et  il  y  en  a  beaucoup,  —  le  gardent  pour  eux. 

Dans  ce  qu'on  a  écrit,  combien  n'a^t-on  pas  débité  d'absurdités  !  A  côté 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  437 

de  recherches  intéressantes  et  d'hypothèses  judicieuses,  quelles  discus- 
sions souvent  puériles  n'a-t-on  pas  vu  s'élever  pour  savoir,  par  exenaple, 
si  les  vernis  de  l'ancienne  lutherie  italienne  étaient  à  l'alcool,  à  l'essence 
ou  à  l'huile  ! 

Mais,  parmi  tous  ceux  qui  ont  écrit  sur  la  question  du  vernis,  il  est  un 
auteur  qu'il  convient  de  placer  au  premier  rang  :  je  veux  parler  de 
M.  Eugène  Mailand.  Ce  savant,  doublé  d'un  amateur  de  musique  très 
convaincu,  a  écrit  la  meilleure  étude  que  je  connaisse  sur  la  composition 
probable  du  vernis  des  anciens  maîtres  de  la  lutherie  (i).  Les  recherches 
de  M.  Mailand  sont  d'autant  plus  intéressantes  et,  je  puis  ajouter  proban- 
tes, qu'elles  ont  été  conduites  suivant  une  méthode  scientifique  entière- 
ment affranchie  de  cettej'outinequi  règne  trop  souvent  en  maîtresse  dans 
la  plupart  des  ateliers  de  lutherie.  Malheureusement  le  livre  de  M.  Mailand 
est  depuis  longtemps  épuisé  et  il  n'est  pas  question,  que  je  sache,  de  le 
rééditer.  Aussi,  pour  épargner  à  mes  lecteurs  des  recherches  qui  pour- 
raient rester  souvent  sans  résultat,  ai-je  l'intention  de  faire  d'assez  larges 
citations  de  cet  ouvrage 

Mais,  avant  d'aller  plus  loin,  il  n'est  sans  doute  pas  inutile  de  jeter  un 
regard  rapide  d'ensemble  sur  les  vernis  employés  par  les  anciennes 
écoles  de  lutherie. 

L'ancienne  école  italienne,  en  y  comprenant  même  ses  plus  médiocres 
disciples,  s'est  servie  de  vernis  d'une  qualité  presque  toujours  supérieure 
et  d'une  nuance  séduisante,  allant  du  jaune  d'or  transparent  des  Amati 
au  rouge  brun  des  Montagnana  et  des  Bergonzi  en  laissant  la  suprême 
maîtrise  à  Antonius  Stradivarius  et  à  Joseph  Guarnerius  del  Jesu.  Ces 
vernis  donnent  une  gamme  de  tons  dont  le  principe  colorant  parait  être 
le  même  ;  ils  présentent  une  pâte  fine  et  souple,  un  dessous  doré  et 
miroitant  que  l'usure  et  surtout  une  certaine  patine  ont  encore  exalté. 

La  lutherie-allemande  qui,  depuis  bien  des  années,  semble  avoir  tme 
prédilection  pour  le  brun  terne,  avait  autrefois  des  vernis  .pouvant  rivaliser 
avec  ceux  de  l'école  italienne.  Celui  de  Steiner  valait,  à  mon  avis,  ceux  des 
Amati  les  plus  authentiques  (2).  Je  possède  un  luth  allemand  dont  le 
vernis  brun-rouge  est  admirable  et  ne  déparerait  pas  le  plus  beau  Bergonzi. 

Tieckle,  le  fameux  luthier,  mosaïste  et  sculpteur,  de  Hambourg,  avait 

(i)  Découverte  des  anciens  vernis  italiens  employés  pou^  les  instruments  à  cordes  et  à 
archets,  par  M.  Eugène  Mailand,  Gh.  Lahufe  et'C«e,  Paris,  1859. 

(2)  Ge  rapprochement  n'a  d- ailleurs  rien  d'étonnant,  car  Steiner  était  le  gendre  de 
l'un  des  Amati. 

18 


Digitized  by 


Google 


438  LE    VERNIS. 

aussi  des  teintes  brun-rouge  dont  le  ton  chaud  et  la  beauté  n'ont  pas  été 
surpassés. 

Il  serait  trop  long  d'énumérer  les  nombreux  auteurs  de  cette  école, 
dont  de  merveilleux  spécimens  se  recommandent  à  notre  admiralion. 

En  Angleterre,  les  Ross  (John),  Baker,  Reyman  (Jacob),  Urquart, 
Forster,  etc.,  etc.,  firent  des  instruments  dont  la  robe  était  superbe  (1). 

Dans  les  Pays-Bas,  les  Peters  (Jacobus),  à  Amsterdam;  Ambroise  de 
Comble,  à  Tournay  ;  Palate,  à  Liège,  se  firent  également  remarquer. 

En  Espagne  même,  la  lutherie  des  instruments  à  archets,  moins  cultivée 
que  parlout  ailleurs,  avait  cependant  quelques  vernis  remarquables.  Citons 
un  des  plus  heureux,  celui  de  Grenadino,  de  Madrid. 

En  France,  les  Médard,  Bertrand,  Bocquay,  Louvet,  Nicolas,  Louis 
Guersan,  etc.,  avaient  des  vernis  aux  fort  belles  teintes. 

Plus  tard,  le  vernis  uniforme,  sec,  dur  et  froid,  d'un  jaune  pauvre, 
s'étala  sur  les  instruments  signés  Salomon,  Soquet,  Leclerc,  Chapuy,  etc. 
Affaire  de  mode,  dira-t-on  sans  doute,  incontestablement  signe  de  déca- 
dence. 

Ce  fut  vers  les  premières  années  du  xix^  siècle  que  Lupot  régénéra  en 
France  la  lutherie  dans  toutes  ses  parties,  aussi  bien  dans  la  forme,  les 
bois  et  la  facture  que  dans  les  vernis.  Tout  fut  changé  et  amélioré.  Au 
lieu  de  s'en  tenir  au  patron  étriqué  de  ses  prédécesseurs,  c'est  Stradiva- 
rius qu'il  copia  (2).  A  la  fourniture  défectueuse  du  bois  des  Vosges  : 
érable  uni  à  petites  ondes,  sapin  pictiné,  Lupot  substitua  des  bois  de 
Suisse  :  érable  et  épicéa  vulgus,  dont  se  servaient,  depuis  des  siècles,  les 
facteurs  italiens  et  allemands.  Enfin,  à  la  place  de  ce  maigre  vernis  à 
l'alcool  et  à  la  sandaraque,  d'un  jaune  blafard  et  neutre,  sans  souplesse 
et  dur  comme  un  émail  (conséquence  du  mauvais  choix  des  gommes),  il 
employa  un  vernis  gras  (quelquefois  môme  à  l'excès)  auquel  il  incorpora 
des  laques  d'une  teinte  heureuse  et  chaude. 

Mais,  ne  nous  y  trompons  pas,  si  intéressant  qu'il  soit,  ce  vernis  n'est 
rien  moins  qu'italien.  Sa  pâte  est  foncièrement  française  et  appartient  bien 
plus  à  l'école  des  Bertrand,  des  Médard,  des  Bocquay,  etc.,  qu'à  celle  des 
Bergonzi,  Montagnana  et  autres,  dont  il  imita  la  couleur,  il  est  vrai,  mais 
non  la  composition. 

Le  vernis  de  Lupot  est,  d'après  mes  recherches,  le  vernis  au  karabé,  ou 

(\)  Ces  instruments  étaient  généralement  des  violes  de  gambe  à  six  cordes. 

(2)  L'ancienne  lutherie  française  s'inspirait  en  effet  plutôt  des  Amati  dont  la  réputa- 
tion précéda  celle  de  Stradivarius  et  dont  le  patron  était  réduit. 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  139 

ambre  ou  succin,  qui  sont  la  même  matière  sous  trois  appellations  diffé- 
rentes, et  le  véhicule  employé  pour  la  dissolution  de  ces  gommes  est 
l'essence  de  térébenthine  et  Thuile  de  lin.  Cette  composition,  à  part  le 
principe  colorant,  ne  fut  un  secret  pour  personne.  Aussi  les  Pique,  Pirot, 
Aldric,  Clément,  Sacquin,  Vuillaume,  Derazay,  Nicolas,  etc.,  s'empressè- 
rent-ils de  l'imiter  en  vernissant  leurs  instruments  par  le  même  procédé. 

Il  est  du  reste  facile  de  se  convaincre  de  ce  que  je  viens  de  dire.  En  effet, 
en  traitant  par  l'alcool  un  vernis  dont  l'excipient  a  été  l'huile,  on  constate 
que  ce  vernis  se  dissout  difficilement  et  incomplètement.  Cette  expérience 
m'a  du  reste  permis  de  m'élever  contre  l'opinion  de  ceux  qui  veulent  que 
les  anciens  vernis  italiens  soient  à  base  d'huile,  alors  que  je  me  crois 
autorisé  à  prétendre  qu'ils  sont  à  base  d'essence  ou  d'alcool. 

Dans  son  volumineux  ouvrage  sur  le  violon,  à  l'usage  des  gens  du 
monde,  M.  Hart  avance  que  a  l'huile  qui  entre  dans  les  pores  du  bois, 
rend  l'instrument  légèrement  assourdi  et  conserve  quelque  temps  une 
certaine  lourdeur  comme  poids  matériel  et  comme  sonorité  ;  mais  à 
proportion  que  le  temps  s'écoule,  l'huile  sèche  et  abandonne  au  violon 
tout  son  moelleux  en  lui  faisant  une  sorte  d'enveloppe  pleine  d'élasticité 
qui  favorise  merveilleusement  la  qualité  de  son,  et  lui  communique  une 
grande  partie  de  sa  douceur  ». 

Voilà  une  appréciation  personnelle,  contre  laquelle  je  m'inscris  en  faux. 
Lupot,  qui  était  un  luthier  pratique  et  d'un  grand  sens,  se  serait  bien 
gardé  d'imprégner  ses  instruments  d'huile  grasse,  car  il  savait  trop  bien 
que  les  fonctions  du  vernis  sur  les  tables  de  résonnance  consistent  surtout 
à  préserver  les  bois  de  l'influence  atmosphérique  et  du  contact  des  mains, 
tout  en  donnant  à  l'instrument  un  aspect  agréable. 

Plus  un  vernis  est  mince  et  souple,  moins  il  nuit  à  l'ébranlement  que 
lui  communiquent  les  vibrations  de  la  corde.  C'est  un  fait  scientifique- 
ment démontré.  Il  est  non  moins  avéré  qu'un  instrument  en  blanc  a  bien 
plus  de  sonorité  que  lorsqu'il  est  verni.  J'en  ai  fait  bien  des  fois  l'expé- 
rience, d'accord  en  cela  avec  Lupot,  qui  se  défiait  tellement  de  l'infiltra- 
tion de  l'huile  dans  les  pores  du  bois,  qu'il  avait  toujours  la  précaution  de 
garantir  préalablement  celui-ci  au  moyen  d'un  encollage. 

Dans  un  petit  ouvrage  intitulé  a  La  Chelonomie  d,  écrit  par  un  amateur, 
l'abbé  Sibire,  sous  la  direction  de  Lupot,  qui  fut  l'instigateur  du  livre  et 
Tami  personnel  de  l'auteur,  il  est  dit  page  94,  au  chapitre  VIII  : 

e  La  composition  et  la  teinture  du  vernis,  telle  est  la  dernière  façon  que 
le  violon  doit  subir,  et  tel  est  aussi  le  dernier  article  dont  il  me  reste  à 
parler.  Je  m'en  abstiendrais  si  l'application  du  vernis  n'avait  une  influence 


Digitized  by 


Google 


140  L|2   VERNIS. 

marquée  sur  l'air,  les  bois  et  les  sons.  Un  violon  en  blanc  ne  donnerait 
que  des  sons  acres  et  mordants,  il  périrait  bientôt  si  la  superposition  et 
Textension  d'un  liquide  onctueux  ne  le  défendait  de  l'intempérie  des 
saisons  et  surtout  de  Thaleine  du  joueur;  mais  celte  robe  obligée  ne  doit 
pas  avoir  V effet  d'une  sourdine, 

»  Puisqu'il  faut  indispensablement  pour  protéger  les  bois,  d'abord  un 
encollage  (1)  et  ensuite  un  certain  nombre  de  couches  de  vernis. . .  ». 

Je  reviens  à  M.  Hart  qui,  en  parlant  du  vernis  à  l'esprit  de  vin,  s'ex- 
prime ainsi  : 

(L  Son  usage  produit  des  effets  diamétralement  opposés  à  celui  de 
l'huile.  Le  violon,  sous  les  couches  de  ce  vernis,  est  comme  enfermé  dans 
une  cage  de  verre,  d'où  le  son  s'échappe  en  lui  empruntant  de  fâcheuses 
qualités.  La  sonorité  devient,  dans  ce  cas,  métallique  et  criarde  et  appro- 
priée à  de  certaine  musique  (2).  Si,  par  contre,  on  désire  une  riche  qua- 
lité de  son,  jamais  les  instruments  vernis  à  l'esprit  de  vin  ne  seront  en 
l'état  de  le  produire.  »  (3) 

Si  l'auteur  de  ces  lignes  avait  essayé  de  faire  des  vernis  en  employant 
soit  rhuile,  soit  les  essences,  soit  l'esprit  de  vin,  il  aurait  pu  constater 
qu'on  peut  faire  des  vernis  tendres  à  l'alcool  et  des  vernis  durs  à  l'huile 
ou  à  l'essence,  et  réciproquement  ;  que  les  gommes  et  les  résines  sont 
tout  dans  la  composition  du  vernis. 

Du  reste,  il  y  a  tout  lieu  de  croire  que  M.  Hart  a  bien  peu  manipulé  les 
vernis,  car,  continuant  la  série  de  ses  appréciations,  il  dit  aux  pages  65  et 
66  de  son  livre  : 

a  Les  plus  beaux  vernis  sont  les  vernis  à  l'huile  qui  exigent  dans  leur 
emploi  une  grande  habileté  de  main  et  une  grande  patience.  Ils  sèchent 
lentement  et  sont  d'une  nature  simple  et  onctueuse. 

»  Le  vernis  commun  est  connu  sous  le  nom  de  vernis  à  l'esprit  de  vin. 
Ce  dernier  est  d'un  emploi  facile  et  sèche  vite  d. 

Eh  bien  !  c'est  précisément  le  contraire  qui  est  vrai. 

Le  vernis  à  l'huile,  séchant  en  effet  lentement,  permet  à  l'opérateur 
d'étendre  sa  couche  en  prenant  tout  son  temps  et  en  y  mettant  tous  ses 
soins  ;  tandis  que  le  vernis  à  l'esprit  de  vin  est  d'une  extrême  difficulté  à 

(1)  Il  est  peu  probable  que  Lupot  eut  laissé  imprimer  ce  détail  important  du  vernis- 
sage indiqué  par  son  ami,  s'il  n'aviiit  pas  été  exact  et  confonne  à  sa  propre  pratique. 

(2)  Je  ne  connais  pas  de  musique  ayant  besoin  d'une  mauvaise  qualité  de  son. 

(3)  Je  serais  curieux  de  savoir  si  M.  Hart  reconnaîtrait  à  distance,  et  d'après  le  son, 
ixn  instrument  verni  à.  l'huile,  à.  l'essence  ou, à  l'ajcool. 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNMS.  44Î 

appliquer,  à  cause  de  révaporation  presque  subite  de  l'excipient,  qui  ne 
perniet  pas  à  la  brosse  de  revenir  plusieurs  fois,  sans  produire  des  taches, 
des  bavures  et  des  irrégularités  dans  la  teinte  et  dans  l'épaisseur.  C'est 
donc  plutôt  à  cette  cause  qu'il  faut  en  attribuer  l'abandon.. 

Mais  il  serait  trop  long  de  signaler  toutes  les  erreurs  contenues  dans 
cette  volumineuse  connpilation,  qui  est  quelquefois  amusante  au  point  de 
vue  anecdotique  mais  qui  ne  saurait  satisfaire  les  artistes  et  les  profes- 
sionnels de  la  lutherie. 

Revenons  au  vernis  à  l'huile  employé  par  les  maîtres  de  l'école  fran- 
çaise, dont  j'ai  parlé  plus  haut  et  demandons-nous  s'il  se  rapproche  comme 
composition  du  vernis  de  l'école  italienne  ancienne.  Je  répète  que  rien  ne 
prouve  que  le  vernis  italien  fut  à  l'huile.  C'est  du  moins  mon  opinion; 
c'est  aussi  celle  de  vrais  luthiers  et  de  chimistes  qui  ont  traité  cette  ques- 
tion avant  moi. 

Victor  Rambaux,  mon  maître,  était  un  très  habile  luthier.  Excellent 
ouvrier  en  même  temps  qu'observateur  judicieux,  il  passa  une  grande 
partie  de  sa  vie  à  étudier  les  vernis  anciens.  Ses  recherches  furent  facili- 
tées par  les  travaux  qu'occasionna  la  recoupe  des  instruments  hors  taille 
que  Tarisio  nous  apportait  d'Italie. 

Les  débris  de  ces  retouches,  qui  étaient  généralement  recouverts  de 
superbes  vernis,  étaient  soigneusement  grattés.  Les  produits  de  ce  grat- 
tage, mis  dans  l'alcool,  se  dissolvaient  de  la  même  façon  que  la  gomme 
en  grains  ou  que  la  colophane,  sans  laisser  aucune  trace  graisseuse. 

Le  produit  obtenu  ainsi  avait  généralement  la  couleur  du  vieux  vin  de 
Bordeaux.  Il  offrait  cette  particularité  que,  étendu  sur  du  bois  neuf,  il  ne 
produisait  plus  le  même  ton  ;  mais  appliqué  sur  de  vieux  débris,  il  repre- 
nait sa  tonalité  douce  et  chaude.  C'est  donc  à  la  nuance  du  vieux  bois 
qu'est  due  cette  modification  dans  la  tonalité.  Il  y  a  là  un  fait  capital,  qui 
est  resté  longtemps  ignoré,,  mais  qui,  du  jour  où  il  a  été  connu,  a  facilité 
des  contrefaçons  nombreuses.  Les  plus  sérieuses  furent  obtenues  en 
torréfiant,  le  bois  pour  arriver  à  lui  donner  cette  nuance  vieille  qu'on  ne 
peut  obtenir  avec  aucun  colorant  sans  obscurcir  et  tacher  le  bois.  Quel 
peut  être  l'avenir  des  instruments  traités  par  de  tels  procédés  ?  Je  laisse 
aulecteur  le  soin  de  répondre  à  cette  question. 

Mais  je  me  suis  laissé  entraîner  à  parler  de  la  composition  du  vernis, 
question  que  je  réserve  pour  la  fin  de  ce  chapitre.  Aussi  bien  est-il  peut- 
être  intéressant  de  dire  ici  quelques  mots  sur  les  origines  du  vernis  des 
luthiers  anciens.  Je  ne  saurais  mieux  faire  que  de  citer,  à  ce  propos,  le 


Digitized  by 


Google 


142  LE   VERNIS. 

petit  livre  de  M.  Mailand  dont  j'ai  parlé  plus  haut.  L'auteur  se  demande 
pourquoi  les  formules  des  vernis  des  anciens  maîtres  crémonais  ne  sont 
pas  parvenues  jusqu'à  nous. 

a:  Gomment  se  sont-elles  perdues?  Est-ce  parce  qu'ils  les  conservaient 
secrètes?  Nous  ne  le  pensons  pas  ;  car  les  instruments  des  élèves  qu'ils 
ont  formés,  sauf  quelques  variations  dans  la  nuance  de  la  coloration,  ont 
des  vernis  à  peu  près  identiques  aux  leurs.  Ils  ont  du  nécessairement  être 
abandonnés  peu  à  peu,  à  l'époque  de  la  décadence  de  la  lutherie  de 
Crémone,  et  remplacés  alors  par  ceux  qui  ont  été  produits  dans  le  com- 
merce. Ces  vernis  leur  étaient  bien  supérieurs  au  point  de  vue  de  la 
solidité,  mais  ils  avaient  le  grave  défaut  d'être  trop  durs  pour  des  instru- 
ments. En  effet,  à  l'époque  à  laquelle  les  maîtres  italiens  travaillaient,  la 
fabrication  des  vernis  était  encore  dans  l'enfance.  Cependant  ces  hommes, 
qui  connaissaient  si  bien  leur  art,  avaient  reconnu  que  ceux  qu'on  fabri- 
quait de  leur  temps  et  qu'ils  appropriaient  à  leur  usage,  quoique  mauvais 
pour  d'autres  besoins,  étaient  précisément  ceux  qui  convenaient  le  mieux 
à  leurs  instruments.  Ils  les  ont  conservés  malgré  les  progrès  qui  se  sont 
faits  dans  la  fabrication  des  vernis  pour  l'industrie,  vers  la  fm  du 
xvjF  siècle,  tels  que  ceux  qui  ont  amené  l'importation  de  la  gomme  laque 
et  les  efforts  tentés  pour  dissoudre  le  succin  et  le  copal  dur.  Mais  ce  n'est 
que  dans  la  seconde  moitié  du  xviip  siècle  que  les  formules  empiriques 
dont  on  s'était  servi  jusqu'alors  furent  délaissées,  à  partir  de  cette 
époque,  quelques  savants,  par  des  travaux  consciencieux,  ayant  fait  sortir 
la  fabrication  des  vernis  de  la  routine  dans  laquelle  elle  était  plongée 
depuis  si  longtemps. 

))  Martin,  dans  la  première  moitié  du  xviip  siècle  (1),  avait  trouvé  le 
moyen  de  faire  un  vernis  à  l'huile  avec  le  copal  dur  de  Calcutta.  Quelques 
années  après  (2),  Watin  fit  paraître  son  traité  des  vernis,  dans  lequel  on 
trouve  beaucoup  de  formules  bien  étudiées.  Au  commencement  de  ce 
siècle,  Tinguy  (3)  compléta  les  travaux  de  Watin  ;  mais  malheureusement 
ces  progrès  réels  et  sérieux,  qui  avaient  rendu  de  grands  services,  ne 
convenaient  pas  à  la  lutherie,  dont  on  s'était  peu  préoccupé,  et  qui  eut  le 
tort  de  se  laisser  aller  à  l'engouement  bien  justifié  de  ce  qui  se  faisait  alors 
pour  des  produits  autres  que  les  siens.  Il  en  est  résulté  qu'en  adoptant 
<îes  nouvelles  formules  elle  s'éloigna  de  son  but  sans  s'en  douter,  car 

(1)  En  1744. 

(2)  Paris,  1772. 

(3)  Traité  des  vernis,  publié  à  Gènes  en  1803. 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  143 

rexpérience  du  temps  seule  a  pu  TaverLir  qu'elle  avait  rétrogradé  sur  ce 
point.  Mais  alors  la  célèbre  lutherie  de  Crémone  était  éteinte,  et  il  était 
trop  tard  pour  remonter  à  la  source.  Depuis,  M.  Tripier-Deveaux  a  publié 
son  traité  des  vernis  (1),  dans  lequel  il  a  résumé  toutes  les  questions 
élucidées  jusqu'à  lui,  et  a  aussi  ajouté  aux  travaux  de  ses  prédécesseurs 
de  nouvelles  et  importantes  observations.  Enfin,  dans  ces  derniers  temps, 
la  fabrication  a  fait  de  grands  progrès,  au  point  de  vue  des  applications 
industrielles,  pour  lesquelles  il  faut,  en  outre  du  brillant,  une  grande 
solidité,  afm  de  résister  autant  que  possible  à  toutes  les  causes  de  destruc- 
tion. Ces  qualités  sont  précieuses  sans  doute;  mais  ce  ne  sont  pas  préci- 
sément celles  qui  importent  le  plus  à  la  lutherie,  car  elle  a  besoin  avant 
tout  d'une  souplesse  constante  et  durable. 

»  Par  suite,  sauf  bien  entendu  des  exceptions,  qu'est-il  arrivé  depuis 
plus  d'un  demi-siècle  (2),  aux  ouvriers  qui,  sortis  des  ateliers  de  leurs 
patrons,  se  sont  établis  pour  devenir  maîtres  à  leur  tour  ?  Ce  qui  arrive 
toujours  alors  qu'une  question  n'a  pas  été  nettement  posée  et  n'a  pu  par 
suite  être  étudiée  par  des  hommes  spéciaux  et  consciencieux,  c'est-à-dire 
qu'elle  n'a  fait  aucun  progrès.  En  effet,  les  patrons  faisaient  un  secret  de 
la  composition  de  leur  vernis,  comme  si  cela  seul  devait  faire  passer 
leur  nom  à  la  postérité.  C'est  du  reste  l'indication  la  plus  certaine  de 
l'importance  qu'ils  attachent  comme  nous  à  cette  question  ;  et  alors 
l'ouvrier  nouvellement  établi,  habile  d'ailleurs  dans  son  art,  n'ayant 
aucun  guide,  fut  obligé  de  prendre,  un  peu  au  hasard,  dans  les  traités 
spéciaux  une  formule  de  vernis  qu'il  arrangea  pour  ses  besoins  ;  puis, 
lui  aussi,  il  la  conserva  secrète,  pensant  avoir  mieux  réussi  que  son 
voisin,  jusqu'à  ce  que  le  temps  en  ait  fait  justice.  Par  suite  on  cherche 
toujours  sans  trouver.  Nous  disons  :  sans  trouver,  puisque  rien  n'a  été 
publié  à  cet  égard  ;  et  cela,  nous  le  répétons,  parce  que  cette  question  est 
restée  mystérieusement  enfermée  dans  l'atelier  du  luthier. 

»  Nous  n'avons  jamais  eu  la  pensée  de  soutenir  que,  depuis  qu'on  a 
perdu  la  trace  des  vernis  des  anciens  maîtres,  on  ne  sait  pas  vernir  un 
instrument.  Les  faits  nous  donneraient  à  cet  égard  un  démenti,  la  luthe- 
rie en  France  n'ayant  jamais  été  plus  florissante. 

»  Nous  reconnaissons,  au  contraire,  que  plusieurs  de  nos  luthiers  font 
de  très  bons  instruments,  qui  rivaliseront  probablement  un  jour  avec 
ceux  de  quelques-uns  des  anciens  maîtres.  Mais  cependant  ils  ne  sont 

(1)  Paris,  1845. 

(2)  Il  convient  de  ne  pas  perdre  de  vue  que  ceci  était  écrit  en  1859. 


Digitized  by 


Google 


144  LE   VERNIS. 

pas  revêtus  d'un  vernis  aussi  beau,  ni  aussi  translucide,  ni  aussi  souple. 
Il  n'y  a  pas,  eu  un  mot,  sous  ce  rapport,  d'égalité  dans  leur  manière  de 
faire.  Pourquoi  ?  Probablement  parce  qu'ils  ne  sont  pas  encore  complète- 
ment satisfaits  de  ce  qu'ils  ont,  et  qu'ils  se  laissent  aller,  eux  aussi,  à 
essayer  des  vernis  blancs  qu'ils  trouvent  dans  le  commerce,  qui  ne  sont 
pas  faits  pour  eux,  et  qu'ils  colorent  ensuite  avec  des  laques  plus  ou 
moins  convenables.  C'est  précisément  parce  qu'il  nous  a  paru  que  cette 
question  n'était  pas  encore  résolue,  que  nous  avons  été  conduits  aussi  à 
chercher 

»  La  question,  du  reste,  en  vaut  la  peine  ;  non  pas  que  nous  croyions 
qu'un  vernis  réunissant  les  conditions  nécessaires  ait  la  vertu  de  rendre 
bon  un  mauvais  violon,  mais  parce  que  nous  sommes  convaincu  qu'un 
mauvais  vernis  pourra  détruire  complètement  un  excellent  instrument, 
au  moins  pour  un  temps  assez  long. 

T>  Nous  l'avons  déjà  dit,  l'art  de  faire  les  vernis  à  l'époque  à  laquelle  les 
grands  maîtres  vivaient  était  à  l'état  naissant.  Néanmoins,  nous  sommes 
certain  qu'ils  employaient  ceux  qu'ils  trouvaient  dans  le  commerce  ôt 
qu'ils  appropriaient  à  leurs  besoins.  C'est  ce  qui  nous  explique  pourquoi 
eux  aussi  ont  changé  quelquefois,  alors  que  de  nouvelles  formules  se 
produisaient.  Mais  s'ils  ont  délaissé  une  formule  pour  une  autre,  ils  sont 
toujours  restés  dans  les  conditions  de  souplesse  qu'ils  avaient  reconnues 
nécessaires.  Quant  à  la  coloration,  elle  importe  peu  à  la  qualité  du  vernis 
comme  pâte,  si  on  peut  s'exprimer  ainsi  ;  et  s'ils  ont  souvent  varié  à  cet 
égard,  cela  ne  pouvait  dépendre  que  de  la  demande  de  l'acheteur,  de  leur 
goût,  ou  du  plus  ou  moins  de  solidité  des  matières  colorantes.  Quoi  qu'il 
en  soit,  les  vernis  qu'ils  ont  employés  étaient  excellents  pour  cette  appli- 
cation spéciale,  puisque  les  instruments  qu'ils  en  ont  recouverts  sont 
arrivés  jusqu'à  nous  après  plus  de  deux  cents  ans  dans  un  bel  état  de 
conservation,  et  que  ces  vernis  les  ont  protégés,  tout  en  leur  laissant  une 
entière  liberté  de  vibration.  » 

Un  certain  M.  Grivel  a  publié  un  opuscule  dans  lequel  il  prôtend  avoir 
retrouvé  la  composition  des  vernis  anciens.  Bien  que  cette  petîte'brochure 
paraisse  avoir  été  surtout  écrite  pour  faire  l'éloge  d'un  procédé,  l'autieur 
étant  un  artiste  et  un  chercheur,  elle  présente  néanmoins  quelque  intérêt. 
Elle  confirme  notamment  ce  qu'a  avancé  M.  Mailand  et  ce  que  Tarisio  et 
quelques  vieux  luthiers  que  j'ai  rencontrés  en  Italie  m'avaient  dit,  à  savoir 
que  les  vernis  qu'employaient  les  anciens  luthiers  n'étaierit  'pas  faits  par 
eux. 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  145 

<  Le  vieux  de  Boislongpré,  écrit  M.  Grivel,  que  j'ai  beaucoup  connu 
dans  ma  jeunesse,  racontait  souvent  qu'un  descendant  de  Guadagnini 
lui  avait  affirmé  qu'aucun  des  luthiers  des  Crémone  ne  connaissait  la 
recette  du  vernis  qu'ils  employaient  pour  leurs  instruments;  qu'un  dro- 
guiste-apothicaire, spéciale  (1),  au  temps  où  vivaient  les  Guarnerius  et  les 
Stradivarius,  en  fabriquait  pour  les  besoins  de  chacun,  et  que  Stradivarius, 
le  grand  Stradivari^  comme  on  l'appelait,  portait  sa  bouteille  lui-même, 
quand  il  allait  à  la  provision,  pour  que  son  compère  l'apothicaire,  suo 
compadre  del  spéciale^  ne  lui  donnât  pas  le  fond  du  pot.  t 

Cette  dernière  révélation  peut  paraître  d'autant  moins  étonnante  que  de 
nos  jours  les  choses  se  passent  à  peu  près  ainsi.  La  plupart  des  luthiers 
actuels  achètent  leur  vernis  blanc  tout  préparé  chez  les  marchands  de 
couleurs  et  se  contentent  d'y  ajouter  la  matière  colorante. 

Partant  de  cette  idée  dont  l'exactitude  paraît  suffisamment  démontrée, 
à  savoir  que  les  luthiers  italiens  ne  fabriquaient  pas  eux-mêmes  leur 
vernis,  mais  se  servaient  de  celui  qu'ils  trouvaient  dans  le  commerce, 
M.  Mailand  a  été  logiquement  amené  à  l'étude  de  la  fabrication  des  vernis 
en  général,  à  l'époque  à  laquelle  travaillaient  les  célèbres  luthiers  italiens. 
C'est  de  cette  étude  qu'il  a  tiré  la  composition  probable  du  vernis  qui 
servait  à  la  lutherie. 

a  II  serait  difficile  de  savoir,  par  l'analyse  chimique,  comment  étaient 
composés  les  vernis  qu'ont  employés  les  anciens  luthiers,  d'une  part^ 
parce  que  les  résines  et  le  véhicule  qui  a  servi  à  les  dissoudre  sont  oxydés 
depuis  longtemps,  et  d'une  autre  part,  parce  que,  à  moins  d'avoir  un 
instrument  hors  de  service,  en  supposant  que  cette  analyse  fût  encore 
possible,  ils  sont  d'un  trop  grand  prix  pour  qu'on  les  soumette  à  un  tra- 
vail qui  les  détériorerait  et  leur  ôterait  leur  valeur.  Or,  nous  croyons 
arriver  plus  sûrement  au  but  que  nous  nous  proposons  d'atteindre,  en 
examinant  ce  qu'était  la  fabrication  des  vernis  en  Italie  pendant  la  période 
de  l'existence  de  l'école  de  la  lutherie  italienne,  bien  convaincu  qu'ils 
n'ont  pu  employer  que  ce  qui  était  alors  connu  dans  l'industrie.  » 

J'estime  que  la  méthode  de  M.  Mailand  est  excellente  et  c'est  pour  cette 
raison  que  je  donnerai,  à  la  fin  de  ce  chapitre,  une  série  de  formules 
anciennes  dans  lesquelles  on  retrouvera  les  éléments  de  toutes  les  for- 
mules modernes  et  qui  laisseront  le  champ  libre  à  ceux  qui  voudraient  y 
chercher  des  inspirations  pour  se  livrera  de  nouveaux  essais. 


(1)  Ne  serait-ce  donc  pas  dans  quelque  vieux  codex  italien  qu'on  retrouverait  la 
véritable  formule  du  vernis  dont  se  servaient  les  luthiers  de  ce  pays  ?  (A,  T. . .) 

19 


Digitized  by 


Google 


146  LE   VERNIS. 

Mais,  avant  de  s'engager  dans  cette  voie,  il  est  indispensable  de  bien 
connaître  les  qualités  que  doit  posséder  un  bon  vernis  de  lutherie. 

Le  vernis  destiné  à  recouvrir  des  instruments  à  archets  doit  posséder 
des  qualités  multiples  pour  ne  pas  être  un  obstacle  à  la  vibration.  Il  doit 
être  souple  sans  poisser,  s'user  assez  facilement.  Pour  cela,  il  ne  doit 
entrer  dans  sa  composition  que  des  gommes  ou  résines  assez  tendres 
pour  ne  pas  faire  raidir  outre  mesure  les  parois  de  l'instrument. 

Le  vernis  ne  doit  pas  avoir  l'aspect  vitreux  du  vernis  des  objets  laqués 
ou  des  panneaux  de  voiture.  Il  doit  être  transparent  naturellement  ;  ne  se 
détremper  ni  au  contact  de  l'eau,  comme  certains  vernis  tyroliens  dits  à 
l'encollage,  ni  au  contact  de  l'huile,  comme  les  vernis  des  Médard  et  des 
Bertrand,  de  Paris. 

UENCOLLAGE 

L'encollage  est  une  couche  de  colle  claire  ou  de  vernis  incolore  et 
siccatif  qu'on  applique  sur  le  bois  d'un  instrument  pour  le  préparer  à 
recevoir  les  substances  colorantes  et  le  vernis  qui  doivent  le  revêtir  de 
sa  robe  déflnitive,  sans  se  tacher  ou  s'imbiber  de  l'huile  ou  des  hquides 
qui  entrent  dans  la  composition  de  ce  vernis. 

M.  Mailand  a  fait  sur  l'encollage  une  étude  intéressante.  Bien  que  je  ne 
partage  pas  complètement  son  opinion,  je  crois  bon  de  reproduire  ci-après 
ce  qu'il  a  dit  sur  ce  sujet,  me  réservant  de  faire  suivre  cette  citation  de  mes 
observations  personnelles. 

«  Est-il  nécessaire  d'encoller  les  instruments  avant  de  les  vernir  ?  Nous 
n'hésitons  pas  à  répondre  affirmativement;  car,  si  on  ne  les  encollait  pas, 
les  deux  ou  trois  premières  couches  de  vernis  entreraient  dans  le  bois  ; 
elles  resteraient  complètement  ternes  jusqu'à  saturation  du  bois,  qui  ne 
pouvant  plus  en  absorber,  serait  encollé  par  le  vernis  lui-même  :  ceci  est 
facile  à  expliquer.  Le  bois,  par  ses  canaux  cellulaires,  fait  l'office  d'une 
éponge  ;  il  absorbe  la  partie  la  plus  fluide  du  vernis  et  d'autant  plus  qu'il 
a  subi  antérieurement  une  dessiccation  plus  longue  ;  par  suite,  l'instru- 
ment se  saturera  d'essence,  d'une  partie  de  résines  et  de  matières  colo- 
rantes, dont  le  surplus  restera  à  la  surface,  à  moins  que  le  vernis  soit  très 
corsé.  Ces  résines,  privées  d'une  portion  de  leur  essence,  se  trouvant 
abandonnées  à  elles-mêmes,  sécheront  promptement  en  perdant  la  sou- 
plesse qu'elles  devaient  leur  communiquer.  Il  résulterait  évidemment  de 
cette  manière  de  faire ,  qu'il  faudrait  plus  de  couches  pour  obtenir  le 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  147 

brillant  nécessaire,  que  le  vernis  que  nous  employons,  dans  lequel  il 
n'entre  aucunes  résines  dures,  deviendrait  très  friable  puisqu'elles  auraient 
perdu,  en  partie,  l'excipient  qui  doit  les  protéger,  et  que  pour  arriver  à  une 
solidité  convenable,  il  faudrait  donner  deux  ou  trois  couches  de  plus  ; 
qu'enfin  lorsque  ces  dernières  seront  oxydées  par  le  temps  ou  usées  par 
les  frottements,  celles  de  dessous  tomberaient  promptement  en  poussière  ; 
mais  le  plus  grave  inconvénient  serait,  d'une  part,  d'avoir  fait  absorber  au 
bois  une  certaine  quantité  de  vernis,  et  d'une  autre,  d'en  avoir  mis  une 
épaisseur  plus  considérable  qu'il  n'est  utile  ;  par  suite,  les  sons  de  l'ins- 
trument seraient  sourds,  voilés,  sans  éclat  et  sans  portée  ;  si  ce  n'est  pour 
toujours,  ce  serait  au  moins  pour  un  très  long  espace  de  temps.  Les  bois 
employés  en  lutherie  ne  sont  mis  en  œuvre  que  lorsqu'ils  sont  bien  secs, 
dessiccation  qui  ne  peut  s'obtenir  qu'après  plusieurs  années,  d'où  il  suit 
qu'en  faisant  pénétrer  de  l'essence  et  des  résines  dans  le  bois,  on  ferait 
une  chose  toute  xîontraire  au  but  qu'on  s'est  proposé  d'atteindre. 

»  Si  l'encollage  est  nécessaire,  ainsi  que  d'ailleurs  tous  les  luthiers  le 
savent  très  bien,  quel  est  celui  qui  doit  être  préférablement  employé  ? 
Nous  avions  d'abord  pensé  à  une  solution  légère  de  colle  de  poisson,  de 
Flandre  ou  de  parchemin,  cela  nous  a  donné  un  encollage  trop  lourd  ; 
l'albumine  de  l'œuf  (4),  que  nous  avons  ensuite  essayée,  avait  l'inconvé- 
nient grave  de  trop  serrer  les  tables  parce  que,  quoique  ce  soit  une  peau 
mince  et  légère,  elle  a  une  ténacité  très  résistante,  alors  qu'on  l'a  coagulée 
par  une  solution  d'acide  faible  ;  ce  qui  est  indispensable  pour  qu'elle  ne 
reste  pas  toujours  poisseuse.  Ce  défaut  d'élasticité  rendrait  nécessaire- 
ment les  instruments  durs  et  criards.  Nous  avons  essayé  ensuite  la  dex- 
trine  dissoute  dans  l'eau  ;  cet  encollage  ne  nuisait  sous  aucun  rapport  à  la 
vibration,  mais,  après  sa  dessiccation,  il  avait  un  aspect  pâteux  qui  altérait 
le  poli  du  bois,  et  le  vernis  apphqué  dessus  était  grumelé  ;  il  ne  présentait 
plus  une  surface  lisse  et  n'était  ni  assez  transparent,  ni  assez  nifle^  suivant 
l'expression  des  fabricants  de  vernis.  L'amidon  nous  a  donné  un  résultat 
à  peu  près  identique  ;  on  pourrait  sans  doute  poncer  de  nouveau,  mais 
alors  l'encollage  serait  enlevé  inégalement.  Ces  encollages,  très  conve- 
nables pour  l'ébénisterie,  ont  tous,  pour  la  lutherie,  les  défauts  gravesque 
nous  venons  de  signaler. 

i>  Préoccupé  de  ce  ton  jaune  qu'on  rencontre  sur  beaucoup  d'instru- 
ments des  luthiers  italiens,  alors  que  le  vernis  est  usé,  nous  avons  pensé 


(i)  «  L'albumine  de  l'œuf  est  la  liqueur  visqueuse  qu'on  trouve  sous  la  masse  en  neige 
de  blancs  d'œufs  battus,  après  un  repos  de  quinze  à  dix-huit  heures.  » 


Digitized  by 


Google 


14f8  LE   VERNIS. 

qu'ils  les  encollaient  avec  des  gommes  résines  solubles  dans  l'alcool, 
telles  que  la  gomme  gutte  et  l'aloès  soccotrin,  qui,  dit-on,  a  la  propriété 
de  préserver  le  bois  de  la  piqûre  des  vers.  Ces  résines  dissoutes  dans 
l'alcool  sont  un  excellent  encollage  qui  ne  peut  pas  nuire  à  la  liberté  des 
tables,  ni  à  la  dessiccation  du  bois,  puisque  l'alcool  s'évapore  de  suite.  Si 
on  étend  une  solution  de  ces  résines  sur  un  instrument,  celles-ci  ne  le 
pénètrent  que  très  légèrement  et  elles  y  adhèrent  dans  un  état  de  division 
qui  ne  peut  altérer  ou  paralyser  les  vibrations  des  tables,  les  molécules  de 
ces  résines  n'ayant  pas  entre  elles  assez  de  cohérence  et  de  force  pour 
avoir  une  action  nuisible.  Nous  avons  fait  plusieurs  expériences  à  cet 
égard  par  suite  desquelles  nous  avons  été  convaincu  que  c'est  ainsi  que 
beaucoup  de  luthiers  italiens  ont  encollé  leurs  instruments.  Ceux  sur 
lesquels  on  ne  retrouve  pas  ce  ton  jaune  ont  dû  être  encollés  avec 
un  vernis  de  sandaraque  à  l'alcool,  dans  le  genre  de  celui  indiqué  par 
le  P.  Bonanni. 

D  On  pourrait  le  formuler  ainsi  : 

D  Sandaraque 20  grammes. 

y>  Benjoin  en  larmes  ou  élémi. . .  6       — 

ï>  Alcool 100  centimètres  cubes, 

soit  1/10  de  litre. 

»  Néanmoins,  nous  préférons  l'encollage  par  l'aloès  et  la  gomme  gutte. 
Si  on  emploie  cette  dernière  seule,  on  obtiendra  un  jaune  clair,  qui,  sous 
le  vernis  coloré  dont  nous  nous  occuperons  plus  loin,  communiquera  à 
ce  dernier  un  reflet  jaune  très  harmonieux  en  ramenant  sa  couleur  au 
rouge  orangé.  On  a  employé  comme  encollage  une  solution  alcoolique  de 
gomme  laque  plus  ou  moins  concentrée  ;  cet  encollage  serait  le  plus  dur 
de  tous  ceux  qui  ont  été  indiqués  plus  haut  et  aurait  par  conséquent  tous 
les  inconvénients  dont  nous  avons  parlé. 

»  La  formule  que  nous  présentons  remplit  toutes  les  conditions  néces- 
saires. 

3>  Prenez  de  la  gomme  gutte  en  bâton,  qui  est  plus  belle  que  celle  en 
gâteau  ;  concassez-la,  puis  réduisez-la  en  poudre  fine  en  l'écrasant  dans 
un  mortier  ou  simplement  en  vous  servant  d'une  bouteille  en  guise  de 
rouleau  :  dans  ce  cas,  vous  mettrez  votre  gomme  gutte  concassée  sur  une 
glace  à  broyer  ou  à  son  défaut  sur  une  feuille  de  papier  étendue  sur  une 
table  de  bois  dur  et  vous  la  réduirez  facilement  en  poudre  en  roulant 
la  bouteille  dessus.  Il  sera  nécessaire  de  remuer  de  temps  à  autre  la 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  149 

gomme  gutte  avec  un  couteau  de  broyeur,  afin  d'atteindre  toutes  ses 
parties. 

^  Première  formule, 

>  Gomme  gutte 20  grammes. 

3>  Alcool  à  36° 100  centimètres  cubes. 

i>  Deuxième  formule, 

^  Gomme  gutte 10  grammes. 

»  Aloès  soccotrin 8       — 

D  Alcool  à  36o 100  centimètres  cubes. 

T>  Dans  un  flacon,  mettez  votre  alcool  et  la  moitié  seulement  des  résines  ; 
laissez  fondre  pendant  huit  ou  dix  jours  en  remuant  une  ou  deux  fois 
chaque  jour,  puis  filtrez  dans  un  entonnoir  de  verre  sur  un  linge  qui 
retiendra  la  partie  gommeuse  insoluble  dans  l'alcool.  Dans  ce  liquide 
déjà  coloré,  remettez  la  seconde  moitié  de  vos  résines  et  opérez  comme 
il  vient  d'être  dit  ;  puis,  au  bout  d'une  dizaine  de  jours,  filtrez  au  papier 
dans  le  même  entonnoir  préalablement  nettoyé.  Nous  recommandons  de 
faire  cette  solution  en  deux  fois  parce  que  les  résines  se  trouveront  plus 
en  contact  avec  l'alcool  et  qu'ainsi  on  en  dissoudra  une  plus  grande 
quantité.  Si  cependant  on  était  pressé,  on  pourrait  faire  cette  solution 
en  une  seule  fois,  mais  la  couleur  serait  certainement  moins  intense.  On 
pourrait  hâter  l'opération  en  mettant  le  flacon  dans  une  étuve,  dans  le 
four  ou  sur  le  marbre  d'un  poêle  ;  mais  il  ne  faudrait  pas  qu'il  fût  assez 
chaud  pour  faire  bouillir  l'alcool,  parce  qu'il  pourrait  briser  le  vase  et 
mettre  le  feu.  Pour  empêcher  que  le  flacon  soit  trop  chauffé  et  éviter  une 
rupture,  il  sera  bon  de  mettre  quelques  feuilles  de  papier  dessous.  Si  ce 
papier  se  brûlait,  il  faudrait  retirer  le  flacon  ;  ce  serait  une  indication  que 
la  chaleur  est  trop  forte. 

»  Nous  préférons  la  seconde  formule  parce  que  l'encollage  sera  plus 
souple,  l'aloès  soccotrin  étant  plus  mou  que  la  gomme  gutte.  Le  ton  qu'on 
obtiendra  sera  d'un  jaune  plus  ferme,  un  peu  verdâtre,  en  le  regardant  à 
un  certain  angle  de  réfraction,  et  il  affaiblira  moins  la  chaleur  du  ton  du 
vernis  coloré.  Ceci,  du  reste,  n'est  qu'une  affaire  de  goût,  car  l'une  ou 
l'autre  de  ces  deux  formules  donnera  un  bon  encollage.  Deux  couches 
étendues  au  pinceau  nous  paraissent  suffisantes.  Si  on  le  désirait  plus 
fort,  on  pourrait,  sans  inconvénient,  en  mettre  une  troisième  ;  il  serait 


Digitized  by 


Google 


150  LE   VERNIS. 

sans  doute  facile  de  faire  dissoudre  plus  d'aloès  et  de  gomme  gutte  dans 
Talcool,  mais  alors  on  aurait  de  la  peine  à  bien  étendre  ce  liquide  trop 
épais  sans  faire  de  taches.  Si  cependant  il  s'en  produisait,  il  serait  facile 
de  les  amoindrir  en  frottant  légèrement  avec  un  linge  mouillé  les  parties 
trop  chargées  et  les  petites  différences  de  nuances  qui  pourraient  rester 
seraient  masquées  par  le  vernis.  Nous  conseillons  de  faire  dissoudre  ces 
gommes  résines  dans  l'alcool,  quoiqu'elles  soient  en  partie  solubles  dans 
l'eau,  parce  que  ce  liquide  ne  dissout  que  la  partie  gommeuse  ;  celle 
résineuse,  qui  est  préférable,  reste  en  suspension  et  donne  à  la  liqueur 
un  aspect  boueux,  tandis  que  l'alcool  ne  dissout  que  la  résine  et  qu'en 
outre  il  se  volatilise  plus  promptement.  » 

Il  est  à  peine  utile  que  j'approuve  ce  que  vient  de  dire  M.  Mailand 
sur  la  nécessité  de  l'encollage  qui  est  d'ailleurs  d'une  pratique  constante 
en  lutherie.  Mais  je  ne  suis  pas  de  son  avis,  quand  il  se  déclare  partisan 
d'un  encollage  coloré.  En  effet,  le  ton  jaune  qu'il  a  remarqué  sur  le  bois 
des  anciens  instruments  italiens  dans  les  parties  où  le  vernis  est  usé,  et 
qu'il  croit  pouvoir  attribuer  à  la  présence  d'une  substance  colorante,  est 
dû,  selon  moi,  le  plus  souvent  à  une  coloration  naturelle  du  bois  résultant 
de  sa  vétusté.  Voici  au  demeurant  les  raisons  sur  lesquelles  j'appuie  mon 
opinion. 

Il  n'est  pas  nécessaire  d'avoir  une  grande  connaissance  des  bois  pour 
savoir  que  dans  la  cçntexture  de  l'épicéa,  il  existe  des  couches  de  densité 
très  différentes  correspondant  les  unes  aux  accroissements  de  printemps, 
les  autres  aux  accroissements  d'automne,  les  premières  étant  plus  tendres, 
plus  poreuses  et  moins  colorées  que  les  secondes  qui  sont  imprégnées  de 
résine.  Ces  zones  sont  d'ailleurs  très  perceptibles  à  l'œil  et  constituent 
ces  maillures  qui  sont  une  des  beautés  du  bois  employé  à  la  confection 
des  tables  des  instruments.  Or,  les  parties  tendres  et  poreuses  dont  je 
viens  de  parler,  de  même  que  celles  où  le  fil  du  bois  se  trouve  sectionné, 
ayant  une  affinité  particulière  pour  le  liquide,  s'imbibent  beaucoup  plus 
que  les  autres  et  reçoivent  par  suite  une  plus  grande  quantité  des  matières 
colorantes  qui  se  trouvent  en  suspension  dans  l'encollage.  Il  en  résulte 
une  atténuation  telle  dans  les  contrastes  entre  les  parties  naturellement 
claires  et  foncées  du  bois  que  les  veines  de  celui-ci  ne  paraissent  presque 
plus.  C'est  ce  qui  se  produit  pour  les  tables  des  instruments  actuels 
que  dans  les  ateliers  de  lutherie  on  commence  par  colorer  avec  une 
infusion  concentrée  de  safran.  Les  vernis  qu'on  étend  ensuite  avec  une 
incontestable  habileté  prennent  une  coloration  générale  assez  sédui- 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  151 

santé,  mais  c'est,  comme  je  viens  de  le  dire,  au  détriment  de  la  beauté 
du  bois. 

Eh  bien,  c'est  précisément  ce  qui  ne  se  voit  jamais  dans  les  beaux  ins- 
truments italiens  où,  sous  les  plus  riches  vernis  aux  tons  si  chauds,  les 
fibres  du  bois  apparaissent  si  nettement  qu'on  pourrait  presque  croire 
qu'elles  sont  recouvertes  d'un  vernis  incolore  et  que  c'est  le  bois  qui 
possède  naturellement  cette  rutilante  tonalité. 

Le  grave  inconvénient  que  présente  l'encollage  coloré  pour  l'épicéa 
existe  également,  mais  à  un  degré  moindre,  pour  l'érable  dont  les  ondes 
risquent  d'y  perdre  ces  chatoiements  et  ces  reflets  soyeux  qui  en  font  le 
grand  charme. 

La  conclusion  est  qu'il  faut  éviter,  dans  l'encollage,  toute  coloration 
factice  susceptible  d'altérer  la  coloration  naturelle  des  veines  du  bois. 
Je  dois  cependant  mentionner,  entre  cent  procédés  qui  se  ressemblent 
et  qu'il  serait  trop  long  et  bien  inutile  d'énumérer  ici,  celui  qui  consiste 
à  colorer  le  bois  avec  une  solution  au  bichromate  de  potasse  (envi- 
ron 30  grammes  par  litre  d'eau).  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  je  ne 
suis  pas  partisan  de  ce  procédé  pour  les  motifs  que  je  viens  d'exposer; 
mais  je  le  recommanderais  plus  volontiers  que  celui  qui  consiste  à  faire 
usage  du  safran,  parce  qu'il  donne  une  teinte  fugace  qui,  si  elle  com- 
mence par  ajouter  au  vernis  un  assez  joli  ton  jaune  doré,  a  surtout 
l'avantage,  en  disparaissant  avec  le  temps,  de  faire  place  à  la  coloration 
naturelle  du  bois  que  rien  ne  saurait  remplacer. 

Je  terminerai  en  indiquant  que  certains  luthiers  sont  allés  jusqu'à 
confier  à  l'encollage  toute  la  matière  colorante  nécessaire  pour  donner 
à  leurs  instruments  la  tonalité  définitive  cherchée,  se  contentant  ensuite 
de  recouvrir  un  tel  encollage  d'un  vernis  incolore  n'ayant  d'autre  utilité 
que  de  le  protéger.  Cette  pratique,  complètement  abandonnée  aujour- 
d'hui, se  rencontrait  surtout  dans  l'école  tyrolienne  à  laquelle  a  appartenu 
la  famille  des  Klotz.  Les  instruments  de  cette  école  étaient  enduits  à  chaud 
d'un  véritable  encollage  à  la  colle  servant  d'excipient  et  tenant  en  sus- 
pension les  matières  colorantes  qui  donnaient  des  tons  jaunes-bruns 
louches  à  toute  cette  lutherie  de  second  ordre  dont  la  facture  n'était 
cependant  pas  sans  mérite.  Lorsque  cet  encollage  était  sec,  il  était  poli 
puis  recouvert  d'une  ou  de  deux  couches  d'un  vernis  incolore  à  l'alcool. 
Malgré  cette  couche  protectrice,  j'engage  les  personnes  qui  auraient  entre 
les  mains  de  pareils  instruments  de  ne  pas  s'aviser  de  les  laver,  notam- 
ment après  une  réparation,  car  elles  risqueraient  de  les  déshabiller 
complètement. 


Digitized  by 


Google 


152  LE  VERNIS. 

LA  COLORATION  DES  ESSENCES 

J'emprunte  au  livre  déjà  cité  de  M.  Mailand,  pour  en  faire  la  matière  de 
ce  chapitre,  une  des  parties  de  sa  savante  étude  qui  porte  le  plus  sa  marque 
personnelle,  puisqu'elle  repose  sur  des  expériences  faites  dans  son  labo- 
ratoire et  qui  l'ont  amené  à  un  procédé  dont  il  semble  bien  qu'il  ait  été  le 
premier  à  avoir  l'idée.  On  lira  donc  certainement  avec  intérêt  les  citations 
suivantes  : 

a  L'essence  de  térébenthine,  on  le  sait,  ne  se  combine  ou  ne  se  mélange 
avec  aucune  espèce  de  couleur,  qu'elle  soit  broyée  à  l'huile,  mise  en  poudre 
ou  détrempée  dans  le  vernis.  Il  en  est  de  même  des  essences  de  lavande, 
d'aspic  ou  de  romarin  ;  elles  se  teintent  un  peu  plus,  mais  si  faiblement 
qu'elles  ne  laissent  aucune  coloration  lorsqu'on  les  met  en  œuvre. 

»  Cependant  nous  étions  convaincu  que  les  vernis  des  anciens  maîtres 
étaient  faits  avec  l'une  des  essences  que  nous  venons  d'indiquer  et  qu'ils 
avaient  dû,  pour  les  colorer,  se  servir  d'une  autre  matière  que  les  laques, 
qui  ne  se  combinent  pas  plus  au  véhicule  que  les  autres  couleurs  Si  on 
les  emploie  broyées  à  l'huile,  elles  paraissent  d'abord  se  mêler  à  l'essence 
et  aux  résines  ;  mais  ensuite,  en  moins  d'une  heure,  elles  se  précipitent 
au  fond  du  récipient,  d'où  il  suit  qu'en  détrempant  ces  couleurs  dans  ua 
vernis,  chaque  fois  qu'on  voudrait  s'en  servir,  il  faudrait  secouer  le  flacon 
afin  de  les  mettre  pour  un  moment  en  suspension  dans  le  liquide.  Enfin 
ces  laques  sont  toujours  plus  ou  moins  limoneuses  ou  terreuses,  elles  ont 
peu  de  transparence  et  laissent  par  suite  une  épaisseur  au  moins  inutile  sur 
les  tables  de  l'instrument.  Les  laques  de  garance,  qui  portent  le  nom  de 
Robert,  donnent  moins  d'opacité  et  sont  plus  translucides,  mais  elles 
présentent  les  mêmes  difficultés  que  celles  que  nous  venons  de  signaler. 

»  Les  couches  de  vernis  appliquées  par  les  luthiers  crémonais  sur  leurs 
instruments  sont  tellement  translucides  et  forment  si  peu  d'épaisseur  que 
nous  avons  pensé  qu'ils  avaient  dû  se  servir  de  matières  colorantes,  plus 
ou  moins  résineuses,  qu'ils  rendaient  solubles  ou  au  moins  miscibles  dans 
les  essences. 

»  En  efl'et,  nous  avons  vu  qu'Alexis  le  Piémontais,  dans  son  livre  des 
secrets,  publié  en  1550,  avait  indiqué  pour  colorer  les  vernis,  le  santal 
rouge  qui  contient  des  matières  résineuses,  Taloès,  gomme  résineuse,  le 
sang-dragon,  qui  est  une  résine,  puis  plusieurs  couleurs  non  résineuses 
qui  ne  pourraient  être  solubles,  telles  que  la  garance  trempée  en  eau  de 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS.  453 

tarlre,  le  safran,  les  bois  de  campôche  et  de  Brésil,  etc.  Alexis  ne  parle 
pas  de  la  gomme  gutte,  qui  cependant  était  connue  de  son  temps.  Cette 
indication  trouvée  dans  un  livre  publié  un  an  avant  Tépoque  à  laquelle 
André,  le  premier  des  Amati,  a  commencé  à  travailler,  a  confirmé  la 
conviction  que  nous  avions  déjà  acquise,  par  suite  d'un  grand  nombre 
d'expériences,  que  les  luthiers  italiens  avaient  dû  se  servir  du  sang- 
dragon,  du  santal  rouge  et  de  la  gomme  gutte.  Toutes  ces  couleurs  rési- 
neuses sont  très  solubles  dans  l'alcool.  Mais  il  n'en  est  pas  de  môme  avec 
les  essences,  sauf  la  gomme  gutte  qui  y  est  soluble  à  froid,  et  plus  encore 
si  on  expose  au  soleil  l'essence  dans  laquelle  on  l'aura  mise  digérer  ;  le 
sang-dragon  s'y  dissout  un  peu,  mais  pas  assez  pour  donner  une  couleur 
suffisante  et  solide  ;  quant  au  santal  rouge  réduit  en  poudre,  il  les  colore 
à  peine.  Nous  avions  pensé  d'abord  qu'en  faisant  des  extraits  à  sec  de 
solution  de  ces  couleurs  à  l'alcool  ou  à  l'eau,  il  nous  serait  possible  de 
les  faire  dissoudre  dans  les  essences,  soit  directement,  soit  par  l'action 
du  broyage,  soit  à  l'aide  d'une  insolation  ;  mais  tous  nos  efforts  restèrent 
alors  sans  résultat.  Cependant  ces  travaux  ne  furent  pas  perdus,  car  c'est 
par  suite  de  bien  des  essais  de  ce  genre  que  nous  vint  l'idée  de  nous 
servir,  comme  intermédiaire  seulement,  de  l'action  solvante  de  l'alcool  à 
40  degrés  de  l'aréomètre  de  Cartier  (1),  qui  se  mêle  complètement  avec 
les  essences  de  lavande,  d'aspic  ou  de  romarin.  Nous  fîmes  alors  dis- 
soudre du  santal  dans  de  l'alcool,  nous  mêlâmes  cette  solution  à  l'une  des 
trois  essences  qui  conserva  la  couleur  sans  se  troubler  ;  ce  liquide  com- 
posé d'essence  et  d'alcool  n'aurait  pas  communiqué  assez  de  souplesse 
aux  résines  et  n'aurait  donné  qu'un  vernis  trop  sec;  il  fallait  donc  trouver 
le  moyen  d'éliminer  l'alcool,  afin  d'obtenir  l'essence  pure  mais  chargée 
de  la  matière  colorante.  Cette  opération  n'était  pas  difficile  à  faire  ;  nous 
savions  que  l'alcool  bout  à  78  degrés,  tandis  que  les  essences  dont  nous 
venons  de  parler  n'entrent  en  ébullition  qu'à  155  degrés  environ.  Nous 
pensâmes  alors  qu'en  traitant  notre  mélange  d'alcool  et  d'essence  au  bain- 
marie,  dont  l'eau  en  vase  ouvert  ne  peut  s'élever  à  une  température  de 
plus  de  100  degrés,  chaleur  inférieure  à  celle  nécessaire  pour  vaporiser 
l'essence,  l'alcool  seul  s'évaporerait.  Ce  fut  en  effet  ce  qui  arriva  et  notre 
essence  ainsi  débarrassée  de  l'alcool  intervenu  seulement  pour  prêter  la 


(1)  «  Il  faut  que  Talcool  soit  très  pur,  qu'il  contienne  le  moins  d'eau  possible.  Ces 
40  degrés  de  Taréomètre  de  Cartier  correspondent  à  94  degrés  de  Taréomètre  centé- 
simal de  Gay  Lussac,  qui  est  plus  généralement  employé  aujourd'hui.  A  ce  degré,  la 
pesanteur  spécifique  de  l'alcool  doit  être  environ  de  0,827  et  il  contient  7  centimètres- 
cubes  d'eau  et  93  d'alcool.  » 

20 


Digitized  by 


Google 


154  LE  VERNIS. 

force  de  son  action  solvante,  resta  chargée  de  la  couleur  avec  laquelle  elle 
se  trouva  mélangée.  Nous  lai^:^sàmes  reposer  ce  liquide  pendant  huit  jours, 
après  lesquels  il  n'avait  subi  aucune  altération  ;  nous  en  fîmes  alors  un 
vernis  coloré,  qui,  étendu  sur  une  planche  encollée  comme  nous  l'avons 
indiqué  et  abandonné  à  l'action  du  soleil  pendant  un  mois,  ne  perdit  rien 
de  sa  coloration.  Nous  répétâmes  cette  expérience  avec  une  solution 
alcoolique  de  sang-dragon  et  le  résultat  fut  aussi  satisfaisant. 

D  Mais  pour  que  l'opération  que  nous  venons  d'indiquer  réussisse,  il 
faut  que  l'essence  employée  soit  très  pure,  parce  qu'autrement  elle  ne  se 
chargerait  pas  d'autant  de  couleur  (1) 

D  Les  essences  de  lavande,  de  romarin  et  d'aspic  ont  une  odeur  très 
forte  qu'elles  conserven  t  longtemps  ;  quoique  nous  fussions  bien  convaincu 
que  les  anciens  luthiers  se  sont  servis  de  ces  excipients  pour  faire  leurs 
vernis,  si  ce  n'est  toujours,  au  moins  assez  souvent  (2),  nous  voulions, 
pour  éviter  l'inconvénient  de  cette  persistance  de  l'odeur,  obtenir  les 
mêmes  résultats  avec  l'essence  de  térébenthine,  qui  est  môme  préférable, 
parce  qu'étant  plus  résineuse  et  plus  siccative,  elle  donne  plus  de  soUdité 
aux  vernis  et  les  rend  moins  mous  après  la  dessiccation.  Mais  nous  fûmes 
arrêté  de  suite  parce  que  l'essence  de  térébenthine  récemment  rectifiée 
et  l'alcool  même  à  40  degrés  ne  se  mêlent  pas  ensemble  ;  il  se  forme  un 
trouble  qui  donne  au  mélange  des  deux  liquides  une  teinte  opaline,  puis 
l'alcool  ne  tarde  pas  à  se  séparer  de  l'essence,  et  chacun  de  ces  deux 
liquides  redevient  clair.  Nous  essayâmes  cependant  de  faire  passer  la 
couleur  dans  l'essence  de  térébenthine  par  le  procédé  que  nous  avons 
indiqué,  mais  nécessairement  le  même  trouble  s'est  reproduit  avec 
séparation  des  deux  liquides  ;  cependant  après  avoir  éliminé  l'alcool, 
l'essence  conserva  une  certaine  quantité  de  couleur,  mais  trop  faible  pour 
résister  à  une  insolation  prolongée  seulement  pendant  deux  jours i 

T>  Cependant  cette  expérience  nous  avait  au  moins  démontré  que 
l'essence  de  térébenthine  ainsi  traitée  retenait  une  certaine  quantité  de 
couleur.  Nous  pensâmes  alors  qu'elle  s'y  mêlerait  aussi  bien  que  dans 
les  essences  de  lavande  ou  de  romarin,  si  elle  pouvait  devenir  soluble 
dans  l'alcool.  Nous  savions  que  l'essence  grasse  de  térébenthine  (3)  s'y 

(1)  M.  Mailand  cite  ici  le  traité  de  M.  Tripier-Deveaux  qui  indique  les  moyens  de  recon- 
naître la  falsification  des  essences.  Je  renvoie  à  cet  ouvrage  le  lecteur  que  cette  question 
intéresserait. 

(2)  Je  partage  sincèrement  ce  doute.  (A.  T...) 

(3)  «  Pour  obtenir  l'essence  grasse,  on  met  de  l'essence  de  térébenthine  dans  une 
terrine  peu  profonde  et  on  l'expose  à  l'air  jusqu'à  ce  qu'elle  ait  perdu  les  neuf  dixiè- 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS.  155 

dissout  ;  nous  avons  alors  pensé  qu'en  nriettant  Tessence  de  térébenthine 
dans  des  conditions  analogues,  c'est-à-dire  en  l'oxydant  par  l'absorption 
qu'elle  ferait  de  l'oxygène  de  l'air,  elle  pourrait  devenir  soluble  dans 
l'alcool  sans  le  troubler  et  retenir  la  couleur  qu'on  introduirait  dedans 
par  l'intermédiaire  de  l'alcool.  A  cet  effet  nous  avons  donc  rempli 
une  bouteille  aux  deux  tiers  seulement  d'essence  de  térébenthine,  afin  de 
laisser  plus  de  surface  à  la  circulation  de  l'air,  puis  sans  la  boucher  — 
ceci  est  important  puisque  l'essence  ne  pourrait  pas  absorber  l'oxygène 
de  l'air  si  elle  était  bouchée  —  nous  l'avons  exposée  derrière  une  fenêtre 
à  l'action  du  soleil  qui  hâte  l'opération.  Après  deux  mois  environ,  elle 
était  devenue  parfaitement  miscible  à  l'alcool.  Pour  la  mettre  dans  cet 
état,  il  suffit  de  remuer  la  bouteille  tous  les  deux  ou  trois  jours,  afin  de 
présenter  de  nouvelles  surfaces  à  l'action  de  l'air  ;  au  bout  d'un  mois  on 
l'essayera  en  versant  une  petite  quantité  d'essence  dans  une  fiole,  puis 
on  y  ajoutera  de  l'alcool  à  40  degrés.  Si  les  deux  liquides  se  troublent  et 
se  séparent,  on  continuera  l'opération  en  remettant  la  bouteille  à  sa 
place,  toujours  sans  bouchon.  On  essayera  ainsi  de  huit  en  huit  jours, 
jusqu'à  ce  que  l'alcool  et  l'essence  se  mêlent  parfaitement.  Pour  obtenir 
ce  résultat  il  faut  environ  six  semaines  ou  deux  mois.  Lorsque  nous 
parlerons  de  cette  essence,  nous  l'appellerons,  afin  d'éviter  des  lon- 
gueurs, essence  oxygénée.  Nous  y  avons  mêlé  du  santal,  par  intermé- 
diaire d'alcool,  comme  nous  l'avions  fait  avec  l'essence  de  lavande.  Nous 
en  avons  fait  un  vernis  et  l'ayant  étendu  sur  une  planche  abandonnée  à 
une  insolation  prolongée  pendant  plus  d'un  mois,  la  couleur  avait 
conservé  tout  son  éclat  ;  conséquemment  le  but  était  atteint. 

»  Ceci  est  un  peu  contraire  aux  prescriptions  faites  dans  les  traités  de 
vernis,  parce  qu'on  recommande  de  n'employer  que  des  essences  nou- 
vellement rectifiées  et  claires  comme  de  l'eau,  afin  d'obtenir  des  vernis 
très  siccatifs  et  très  blancs.  La  première  de  ces  deux  raisons  n'a  pas  ici 
une  grande  importance,  car  si  le  vernis  est  un  peu  plus  long  à  sécher,  il 
n'en  sera  que  plus  souple,  et  la  seconde  est  sans  valeur  pour  des  vernis 
colorés. 

y>  Il  nous  serait  impossible  d'affirmer  que  c'est  ainsi  que  les  anciens 
luthiers  procédaient  pour  colorer  leurs  essences,  mais  nous  sommes 
convaincu  qu'ils  se  servaient,  si  ce  n'est  toujours,  au  moins  générale- 
ment, des  résines  de  sang-dragon,  santal  et  gomme  gutte.  Il  ne  peut  y 

mes  de  son  poids.  On  compte  en  fabrique  qu'un  kilo  d'essence  donne  cent  grammes 
d'essence  grasse.  » 


Digitized  by 


Google 


456  LE   VERNIS. 

avoir  de  doute  que  sur  le  moyen  employé  pour  les  faire  dissoudre  ;  mais 
peu  nous  importe  si  nous  arrivons  au  même  résultat  ;  puis,  pourquoi 
n'auraient-ils  pas  employé  ce  moyen  qui  est  très  simple,  et  enfin  il  y  en  a 
certainement  d'autres  analogues  qu'il  nous  a  paru  inutile  de  chercher, 
puisque  celui  que  nous  indiquons  réussit  parfaitement.  Il  faut  ajouter 
que  les  essences  de  térébenthine  qu'on  fabrique  maintenant  et  celles 
qu'on  employait  il  y  a  deux  cents  ans  ne  sont  pas  dans  les  mêmes  condi- 
tions. Aujourd'hui  on  les  distille  si  bien  qu'elles  sont  aussi  incolores  que 
l'eau  la  plus  limpide,  et  dans  cet  état,  nous  l'avons  dit,  elles  sont  moins 
aptes  à  prendre  la  couleur.  Celles  qu'on  fabriquait  autrefois  étaient  moins 
bien  préparées  ;  puis,  comment  les  conservait-on  ?  Peut-être  les  laissait- 
on  débouchées,  ce  qui  leur  permettait  avec  le  temps  de  s'oxygéner  seules 

sans  qu'on  eût  besoin  de  faire  l'opération  dont  nous  avons  parlé 

D  II  y  a  deux  opérations  à  faire  pour  colorer  les  essences  en  rouge. 
Nous  les  diviserons  en  deux  paragraphes  et  dans  un  troisième  nous  nous 
occuperons  des  modifications  qu'on  peut  faire  subir  au  ton  rouge. 

§  I.  —  Dissolution  des  matières  colorantes  dans  l'alcool. 

T>  Pour  colorer  en  rouge,  nous  employons  le  santal  dont  le  ton  est 
rouge  orangé,  le  caliatour,  qui  donne  un  rouge  plus  foncé  et  le  sang- 
dragon 

ï)  Pour  saturer  un  litre  d'alcool  à  40  degrés  par  le  santal,  il  faut  prendre 
200  grammes  de  ce  bois  râpé  en  poudre  fine.  On  n'en  prendra  d'abord  que 
400  grammes  qu'on  mettra  en  digestion  avec  l'alcool  dans  une  bouteille 
d'un  large  diamètre,  qui  ne  devra  être  remplie  qu'aux  deux  tiers,  afin  de 
laisser  circuler  librement  les  vapeurs  alcooliques,  de  pouvoir  en  la  secouant 
mêler  la  poudre  au  liquide  et  présenter  de  nouvelles  surfaces  à  l'action  de 
l'alcool.  On  laissera  infuser  pendant  huit  ou  dix  jours,  on  filtrera  dans  une 
autre  bouteille  à  travers  un  Unge  supporté  par  un  entonnoir  de  verre  et  on 
tordra  fortement  le  linge  pour  exprimer  l'alcool  que  le  bois  aura  absorbé  (4). 
Remettez  alors  les  400  autres  grammes  de  santal,  opérez  comme  dessus  et 
après  les  dix  jours  filtrez  et  conservez  pour  l'usage.  Si  on  veut  obtenir  un 
ton  plus  rouge  que  celui  que  donne  le  santal,  au  lieu  de  remettre  la  seconde 
fois  400  grammes  de  santal,  on  les  remplacera  par  400  grammes  de  calia- 
tour également  en  poudre.  Si  on  employait  le  caliatour  seul,  la  couleur 

(1)  «  Il  faudra  filtrer  proinptement  et  couvrir  l'entonnoir  pour  éviter  l'évaporation 
de  l'alcool.  » 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS.  157 

serait  d'un  rouge  trop  noir.  Nous  préférons  donc  mettre  moitié  par  moitié, 
ce  qui  donne  un  ton  chaud  sans  être  trop  foncé. 

5)  Dans  cette  opération,  on  perdra  environ  un  quart  d'alcool  qui  sera 
resté  dans  le  bois,  en  sorte  qu'au  lieu  d'un  litre  on  ne  recueillera  que 
700  à  750  centimètres  cubes  d'alcool  coloré. 

D  Pour  saturer  un  litre  d'alcool  avec  le  sang-dragon  qu'on  réduira  en 
poudre,  comme  nous  l'avons  dit  pour  la  gomme  gutte,  460  grammes  suffi- 
ront. On  procédera  en  deux  fois,  ainsi  que  cela  a  été  expliqué  pour  le 
santal,  en  faisant  dissoudre  80  grammes  chaque  fois,  puis  on  filtrera  dans 
un  hnge  et  on  conservera  pour  l'usage.  Le  sang-dragon  dépose  des  matières 
insolubles  qui  ne  contiennent  presque  plus  de  couleur.  En  faisant  cette 
solution,  on  perdra  beaucoup  moins  d'alcool  qu'avec  les  bois  de  santal  et 
de  caliatour,  parce  que  le  sang-dragon,  qui  est  une  résine,  est  presque 
complètement  dissous  et  que  le  résidu  en  retient  peu.  Dans  l'autre  cas, 
l'alcool  sépare  du  bois  les  matières  colorantes  résineuses  en  s'en  empa- 
rant et  le  bois  ainsi  dépouillé  reste  gonflé  en  faisant  l'office  de  l'éponge. 
Pour  faire  cette  opération,  on  obtiendra  plus  de  couleur  en  mettant  la 
bouteille  dans  une  éluve,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut.  Il  suffirait, 
en  été,  de  l'exposer  au  soleil.  Nous  recommandons  de  faire  cette  solution 
en  deux  fois,  parce  que  l'alcool  se  trouvera  plus  en  contact  avec  les  matières 
colorantes  et  qu'ainsi  il  en  pourra  dissoudre  davantage.  Gela  est  facile  à 
comprendre,  le  bois  ou  le  sang-dragon  tombent  en  très  peu  de  temps  au 
fond  du  flacon.  Si  votre  bouteille  a  vingt  centimètres  de  diamètre,  ce  ne 
sera  que  cette  surface  qui  se  trouvera  en  contact  avec  l'alcool  ;  les  matières 
qui  sont  dessous  sont  sans  doute  mouillées,  mais  le  liquide  a  bien  moins 
d'action  sur  elles  que  sur  celles  qui  sont  en  dessus  et  ce  n'est  que  lorsqu'on 
secouera  qu'elles  se  trouveront  plus  attaquées.  En  opérant  comme  nous 
l'indiquons,  on  aura  doublé  les  surfaces  mises  en  contact  avec  l'alcool. 

D  Ces  solutions  peuvent  se  conserver  quelque  temps  avant  de  s'en 
servir,  sans  s'altérer,  pourvu  qu'elles  soient  bien  bouchées,  parce  que 
Talcool  absorberait  de  l'eau  dont  il  est  très  avide,  perdrait  sa  force  et  ne 
serait  plus  miscible  aux  essences. 

T>  Nous  l'avons  déjà  dit,  l'alcool  au-dessous  de  40  degrés  ne  se  mélange 
pas  avec  l'essence. 

§  II.  —  Coloration  des  essences. 

3>  L'essence  que  nous  préférons  est  celle  de  térébenthine  oxygénée, 
parce  qu'elle  est  plus  siccative  et  cependant  suffisamment  grasse  pour 


Digitized  by 


Google 


158  LE   VERNIS. 

donner  de  la  souplesse  aux  résines.  A  son  défaut,  on  pourra  se  servir  de 
celle  de  romarin,  pourvu  qu'elle  soit  très  pure.  On  obtient  avec  elle  un 
très  bon  vernis.  Celle  de  lavande  est  à  peu  près  dans  les  mêmes  conditions, 
si  ce  n'est  qu'elle  est  un  peu  moins  siccative,  qu'elle  fait  le  vernis  trop  mou, 
que  son  odeur  est  trop  forte  et  surtout  trop  persistante.  Quant  à  celle 
d'aspic,  elle  est  souvent  falsifiée  par  une  addition  d'essence  de  térében- 
thine ;  dans  cet  état,  elle  prendrait  mal  la  couleur  et  on  serait  par  suite 
exposé  à  avoir  des  insuccès.  Le  choix  sera  donc  à  faire  entre  Tessence  de 
térébenthine  ou  celle  de  romarin. 

y>  Avant  de  dire  comment  on  doit  faire  passer  la  couleur  dans  l'essence, 
nous  allons  indiquer  quels  sont  les  ustensiles  nécessaires  à  cette  opération. 
Ils  sont  peu  nombreux,  une  bouteille  de  verre  blanc  et  un  bain-marie 
suffisent.  Mais  il  faut  bien  se  fixer  sur  ce  qu'on  appelle  un  bain-marie  ; 
car  nous  avons  vu  plusieurs  personnes  mettre  simplement  de  l'eau  dans 
un  matras  ou  une  casserole,  puis  placer  un  deuxième  matras  ou  récipient 
quelconque  contenant  le  liquide  qu'on  voulait  chauffer,  dans  la  casserole 
même,  d'où  il  suit  qu'on  n'avait  plus  un  bain-marie  d'un  calorique  de 
iOO  degrés  environ,  puisque  le  plus  petit  récipient  touchant  au  fond  du 
premier  placé  sur  le  feu  prenait  presqu'autant  de  chaleur  que  lui  et  pouvait 
alors  s'élever  à  150  ou  200  degrés  et  même  plus,  suivant  l'intensité  du  feu. 
Ceci  est  très  important  ;  car  ayant  à  faire  évaporer  de  l'alcool  qui  bout  à 
78  degrés,  lequel  est  contenu  dans  un  liquide  qui  ne  bout  qu'à  156  degrés, 
si  on  donnait  au  deuxième  matras  une  chaleur  de  200  degrés,  il  est  certain 
qu'on  ferait  vaporiser  les  deux  liquides  ensemble  et  qu'il  serait  impossible 
de  se  rendre  compte  de  ce  qu'on  aurait  fait.  Dans  un  bain-marie,  le  réci- 
pient qui  contient  la  matière  qu'on  veut  chauffer  doit  être  suspendu  dans 
l'eau  bouillante  et  ne  pas  toucher  le  fond,  afin  qu'il  ne  reçoive  que  le 
calorique  donné  par  l'eau  dont  la  température,  lorsqu'elle  sera  en  ébuUi- 
tion,  ne  pourra  pas  s'élever  à  plus  de  400  degrés.  Si  l'on  n'avait  pas  un 
bain-marie  convenable,  il  faudrait  interposer  un  coussin  en  paille  entre  le 
fond  de  la  casserole  et  le  matras  ou  la  bouteille  contenant  le  liquide  à  faire 
bouillir,  parce  que  la  paille,  qui  n'est  pas  conductrice  de  la  chaleur,  empê- 
cherait le  liquide  contenu  dans  la  bouteilte  de  s'élever  à  une  trop  haute 
température  ;  quoi  qu'il  en  soit,  le  bain-marie  complet  est  préférable. 

-ù  Nous  avons  organisé  notre  appareil  d'une  manière  simple  et  très 
commode.  Il  se  compose  d'une  casserole  en  fer  battu  plus  haute  que 
large,  dans  laquelle  nous  mettons  un  petit  panier  en  fll  de  laiton,  parce 
que  celui  de  fer  se  rouillerait  et  serait  promptement  détruit  dans  l'eau. 
Ce  panier  est  suspendu  à  deux  centimètres  environ  du  fond  de  la  casse- 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS.  459 

rôle  au  moyen  de  fils  de  laiton  recourbés  qui  font  partie  de  ce  panier  et 
qui  s'accrochent  sur  les  bords  de  la  casserole.  Nous  avons  pris  pour  réci- 
pient une  bouteille  à  conserves  de  fruits  de  la  capacité  d'un  litre.  Cette 
forme  est  très  convenable  pour  l'opération  dont  nous  allons  parler,  parce 
que  ces  bouteilles  n'ayant  pas  d'angle,  les  vapeurs  d'eau  ne  rencontrent 
aucun  obstacle  qui  les  empêche  de  s'échapper  ;  elles  ne  peuvent  retom- 
ber dans  le  liquide  qu'elles  troubleraient,  ce  qui  rendrait  le  vernis  lou- 
che. Le  goulot  allongé  fait,  dans  ce  cas,  l'office  d'une  cheminée,  et  les 
vapeurs  d'alcool  et  d'eau,  en  suivant  ses  parois,  sortent  très  librement. 
Nous  avons  fait  graver  sur  cette  bouteille  les  divisions  du  litre  espacées 
de  20  centimètres  en  20  centimètres  cubes,  afin  de  pouvoir  plus  facile- 
ment suivre  l'opération  dont  nous  allons  parler.  Il  faut  choisir  la  bouteille 
la  plus  large  possible,  ayant  au  moins  dix  centimètres  de  diamètre,  parce 
que  les  vapeurs  circuleront  mieux  que  dans  une  plus  étroite  et  plus 
haute,  dans  laquelle  le  liquide  n'aurait  pas  assez  de  place  pour  se  con- 
tracter ;  il  monterait  alors  en  mousse,  sortirait  par  dessus  les  bords  et 
pourrait  mettre  le  feu.  Aussi,  quand  on  opère,  il  est  prudent  d'avoir  à 
côté  de  soi  un  seau  d'eau  dans  lequel  on  fera  tremper  un  grand  morceau 
de  toile,  qu'on  jetterait  de  suite  sur  le  feu  pour  l'étouffer.  Mais  avec  une 
bouteille  d'un  large  diamètre  on  n'a  pas  à  redouter  ce  danger,  si  toutefois 
le  liquide  qu'on  mettra  dedans  ne  dépasse  pas  beaucoup  la  moitié  de  sa 
capacité.  Dans  une  bouteille  d'un  litre  et  d'un  diamètre  de  10  centimètres, 
il  ne  faudrait  mettre  que  600  centimètres  cubes  au  plus.  Cette  organisation 
ainsi  faite,  voici  comment  on  opérera  : 

»  On  versera  dans  la  bouteille  graduée  d'un  litre,  400  centimètres 
cubes  de  l'une  des  solutions  alcooliques  colorées  que  nous  avons  indi- 
quées, ou  500  si  l'on  veut  une  coloration  plus  forte.  On  mettra  la  bouteille 
dans  le  bain-marie,  on  chauffera  pour  faire  un  extrait  concentré,  jusqu'à 
ce  que  le  liquide  soit  réduit  à  moitié,  ce  qu'on  appréciera  facilement  en 
lisant  les  divisions  gravées  sur  la  bouteille  ;  si  l'on  réduisait  davantage,  le 
mélange  se  ferait  moins  bien.  On  retirera  du  bain-marie  et  on  laissera 
refroidir.  Nous  faisons  cet  extrait  afin  de  ne  pas  noyer  les  essences  dans 
une  quantité  trop  considérable  d'alcool,  et  de  laisser  ces  deux  liquides  en 
contact  le  moins  longtemps  possible. 

T>  Lorsque  cet  extrait  alcoolique  sera  refroidi,  on  mettra  dans  la  même 
bouteille  250  centimètres  cubes  d'essence  de  térébenthine  oxygénée  ou 
de  romarin  ;  on  agitera  un  peu  pour  mêler  les  deux  liquides.  La  bouteille 
étant  remise  dans  le  bain-marie,  on  chauffera  pour  vaporiser  l'alcool  mêlé 
à  l'essence.  L'opération  sera  terminée  lorsqu'on  ne  verra  plus  de  bouil- 


Digitized  by 


Google 


460  LE   VERNIS. 

Ions  se  former  à  la  surface  du  liquide,  qui  devra  être  descendu  à  330  cen- 
timètres environ  ;  cet  excès  de  liquide  de  30  centimètres  environ  tient  à 
ce  que  les  matières  colorantes  ont  augmenté  son  volume,  et  à  ce  qu'il  est 
un  peu  gonflé.  En  refroidissant  il  devra  descendre  à  320  centimètres 
environ.  Au  lieu  d'attendre  que  l'extrait  alcoolique  soit  refroidi,  il  serait 
préférable  de  chauffer  l'essence  à  une  température  à  peu  près  égale,  de 
mêler  les  deux  liquides  et  de  continuer  de  suite  l'opération.  Afin  de  faci- 
liter l'évaporation  de  l'alcool,  il  faut  remuer  quelquefois  avec  une  baguette 
de  bois  blanc  bien  sec,  et  ne  pas  se  servir  d'une  tringle  de  métal,  car  le 
liquide,  qui  serait  saisi  par  un  refroidissement  subit,  se  contracterait  et 
sortirait  du  récipient. 

»  L'alcool  complètement  évaporé,  alors  qu'on  n'aperçoit  plus  de  bouil- 
lons, laisse  cependant  dans  le  liquide  un  peu  d'eau.  Voyez  ce  que  nous 
avons  dit  à  cet  égard  dans  la  note,  page  94  (1).  Il  faut  continuer  à  chauffer 
quelques  moments  afin  de  l'éliminer,  parce  qu'elle  donnerait  une  appa- 
rence louche  au  liquide  et  qu'elle  ferait  tourner  l'essence  au  gras,  ce  qui 
rendrait  le  vernis  mou  et  peu  siccatif.  C'est  dans  ce  but  que  nous  avons 
conseillé  de  faire  descendre  la  solution  à  330  centimètres  environ.  Si, 
cependant,  elle  paraissait  encore  un  peu  trouble,  il  faudrait  replacer  la 
bouteille  dans  le  bain-marie.  Enfin,  si  l'on  continuait  trop  longtemps  à 
chauffer  après  que  le  liquide  aura  cessé  de  bouillir,  ce  ne  serait  plus  que 
l'essence  qui  s'évaporerait,  très  lentement  il  est  vrai,  et  la  matière  colo- 
rante se  précipiterait  à  mesure  que  le  liquide  diminuerait.  L'essence  ne 
pouvant  en  retenir  plus  que  la  quantité  que  nous  avons  formulée,  ce 
serait  donc  une  double  perte.  Afin  de  ne  pas  carboniser  la  couleur, 
surtout  celle  du  santal,  il  faut  que  le  bain-marie  soit  constamment  main- 
tenu au-dessous  de  400  degrés  ;  il  suffit  que  l'alcool  soit  seul  en  ébulli- 
tion.  11  faudra  donc  modérer  l'action  du  feu  à  partir  du  moment  où  on  le 
verra  bouillir  (2). 

y>  Dans  le  cas  où  l'on  aurait  besoin  d'un  litre  de  vernis  au  plus,  on 
colorera  d'autre  essence  comme  nous  venons  de  le  dire,  jusqu'à  ce  qu'on 
ait  recueilli  la  quantité  dont  on  aurait  besoin,  puis  on  fera  dissoudre  les 

(1)  Page  153  de  ce  livre. 

(2)  Cette  translation  des  résines  colorantes  de  Talcool  dans  Tessence  est  bien,  comme 
je  Vai  déjà  dit,  de  l'invention  de  M.  Mailand,  car  aucun  auteur  n'a  parlé  de  cet  ingénieux 
procédé  qui  lui  est  propre.  C'est  ce  qui  tendrait  à  confirmer  l'opinion  de  ceux  qui  pen- 
sent que  les  anciens  luthiers  italiens  employaient  un  vernis  à  l'alcool  qui  seul  peut, 
sans  le  secours  d'aucun  auti^  excipient,  fondre  les  gommes  résines  et  les  résines 
colorantes,  (A,  T.,.) 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  461 

résines  à  froid  dans  l'essence  qu'on  aura  colorée  pour  en  faire  un  vernis, 
ainsi  que  nous  l'expliquerons  au  chapitre  suivant.  Nous  avons  indiqué 
une  dose  d'alcool  coloré  plus  considérable  que  celle  d'essence,  parce 
qu'il  faut  colorer  non  seulement  l'essence,  mais  encore  les  résines  qu'on  y 
dissoudra  et  l'huile  que  nous  ajouterons. 

»  Si  l'on  avait  à  faire  une  quantité  considérable  de  vernis  chaque 
année,  il  faudrait  recueillir  l'alcool  vaporisé  au  moyen  d'un  alambic, 
afin  de  ne  pas  le  perdre  et  de  diminuer  le  coût  de  revient  du  vernis. 
L'appareil  de  Liebig  serait  très  commode  pour  cette  opération,  car  on 
pourrait  l'adapter  facilement  sur  la  bouteille  à  fruit  qui  nous  sert  de  réci- 
pient. Si  l'on  avait  besoin  d'en  faire  une  grande  quantité  à  la  fois,  il  fau- 
drait alors  prendre  une  cornue  en  verre  (de  la  capacité  nécessaire),  qui 
permettra  de  suivre  l'opération  et  de  l'arrêter,  ainsi  que  nous  l'avons  dit. 
Quelques  moments  après  que  l'ébullition  aura  cessé,  cette  cornue  devra 
plonger  dans  un  bain-marie,  et  l'alcool,  dans  les  deux  cas,  sera  recueilli 
dans  un  ballon  qui  plongera  dans  une  grande  terrine,  ou  un  seau  plein 
d'eau  froide  constamment  renouvelée.  Mais  dans  le  cas  où  l'on  n'aurait  à 
faire  qu'un  litre  de  vernis  par  année,  avec  lequel  on  peut  vernir  plus  de 
vingt  violons,  il  serait  peut-être  plus  coûteux  de  faire  la  dépense  de  ces 
appareils  que  de  perdre  l'alcool. 

i>  Les  huiles  fixes  se  modifient  en  hiver  ;  elles  se  figent  et  ne  repren- 
nent leur  état  primitif  que  pendant  l'été.  Les  huiles  essentielles  paraissent 
aussi  subir  une  modification  en  hiver,  car  pendant  cette  saison  elles  se 
mélangent  beaucoup  moins  avec  les  couleurs  qu'elles  abandonnent  pen- 
dant et  après  l'opération.  Elles  se  chargent  plus  des  matières  colorantes 
jaunes  orangées  du  santal  que  de  celles  rouges  qu'elles  rejettent.  Dans 
cet  état,  le  liquide,  vu  directement  et  non  en  transparence,  prend  un 
aspect  verdàtre.  On  l'aperçoit  surtout  en  s'interposant  entre  le  jour  et  le 
flacon  contenant  le  liquide  coloré 

»  Cet  effet  provient  de  ce  que  l'essence  n'a  pas  dissout  une  assez  grande 
quantité  de  résines  colorantes  et  nous  ne  pouvons  en  expliquer  la  cause 
qu'en  l'attribuant  à  une  modification  que  les  essences  de  lavande,  de  ro- 
marin et  de  térébenthine  éprouvent  en  hiver  ou  à  l'eau  qu'elles  absorbent 
lorsque  le  temps  est  humide.  Que  cette  explication  soit  juste  ou  qu'il  y  en 
ait  d'autres,  nous  engageons  à  ne  faire  cette  opération  que  pendant  l'été  et 
par  un  temps  sec  pour  la  réussir  complètement.  On  pourra  oxygéner  l'es- 
sence de  térébenthine  pendant  les  premiers  mois  du  printemps  et  colorer 
les  essences  du  premier  juillet  au  premier  octobre  et  un  peu  plus  tard 
encore,  si  l'été  se  prolonge - 

21 


Digitized  by 


Google 


162  LE   VERNIS. 


§  m.  —  Modifications  du  ton  rouge. 

i>  Les  modifications  qu'on  peut  apporter  dans  le  ton  de  la  coloration 
des  instruments  de  musique  ne  peuvent  pas  être  très  nombreuses.  Les 
luthiers  italiens  avaient  adopté  dilTérentes  nuances  rouges  dont  la  gamme 
commençait  à  l'orangé  et  finissait  au  rouge  brun  acajou.  C'est  donc  entre 
ces  deux  extrêmes  que  nous  nous  limiterons.  Il  est  bien  entendu  que  les 
tons  dont  nous  venons  de  parler  ne  peuvent  s'appliquer  qu'à  la  couleur 
que  les  instruments  neufs  devaient  avoir  et  non  à  celle  que  le  temps  a  pu 
modifier  par  suite  de  la  plus  ou  moins  grande  solidité  du  rouge  employé 
qui,  en  vieillissant  a  passé  au  jaune  pour  les  bruns  et  au  rouge  brun  sale 
pour  les  autres. 

))  Les  couleurs  que  nous  avons  indiquées  donnent,  employées  seules, 
des  tons  déjà  variés. 

ï>  Le  santal  est  rouge  orangé. 

D  Le  santal  et  le  caliatour  mêlés  ensemble,  moitié  par  moitié,  sont  d'un 
rouge  plus  foncé. 

D  Et  le  sang-dragon  de  première  qualité,  bien  dissous,  donnera  un 
rouge  jaune  qui  rentrera  dans  la  nuance  du  ton  acajou  (t). 

»  Avec  un  sang-dragon  de  moips  bonne  qualité  et  qui  conséquemment 
palissait  un  peu,  nous  avons  rendu  sa  couleur  stable  en  mêlant  moitié  par 
moitié  la  solution  qui  en  avait  été  colorée  avec  une  autre  au  santal. 

T>  Le  ton  de  ces  couleurs  peut  être  encore  modifié,  soit  par  la  gomme 
gutte,  soit  en  ajoutant  à  cette  dernière  du  bitume  de  Judée.  Mais  ces  deux 
matières  étant  solubles  dans  les  essences,  surtout  celle  de  térébenthine 
oxygénée,  on  ne  peut  pas  en  mêler  une  grande  quantité  aux  couleurs 
rouges,  parce  que  les  essences  les  abandonneraient  et  les  précipiteraient 
pour  s'unir  à  la  gomme  gutte  et  au  bitume  de  Judée  pour  lesquelles  elles 
ont  plus  d'affinité. 

D  Pour  modifier  le  ton  du  santal  et  du  caliatour  avec  la  gomme  gutte, 
voici  comment  nous  conseillons  de  procéder.  On  fera  dissoudre  la  gomme 
gutte  directement  dans  la  solution  alcoolique  de  ces  couleurs,  dans  la 
proportion  de  8  grammes  pour  100  centimètres  de  la  liqueur  alcoolique  ; 
puis  on  filtrera  et  colorera  ensuite  l'essence,  qui  se  mélangera  bien  avec 
cette  solution  ainsi  modifiée,  parce  que  l'alcool  qui  dissout  également  bien 


(1)  CeUc  gomme  colorée  est  malheureusement  fugace,  même  lorsqu'elle  est  de  pre- 
mière qualité. 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS.  463 

toutes  ces  couleurs  leur  a  permis  de  s'unir  entr'elles;  puis  enfin  on  élimi- 
nera Talcool  au  bain-marie. 

D  Quant  au  sang-dragon,  il  est  en  partie  soluble  dans  les  essences  ;  par 
suite  on  n'aura  pas  autant  à  redouter  ce  précipité  dont  nous  venons  de 
parler  et  on  pourra  en  modifier  le  ton  directement.  On  fera  dissoudre  cinq 
à  six  grammes  de  gomme  gutte  en  poudre  dans  100  centimètres  cubes 
d'essence  de  térébenthine  oxygénée,  préalablement  colorée  par  le  sang- 
dragon  avec  intermédiaire  d'alcool,  puis  on  filtrera,  parce  que  la  résine  de 
la  gomme  gutte  aura  seule  été  dissoute  et  que  la  gomme  non  soluble  sera 
restée  au  fond  du  récipient.  Le  romarin  dissout  moins  la  gomme  gutte  ; 
il  serait  préférable,  avec  cette  essence,  d'opérer  comme  nous  venons  de 
l'indiquer  pour  le  santal. 

T>  On  peut  donner  une  teinte  plus  brune  aux  couleurs  rouges  déjà 
mêlées  à  l'essence,  en  y  ajoutant  une  certaine  quantité  de  celle  de  téré- 
benthine oxygénée  colorée  par  la  gomme  gutte  et  le  bitume  de  Judée  dans 
la  proportion  de  : 

D  Essence  de  térébenthine 100  centimètres  cubes. 

D  Gomme  gutte  en  poudre 10  grammes. 

1^  On  fera  dissoudre  en  deux  fois  ainsi  que  nous  l'avons  expliqué.  Après 
avoir  filtré,  on  ajoutera  un  gramme  et  demi,  ou  au  plus  deux  grammes, 
réduits  en  poudre,  de  bitume  de  Judée,  on  le  laissera  dissoudre  pendant 
huit  ou  dix  jours  ;  lorsqu'il  sera  fondu,  on  filtrera  au  papier,  afin  de  débar- 
rasser le  liquide  des  petites  parties  de  bitume  de  Judée  qui  restent  souvent 
en  supension. 

»  Avec  cette  solution  qui  donnera  un  ton  brun,  on  pourra  modifier  les 
couleurs  rouges  dont  nous  avons  parlé  et  leur  donner  une  teinte  rouge 
brun.  Nous  ne  pouvons  indiquer  une  proportion  du  mélange  à  faire  parce 
que  cela  dépendra  du  degré  de  modification  de  ton  qu'on  voudra  obtenir. 
Nous  nous  bornerons  seulement  à  fixer  un  maximum  qu'on  ne  pourrait 
dépasser  sans  altérer  la  solidité  des  couleurs  rouges,  par  les  motifs  que 
nous  avons  déjà  expliqués.  Cette  limite  est  une  partie  de  la  solution  de 
gomme  gutte  et  bitume  de  Judée  contre  quatre  parties  d'essence  colorée 
par  le  santal,  le  caHatour  ou  le  sang-dragon.  Si  l'on  faisait  ce  mélange  dans 
la  proportion  d'une  partie  de  jaune  contre  deux  de  rouge  ou  d'une  partie 
contre  trois,  le  jaune  brun  dominerait  trop  et  le  rouge  disparaîtrait  sensi- 
blement et  modifierait  peu  l'autre  couleur.  Mais  en  se  servant  des  propor- 
tions d'un  sixième  de  jaune  jusqu'à  un  dixième,  on  obtiendra  des  tons 
solides.  Dans  le  cas  où  l'on  aurait  trop  affaibli  sa  couleur  par  un  excès  de 


Digitized  by 


Google 


i64  LE   VERNIS. 

jaune  brun,  il  serait  facile  d'y  remédier  en  ajoutant  de  l'essence  colorée 
en  rouge. 

3>  Nous  répétons  qu'on  augmentera  l'action  solvante  des  essences  en 
mettant  les  bouteilles,  dans  lesquelles  on  fera  ces  solutions,  soit  dans  une 
étuve,  sur  un  poêle  ou  au  soleil,  et  nous  recommandons  de  ne  faire  dis- 
soudre les  résines  nécessaires  pour  faire  le  vernis  que  lorsqu'on  aura 
coloré  son  essence  au  ton  qu'on  désire  obtenir.  y> 

J'ai  tenu  à  faire  d'assez  larges  emprunts  à  ce  que  M.  Mailand  a  dit  de  la 
coloration  des  essences,  parce  qu'il  y  a  décrit  un  procédé  très  personnel. 
Sans  m'arrôter  au  reproche  qu'on  pourrait  lui  faire  d'être  quelque  peu 
compliqué,  je  le  livre  à  l'appréciation  et  aux  expériences  de  ceux  qui 
voudront  entrer  dans  la  voie  de  l'étude  de  la  composition  des  vernis  de 
lutherie.  Je  formulerai  cette  simple  critique,  à  savoir  que  je  trouve  quelque 
peu  réduite  la  nomenclaturedes  résines  coloréesemployéesparM.  Mailand. 
Cet  auteur  ne  signale  en  effet  ni  l'extrait  concentré  de  ratanhia,  qui  donne 
une  teinte  superbe  et  très  solide,  ni  l'extrait  sec  de  bois  jaune,  qui  est  aussi 
fort  beau  et  qu'on  peut  facilement  se  procurer  pur,  ni  le  cachou  qui  ne  se 
dissout  que  partiellement  dans  l'alcool  et  qui  demande  à  être  employé  avec 
circonspection,  car  étant  extrêmement  siccatif,  il  tend  à  faire  craqueler  les 
couches  sous-jacentes,  ni  l'extrait  de  bois  de  Fernambouc,  ni  enfin  bien 
d'autres  substances  de  moindre  valeur. 


LES    RÉSINES 

J'ai  laissé  la  parole  à  M.  Mailand  pour  traiter  la  question  de  la  coloration 
des  essences  ;  il  est  bon  qu'il  la  conserve  pour  exposer  celle  qui  la  com- 
plète et  qui  se  rapporte  aux  résines  : 

a  Pour  compléter  notre  travail,  nous  n'avons  plus  à  nous  occuper  que 
des  résines  à  introduire  dans  l'essence  qu'on  aura  préalablement  colorée, 
de  manière  à  composer  un  vernis  brillant,  souple,  liant  et  qui  puisse 
résister  à  Faction  des  frottements,  qualités  essentielles  que  possédaient 
ceux  des  anciens  maîtres 

D  Les  résines  employées  dans  la  fabrication  des  vernis  sont  dures  ou 
tendres,  et  ces  dernières  se  subdivisent  en  sèches  et  molles.  On  peut  les 
diviser  de  la  manière  suivante  ;  tout  arbitraire  que  puisse  être  le  classe- 
ment, en  ce  sens  que  les  résines  ont  des  qualités  qui  leur  sont  propres  et 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS.  165 

qui  les  distinguent  les  unes  des  autres,  bien  que  nous  les  rangions  dans 
la  même  catégorie,  il  est  néanmoins  suffisant  pour  nous  faire  comprendre  : 

RÉSINES  TENDRES 

RÉSINES   DURES """^^ """^ — ^  --^ 

SÈCHES  MOLLES 

lo  Copal  dur  ;  5^  Sandaraque  ;  9°  Elémi  ; 

2o  Copal  demi  dur  ;  6^  Mastic  en  larmes  ;  lO  Animé  ; 

3o  Succin  ;  7°  Dammar  friable  ;  llo  Térébenthines. 

4o  Gomme  laque;  8©  Benjoin  ; 

D  Les  résines  dures  donnent  de  la  solidité,  mais,  employées  seules,  le 
vernis  qu'on  obtiendrait  se  gercerait  ou  s'écaillerait  sous  le  moindre  choc. 

T>  Les  résines  sèches  empêchent  celles  trop  dures  de  s'écailler  et  leur 
donnent  du  brillant;  employées  seules,  elles  farineraient. 

D  Enfin,  les  résines  molles  n'ont  aucune  solidité  par  elles-mêmes;  mais 
elles  communiquent  de  la  souplesse  aux  résines  dures,  empêchent  celles 
qui  sont  sèches  de  fariner  et,  par  suite,  rendent  les  unes  et  les  autres 
plus  résistantes  et  leur  donnent  du  brillant. 

»  L'art  de  faire  les  vernis  consiste  donc  à  faire  un  mélange  convenable 
de  résines  dures  avec  des  résines  sèches  et  des  résines  molles,  dans  des 
proportions  diverses,  suivant  l'usage  auquel  on  les  destine 

»  La  meilleure  formule  de  vernis  à  l'alcool  pour  les  instruments  de 
musique  est,  sans  contredit,  celle  de  Watin.  Nous  la  transcrivons  : 

»  Sandaraque 125  grammes. 

»  Gomme  laque  en  grains 62       —       50  cent. 

D  Mastic  en  larmes 62       —       50    — 

^  Elémi 31        —       25    — 

i>  Térébenthine  de  Venise 62        —        50    — 

»  Alcool  :  un  litre 1 .  000  centimètres  cubes. 

>  On  voit  que  Watin  a  prescrit  l'élémi  et  la  térébenthine  de  Venise 
pour  donner  de  la  souplesse  à  son  vernis.  Il  y  a  ajouté  le  mastic  en  larmes 
pour  lui  donner  du  liant  et  le  rendre  plus  résistant  à  l'action  du  frottement. 

»  Néanmoins,  ce  vernis  est  loin  de  satisfaire  aux  conditions  néces- 
saires; il  serait  trop  dur  et  beaucoup  trop  corsé  ou  épais  pour  pouvoir 
être  facilement  étendu 

3>  Si,  sans  aucun  doute,  il  est  préférable  d'employer  les  vernis  à 
l'essence,  dans  le  genre  de  ceux  que  l'on  faisait  autrefois  avec  les  résines 
tendres,  il  n'est  cependant  pas  douteux  que,  pour  des  instruments  moins 


Digitized  by 


Google 


466  LE   VERNIS. 

précieux,  on  pourrait  aussi  faire  un  vernis  solide  à  l'alcool  avec  des 
résines  tendres,  en  y  ajoutant  de  Tessence  grasse,  qui  ne  séchera  qu'en 
communiquant  une  grande  souplesse  aux  autres  résines  (1)  ;  puis  on  ajou- 
tera de  l'huile  de  ricin,  la  seule  qui  soit  soluble  dans  l'alcool,  afin  de 
donner  encore  plus  de  solidité  au  vernis  ;  il  sera  nécessairement  plus 
long  à  sécher  que  celui  à  l'alcool  pur,  mais  il  s'étendra  beaucoup  plus  faci- 
lement; on  pourrait  le  formuler  ainsi  : 

»  Sandaraque 80  grammes. 

3)  Mastic  en  larmes 100       — 

D  Elémi 30       — 

»  Essence  grasse 60  centimètres  cubes. 

»  Huile  de  ricin 50              — 

T>  Alcool 1.000              — 

y>  Avant  d'y  introduire  les  résines,  on  colorera  l'alcool  avec  les  ma- 
tières colorantes  que  nous  avons  indiquées  plus  haut  ;  ce  qui  sera  très 
facile,  puisque  dans  cet  excipient  on  peut  en  faire  dissoudre  un  plus 
grand  nombre  que  dans  l'essence 

»  Un  vernis  à  l'essence  et  à  l'huile  sera  toujours  préférable,  parce  qu'il 
sera  plus  souple  et  plus  solide  tout  à  la  fois. 

»  La  grande  solidité  des  vernis  à  l'essence,  relativement  à  ceux  à 
l'alcool,  a  dit  M.  Tripier-Deveaux,  tient  uniquement  à  la  présence,  dans 
la  couche  desséchée,  de  la  partie  de  l'essence  non  évaporée  ;  que  ce  résidu, 
qui  se  combine  avec  les  résines,  est  l'essence  grasse  ou  oxyde  d'essence, 
qui  ne  peut  que  s'épaissir  et  non  se  solidifier  à  l'air,  ou,  du  moins, 
qu'après  un  long  temps.  On  comprend,  dès  lors,  pourquoi  les  résines 
desséchées  du  vernis  à  l'essence,  enveloppées  d'une  pareille  matière  et 
protégées  par  elle  contre  les  effets  de  l'air,  résistent  plus  à  son  action 
destructive  que  celles  du  vernis  à  l'alcool,  qui  y  reste  exposées  à  nu 

i>  Après  avoir  posé  ces  principes,  il  ne  nous  reste  plus  qu'à  formuler 
le  vernis  auquel  nous  nous  sommes  arrêté.  Nous  le  faisons  à  froid  ou  au 
bain-marie,  ce  qui  est  la  même  chose  comme  résultat,  en  ce  sens  que  les 
résines  qu'on  peut  dissoudre  dans  le  bain-marie  sont  également  solubles 
à  froid,  ce  n'est  qu'une  question  de  temps.  Nous  opérons  ainsi  pour  deux 


(1)  Le  vernis  à  l'alcool  est  toujours  d'une  application  délicate  :  Tévaporation  de 
son  excipient  est  si  prompte,  en  effet,  qu'en  revenant  sur  le  coup  de  pinceau  on  risque 
de  tacher  ou  d'arracher.  Cependant  je  suis  arrivé,  par  un  tour  de  main  que  j'expliquerai 
en  donnant  plus  loin  la  formule  du  vernis  de  Rambaux,  à  étendre  ce  vernis  en  évitant 
les  dangers  que  je  viens  de  signaler.  (A.  T...) 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS.  467 

raisons  :  la  première  est  que  si  l'on  faisait  cuire  les  résines  dans  l'essence 
colorée  à  feu  nu,  on  pourrait  altérer  ou  carboniser  une  certaine  quantité 
de  la  couleur,  qui  se  trouverait  ainsi  afîaiblie;  et,  la  seconde,  est  qu'il  y 
aurait  le  plus  grand  danger  à  dissoudre  des  résines  dans  l'essence  à  feu 
nu,  parce  que,  lorsqu'elle  entrera  en  ébullition,  elle  pourra  sortir  du 
matras,  s'enflamnier,  faire  d'atroces  brûlures  à  l'opérateur  et  mettre  le 
feu,  si  à  ce  moment  on  perd  la  tête,  au  lieu  de  calmer  l'effervescence  avec 
de  l'essence^roide  réservée  à  cet  effet,  lo 

Après  avoir  écarté  les  quatre  résines  dures  et  le  benjoin,  qui  n'est 
pas  soluble  dans  l'essence  de  térébenthine,  M.  Mailand  limite  son  choix 
aux  cinq  suivantes  : 

(c  lo  Le  mastic  en  larmes,  qui  était  la  résine  qu'on  employait  le  plus 
depuis  l'an  1550.  Nous  nous  en  servirons  pour  faire  la  base  de  notre 
vernis,  parce  que  c'est  la  résine  la  plus  liante,  la  plus  élastique,  si  on 
peut  s'exprimer  ainsi,  celle  enfin  qui  supporte  mieux  le  poli  et  l'action 
des  frottements  : 

»  2o  L'ambre  blanc.  Nous  pensons,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  dit,  que 
c'est  la  résine  qu'on  a  nommée  depuis  copal  tendre,  et  qu'on  appelle 
aujourd'hui  dammar  friable.  Elle  a  peu  de  valeur  employée  seule,  même 
dans  les  essences  qui,  seules,  la  dissolvent  ;  mais  à  cause  de  sa  séche- 
resse, elle  peut  modifier  les  résines  plus  molles  et  rendre  les  vernis  à 
l'essence  plus  sicatifs. 

»  Elle  pourra  donc  être  employée  utilement  pour  une  partie  dans  les 
vernis  des  instruments  de  musique  ; 

D  30  Les  térébenthines,  nous  les  écîarterons,  parce  qu'elles  rendraient 
le  vernis  trop  poisseux  ; 

»  40  et  5°  L'élémi  et  l'animé  :  ces  deux  résines  donneraient  beaucoup 
trop  de  souplesse  aux  vernis  à  l'essence  et  les  rendraient  trop  mous. 

T>  On  met  quelquefois  du  camphre,  même  dans  les  vernis  à  l'essence, 
pour  leur  donner  de  la  souplesse.  Mais  il  a  une  action  décolorante  assez 
forte  et  altère  les  couleurs.  Celte  raison  suffit  pour  que  nous  ne  nous  en 
servions  pas. 

3>  Par  suite,  nous  composerons  notre  formule  ainsi  qu'il  suit  : 

»  Mastic  en  larmes 10  grammes. 

2)  Dammar  friable 5       — 

>  Essence  colorée  suivant  l'une 

des  formules  sus-indiquées.  100  centimètres  cubes. 


Digitized  by 


Google 


168  LE  VERNIS. 

»  Puis,  lorsque  les  résines  seront  dissoutes,  on  ajoutera  5  centimètres 
cubes  d'huile  de  lin  non  cuite,  celle  rendue  siccative  épaissirait  trop  le 
liquide,  et  la  litharge  qu'elle  retient  pourrait  altérer  la  couleur.  Nous 
préférons  une  huile  ayant  une  année  au  moins  depuis  sa  fabrication  à 
celle  qui  serait  trop  récemment  préparée,  parce  qu'elle  sera  dépouillée 
de  ses  impuretés  par  le  repos.  On  pourra  sans  doute  augmenter  la  dose 
d'huile  que  nous  venons  d'indiquer  et  la  porter  même  jusqu'à  10  ou  42 
centimètres  cubes  pour  400  d'essence  ;  mais  plus  on  en  mettra,  moins  le 
vernis  sera  siccatif. 

»  Manière  d'opérer  : 

-ù  Versez  dans  une  bouteille  large  et  à  fond  plat  400  centimètres  cubes 
au  plus  d'essence  colorée.  Ajoutez-y  40  grammes  pour  400  de  verre  pilé 
grossièrement,  afin  d'empêcher  les  résines  de  se  coller  au  fond  de  la 
bouteille,  puis  mettez  le  mastic  en  larmes,  qui  sera  environ  vingt-quatre 
heures  à  se  dissoudre  en  été  et  trente  heures  en  hiver.  Lorsqu'il  sera 
fondu,  ajoutez-y  le  dammar  friable  réduit  en  poudre,  qui  mettra  à  peu 
près  le  même  temps  pour  se  dissoudre.  Il  suffira  de  remuer  la  bouteille 
deux  ou  trois  fois  chaque  jour.  Lorsque  ces  résines  seront  fondues,  vous 
ajouterez  l'huile;  on  remuera  un  peu  et  le  mélange  se  fera  de  suite.  Il  est 
bien  entendu  que  la  formule  étant  à  la  dose  de  400  centimètres  cubes 
d'essence,  soit  un  dixième  de  litre,  il  faudrait  augmenter  la  dose  des 
résines  et  d'huile  dans  la  même  proportion  qu'on  augmenterait  celle  de 
Tessence. 

»  Par  suite,  si  l'on  voulait  faire  500  centimètres  cubes  de  vernis,  soit  un 
demi-litre,  il  faudrait  50  grammes  de  mastic,  25  de  dammar  friable  et 
25  centimètres  cubes  d'huile  de  lin. 

»  Ce  vernis  fait,  il  faut  boucher  la  bouteille  et  la  mettre  à  l'abri  d'une 
lumière  trop  vive  qui  pourrait  oxyder  la  couleur.  On  laissera  reposer  pen- 
dant douze  ou  quinze  jours,  afin  que  le  liquide  dépose  tous  les  corps 
étrangers  qu'il  peut  avoir  conservés  en  suspension  puis  on  filtrera  au 
coton  (4)  ou  au  papier,  dans  un  entonnoir  en  verre  que  Ton  nettoiera  faci- 
lement avec  de  l'alcool.  Il  ne  faut  jamais  employer  un  vernis  à  l'essence 
trop  récemment  fait,  parce  que  les  résines  ne  seraient  pas  assez  unies  à 


(1)  «  On  filtre  au  coton  en  mettant  dans  le  fond  d'un  entonnoir  de  la  ouate  qu'on  aura 
préalablement  bien  imbibée  du  liquide  à  filtrer  ;  par  dessus,  à  un  ou  deux  centimètres 
du  coton,  on  placera  un  rond  de  carton  ou  de  fer  blanc  percé  de  plusieurs  trous.  Cette 
précaution  a  pour  but  d'empêcher  le  coton  de  se  soulever  lorsqu'on  verse  le  liquide  ; 
néanmoins,  le  filtrage  au  papier  est  toujours  plus  fin  mais,  par  suite,  il  est  plus  long, 
surtout  si  le  filtre  est  mal  ployé.  » 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  169 

l'essence  ;  il  est  préférable  de  le  laisser  vieillir  pendant  six  ou  huit  mois, 
il  n'en  aura  que  plus  de  corps. 

D  Parmi  les  cinq  résines  dont  nous  avions  le  choix,  nous  nous  sommes 
abstenus  d'introduire  dans  ce  vernis  l'élémi,  l'animé  et  les  térébenthines, 
parce  qu'elles  l'auraient  rendu  mou,  poisseux,  long  à  sécher  et,  par  suite, 
peu  solide.  Nous  avons  préféré  l'assouplir  par  l'huile  de  lin  qui,  en  même 
temps  lui  donnera  plus  de  sohdité  et  un  aspect  plus  ferme,  plus  homogène 
et  se  rapprochant  davantage  des  exemples  que  les  luthiers  italiens  nous 
ont  laissés. 

»  Nous  n'avons  mis  dans  ce  vernis  que  45  grammes  de  résine  pour 
100  centimètres  cubes  d'essence,  parce  que,  d'une  part,  les  matières 
colorantes  lui  donnent  déjà  beaucoup  de  corps;  que,  par  suite,  si  on  l'épais- 
sissait  ou  le  corsait  davantage,  il  deviendrait  difficile  à  étendre  sans  faire 
de  taches.  On  sait  qu'il  faut  une  certaine  habitude  pour  bien  poser  un 
vernis  coloré,  parce  que  toute  reprise  du  pinceau,  alors  que  le  vernis  a  déjà 
commencé  à  prendre,  marque  sans  qu'on  puisse  l'effacer.  Cette  propor- 
tion de  15  pour  100  nous  a  toujours  donné  de  bons  résultats  dans  l'essence 
colorée  par  le  santal,  ou  le  santal  et  caliatour  ;  mais  si  l'essence  avait  été 
colorée  avec  la  gomme  gutte  et  sang-dragon,  il  ne  faudrait  mettre  que  12 
pour  100  de  résine,  soit  :  mastic  en  larmes,  8  grammes  et  dammar  friable, 
4  grammes;  la  quantité  d'huile  resterait  la  même,  parce  que  ces  deux 
résines  colorantes  donnent  plus  de  corps  au  vernis  que  le  santal  et 
le  caliatour. 

T>  La  difficulté  qu'on  peut  éprouver  à  étendre  un  vernis  tient  à  sa  densité 
plus  ou  moins  grande  ;  plus  il  est  épais  et  corsé,  plus  il  sera  difficile  à 
poser.  Pour  le  rendre  plus  maniable,  il  suffira  donc  de  le  liquéfier  en  le 
chargeant  de  moins  de  résines,  comme  nous  venons  de  le  dire  :  c'est  ce 
qu'on  appelle  msttre  un  vernis  de  bonne  consistance.  Afin  de  faciliter 
l'extension  de  la  couche,  on  pourrait  employer  le  moyen  indiqué  par 
Alexis  et  les  autres  auteurs.  Il  consiste  à  le  chauffer  au  moment  de  s'en 
servir  en  mettant  le  vase,  dans  lequel  on  le  versera,  sur  un  bain  de  sable, 
sur  des  cendres  chaudes  ou  même  au  soleil,  pourvu  qu'il  ne  reste  pas 
découvert  ;  la  chaleur,  en  le  liquéfiant,  le  rendra  plus  facile  à  poser. 

i>  Du  reste,  ceci  dépend  de  l'habileté  de  chacun  ;  quant  à  nous,  nous 
préférons  le  vernis  dans  l'état  de  consistance  modérée  que  donne  la  for- 
mule que  nous  avons  indiquée,  parce  qu'un  vernis  trop  épais  a,  en  outre, 
l'inconvénient  d'être  trop  long  à  sécher  et  de  se  rider  ;  il  est  donc  préfé- 
rable, sous  tous  les  rapports,  de  mettre  des  couches  minces,  sauf  à  en 
poser  une  de  plus  si  cela  est  nécessaire.  Trois  ou  quatre  couches  nous 

22 


Digitized  by 


Google 


d70  LE  VERNIS. 

paraissent  suffisantes  pour  qu'un  instrument  soit  très  bien  verni  ;  dans 
tous  les  cas,  il  sera  très  essentiel  de  laisser  complètement  sécher  chaque 
couche  avant  d'en  mettre  une  autre,  parce  qu'autrement,  nous  le  répétons, 
on  s'exposerait  à  faire  faïencer  le  vernis. 

D  On  perdra  certainement  moins  de  temps  en  attendant  huit  ou  dix 
jours  entre  chaque  couche,  qu'en  s'exposant  à  l'inconvénient  que  nous 
venons  de  signaler,  parce  qu'alors  on  serait  obligé  de  détruire  ce  qu'on 
aurait  fait  et  de  recommencer. 

D  Si  le  vernis  était  trop  fort  en  couleur,  il  arriverait  qu'après  une  ou 
deux  couches  le  ton  fût  suffisant  et  que,  cependant,  il  n'y  eut  pas  assez 
d'épaisseur  de  vernis  sur  l'instrument  ;  on  pourrait  terminer  par  une 
seule  couche  avec  un  vernis  blanc  composé  de  : 

»  Mastic  en  larmes 20  grammes. 

y>  Dammar  friable 10       — 

T>  Essence  récemment  distillée. .  iOO  centimètres  cubes. 

y>  Huile  de  lin 42  — 

i>  Quoique  plus  corsé  en  résines  que  le  vernis  à  l'essence  coloré,  il 
séchera  néanmoins  plus  vite  ;  mais  il  faudra  que  l'essence  employée  soit 
la  même  que  celle  colorée  qui  aura  servi  à  étendre  les  premières  couches  ; 
car  si  elles  avaient  été  posées  avec  un  vernis  fait  à  l'essence  de  romarin, 
on  ne  pourrait  par  dessus  en  mettre  un  à  l'essence  de  térébenthine  sans 
s'exposer  à  faire  faïencer  le  vernis  ;  l'essence  de  romarin  étant  plus 
grasse  et  plus  longue  à  sécher  que  celle  de  térébenthine,  il  faudrait  au 
moins  être  très  certain  de  la  parfaite  dessiccation  des  premières  couches. 
Néanmoins,  il  serait  préférable,  dans  ce  cas,  de  faire  un  vernis  blanc  à 
l'essence  de  romarin,  en  y  faisant  dissoudre  les  résines  indiquées  dans  la 
formule  ci-dessus. 

i>  On  nous  a  demandé  s'il  serait  possible  de  vernir  un  instrument  avec 
une  seule  couche.  Cela  n'est  pas  douteux  :  il  suffira  de  faire  absorber  par 
l'essence  autant  de  couleur  qu'elle  pourra  en  dissoudre  et  d'y  incorporer 
les  résines  à  30  pour  100  comme  dans  la  formule  ci-dessus.  Ce  vernis, 
quoique  très  corsé,  ne  sera  cependant  pas  difficile  à  étendre,  car  ce 
n'est  jamais  la  première  couche  qui  est  difficile  à  poser.  Néanmoins  nous 
préférons,  par  suite  de  ce  que  nous  avons  dit  plus  haut,  trois  ou  quatre 
couches  minces  à  une  ou  deux  épaisses  ;  le  vernis  séchera  beaucoup 
mieux,  il  ne  se  gercera  pas,  il  sera  plus  fin,  mieux  étendu  et,  par  suite, 
beaucoup  plus  beau. 

D  Un  temps  sec  et  chaud  convient  mieux  pour  appliquer  un  vernis  à 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS.  471 

Tessence,  parce  que  les  ondes  que  laissent  le  pinceau  se  fondent  plus  égale- 
ment; rhunnidité  fait  rider  et  ternir  le  vernis.  Il  faudra  éviter  de  se  mettre 
dans  un  courant  d'air,  parce  qu'il  serait  saisi  ou  ferait  prise  trop  prompte- 
ment  et  qu'on  aurait  plus  de  peine  à  l'étendre  sans  faire  de  taches.  Enfin, 
nous  pensons  qu'il  serait  préférable  de  se  placer  au  soleil,  derrière  une 
fenêtre  fermée,  parce  que  la  chaleur  maintiendrait  le  vernis  liquide  et 
faciliterait  la  pose. 

i>  Nous  avons  acquis  la  certitude,  par  des  expériences  répétées  pen- 
dant trois  ans,  que  ce  vernis  répond  à  toutes  les  conditions  nécessaires  ; 
le  mastic  en  larmes  et  le  dammar  friable,  modifiés  l'un  par  l'autre,  lui 
donnent  la  solidité  qui  lui  permettra  de  résister  à  l'action  des  frottements, 
le  liant  qui  l'empêchera  de  se  gercer,  le  brillant  et  l'éclat  qui  en  feront  la 
beauté,  enfin  l'essence  et  l'huile  une  souplesse  et  une  solidité  qui  ne 
pourront  pas  nuire  à  la  vibration  des  tables. 

»  Nous  sommes  convaincu  que  les  anciens  luthiers  italiens  n'ont  pas 
fait  autre  chose,  par  cette  raison  dominante  qu'à  l'époque  où  ils  travail- 
laient on  ne  savait  pas  faire  autrement.  i> 

Après  s'être  excusé  d'être  entré  dans  des  détails  qui  peuvent  paraître 
trop  minutieux,  M.  Mailand  résume  ainsi,  pour  terminer,  les  opérations 
nécessaires  pour  fabriquer  le  vernis  : 

<  lo  Faites  dissoudre  100  grammes  de  santal  rouge  en  poudre  par  litre 
d'alcool  ;  mettez  la  bouteille  contenant  le  liquide  dans  une  étuve,  sur  un 
poêle  ou  au  soleil,  agitez  une  ou  deux  fois  par  jour,  laissez  infuser  pen- 
dant dix  jours,  puis  filtrez  dans  une  bouteille  à  travers  un  linge  placé  sur 
un  entonnoir  en  verre  que  vous  recouvrirez. 

»  Remettez  100  grammes  de  santal  ou  de  caliatour  dans  cet  alcool  déjà 
coloré  et  vous  continuerez  à  opérer  comme  la  première  fois. 

D  On  procédera  de  même  pour  dissoudre  le  sang-dragon,  si  ce  n'est  que 
la  dose  sera  réduite  à  160  grammes,  soit  80  grammes  pour  chaque  solu- 
tion ; 

»  2o  Si  vous  voulez  colorer  200  centimètres  cubes  d'essence,  soit  un 
cinquième  de  litre,  mettez  dans  la  bouteille  graduée  dont  nous  avons 
parlé  300  centimètres  cubes  d'alcool  coloré,  ou  400  si  vous  préférez  une 
couleur  très  foncée,  mais  300  donnent  un  ton  très  suffisant  et  plus  har- 
monieux ;  placez-la  dans  le  bain-marie,  faites  réduire  à  un  peu  moins  de 
moitié  afin  de  ne  pas  mêler  trop  d'alcool  avec  l'essence  ; 

i>  Si  vous  avez  pris  la  quantité  de  300  centimètres,  retirez  du  bain-marie 
lorsque  le  liquide  est  descendu  à  160  centimètres  cubes  ;  laissez-le  refroi- 


Digitized  by 


Google 


172  LE   VERNIS. 

dir  avant  de  mêler  l'essence  avec  Talcool,  afin  de  ne  pas  précipiter  la 
couleur,  ce  qui  arrive  quelquefois,  ou  faites  chauffer  les  200  centimètres 
d'essence  au  bain-marie  de  manière  à  ce  qu'elle  acquière  à  peu  près  la 
température  de  l'alcool.  Versez-la  dans  l'extrait  alcoolique  que  vous  venez 
de  faire  ;  remettez  au  bain-marie  et  chauffez  jusqu'à  ce  que  le  liquide  ne 
bouillonne  plus;  l'alcool  alors  sera  vaporisé  et  les  divisions  graduées  sur 
la  bouleille  devront  vous  indiquer  que  le  liquide  sera  réduit  à  250  centi- 
mètres cubes  ;  après  qu'il  sera  refroidi,  il  diminuera  un  peu  ;  néanmoins, 
il  vous  restera  plus  de  230  centimètres  cubes  d'essence,  les  matières  en 
ayant  augmenté  le  volume.  Si  vous  voulez  modifier  le  ton  des  couleurs 
rouges,  ajoutez  de  la  gomme  gutte  ou  une  solution  de  cette  résine  et  de 
bitume  de  Judée. 

t>  Nous  ne  saurions  trop  recommander,  afin  d'éviter  les  accidents,  de 
ne  se  servir  que  de  bouteilles  ou  récipients  d'un  large  diamètre  et  de  n'y 
verser  qu'une  quantité  de  liquide  qui  n'excède  pas  la  moitié  de  leur  capa- 
cité, afin  que  les  vapeurs  alcooliques  puissent  librement  circuler  et  que, 
lorsque  le  liquide  bout,  il  ne  sorte  pas  du  récipient; 

D  3o  Lorsque  le  liquide  est  refroidi,  mettez  vos  résines,  remuez  pour 
aider  l'action  solvante  de  l'essence.  Lorsqu'elles  seront  dissoutes,  laissez 
reposer  pendant  une  quinzaine  de  jours,  afin  que  le  liquide  rejette  les 
matières  étrangères  ou  la  couleur  carbonisée  par  la  chaleur  qu'il  peut 
retenir  en  suspension  ;  puis  filtrez  au  papier,  et  si  le  mélange  des  couleurs 
a  été  bien  fait,  le  vernis  ne  déposera  jamais. 

»  On  voit  que  ces  opérations  ne  présentent  aucune  difficulté,  et  nous 
espérons  avoir  rendu  les  manipulations  assez  pratiques  pour  qu'elles 
soient  à  la  portée  de  tous  et  que  chaque  luthier  puisse  faire  lui-môme  son 
vernis.  Cela  est  toujours  préférable,  parce  qu'il  est  le  meilleur  apprécia- 
teur de  ce  qui  convient  à  son  instrument.  "» 

La  recette  dont  on  vient  de  lire  la  longue,  description,  et  que  M.  Mai- 
land  a  élaborée  avec  tant  de  soin  en  la  déduisant  de  ses  connaissances 
théoriques  et  de  ses  expériences  répétées,  est-elle  bien  celle  des  anciens 
luthiers  crémonais  ?  Lui-même  paraît  en  douter,  étant  donnée  l'impossi- 
bilité de  l'analyse  complète  des  anciens  vernis.  Je  dois  dire  cependant 
que  son  vernis  est  tellement  dans  les  données  du  vernis  recherché  pour 
les  instruments  du  quatuor  et  qui  doit  réunir  les  qualités  de  souplesse, 
solidité,  grande  transparence  et  facilité  d'application,  que  l'on  doit  savoir 
gré  à  son  auteur  d'avoir  bien  voulu  le  vulgariser  en  le  faisant  connaître 
aux  luthiers  de  notre  époque.  Malheureusement,  ce  qui  entravera  ton- 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  473 

jours  l'extension  de  la  recette  de  M.  Mailand,  c'est  d'abord. la  nécessité 
d'opérer  soi-même,  par  conséquent  d'avoir  un  laboratoire,  ce  qui  n'est 
pas  toujours  chose  facile  ni  à  la  portée  de  tout  le  monde,  notamment 
dans  les  grandes  villes  ;  ensuite,  il  est  si  simple  d'aller  chercher  chez  le 
marchand  de  couleurs  du  vernis  du  commerce,  de  le  colorer  avec  des 
laques  broyées  à  l'huile,  d'y  ajouter  du  bitume  de  Judée  pour  lui  don- 
ner cette  teinte  si  répandue,  qui  de  loin  fait  bien,  qu'on  dissuadera 
difficilement  un  luthier  de  se  servir  d'un  produit  de  la  qualité  duquel 
il  ne  saurait  cependant  répondre,  pour  cette  bonne  raison  qu'il  en 
ignore  la  composition  et  qu'il  le  sait  préparé  pour  des  usages  très 
divers. 

Quant  à  moi,  je  suis  d'autant  plus  pénétré  des  belles  qualités  du  vernis 
de  M.  Mailand,  que  l'ayant  fait  d'après  sa  formule  et  l'ayant  apphqué  sur 
des  instruments,  j'ai  obtenu  des  résultats  qui  ont  été  appréciés  des 
amateurs. 

FORMULES 

J'en  ai  fini  avec  le  vernis.  J'ai  voulu,  à  côté  de  mes  observations  per- 
sonnelles, présenter  certains  développements  et  procédés  de  l'auteur  qui 
me  parait  avoir  le  mieux  étudié  cette  intéressante  question.  Le  lecteur 
sera,  je  l'espère,  documenté  d'une  façon  complète  lorsque  j'aurai  placé 
sous  ses  yeux  une  série  de  formules  anciennes  et  modernes,  parmi  les- 
quelles il  lui  sera  facile  de  faire  son  choix  et  qu'il  lui  sera  même  loisible 
de  modifier  à  son  gré  et  suivant  ses  besoins,  grâce  aux  connaissances 
qu'il  possède  maintenant  sur  la  valeur  des  substances  dont  peut  se  com- 
poser le  vernis. 

A  ceux  qui  seraient  tentés  de  s'étonner,  après  avoir  lu  ces  formules, 
de  n'en  avoir  pas  trouvé  une  que  j'aurai  donnée  comme  mienne,  je 
pourrais  répondre  qu'il  y  a  deux  raisons  à  mon  abstention  :  la  première 
est  que  je  n'ai  pas  une  formule  de  vernis  qui  me  soit  spéciale  et  que,  si 
j'ai  le  plus  souvent  employé  celle  de  mon  maître  Rambaux,  il  m'est 
arrivé  aussi  d'en  utiliser  d'autres,  parmi  celles  que  je  cite,  et  de 
m'en  trouver  bien  ;  la  seconde  est  qu'en  cette  matière,  comme  dans 
toute  chose  qui  relève  du  domaine  artistique,  le  goût  de  chacun  con- 
serve ses  droits  et  que,  pendant  que  tel  à  un  goût  marqué  pour  le  vernis 
rouge,  tel  autre  préfère  les  tons  rouges-bruns  et  un  troisième  les  jaunes 
dorés. 

C'est  pour  un  semblable  motif,  et  afin  de  n'être  pas  soupçonné  d'une 


Digitized  by 


Google 


174  LE  VERNIS. 

préférence  qui  pourrait  n'être  pas  partagée  par  tout  le  monde,  que  je 
présenterai  les  formules  qui  suivent  dans  Tordre  chronologique  (1). 

ALEXIS  LE  PIÉMONTAIS 
(Secrets  des  Arts,  i550) 

Vernis  a  l'Alcool  : 

^  Prends  benjoin  et  le  broie,  puis  mets  en  fiole  et  y  verse  dessus  eau- 
de-vie  très  bonne,  tant  qu'elle  passe  le  benjoin  de  deux  ou  trois  doigts,  et 
le  laisse  ainsi  deux  ou  trois  jours,  puis  y  ajoute  pour  demi  fiole  d'eau-de- 
vie  5  ou  6  fils  de  safran  légèrement  estampés  ou  tout  entiers.  » 

Vernis  a  l'Huile  : 

«  Huile  de  lin,  3  livres,  que  tu  feras  bouillir;  et,  pour  savoir  si  elle  l'est 
assez,  boutes-y  dedans  une  plume  de  géline,  et  si  elle  brûle  incontinent, 
elle  sera  cuite.  Puis  prends  : 

»  Sandaraque. 8  onces. 

»  Aloès  hépatique 4      — 

D  Pulvérise-les  préalablement,  puis  les  mets  dans  l'huile  bouillante  et 
remue  jusqu'à  liquéfaction  ;  passe  par  l'étamine,  et  tu  perdras  la  moitié 
inutile  étant  trop  épaisse  qui  ne  pourra  pas  servir. 

3>  Pour  l'employer,  fais  chauffer  au  soleil.  » 

Vernis  a  l'Huile  et  a  l'Alcol  : 

«  Mastic  et  sandaraque,  deux  onces  de  chaque  ;  étant  mis  en  poudre, 
iriéle-les  en  huile  de  lîn  et  esprit  de  vin,  de  chaque  trois  onces,  et  fais 
cuire  le  tout,  l'espace  d'une  heure,  au  bain-marie,  dans  un  vaisseau  de 
verre  bien  bouché.  t> 

Pour  colorer  les  vernis,  Alexis  le  Piémontais  indique  les  substances 
suivantes  :  le  santal  rouge,  le  sang-dragon,  la  garance  trempée  en  eau  de 
tartre,  les  bois  de  Campêche  et  de  Brésil,  hachés  menu,  la  tondure 
d'écarlate  ;  le  tout  dissous  dans  lessive  de  barbier  à  laquelle  il  faut 

(4)  Je  n'ai  pas  cru  devoir  reproduire  ci-après  la  formule  de  M.  Mailand  qui  se  trouve 
détaillée  dans  les  pages  précédentes. 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  175 

ajouter  alun  et  faire  réduire  ensuite  par  TébuUition  ;  enfin,  le  cinabre 
(faux  vermillon),  le  safran  et  Torpiment. 

FIORAVANTI 
/Miroir  universel  des  Arts  et  des  Sciences,  i564J 

Vernis  a  l'Alcool  : 

Benjoin .         \ 

Sandaraque-  >  Pulvérisez  bien,  mettez  dessus  de  Teau-de-vie. 

Mastic.  )    . 

Faites  digérer  le  mélange  à  feu  doux  ou  au  soleil  ;  les  gommes  se 
dissoudront  facilement  et  formeront  un  vernis  très  brillant  et  qui  séchera 
promptement. 

Vernis  a  l'Huile  : 

Huile  de  lin 4  parties. 

Huile  de  pin  (essence  de  téré- 
benthine)    2      — 

Aloès 4  partie. 

Sandaraque 4      — 

ZAHN 
(Oculus  artificialis  i685J 

Vernis  a  l'Essence  : 

Huile  d'aspic 2  onces. 

Mastic 4  once. 

Sandaraque 4      — 

Térébenthine 4/2  — 

Pulvérisez  le  mastic  et  la  sandaraque,  mettez  bouillir  l'huile  au  bain- 
marie.  Quand  elle  sera  bien  chaude,  mettez-y  la  térébenthine,  et,  lors- 
qu'elle sera  dissoute,  les  poudres  de  mastic  et  de  sandaraque  ;  puis  vous 
laisserez  au  bain-marie  jusqu'à  dissolution  des  résines. 


Digitized  by 


Google 


176  LE   VERNIS. 

BONANNI 
/Traité  des  venus,  dliSJ 

Vernis  a  l'Huile  : 

Sandaraque 1  partie. 

Huile  de  lin 2  parties. 

Pendant  que  l'huile  bout,  jetez-y  la  sandaraque  en  poudre,  remuant 
sans  cesse  jusqu'à  fusion. 

Mastic 1  once. 

qu'on  fait  bouillir  dans  une  demi  once  d'huile  de  lin  jusqu'à  ce  qu'elle 
ait  jeté  son  écume  ;  puis  on  met  ces  deux  compositions  à  feu  lent,  et  on 
filtre. 

Bonanni  dit  qu'avant  d'employer  le  vernis  sur  le  bois,  il  faut  recouvrir 
ce  dernier  du  vernis  suivant  pour  l'encoller  : 

Huile  d'aspic 8  onces. 

Sandaraque  en  poudre 5      — 

Le  tout  étant  bien  incorporé  sur  le  feu,  on  en  enduit  tout  chaud  la  pièce 
que  l'on  veut  vernir,  et  lorsqu'elle  est  sèche  on  y  met  le  vernis. 

TINGRY 
/Traité  théorique  et  pratique  sur  Vart  de  faire  et  d'appliquer  les  vernis,  i803J 

Vernis  a  l'Alcool  : 

Sandaraque 4  onces. 

Résine  laque  en  grains 2      — 

Mastic ) 

T^     .  .         ,  f       1  once   de  chaque. 

Benjom  en  larmes )  ^ 

Verre  pilé 4  onces. 

Térébenthine  de  Venise 2      — 

Alcool  pur  mesuré 32      — 

La  gomme  laque  et  la  sandaraque  rendent  ce  vernis  solide  ;  on  peut  le 
colorer  avec  un  peu  de  safran  ou  du  sang  de  dragon. 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS.  477 

WATIN 
[UArt  du  Vemisseur,  iSOS) 


Vernis  a  l'Alcool 


«  Le  vernis  à  Talcool  aime  une  chaleur  douce  et  modérée  ;  aussitôt 
qu'il  la  sent  il  s'étend  et  se  polit  de  lui-môme  ;  on  voit  les  ondes  et  les 
côtes  se  dissiper,  et  disparaître  les  glacis  de  la  brosse  (surtout  en  le  pré- 
sentant un  peu  au  soleil).  Il  redoute  le  froid  :  s'il  en  est  saisi,  il  frissonne, 
blanchit,  forme  des  grumeaux  qui  lui  ôtent  son  lisse  ou  son  poU.  La  trop 
grande  chaleur  ne  lui  est  pas  moins  contraire,  car  elle  le  fait  bouillonner  : 
on  le  voit  se  peloter  et  devenir  inégal  sur  la  surface  de  l'ouvrage.  tî> 

a:  Mettez  dans  une  pinte  d'esprit  de  vin  : 

4  onces  de  sandaraque. 
2  onces  de  gomme  laque  en  grains. 
2  onces  de  mastic  en  larmes. 
1  once  de  gomme  élémi. 

ï>  On  fait  fondre  ces  gommes  au  bain-marie,  à  petit  feu  ;  et  quand  elles 
ont  subi  quelques  bouillons,  on  y  incorpore  deux,  onces  de  térébenthine. 
On  doit  filtrer  à  travers  une  mousseline  fine. 

î>  On  peut  colorer  tous  les  vernis  à  l'alcool  avec  des  gommes  colorantes 
et  des  extraits.  Tels  sont  : 

L'extrait  sec  de  bois  jaune. 
La  gomme  gutte. 
Le  cachou. 

Les  extraits  de  santal,  de  ratanhia  concentrés,  de  sang-dragoa 
(ce  dernier  est  fugace).  » 

MAUGIN- 
(Manuel  du  Luthier ^  i834J 

Vernis  a  l'Alcool  : 

<L  Faites  infuser  pendant  24  heures  dans  20  onces  d'esprit  de  vin  : 

3/4  d'once  de  curcuma. 
12  grains  de  safran  oriental. 

23 


Digitized  by 


Google 


478  LE   VERNIS. 

î>  Passez  cette  infusion  et  versez-la  sur  un  mélange  bien  pulvérisé  de  : 

3/4  d'once  de  gomme  gutte. 
2  onces  de  sandaraque. 
2  onces  de  gomme  élémi. 
4  once  de  sang-dragon  en  roseaux. 
4  once  laque  en  grains. 

ï>  Faites  dissoudre  au  bain-marie.  ï> 

«  Application  du  vernis.  —  Lorsque  rinsîrument  est  terminé,  préparant 
une  eau  de  colle  très  légère,  vous  en  donnez  une  couche  à  l'instrument, 
et,  lorsque  cette  couche  est  parfaitement  sèche,  polissez  encore  avec  le 
papier  de  verre  et  l'ouvrage  est  prêt  à  recevoir  le  vernis. 

i>  Nous  commencerons  par  parler  des  couleurs  appliquées  avant  le  ver- 
nis. Il  faut  avoir  pour  chaque  espèce  de  couleur,  un  pinceau  particulier. 
Les  pinceaux  dont  on  se  sert  en  cette  occasion  sont  en  soies  de  porc 
très  fines. 

»  Il  faut  prendre  peu  de  couleur  à  la  fois. 

D  On  place  dans  le  trou  du  bouton  un  morceau  de  bois  assez  long  pour 
qu'on  puisse  tenir  le  violon  isolé  et  c'est  dans  cette  position  qu'on  lui 
donne  la  couleur. 

D  On  tend  un  fil  d'archal  dans  un  endroit  bien  aéré,  mais  où,  cepen- 
dant, aucune  poussière  ne  puisse  s'introduire,  et  le  violon  couvert  de 
la  couleur  on  l'accroche  par  la  volute  à  ce  fil  d'archal,  et  on  le  laisse 
sécher.  Si  la  première  couche  ne  vous  paraît  pas  suffisante  ou  assez 
foncée,  donnez-en  une  seconde,  après  toutefois  que  la  première  est  bien 
sèche. 

T>  Maintenant,  pour  appliquer  le  vernis,  commencez  par  en  verser  ce 
que  vous  supposez  nécessaire  dans  une  tasse  bien  propre. 

y>  Ayez  un  pinceau  plat,  en  poils  de  blaireau,  trempez-le  dans  le  vernis, 
et,  avant  de  l'appliquer,  essuyez-le  sur  le  bord  de  la  tasse.  Car  il  faut 
étendre  le  vernis  le  plus  mince  possible  en  donnant  sur  chaque  endroit 
de  l'instrument  seulement  deux  coups,  l'un  en  allant,  l'autre  en  revenant. 
N'appliquez  jamais  une  seconde  couche  que  la  première  ne  soit  complè- 
tement sèche.  Enfin,  pour  les  vernis  à  l'esprit  de  vin,  donnez  sept  à  huit 
couches  et  deux  seulement  pour  les  vernis  gras.  Polissez  les  vernis  à 
l'esprit  de  vin  avec  un  chiffon  imbibé  d'huile  de  lin  et  de  tripoli,  en  ayant 
soin  de  frotter  en  faisant  décrire  à  la  main  de  petits  cercles. 

»  Ne  frottez  pas  longtemps  à  la  même  place,  de  peur  de  manger  tout  le 


Digitized  by 


Google 


LE  VERNIS.  479 

vernis.  Enfin  remettez  de  Thuile  sur  le  chiffon  quand  vous  sentez  qu'il 
s'attache  au  vernis. 

»  Essuyez  l'instrument  avec  un  linge  doux  et  propre.  Pour  obtenir  un 
très  beau  vernis,  il  faut  polir  après  chaque  couche. 

2>  Pour  le  vernis  gras,  on  peut  se  dispenser  de  le  polir.  Cependant  si  on 
le  veut  polir,  son  éclat,  quoique  moins  vif,  n'en  est  pas  moins  agréable. 
Ce  vernis  alors  se  polit  de  la  manière  ci-dessus  indiquée  en  prenant,  au 
lieu  d'huile  et  de  tripoli,  de  l'eau  et  de  la  pierre-ponce  pulvérisée  extrê- 
mement fin  et  passée  au  tamis  de  soie.  » 

Vernis  a  l'Huile  : 
On  lit  dans  Maugin  : 

«  Tous  les  luthiers  célèbres  de  l'Italie  et  de  l'Allemagne,  tels  que  les 
Amati,  les  Stradivari,  les  Steiner,  se  sont  servis  de  vernis  gras  ou  vernis 
à  rhuile  (1),  qui  sont  bien  plus  beaux  et  bien  plus  durables  que  ceux 
à  l'esprit  de  vin  (2).  Ils  ont  encore  sur  ces  derniers  un  grand  avantage, 
celui  de  n'avoir  pas  besoin  d'autant  de  poli  ;  de  plus,  deux  couches  (3) 
appliquées  à  un  instrument  suffisent  pour  en  couvrir  le  bois,  aussi  bien 
que  le  feraient  sept  à  huit  couches  de  vernis  à  l'esprit  de  vin. 

D  Les  matières  composant  ce  vernis  sont  :  !<>  le  succin  ;  2o  l'huile  de 
fin  ;  3o  l'essence  de  térébenthine. 

»  Avant  de  pouvoir  s'occuper  du  vernis,  il  faut  préparer  l'huile  pour 
la  rendre  siccative,  car  si  on  l'employait  naturelle,  le  vernis  serait  un 
temps  infini  à  sécher. 

ï>  En  voici  un  moyen  : 

ï>  On  prend  une  livre  d'huile  de  lin,  une  demi-once  de  litharge,  autant 
de  céruse,  de  terre  d'ombre  et  de  plâtre  ;  on  fait  bouillir  le  tout  dans  un 
pot  de  terre  vernissé  à  un  feu  doux  et  égal,  en  ayant  soin  d'écumer.  Dès 
que  l'écume  commence  à  devenir  rousse  et  rare,  on  arrête  le  feu,  et  on 
laisse  reposer  l'huile  pour  la  tirer  ensuite  au  clair. 

»  Il  est  bon  de  dire  que  cette  opération  doit  se  faire  dans  un  jardin, 
pour  éviter  les  accidents  et  la  mauvaise  odeur  qui  s'exhale  pendant  la 
cuisson 

2>  L'huile  ainsi  préparée,  on  procède  à  la  confection  dit  vernis. 

(1)  Rien  n'est  moins  prouvé.  Celui  à  Tessence  nous  parait  plutôt  indiqué.  (A.  T. . .) 

(2)  Encore  une  opinion  mal  justifiée.  (A.  T. . .) 

(3)  J'estime  qu'il  en  faut  au  moins  trois  couches.  (A.  T...) 


Digitized  by 


Google 


180  LE   VERNIS. 

»  On  prend  quatre  onces  de  succin  bien  nettoyé  des  corps  étrangers 
qui  peuvent  y  être  môles  ;  on  casse  ce  succin  en  nnorceaux  de  la  gros- 
seur de  petits  pois,  et  on  les  met  dans  un  pot  de  fer  qui  n'a  jamais 
servi  ;  on  verse  sur  ces  morceaux  de  succin  une  cuillerée  d'essence  de 
térébenthine  ;  on  couvre  le  pot  de  son  couvercle,  et  on  le  met  sur  un  feu 
de  charbon  :  il  faut  à  peu  près  un  quart  d'heure  de  cuisson  ;  on  remue  de 
temps  en  temps  la  matière  avec  un  morceau  de  sapin,  en  ayant  soin  de 
remettre  le  couvercle  chaque  fois  que  Ton  a  remué.  Quand  le  succin  est 
entièrement  fondu,  on  retire  le  pot  du  feu,  et  on  remue  avec  le  morceau 
de  sapin  jusqu'à  ce  que  la  plus  grande  chaleur  soit  tombée  ;  alors  vous 
versez  avec  précaution  deux  onces  de  l'huile  préparée  comme  il  est  dit 
plus  haut,  en  ayant  soin  de  bien  mélanger  les  deux  matières  ;  enfin  vous 
ajoutez  l'essence  de  térébenthine  (quatre  onces)  colorée  par  les  gommes 
qu'il  vous  aura  plu  d'employer.  » 

A  la  recette  de  Maugin  qu'on  vient  de  lire,  je  crois  devoir  ajouter  les 
observations  suivantes  : 

La  meilleure  manière  de  colorer  les  vernis  gras  consiste  à  y  incorporer 
des  laques  préalablement  broyées  à  l'essence  de  térébenthine  ou  de 
lavande.  Ces  laques  se  trouvent,  toutes  préparées  et  en  tubes,  chez  les 
marchands  de  couleurs  fines  qui  les  dénomment  laques  de  garance, 
laques  Robert,  etc. 

On  peut  apprécier  la  nuance  de  ces  laques  en  en  étendant  une  petite 
quantité  sur  un  morceau  de  vitre  et  en  l'examinant  par  transparence. 

Pour  que  le  vernis  soit  plus  facile  à  employer,  on  a  l'habitude  d'y 
ajouter  de  l'essence  de  térébenthine  ;  mais  ce  procédé,  qui  rend  le  vernis 
plus  siccatif,  le  rend  aussi  plus  dur  et  l'expose  à  s'écailler  en  séchant. 

Après  chaque  couche  de  vernis  gras,  il  est  bon  de  mettre  l'instrument 
à  l'air  et  de  l'exposer  à  un  soleil  modéré  ou  à  la  chaleur  douce  d'un  foyer. 

RAMEAUX 
(Vers  IS^fol 

Vernis  a  l'Alcool  : 

Laque  en  grains 100  grammes. 

Colophane 100       — 

Mastic  en  larmes 100       — 

Gomme  élémi 26       — 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  181 

Goudron  de  Norvège 5  grammes. 

Camphre 5       — 

Alcool  à  90' 1  litre. 

Concassez  les  gommes  et  laissez  fondre  en  remuant  deux  ou  trois  fois 
par  jour.  Quand  tout  est  fondu,  ce  qui  est  plus  prompt  en  été  qu'en 
hiver,  passez  à  la  mousseline  en  mettant  le  vernis  dans  une  autre  bou- 
teille dont  vous  garnirez  le  bouchon  d'un  linge,  de  façon  à  ce  qu'il 
ne  colle  pas  au  goulot. 

J'ai  eu  plusieurs  fois  l'occasion  de  dire  que  Victor  Rambaux  avait  été 
mon  maître  en  lutherie.  Il  m'a  donc  été  facile  de  recueillir  la  formule  de 
son  vernis.  Quant  à  la  façon  d'appliquer  ce  vernis,  que  je  vais  décrire  tout 
à  l'heure,  elle  est  simplement  inspirée  de  ce  que  j'ai  vu  faire  ou  pratiqué 
moi-même  dans  Tatelier  de  ce  luthier  et  l'on  ne  s'étonnera  pas  que  j'y  aie 
ajouté  ce  que  m'ont  suggéré  de  longues  années  de  pratique  personnelle. 
Par  suite,  il  est  presque  superflu  de  dire  que  les  conseils  qui  suivent 
s'appliquent  quelque  peu  à  d'autres  vernis  que  celui  de  Rambaux. 

Manière  d'appliquer  le  vernis.  —  Versez  dans  une  capsule  en  verre  une 
certaine  quantité  de  vernis  ;  puis,  avec  un  pinceau  plat  en  blaireau,  dit 
queue  de  morue,  de  la  largeur  des  éclisses,  que  vous  imbibez  entièrement 
du  vernis,  vous  appliquez  une  première  couche  sans  couleur.  Celle-ci 
sèche,  vous  en  passez  une  seconde  également  sans  couleur.  Ce  sont  les 
couches  de  préparation.  Puis  vous  mettez  dans  une  capsule  propre  du 
vernis  contenant  les  extraits  colorants  préparés  à  l'avance  et  bien  éti- 
quetés, pour  éviter  les  confusions.  Par  une  additition  soignée  de  vernis 
on  obtient  la  nuance  désirée.  Le  choix  de  cette  nuance  est  délicat  ;  c'est 
le  tact  et  le  coup  d'œil  qui  seuls  peuvent  vous  guider. 

Cette  difficulté  surmontée,  il  s'en  présente  une  autre  non  moins  grande 
pour  l'application  de  ce  produit.  Le  vernis  à  l'alcool  est  très  siccatif;  son 
extrême  volatilité  lui  fait  prendre  un  retrait  si  prompt  qu'il  se  forme 
aussitôt  des  bourrelets,  des  épaisseurs  et  des  coulées.  Si,  pour  faire 
disparaître  ces  défauts,  vous  revenez  à  coups  de  pinceau  répétés,  vous 
enlèverez  le  vernis  en  partie  et  votre  opération  sera  manquée. 

Voici  comment  on  doit  procéder  pour  étendre  ce  vernis  récalcitrant  : 

On  applique  du  vernis  coloré  sur  un  côté  des  éclisses  et  cela  le  plus 
uniformément  possible.  Puis,  à  l'aide  d'une  autre  queue  de  morue  bien 
propre  et  bien  sèche,  on  tamponne  par  petits  coups  fréquemment  répétés 
cette  couche  de  façon  à  ce  que  le  vernis  ne  s'accumule  sur  aucun  point. 


Digitized  by 


Google 


482  LE  VERNIS. 

Sous  l'influence  de  cette  opération,  le  vernis  devient  terne.  Mais,  en 
séchant,  il  perd  son  embu  et  redevient  transparent.  On  agit  ainsi  sur 
Tautre  côté  des  éclisses.  On  attaque  ensuite  le  fond,  que  l'on  fait  avant 
la  table,  en  ayant  soin  de  toujours  étendre  le  vernis  en  passant  le  pinceau 
en  travers,  à  cause  des  ondes  du  bois  qui  dissimulent  au  besoin  les 
reprises.  On  termine  par  la  tête  que  Ton  tamponne  comme  le  reste  en 
se  méfiant  toujours  des  coulées. 

Ce  moyen  est  le  seul  pratique  pour  appliquer  les  vernis  à  l'alcool,  sans 
laisser  des  taches,  des  coulées  et  des  bavures. 

Quand  on  opérera  l'hiver,  ce  sera  dans  un  local  chauffé  avec  une  che- 
minée dans  laquelle  flambera  un  feu  modéré,  mais  pourtant  brillant,  qui 
permettra  de  présenter  l'instrument  afin  que,  sous  l'influence  de  cette 
chaleur  douce,  le  vernis  puisse  s'arrondir.  En  été,  le  soleil  fera  encore 
mieux  cet  office. 

Il  ne  faut  mettre  une  nouvelle  couche  que  quand  la  dernière  appliquée 
est  complètement  sèche.  Et  encore  faut-il  avoir  soin  d.e  polir  cette  couche 
sèche  au  papier  de  verre  et  de  l'adoucir  après  par  un  léger  polissage  à 
l'huile  de  lin  et  à  la  ponce  lavée. 

Si  l'on  veut  obtenir  un  dernier  brillant,  on  frotte  légèrement  avec  un 
linge  doux  et  propre  imbibé  d'alcool. 

Le  vernis  de  Rambaux,  que  je  recommande,  est  très  bon.  Il  est  suffi- 
samment résistant,  ne  s'écaille  ni  se  poisse  et  est  très  transparent. 

Je  tiens  à  mentionner  ici  une  opération  qui  se  rattache  au  vernissage, 
car  elle  se  pratique  avant  qu'on  applique  les  dernières  couches  de  vernis. 
Il  est  d'usage  de  noircir  les  chanfreins  de  la  volute  et  du  chevillier.  C'est 
encore  à  Stradivarius  que  la  lutherie  est  redevable  de  cet  ornement  qui 
donne  tant  de  grâce  aux  spires  de  la  coquille.  Pour  opérer  dans  de 
bonnes  conditions,  on  attendra  que  la  deuxième  ou  la  troisième  couche 
de  vernis  soit  bien  sèche,  puis,  avec  un  canif,  on  avivera  les  chanfreins  en 
question  jusqu'à  l'extrémité  du  bouton  de  la  volute.  On  délayera  de  l'encre 
de  Chine  dans  un  godet  et,  avec  une  petite  spatule  en  bois,  on  en  passera 
sur  toute  la  partie  du  bois  mise  à  blanc.  Les  couches  de  vernis  suivantes 
protégeront  cet  ornement  contre  l'action  des  frottements.  Quelques 
luthiers  noircissent  également  l'extrémité  des  quatre  angles  saillants 
des  ce. 


Digitized  by 


Google 


LE   VERNIS.  183 

WURTZ 

^Dictionnaire  de  Chimie,  i878J 

Vernis  a  l'Alcool  : 

Alcool  à  950 2.000  grammes. 

Sandaraque 405  — 

Résine  laque  en  grains 62  — 

Mastic  en  larmes 34  — 

Benjoin  en  larmes 31  — 

Térébenthine  de  Venise 62  — 

Verre  pilé 425  — 

RECETTE  DE  MIRECOURT 

Vernis  a  l'Alcool  : 

Voici  une  des  recettes  fréquemment  employées  actuellement  à  Mire- 
court  pour  les  instruments  ordinaires  : 

Gomme  laque 400  grammes. 

Gomme  gutte 30       — 

Benjoin 40        — 

Alcool 4  litre. 

Pour  colorer  ce  vernis,  on  choisit  parmi  les  substances  suivantes  : 
santal,  cachou,  safran,  rocou,  sang-dragon. 


Digitized  by 


Google 


LA  MENTONNIÈRE  ET  LE  PIQUET 


LA   MENTONNIÈRE  DU   VIOLON 

Si  la  mentonnière  n'est  pas  une  invention  allemande,  l'Allemagne  peut 
du  moins  en  revendiquer  l'adoption,  car  avant  la  venue  à  Paris  du  célèbre 
compositeur  et  violoniste  Spohr  (1819),  qui  en  avait  une  à  son  violon, 
lorsqu'il  donna  chez  nous  ses  concerts,  personne  ne  s'en  servait  en 
France  et  il  n'en  était  question  dans  aucun  ouvrage. 

Rien  ne  parait  plus  rationnel  cependant  que  d'isoler  la  table  d'harmonie 
d'un  violon,  puisque  c'est  la  partie  vibrante  de  l'instrument  et  que  le 


Fig.  67.  —  Violon  muni  d'une  mentonnière. 

contact  du  menton  et  de  la  barbe  ne  peut  qu'en  amoindrir  la  sonorité.  De 
plus,  la  transpiration  pénètre  cette  partie  de  la  table  d'une  humidité 
grasse  qui  finit  par  la  décoller,  et  comme  tous  les  corps  gras  refusent  la 
colle,  il  faut  recourir  dans  ce  cas  au  lavage  à  l'eau  ammoniacale,  quand 
an  n'est  pas  obligé  de  détabler  l'instrument  pour  en  lessiver  la  partie  trop 
profondément  imprégnée. 
Ce  fut  un  artiste  du  nom  de  Bellon  qui,  un  des  premiers,  se  servit  de 


Digitized  by 


Google 


LA   MENTONNIÈRE   ET  LE   PIQUET. 


185 


la  mentonnière  à  Paris  (1829).  Puis,  un  de  mes  oncles,  J.-B.  Tolbecque, 
chef  d'orchestre  des  bals  du  roi  Louis-Philippe,  en  fit  usage  vers  1833. 
Il  fut  très  critiqué  et  même  caricaturé  à  cause  du  fameux  champignon 
qui  avait  poufisé  sur  le  bord  de  son  violon  (Fig.  68). 

Il  est  bon  de  dire  que  la  mentonnière  de  cette  époque  était  loin  d'avoir  la 
légèreté  et  Télégance  de  celles  que  Ton  fait  aujourd'hui.  C'était  alors  un 


Fig.  68.  —  Reproduction  d'une  aquarelle  représentant  J.-B.  Tolbecque, 

CHEF  d'orchestre  DES  BALS  DE  LA  COUR,  AVEC  SON  VIOLON  A  MENTONNIÈRE. 

morceau  de  bois  d'érable  massif  qui  couvrait  le  bouton  et  l'extrémité  du 
cordier  pour  s'implanter  dans  le  tasseau  au  moyen  d'une  grosse  vis  abois. 

Les  mentonnières  actuelles  nous  viennent  presque  toutes  d'Allemagne. 
Elles  sont  pour  la  plupart  en  ébène  ou  en  ébonite  (caoutchouc  durci) 
et  se  fixent  sans  froisser  les  bords  de  l'instrument,  au  moyen  d'un  ou 
deux  crampons  se  serrant  par  deux  tubes-écrous  à  pas  inverses. 

Malgré  ses  avantages  réels,  cette  invention  n'a  pris  un  peu  de  déve- 
loppement en  France  que  depuis  une  quinzaine  d'années.  Les  anciens 
professeurs  du  Conservatoire  y  étaient  opposés,  comme  ils  l'étaient  trop 
souvent  aux  nouveautés.  Les  uns  prétendaient  que  c'était  gênant,  ridicule, 

24 


Digitized  by 


Google 


186 


LA   MENTONNIÈRE   ET   LE   PIQUET. 


que  cela  augmentait  inutilement  la  hauteur  des  éclisses  ;  d'autres,  que 
cette  adjonction  empêchait  le  violoniste  de  faire  corps  avec  son  instru- 
ment ;  enfin  quelques-uns  allaient  jusqu'à  dire  que  le  violon  muni  dé  la 
mentonnière  n'avait  plus  le  même  son,  et  qu'il  était  moins  solide  à  sa 
place.  Cependant,  après  70  ans  d'hésitations,  la  plupart  des  artistes  ont 
adopté  aujourd'hui  cet  ingénieux  isolateur  qui  est  favorable  tout  à  la  fois 
et  à  la  sonorité  et  à  la  conservation  de  l'instrument. 

LE  PiaUET  DU   VIOLONCELLE 

Le  piquet  dont  on  se  sert  actuellement  pour  exhausser  et  supporter 
le  violoncelle  lorsqu'on  en  joue, 


n'est  pas  une  invention  nouvelle, 
car  il  était  connu  vers  la  fin  du 
xvip  siècle.  Quelquefois  il  était 
très  long  et  permettait  à  l'exécu- 
tant de  jouer  debout.  Faute  de 
piquet  on  se  servait  quelquefois 
d'un  tabouret  ou  d'un  siège.  A 
l'appui  de  ce  que  je  viens  de  dire, 
je  présente  trois  reproductions 
très  curieuses  qui  montrent  des 
joueurs  de  violoncelle,  de  viole 
et  de  ténor  dont  les  instruments 
sont  soutenus  des  différentes  ma- 
nières que  je  viens  d'indiquer 
(Fig.  69,  70et71). 

En  Italie,  on  jouait  très  fré- 
quemment le  violoncelle  debout. 
Ce  qui  l'atteste,  c'est  la  grande 
quantité  de  ces  instruments  dont 
le  fond  est  percé  d'un  trou  central 
de  8  à  9  millimètres  de  diamètre, 
dans  lequel  on  passait  une  lanière 
de  manière  à  pouvoir  suspendre 
le  violoncelle  à  son  cou  et  en  jouer 
même  en  marchant,  comme  cela 
avait  lieu  pour  accompagner  les 
chants  lithurgiques  dans  les  processions. 


Fig:.  69.  —  Statuette  en  bois  et  ivoire, 

TRAVAIL  HOLLANDAIS  DU  XVIie  SIÈCLE. 


Digitized  by 


Google 


Fig.  70.  —  Fragment  d'une  gravure  de  J.-P.  Lebas, 

REPRÉSENTANT  «   DaVID  TÉNIERS  ET  SA  FAMILLE  *,  D'APRÈS  UN  TABLEAU  DE  CE  DERNIER. 


Digitized  by 


Google 


188 


LA   MENTONNIÈRE    ET  LE    PIQUET. 


Les  joueurs  de  basse  de  viole  ne  paraissent  pas  avoir  fait  usage  du  piquet, 
car  les  nonibreuses  représentations  que  j'ai  vues  des  violistes  anciens 

ne  les  montrent  jamais  que  la  viole  entre 
les  jambes  et  appuyée  sur  les  mollets  à  la 
façon  de  John  Simpson  (Voir  page 20).  Rien 
n'estcependantplusfatigantetplus  incom- 
mode que  cette  position,  dite  classique,  qui 
fait  tenir  une  telle  place  à  celui  qui  la  prend, 
qu'elle  est  impraticable  dans  les  orchestres 
où  l'espace  est  réduit  et  où  l'on  est  alors 
obligé  de  jouer  en  mettant  le  bord  de  l'ins- 
— *  trument  sur  le  pied  gauche  renversé.  Les 
maîtres  du  Conservatoire  de  la  première 
partie  du  xix^  siècle  poussaient  l'hostilité 
Fig.71.  — Joueur  DE  TÉNOR,  D'APRÈS  contre  le  piquet  jusqu'à  ne  pas  vouloir 
UNE  EAU-FORTE  DE  B.  PicART,  1704.  ^dmcttrc  aux  coucours  ceux  qui  souf- 
fraient de  cette  position  aussi  incommode  que  peu  gracieuse,  notamment 
les  malheureux  affligés  de  varices. 

On  se  demande  comment  les  femmes,  qui  maintenant  sont  nombreuses 
dans  les  classes  de  violoncelle,  s'y  prendraient  pour  se  placer  décemment 
sans  piquet. 

C'est  à  François  Servais,  célèbre  violoncelliste  belge,  qu'on  doit  la 
rentrée  en  grâce  du  piquet.  Celui-ci,  après  avoir  donné  dans  toute  l'Eu- 
rope des  concerts  où  son  grand  talent  lui  valut  des  succès  éclatants,  vint 
à  Paris  vers  1846.  Comme  il  faisait  supporter  son  Stradivarius  par  un 
piquet,  tous  les  artistes  et  amateurs  s'empressèrent  de  l'imiter.  Seuls, 
les  professeurs  du  Conservatoire  protestèrent,  et  ce  ne  fut  que  cinquante 
ans  plus  tard  que  l'interdit  fut  levé  dans  les  classes  de  Rabeau  et  Delsart. 
Aujourd'hui  on  trouve  peu  de  violoncellistes  jouant  sans  piquet. 

Les  piquets  pour  les  violoncelles  sont  généralement  en  bois  de  paHs- 
sandre  tourné.  Ils  s'ajustent  au  trou  du  bouton  au  moyen  d'un  tenon 
légèrement  conique,  et  se  terminent  par  une  pointe  en  acier.  La  longueur, 
proportionnée  à  la  taille  de  l'exécutant,  varie  entre  12  et  30  centimètres. 
On  fait  également  un  piquet  en  fer  nikelé  qui  glisse  à  frottement  dans 
le  trou  du  bouton.  On  le  fixe  à  la  longueur  désirée  au  moyen  d'une  vis 
latérale  puis,  quand  il  n'est  plus  utile,  on  le  fait  rentrer  dans  l'intérieur 
de  l'instrument. 


Digitized  by 


Google 


Fig.  72.  —  Tenue  de  Bernard  Romberg, 
d'après  une  gravure  extraite  de  sa  Méthode  pour  le  violoncelle. 


Digitized  by 


Google 


Fig.  73.  —  Tenue  du  violoncelle  avec  un  piquet. 


Digitized  by 


Google 


A  PROPOS 


DE  LA  STRUCTURE  DES  VOUTES 


Les  tables  supérieures,  dites  tables  d'harmonie,  sont  toujours  voûtées 
dans  la  construction  des  instruments  européens  à  cordes  et  à  archet  (4). 

Plusieurs  raisons  miUtenten  faveur  de  cette  disposition.  La  pression, 
que  subissent  les  instruments,  s'exerçant  au  centre,  trouve  dans  cette 
forme  une  résistance  qui  s'oppose  à  l'écrasement  et  favorise  singulière- 
ment la  propagation  des  vibrations  en  transmettant  celles-ci,  par  la 
poussée,  aux  deux  extrémités  de  la  table  et  aux  flancs  bas  et  hauts  de 
Tinstrument. 

La  façon  dont  les  voûtes  sont  obtenues,  en  les  sculptant  dans  la  masse 
du  bois,  fait  comprendre  que  le  fll  de  celui-ci  se  trouve  tranché  dans  les 
deux  parties  qui  s'inclinent  vers  les  extrémités  de  la  table  aux  points  A 
et  B  de  la  figure  74. 

Ces  deux  points,  que  je  nommerai  les  reins  de  la  voûte,  sont  précisé- 
ment ses  parties  faibles,  tandis  que  c'est  là  qu'il  faudrait  que  la  rigidité 


Fig.  74.  —  Coupes  de  deix  tables  d'harmonie, 


de  la  table  étrésillonne  les  deux  tasseaux  en  faisant  opposition  à  leur 
rapprochement  sous  les  efl'orts  combinés  du  manche,  incité  à  venir  en 


(1)  Cette  disposition  s'applique  d'ailleurs  également  aux  tables  inférieures  (fonds)^ 
bien  que  dans  l'ancienne  lutherie  la  plupart  des  violes  fussent  à  fond  plat.  Celte  dernière 
façon  de  construire  n'est  plus  admise  aujourd'hui  que  pour  les  contrebasses  de 
seconde  qualité. 


Digitized  by 


Google 


192  A  PROPOS   DE  LA  STRUCTURE   DES  VOUTES. 

avant  par  le  tirage  des  cordes,  et  du  poids  mort  considérable  produit  par 
Tappai  de  ces  cordes  sur  le  chevalet. 

Tout  concourt  donc  à  faire  subir  une  déformation  à  cette  voûte,  surtout 
si  elle  n'est  pas  parfaitement  comprise,  si  elle  est  trop  élevée,  et  si  la  table 
n'est  pas  suffisamment  étoffée.  Alors,  sous  l'influence  du  travail  constant, 
augmenté  du  poids  et  de  l'appui  de  l'archet,  il  se  forme  une  dépression 
centrale  au  profit  des  parties  &ibles  que  j'ai  marquées  en  A  et  en  B,  et  peu 
à  peu  la  table  perd  sa  forme  primitive  pour  prendre  celle  qui  est  indiquée 
dans  le  second  profil  de  la  figure  74. 

J'ai  exagéré  le  défaut  pour  mieux  taire  comprendre  cette  déformation 
qui  s'accentue  d'autant  plus  rapidement  que  les  voûtes  sont  plus  élevées, 
les  gorges  trop  prononcées  et  trop  creuses,  la  table  trop  mince,  et  que 
celui  qui  a  emmanché  l'instrument,  ne  tenant  pas  compte  de  l'élévation 
des  voûtes,  a  donné  à  son  chevalet  la  hauteur  habituelle,  sans  se  préoc- 
cuper que  les  cordes  formant  ainsi  un  angle  plus  aigu,  leur  pression  sur 
le  chevalet  a  augmenté  dans  des  proportions  considérables  (1). 

Lorsque  ces  conditions  défectueuses  se  présentent,  le  manche  vient 
généralement  en  avant,  les  extrémités  de  la  voûte  remontent  jusqu'à 
atteindre  quelquefois  le  dessous  de  la  touche  et  celui  du  cordier  et  l'ins- 
trument devient  sourd  et  injouable  (2).  Une  réparation  importante  s'im- 
pose alors  :  il  faut  d'abord  faire  revenir  la  voûte,  puis  mettre  à  l'intérieur 
deux  vigoureux  couvre-joint  à  fil  droit,  formant  un  véritable  arc  doubleau. 
Souvent  même,  il  est  nécessaire  de  poser  une  pièce  de  renforcement  à 
chaque  extrémité,  prenant  de  chaque  tasseau  pour  venir  finir  à  zéro  vers 
le  centre. 

Les  voûtes  de  hauteur  moyenne  sont  dans  des  conditions  meilleures 
de  sensibilité  aux  vibrations  et  de  résistance.  D'abord,  étant  plus  élasti- 
queS)  elles  reportent  par  l'intermédiaire  de  fâme  une  plus  grande  partie 
de  leur  charge  sur  le  fond  qui  reçoit  mieux  les  vibrations  et  amplifie  la 
sonorité  ;  ensuite,  la  table,  se  rapprochant  davantage  par  sa  forme  de  la 
ligne  droite,  est  bien  plus  rigide  dans  le  sens  de  sa  longueur,  étrésillonne 
plus  solidement  les  deux  tasseaux  extrêmes,  et  finalement  est  moins 
susceptible  de  se  déformer  et  de  laisser  venir  en  avant  le  manche  sous 
l'influence  du  tirage  des  cordes. 

Stradivarius  avait  si  bien  étudié  ces  diverses  causes  de  déformations, 

(i)  Voir  ce  que  j'ai  dit  sur  ce  sujet  à  propos  du  renversement  du  manche,  page  107. 

(2)  Un  grand  nombre  d'instruments  allemands  anciens  sont  affligés  de  cette  double 
fluxion. 


Digitized  by 


Google 


A   PROPOS   DE   LA.   STRUCTURE    DES  VOUTES.  193 

que  ses  instruments  de  la  belle  époque  (1090-1715)  sont  encore  dans  des 
conditions  de  stabilité  parfaite. 

Les  voûtes,  qui  sont  bien  comprises,  élégantes  et  d'élévation  moyenne, 
donnent  à  ces  instruments  une  sonorité  ample  et  chaude  qui  ne  peut 
être  que  la  résultante  de  Texpérience  que  le  maître  avait  acquise  sur  ce 
point  es55entiel  de  la  facture. 

TABLE  DE  TROIS   PIÈCES       • 

Gand  père,  préoccupé  de  cette  question  de  la  résistance  des  voûtes, 
avait  essayé  de  faire  adopter  des  tables  avec  une  bande  centrale  en  bois 
cintré,  dite  à  fil  droit,  allant  du  tasseau  de  devante  celui  de  derrière,  et 
d'une  largeur  égale  à  Técartement  des  pieds  du  chevalet.  Cette  bande 
n'étant  pas  éU*gie  dans  la  masse  du  bois  comme  le  reste  de  la  table,  offrait 
à  la  poussée  une  rigidité  bien  plus  grande  que  celle  des  tables  dans  la 
construction  habituelle. 

De  18i0  à  18i2,  il  fit  quelques  instruments  d'après  ce  procédé.  La 
Commission  du  Conservatoire  de  musique  de  Paris,  ayant  reconnu  un 
progrès  réel  dans  cette  nouvelle  disposition,  lui  commanda,  pour  les 
classes  de  cet  établissement,  deux  violoncelles  et  deux  violons. 

Mais  les  artistes  et  les  amateurs,  peu  disposés  à  rompre  avec  la 
tradition,  se  figurèrent  que  deux  joints  rendraient  la  table  moins 
solide.  Et  puis,  c'était  moins  joli;  Stradivarius  n'y  avait  pas  songé.  Enfin, 
les  bons  confrères,  par  jalousie,  ne  tarissaient  pas  en  plaisanteries  sur  la 
fameuse  bande  élastique,  ainsi  que  l'avait  surnommée  en  riant  ce  vieux 
brocanteur  de  Tarisio.  L'idée  était  cependant  plus  qu'ingénieuse,  puisque 
les  instruments  faits  d'après  ce  procédé  étaient  excellents  et  qu'ils  sont 
encore  en  usage  dans  les  classes  de  violon  et  violoncelle  depuis  plus 
d'un  demi-siècle. 

Mais  en  France  rien  ne  tue  comme  le  ridicule;  aussi  Gand  père,  voyant 
son  invention  méconnue,  renonça-t-il  lui-môme  aux  tables  de  trois  pièces, 
laissant  à  d'autres  la  facilité  d'exploiter  son  idée. 

TABLE  A   FIL   DROIT 

Victor  Rambaux,  qui  avait  été  le  premier  ouvrier  de  Gand  père,  fit  bre- 
veter, vers  1840,  une  table  à  fil  droit  qui  réalisait  d'une  façon  bien  plus 
complète  le  perfectionnement  imaginé  par  son  patron,  mais  qui  obligeaiJt 

25 


Digitized  by 


Google 


194  A  PROPOS  DE   LA   STRUCTURE   DES  VOUTES. 

à  donner  aux  instrunrjents  une  forme  bien  disgracieuse.  Voici  en  quoi 
consistait  son  système  C'est  en  faisant  varier  la  hauteur  des  éclisses  quMl 
donnait  le  bombement  de  la  voûte.  Ces  éclisses  étaient  plus  hautes  au 
centre  de  l'instrument  qu'aux  extrémités.  La  table  et  le  fond,  qui  étaient 
de  deux  pièces,  étaient  curvés  au  feu  avant  d'être  joints,  puis  terminés  au 
rabot  en  réservant  naturellement  la  place  des  coins,  tasseaux  et  contre- 
éclisses. 

J'ai  vu  et  joué  des  instruments  construits  de  cette  façon  qui  étaient  bons, 
mais  d'une  laideur  réussie.  Aussi,  en  homme  prudent,  Rambaux  n'insista- 
t-il  pas  ;  il  imagina  un  second  système  de  fil  droit  invisible  qui  avait  tous 
les  avantages  du  premier  sans  en  avoir  le  disgracieux  aspect. 

Dans  ce  second  système^  la  table  seule  était  à  fil  droit,  et  les  éclisses 
avaient  partout  la  hauteur  habituelle.  Cette  table  était  débitée  dans  deux 
morceaux  de  sapin  droits  de  fil  et  plats,  d'un  centimètre  d'épaisseur  (pour 
le  violon),  qui  étaient  chantournés  grossièrement.  La  voûte  était  ensuite 
formée  sur  chacune  des  parties  de  cette  table  à  l'aide  d'un  fourneau  à 
ployer.  Après  quoi  ces  deux  parties  étaient  assemblées,  collées  et  Je  tra- 
vail se  terminait  au  rabot. 

Ce  procédé  de  fil  droit  ne  se  révélait  pas  à  un  simple  coup  d'oeil,  et  les 
instruments  de  Rambaux  ainsi  construits  avaient  de  plus  l'avantage  d'être 
excellents.  Mais  c'était  se  donner  beaucoup  de  peine  pour  arriver  à  un 
maigre  résultat  financier  ;  car,  malgré  les  avantages  incontestables  du 
procédé,  la  défiance  des  clients  en  rendait  l'extension  difficile,  et  aurait 
même  pu  compromettre  la  réputation  de  son  inventeur. 

Il  faut  bien  dire  d'ailleurs  que  toutes  ces  tentatives  de  perfectionne- 
ments n'étaient  pas  des  nouveautés  et  qu'elles  avaient  anciennement 
préoccupé  bien  des  luthiers.  M.  Constant  (Pierre),  dans  son  remarquable 
ouvrage  Les  Facteurs  d'Instruments  de  Musique,  parle  notamment  d'un 
luthier  du  nom  de  Mathieu-François  Rémy,  rue  Tiquetonne  (1775-1791), 
qui  était  un  partisan  du  fil  droit.  Voici  comment  ce  luthier  annonçait  son 
invention  :  a.  Fait  des  quintes  (altos)  qu'il  voûte  comme  si  elles  étaient 
»  prises  dans  Vépaisi^eur  du  bois  et  qu'il  vernit  à  l'huile,  d 

Il  n'est  pas  douteux  que  des  luthiers  très  anciens  avaient  déjà  compris 
que  le  ///  tranché  é\a\l  préjudiciable  à  l'amplitude  des  vibrations  par  suite 
de  la  section  des  fibres  qui  interrompait  l'ébranlement  général  au  point 
de  convexité  de  la  table.  Je  n'en  veux  pour  preuve  que  cette  basse  de 
viole  anglaise  de  Baker  (1670)  dont  la  table  a  été  faite  de  cinq  pièces  de 
cèdre  ployées  au  feu  et  juxtaposées  ensuite.  Les  parties  pleines  qui  portent 
sur  les  coins,  tasseaux  et  contre-éclisses  ont  été  rapportées  avec  soin  et 


Digitized  by 


Google 


A  PROPOS  DE  LA  STRUCTURE  DES  VOUTES. 


19E> 


Viennent  témoigner,  sans  qu'il  puisse  subsister  le  moindre  doute,  du 
procédé  employé  par  son  auteur,  il  y  a  plus  de  deux  siècles. 

Cependant,  il  était  réservé  à  la  fabrication  commerciale  moderne  de 
pousser  à  sa  dernière  limite  remploi  du  procédé  du  fil  droit.  Je  m'em-. 
pfesse  d'ajouter  que,  cette  fois,  c'est  une  vulgaire  question  d'économie 
de  temps  et  de  malière  qui  a  exclusivement  motivé  la  nouvelle  façon 
d'opérer.  L'art  n'a  plus  rien  à  voir  dans  ce  gauffrage  mécanique  substitué 
au  travail  de  l'ouvrier.  Aussi,  ce  procédé  expéditif  de  découpage  et  de 
voûtage,  ne  s'emploie-t-il,  jusqu'à  présent  du  moins,  que  dans  la  fabri* 
cation  des  instruments  à  la  douzaine  livrés  à  bon  marché. 

VIOLON  TRAPÉZOÏDAL   DE  SAVART 

Le  physicien  bien  connu,  Savart,  avait  cherché  par  des  calculs  scienti- 
fiques à  construire  une  table  de  violon 
susceptible  d'un  maximum  de  facultés 
Vibratoires.  Il  avait  été  conduit  vers 
celte  recherche  par  cette  considération 
que  la  forme  en  voûte  de  la  table,  tout 
en  augmentant  sa  résistance,  diminuait 
en  même  temps  la  diffusion  de  l'ébran- 
lement par  suite  de  la  section  des  fibres 
du  bois.  Il  avait  ftiit  une  autre  consta- 
tation non  moins  juste  :  c'est  que  la 
convergence  des  ff  vers  le  centre  de 
la  table,  réduisait  d'un  tiers  la  surface 
utile  de  vibration  de  celle-ci.  C'est  ainsi 
qu'il  fut  amené  à  concevoir  l'idée  de 
son  fameux  violon  trapézoïdal  qui,  sui- 
vant ses  calculs,  devait  produire  le 
maximum  de  sonorité  (Fig.  75).  Pour 
arriveràcerésullat,ilsupprimad'abord 
les  voûtes  au  fond  et  à  la  table  ;  puis  le 
rétrécissement  central  des  CC  ;  et  pour 
éviter  le  sectionnement  du  bois  par  les 
ff,û  imagina  de  remplacer  celles-ci  par 
deux  ouvertures  longitudinales  et  pa- 
rallèles au  grand  axe  de  l'instrument. 
Il  conçut  ainsi  un  instrument  qui  avait  la  forme  peu  artistique  d'uo 


Fig.  75.  —  Violon  trapézoïdal 
DE  Savart. 


Digitized  by 


Google 


196  A  PROPOS   DE   LA   STRUCTURE   DES  VOUTES. 

vulgaire  soufflet  de  cuisine,  ce  qui  n'avait,  on  le  comprendra,  rien  de 
séduisant. 

Malheureusement,  au  point  de  vue  du  son,  le  violon  de  Savart  ne  devait 
.pas  être  mieux  réussi.  En  voulant  corriger  certains  défauts,  il  en  avait 
fait  surgir  des  nouveaux  infiniment  plus  graves.  Avec  les  quatre  angles 
du  vilain  cofl're  de  son  violon,  l'épaisseur  non  raisonnée  de  sa  table,  la 
disposition  mal  calculée  du  renversement  du  manche  établi  uniquement 
pour  permettre  à  l'archet  de  passer  sur  les  cordes  extrêmes,  la  forme 
aplatie  des  tables,  il  ne  réussit  qu'à  construire  un  instrument  d'une  bien 
pauvre  sonorité,  qui  n'était  qu'une  sorte  de  variante  du  sonomètre  des 
cabinets  de  physique  et  avec  lequel  il  ne  fallait  jamais  songer  à  faire  de  la 
musique. 

VIOLON   DE  CHANOT 

Un  autre  savant,  Chanot,  ancien  élève  de  l'Ecole  Polytechnique,  et 
frère  aîné  du  très  habile  luthier  de  ce  nom,  présenta  à  l'Exposition  de 
4819  un  violon  sans  coins  et  sans  cordier.  Les  cordes  pénétraient  dans  la 
table  par  un  système  analogue  à  celui  des  guitares.  Quant  à  la  forme  du 
violon,  elle  n'avait  rien  de  particulièrement  nouveau,  car  elle  se  rappro- 
chait beaucoup  du  dessin  des  anciennes  violes  du  xvie  siècle  (Fig.  76). 

Les  journaux  du  temps  prodiguèrent  cependant  de  grands  éloges  à 
l'inventeur.  A  les  entendre,  c'en  était  fait  de  la  vieille  lutherie.  M.  Jouy, 
membre  de  l'Institut,  chargé  de  rendre  compte  de  la  nouvelle  découverte, 
s'exprima  ainsi  dans  son  rapport  sur  l'Exposition  en  question  : 

«  La  fabrication  des  violons  ofl're  plus  d'un  problème  à  résoudre  et  on 
ne  doit  pas  s'étonner  que  la  disposition  des  fibres  résonnantes  du  corps 
sonore  ait  déjà  exercé  l'imagination  de  plus  d'un  savant.  Il  s'y  trouve  à  la 
fois  une  foule  de  questions  métaphysiques  et  mécaniques  bien  dignes 
d'être  approfondies.  Ce  n'est  qu'après  une  longue  étude  de  ces  matières 
qu'un  mécanicien  (sic)  vient  d'arriver  à  de  beaux  résultats  en  ce  genre. 

y>  Par  une  modification  raisonnée  de  toutes  les  parties  du  violon, 
M.  Chanot  a,  de  l'aveu  de  l'Académie  des  Sciences  et  du  célèbre  Boucher, 
perfectionné  singulièrement  cet  instrument.  S'il  faut  en  croire  le  bruit 
public,  les  sons  les  plus  riches,  les  plus  pleins  et  les  plus  doux,  toute  la 
vigueur  et  la  suavité  des  Stradivarius  sont  renfermés  dans  ces  chefs- 
d'œuvre  qu'il  livre  pour  cent  écus.  t> 

Que  pourrait-on  ajouter  à  celle  appréciation  émanant  d'un  homme  de 
science  et  qui  se  termine  par  une  réclame  commerciale  ? 


Digitized  by 


Google 


A   PROPOS   DE   LA   STRUCTURE   DES  VOUTES. 


197 


Il  fallut  cependant  en  rabattre  bientôt  de  cet  enthousiasme,  car  les 
instruments  de  Chanot,  dont  la  différence  de  forme  extérieure  avec  celle 
des  violons  ordinaires  n'était  qu'un 
Irompe-l'œil  (1),  avaient  à  leur  actif 
de  nombreux  défauts.  D'abord,  ils 
étaient  fort  laids  avec  la  volute  à 
l'envers  de  la  tête  de  leur  manche. 
La  tête  des  basses  était  plus  laide 
encore  ;  c'était  une  boite  allongée 
se  terminant  sans  enroulement  et 
pourvue  comme  les  contrebasses 
de  vis  sans  fin  qui  se  montaient 
avec  une  clef  mobile  qu'on  était 
exposé  à  égarer  ou  simplement  à 
oublier.  Ce  détail  faisait  dire  à 
Franchomme  que  pour  jouer  ces 
basses,  il  fallait  posséder  qualre 
clefs  :  la  clef  de  fa,  la  clef  d'w/,  la 
clef  de  sol  et  la  clef  de  tête. 

La  seule  chose  qui  pouvait  véri- 
tablement modifier  la  sonorité  était 
cette  attache  directe  des  cordes  à  la 
table  qu'elles  avaient  d'ailleurs  une 
tendance  à  arracher  en  augmentant 
la  pression  du  chevalet  qui  recevait 
un  poids  mort  plus  considérable  ^''^-  ^^-  "  ^^'^*^^^  ^^  ^"^^^'^• 

parce  que  l'angle  formé  par  les  cordes,  à  son  sommet,  était  plus  fermé. 
L'expérience  ne  tarda  d'ailleurs  pas  à  démontrer,  ce  qu'on  aurait  dû 
prévoir,  que  le  son  avait  une  raideur  extrême  résultant  de  cette  pression 
exagérée  (2).  Aussi,  après  avoir  été  prônée  par  une  réclame  qui  fut,  j'aime 
à  le  croire,  très  convaincue,  toute  cette  lutherie  rfe  Ta (/e^aV  est-elle  tombée 
bientôt  dans  le  plus  profond  oubli. 


(1)  Si  Ton  considère  on  effet  l'intérieur  du  coffre  sonore  d'un  violon  classique,  on 
constate  qu'il  a  la  même  forme  et  le  môme  volume  que  celui  du  violon  de  Chanot, 
puisque  ses  coins  sont  pleins. 

(2)  Uarrachement  de  la  table  était  inévitable.  Aussi  la  plupart  des  instruments  que 
j'ai  vus  avaient  été  modifiés  et  montés  avec  un  cordier  ordinaire.  Après  ce  change- 
ment, il  ne  restait  plus  rien  du  système,  que  le  renversement  de  la  volute  de  la  tête 
destiné  à  faciliter  la  mise  de  la  deuxième  corde. 


Digitized  by 


Google 


i»8 


A  PROPOS   DE   LA  STRUCTURE   DES  VOUTE». 


VIOLON  DE  SULEAU 


Parmi  les  dilTéreiites  tentatives  plus  ou  moins  heureuses  de  quelques 
chercheurs  pour  donner  une  plus  grande  puissance  de  sonorité  ali  violon^ 

il  faut  mentionner  les  violons  à  tables 
et  à  fonds  ondulés,  dits  violons  à  là 
Suleau,  du  nom  de  leur  inventeur. 

Cet  estimable  artiste,  originaire  de 
Dijdn,  jouait  fort  bien  du  violon  et  avait 
quelques  notions  de  lutherie.  Il  s'était 
imaginé  qu*en  donnant  une  surfoce  pliis 
éteiidue  à  ses  tables,  if  faciliterait  les 
vibrations  et  par  conséquent  obtiendrait 
plus  de  sonorité  et  de  force.  Comme  il 
se  trouvait  limité  d'un  côté  par  la  lon- 
gueur du  diapason  qu'on  ne  peut  modi- 
lîer,  et  de  l'autre  par  la  largeur  du  coflVe 
qu'on  ne  peut  étendre  sans  en  arriver 
à  faire  un  alto,  son  esprit  s'attacha  à 
tourner  cette  double  difficulté  et  lui 
suggéra  l'idée  suivante  : 

Au  lieu  d'avoir  une  table  et  un  fond 
simplement  voûtés,  il  y  creusait  des 
sillons  longitudinaux,  pi*ofonds,  for- 
mant une  succession  de  saillies  et  de 
creux,  tout  en  maintenant  partout  une 
épaisseur  normale. 

L'idée  était  originale  et  ingénieuse, 
puisqu'elle  permettait  en  effet  d'ampli- 
fier les  surfaces  vibrantes  sans  modifie** 
la  forme  générale  de  Tinslrument.  Mais  elle  n'était  malheureusement  que 
cela,  car  celle  sorte  de  gaufrage  donnait  de  la  raideur  à  la  table  et  en 
paralysait  les  vibrations  au  lieu  de  les  développer.  Le  malheureux  inven- 
teur en  tenait  cependant  pour  son  idée  :  après  avoir  essayé  les  ondulations 
en  long,  il  les  fit  en  travers.  Le  résultat  fut  encore  plus  déplorable,  car  cette 
succession  d'entailles  tranchant  le  fil  du  bois  en  travers  désagrégeaient 
toutes  les  propriétés  vibratoires  du  sapin  et  dé  l'érable  et  étaient  funestes 
pour  la  sonorité,  au  lieu  de  l'amplifier  (Fig.  77)- 


1 

n 

Hj 

W».|*«^ 

■ 

■i- 

j^^       -^d|^* 

^H 

^^^^^K 

mA 

Fig.  77.  —  Violon  de  Slleac. 


Digitized  by 


Google 


A   PROPOS   DE   LA   STRUCTURE   DES  VOUTES. 


409 


VIOLON  NORMAL 

C'est  en  procédant  de  Tidée  qui  a  incité  la  plupart  dos  inventeurs  à 
rechercher  le  moyen  d'augmenter  la  sonorité  du  violon  on  perfectionnant 
la  structure  de  sa  table  que  j'ai  élé 
amené  moi-même  à  construire  l'ins- 
trument que,  d'un  mot  qui  pourra  pa- 
raître prétentieux,  j'ai  dénommé  le 
€  violon  normal  ».  Je  dois  cependant 
dire  de  suite  que  je  ne  prétends  tirer 
aucune  gloire  de  mon  invention  dont 
je  n'ai  peut-être  même  pas  le  mérite  de 
la  priorité  et,  si  j'en  parle,  c'est  unique- 
ment pour  présenter  un  instrument 
dont  la  construction  repose  sur  une 
conception  logique  qui  pourrait  bien 
n'être  pas,  linalement,  une  mauvaise 
idée. 

Quelle  est  la  personne  —  je  ne  dis 
même  pas  le  luthier  —  qui,  ayant  un 
peu  étudié  le  violon  et  ses  congénères 
de  la  famille  du  quatuor,  ne  se  soit  fait 
cette  réflexion  que  le  percement  des  //, 
en  coupant  les  fibres  du  bois  sur  une 
largeur  qu'on  peut  évaluer  au  tiers  de 
celle  de  la  table  d'harmonie,  doit  nota- 
blement diminuer  les  qualités  vibra- 
toires de  celle-ci  et  amoindrir  par  suite 
la  sonorité  de  l'instrument  ?  De  cette 
I)ensée  à  celle  de  supprimer  les  //  il  n'y  a  qii'un  pas,  et  ce  pas  j'ai  cru 
pouvoir  le  franchir  sans  me  prendre  un  seul  instant  pour  un  novateur 
audacieux.  Comme  je  n'ignorais  pas  d'autre  part  qu'il  est  de  toute  néces- 
sité que  la  boîte  sonore  d'un  instrument  à  cordes  soit  en  communication 
avec  l'air  extérieur,  sous  peine  de  ne  plus  vibrer,  j'ai  été  tout  naturelle- 
ment amené  à  percer  des  ouïes  ailleurs  et  je  n'ai  pas  tardé  pour  cela  à 
feure  choix  des  éclisses  dans  la  courbure  des  CC 

C'est  donc  à  cette  place,  peu  éloignée  de  celle  des  //,  dans  cette  partie 
de  l'instrument  qui  demeure  inerte  pendant  les  vibrationr^,  que  j'ai  prati- 


Fig.  78.  —  «  Violon  normal  ». 


Digitized  by 


Google 


200  A   PROPOS   DE   LA   STRUCTURE   DES  VOUTES. 

que  deux  ouvertures,  ainsi  qu'on  peut  s'en  rendre  compte  par  la  ligure  78, 
et  je  dois  dire  que  cette  expérience  m'a  conduit  à  des  constatations  inté- 
ressantes. D'abord,  il  n'est  pas  douteux  que  le  violon  dont  la  table  est 
intacte  a  une  puissance  de  résonnance  plus  considérable  que  celle  d'un 
violon  ordinaire.  Ensuite,  tandis  que  je  recherchais  la  dimension  la  plus 
propice  à  donner  à  ces  ouïes  d'un  nouveau  genre  et  que  je  parvenais 
sans  peine  à  la  déterminer,  je  remarquai  qu'en  la  faisant  varier,  on  obte- 
nait des  sonoritf^s  très  différentes  et  qu'on  pouvait  même  faire  parler 
l'instrument  en  sourdine.  Ces  variations  d'ouverture  s'obtiennent  aisé- 
ment en  appliqnant  sur  les  ouïes  des  bandes  de  carton  mince  doublées 
de  peau  et  percées  de  trous  plus  ou  moins  grands,  bandes  qui  se  placent, 
se  maintiennent  et  s'enlèvent  très  facilement,  grâce  à  la  courbure  des  CC 
dont  elles  ont  exactement  la  longueur  et  dont  elles  épousent  la  forme 
concave. 

Mais  alors,  pensera-t-on,  l'invention  est  tout  simplement  merveilleuse. 
Je  suis  plus  modeste  et  surtout  plus  prudent,  et  je  n'afflrme  pas  que  le 
son  qui  gagne  en  intensité  gagne  également  en  qualité.  C'est  avouer  que 
je  ne  me  figure  nullement  avoir  fait  une  invention  destinée  à  révolutionner 
la  lutherie.  La  voie  était  cependant  ouverte  à  des  recherches  intéressantes 
et  si  je  ne  m'y  suis  pas  engagé  davantage,  c'est  que  je  sais  qu'il  faut 
toujours  compter  avec  la  routine  et  les  préjugés,  et  je  crois  trop  connaître 
les  luthiers  et  les  musiciens  pour  croire  les  premiers  capables  de  cons- 
truire un  instrument  nouveau  qui  ne  soit  pas  la  copie  de  ce  qu'on  a  fait 
depuis  trois  siècles  et  les  seconds  assez  audacieux  pour  oser  se  présenter 
devant  le  public  avec  un  violon  dont  la  table  serait  vierge  d'ouïes.  Je  ne 
présente  donc  mon  d  violon  normal  if>  à  mes  lecteurs  que  comme  une 
simple  curiosité. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  ma  façon  de  remplacer  les  //par  des 
ouïes  pratiquées  dans  les  éclisses  peut  s'appliquer  à  tous  les  instruments 
du  quatuor.  Peut-être  même  ce  procédé  pourrait-il  être  plus  apprécié 
dans  la  construction  des  contrebasses.  On  sait,  en  effet,  que  ces  instru- 
ments ont,  d'une  part,  une  sonorité  un  peu  sourde  qui  y  gagnerait  certai- 
nement et  que,  d'autre  part,  leur  table,  très  fragile  en  raison  de  la  pres- 
sion considérable  qu'elle  subit  par  l'appui  du  chevalet,  s'en  trouverait 
notablement  consolidée. 

Encore  une  fois,  je  laisse  le  champ  libre  à  ceux  qui  seraient  tentés 
d'utiliser  mon  idée  pour  la  réalisation  de  quelque  progrès  auquel  je 
serais  le  premier  à  applaudir  s'il  méritait  réellement  d'être  considéré 
comme  tel. 


Digitized  by 


Google 


A  PROPOS   DE   LA   STRUCTURE   DES  VOUTES.  201 

VIOLON  SANS   TABLE 

J'ai  parlé  des  inventions  de  quelques  chercheurs  qui  ont  tenté  des 
modifications  dans  la  structure  des  voûtes  du  violon  et  l'on  vient  de  voir 
que  j'ai  même  apporté  ma  contribution  personnelle  à  toutes  ces  fantaisies 
plus  ou  moins  intéressantes.  Je  n'ai  la  prétention  ni  de  connaître  toutes 
celles  qui  ont  vu  le  jour,  ni  même  d'avoir  parlé  de  toutes  celles  que  j'ai 
pu  étudier.  Il  me  faut  cependant,  pour  terminer,  dire  quelques  mots  de 
la  trouvaille  d'un  novateur  qui,  lui,  a  bravement  supprimé  non  seulement 
la  table,  mais  encore  toute  la  caisse  de  résonnance  du  violon.  Si  étrange 
que  cela  puisse  paraître,  c'est  pourtant  ce  qu'a  réalisé  le  violon  de 
M.  Stroh,  un  savant  qui,  paralL-il,  s'est  fait  un  certain  renom  avec  ses 
études  sur  l'acoustique. 

Quoi  qu'il  en  soit,  voici  la  description  de  cet  étrange  instrument  que 
j'emprunte  à  une  revue  scientifique  (i)  : 

«  Dans  le  violon  Stroh,  les  tables  d'harmonie  disparaissent  presque 
tout  à  fait.  La  tête  avec  les  chevilles,  le  sillet  et  la  touche,  semblables  à 
ceux  du  violon  ordinaire  se  continuent  par  un  étroit  bâti  portant  sur  le 
côté  gauche  une  double  mentoimière.  Les  cordes  sont  tendues  comme  de 
coutume  du  sillet  au  tire-cordes.  Mais  avec  le  chevalet  commencent  les 
nouveautés. 

i>  Le  chevalet  est  placé  de  manière  à  transmettre  les  plus  légères  vibra- 
tions à  un  levier  ;  ce  levier  est  lui-môme  en  communication  avec  un 
diaphragme  d'aluminium,  non  uni.  Ce  diaphragme  est  la  partie  principale 
du  violon  ;  c'est  lui  qui  donne  au  son  la  force  nécessaire  ;  il  est  fixé  par 
deux  coussinets  de  caoutchouc  au  bâti  du  violon.  Près  du  diaphragme 
s'ouvre  un  pavillon  métallique  qui  sert  à  renforcer  les  sons.  i> 

L'auteur  de  l'article  conclut  très  judicieusement  ainsi  : 

«A  En  somme,  nous  nous  trouvons  en  présence  d'un  instrument  assez 
simple.  Il  est  probable  que  toutes  ces  pièces  métalliques  ne  diront  rien 
qui  vaille  à  la  plupart  des  artistes.  Cependant  on  nous  affirme  que  le 
violon  de  Stroh  peut  rivaliser  de  douceur  et  de  moelleux  avec  les  plus 
délicats  Amati  et  que  l'artiste  peut  rendre  plus  aisément  (?)  les  nuances 
qu'avec  tout  autre  instrument.  L'inventeur  dit  que  le  son  de  son  violon 
<i  est  un  rêve  ï)  et  qu'il  donne  des  sons  pleins  et  graves  comparables  à 
ceux  du  violoncelle  ;  il  affirme  que  les  harmoniques  sortent  plus  suaves 

(I)  ScipnceS'Art'Nature,  n»  du  16  février  I0()2. 

26 


Digitized  by 


Google 


202  A  PROPOS   DE   LA   STRUCTURE   DES  VOUTES. 

qu'on  ne  les  avait  jamais  entendues  auparavant.  Et  pourtant,  le  violon 
Stroh  a  une  puissance  égale  à  celle  de  quatre  violons  ordinaires. 

»  Tout  cela  est  possible.  Nous  n'avons  pas  encore  entendu  le  «  futur 
roi  de  l'orchestre  i>,  aussi  nous  ne  voudrions  pas  le  condamner  par 
avance  ;  il  a  peut-être  de  très  grandes  qualités,  mais  jusqu'à  plus  ample 
informé  nous  lui  préférerons  un  Stradivarius.  i> 

C'est  également,  pour  le  moment,  mon  opinion. 


Digitized  by 


Google 


_l_  r 


MESURES  GENERALES 


J'ai  pensé  que  la  partie  de  cet  ouvrage  consacrée  à  la  conslruction  ne 
serait  pas  complète  si  je  n'y  donnais  pas  les  mesures  qui  se  rapportent 
aux  différents  instruments  usuels  de  la  fiimille  du  violon.  On  trouvera 
donc  plus  loin  ces  mesures  présentées  dans  un  tableau  qui  a  le  double 
but  de  faciliter  les  recherches  et  de  permettre  d'apprécier,  dans  un  coup 
d'oeil  rapide,  les  différences  de  proportions  existant  entre  les  instru- 
ments qui  composent  le  quatuor  à  cordes.  Ce  dernier  examen  rendra  plus 
évidente  encore  la  lacune  créée  par  la  disparition  du  ténor  dont  j'ai  déjà 
parlé  et  à  laquelle  j'aurai  l'occasion  de  revenir  à  la  fin  de  ce  livre. 

Les  mesures  qui  figurent  dans  le  tableau  en  question  ont  été  rele- 
vées sur  des  instruments  de  bonne  facture  moderne.  Pour  celles  qui 
se  rapportent  aux  épaisseurs,  je  ne  saurais  trop  redire  qu'elles  n'ont  rien 
d'absolu  et  qu'il  appartient  au  luthier  artiste  de  les  modifier,  quand  il  y  a 
lieu,  en  tenant  compte  de  la  nature  et  de  la  densité  du  bois. 

Faut-il  me  justifier  par  avance  d'un  reproche  qu'on  pourrait  m'adresser 
en  essayant  de  me  mettre  en  contradiction  avec  moi-même  ?  J'ai  dit,  en 
effet,  en  parlant  des  mesures  des  moules  que,  d'une  façon  générale, 
j'exprimerais  en  pouces  et  en  lignes  les  dimensions  couramment  usitées 
dans  la  lutherie.  Or,  c'est  en  mètres  et  en  sous- multiples  du  mètre  que  je 
donne  les  mesures  qu'on  va  lire  plus  loin,  mesures  en  usage  dans  tous 
les  ateliers.  Si  cela  pouvait  être  vraiment  une  faute,  aux  yeux  de  certains 
hommes  de  métier,  de  se  montrer  un  peu  plus  moderne  que  les  gardiens 
jaloux  des  vieilles  traditions,  je  répondrais  que  les  mesures  décimales 
sont  d'une  lecture  infiniment  plus  facile  et  que  leur  emploi  est  par  suite 
tout  indiqué  dans  un  tableau. 

Enfin,  je  tiens  à  dire  que  c'est  volontairement  que  je  vais  tomber  dans 
quelques  redites  en  rappelant  certaines  mesures  que  j'ai  déjà  données 
précédemment,  car  ce  n'est  qu'à  cette  condition  que  je  puis  être  complet. 


Digitized  by 


Google 


Longueur  du  cori)s  de  rinstruiiient  sans  le  talon. . . 

Largeur  (devant) 

Largeur  (derrière) 

Largeur  de  la  poitrine  au  plus  étroit 

Hauteur  des  éclisses  (devant) 

Hauteur  des  éclisses  (derrière) 

Hauteur  des  contre-éclisses 

Epaisseur  des  contre-éclisses 

Hauteur  de  voûte  de  la  table  (bords  compris), 

Hauteur  de  voûte  du  fond  (bords  compris) 

Distance  du  cran  des  /"/'au  filet  du  haut 

Longueur  du  manche  sous  le  sillet 

Renversement  du  manche  sans  touche,  au  cran  de  T/* 
Renversement  du  manche  avec  touche,  au  cran  de  1'/' 

Saillie  du  manche 

Longueur  de  la  touche 

Largeur  de  la  touche  au  sillet 

Largeur  de  la  touche  au  plus  large 

Epaisseur  de  la  table  k  Tâme 

Epaisseur  du  fond  au  centre 

Epaisseur  des  flancs  (devant)  . .    

Epaisseur  des  flancs  (derrière) 

Ecartement  des  ff. 

Epaisseur  des  bords 

Longueur  de  la  barre 

Epaisseur  de  la  barre 

Hauteur  de  la  barre 

Longueur  des  ff 

Ecartement  des  cordes  sur  le  chevalet 


1/4  DE  YIOIOB 

1/2  YIOIOH 

3/4DEV10L0H 

0™297 

G"  302 

0»'332 

0  14 

G  142 

0  150 

0  017 

0  176 

0  194 

0  «K) 

0  097 

0  1C6 

0  025 

0  026 

0  028 

0  027 

0  028 

0  030 

0  006 

0  007 

0  008 

0  002 

G  002 

0  002 

0  010 

0  010 

0  Wl 

0  009 

0  009 

0  010 

0  147 

0  157 

0  174 

0  109 

0  115 

0  121 

0  013 

0  014 

0  016 

0  023 

0  026 

0  026 

0  005 

0  C06 

0  007 

0  217 

0  230 

0  246 

0  020 

0  020 

0  022 

0  038 

0  038 

0  041 

0  002 

0  002 

0  0(i2 

G  003 

0  003 

0  005 

0  (02 

0  002 

0  002 

0  002 

0  002 

0  002 

0  031 

0  033 

0  038 

0  003 

0  oa3 

0  005 

0  219 

0  225 

0  250 

0  004 

0  004 

0  005 

0  008 

0  009 

0  010 

0  058 

0  064 

0  0(i5 

0  010 

0  011 

0  011 

Digitized  by 


Google 


VIOLOH 

'■-     ALTO 

(Grd  modèle) 

3/4YI0L01ICELLE 

YIOLORCELLE 

COUTREBASSE 

(3  cordes) 

CONTREBASSE 

(i  cordes) 

contrebasse! 

(5  cordes) 

o™a'8 

0">473 

0"  (>53 

0™770 

ira  128 

l>»i;$o 

1  ">  130 

0     1G7 

0    185 

0    292 

0  a^)3 

0    486 

0    510 

0    510      1 

0    2()7 

0    239 

0    370 

0    444 

0    675 

0    675 

0    675 

0    110 

0    126 

0    195 

0    2;J7 

0    372 

0    370 

0    370      ' 

0    («0 

0    030 

0    100 

0    117 

0    1()2 

0    170 

0    170 

0    032 

0    O'Xi 

0    103 

0    122 

0    1fi6 

0    205 

0    205 

0    009 

0    010 

0    018 

0    021 

0    035 

0  0:55 

0   o;i5     ' 

0    002 

0    002 

0    004 

0    004 

0    006 

0    006 

0    {K16 

0    013 

0    (116 

0    018 

0    022 

0    041 

0    043 

0    04:î      I 

0    012 

0    013 

0    017 

0    021 

0    043 

0    045 

0    045      . 

0    190 

0    214 

0    345 

0    402 

0    621 

0    621 

0    621 

0   1:54 

0    146 

0    253 

0    288 

0    453 

0    453 

0    453      ' 

0    018 

0    019 

0    052 

0    061 

0    129 

0    135 

0    156 

0    02$) 

0  o;« 

0    073 

0    083 

0    164 

0    170 

0    189 

0    (107 

0    008 

0    013 

0    019 

0    020 

0    026 

0    031 

0    269 

0    302 

0    490 

0    575 

0    825 

0    825 

0    825      j 

0    026 

0    026 

0    027 

0    029 

0    038 

0    041 

0    041 

0    04;j 

0    045 

0    059 

0    063 

0    086 

0    090 

0    090 

0    003 

0    004 

0    045 

0    005 

0    009 

0    (09 

0    009 

0    045 

0    045" 

0    007 

0    008 

0    012 

0    012 

0    012 

0    006      ' 

0    002 

0    002 

0    003 

0    004 

0    006 

0    006 

0    002 

0    003 

0    004 

0    005 

0    004 

0    004 

0    a)4      i 

0    OU 

0    047 

0    074 

0    102 

0    138 

0    150 

0    150 

0    004 

0    005 

0  oœ 

0    006 

0    008 

0    008 

0    008      1 

0    285 

0    316 

0    495 

0    603 

0    &38 

0    »« 

0    838      1 

0    006 

0    006 

0    008 

0    Ml 

0    023 

0    023 

0  02:} 

0    011 

0    013 

0    020 

0    022 

0    036 

0    038 

0    041 

0    072 

0    081 

0    115 

0    132 

0    216 

0    216 

0    216 

0    012 

0    013 

0    013 

0    016 

0    031 

0    029 

0    026 

Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION 


(1) 


.  Lorsqu'un  instrument  ancien  de  valeur  a  été  soumis  à  un  grand  travail, 
a  éprouvé  beaucoup  d'avaries,  et  a  par  suite  subi  des  réparations  nom- 
breuses et  souvent  mal  faites,  il  vient  généralement  s'échouer  dans 
l'atelier  d'un  luthier  sérieux  qui  s'applique  à  le  réparer  de  fond  en  comble. 
C'est  l'ensemble  des  opérations  que  peuvent  nécessiter  les  différents 
genres  de  détériorations  que  je  vais  décrire  successivement  sous  la 
rubrique  qui  sert  de  titre  à  cette  partie  de  mon  ouvrage. 

Je  vais  prendre,  comme  type  de  mon  étude,  un  violon  de  maître,  un 
Stradivarius  par  exemple,  auquel  je  vais  attribuer  toutes  les  infirmités 
i^naginables  que  lui  auront  pu  infliger  le  temps,  la  fatigue,  le  manque  de 
soins  etrignorance  ou  la  maladresse  des  réparateurs. 

Je  suppose  que  ce  violon,  dont  les  voûtes  étaient  peut-être  un  peu 
hautes,  possède  une  table  qui  a  été  probablement  amincie  et  qui  s'est 
affaissée  au  centre  au  profit  des  flancs  (hauts  et  bas)  qui  sont  remontés  au 
point  d'atteindre  le  dessous  de  la  touche  et  celui  du  cordier.  Mon  violon 
a  de  très  nombreuses  fractures  mal  jointes,  et  dont  le  désaffleurement  a 
été  corrigé  par  de  malheureux  grattages;  ces  fractures  sont  pleines  de 
cette  affreuse  colle  noire  si  chère  aux  «  menuisiers  d  qui  s'improvisent 
luthiers. 

Une  de  ces  fractures  se  trouve  sous  le  pied  droit  du  chevalet,  c'est  une 
cassure  à  Vclme,  l'autre  sous  le  pied  gauche,  c'est  une  cassure  à  la  barre. 
Les  pieds  du  chevalet  ont  produit  deux  fortes  dépressions  dans  la  table. 
Les  bords  de  celle-ci  sont  très  usés;  quelques  filets  manquent,  quelques 
coins  également.  La  place  du  menton  est  très  fatiguée  par  le  frottement  et 
la  transpiration.  La  table  en  général  est  gauchie  par  l'afiaissement  de  la 
barre. 

(i)  Ce  qui  sera  dit  dans  ce  chapitre  pourra  généralement  aussi  bien  s'appliquer 
à  Talto,  au  ténor,  au  violoncelle  et  à  la  contrebasse  qu'au  violon.  Toutes  les  fois  cepen- 
dant que  cela  sera  nécessaire,  je  ferai  des  recommandations  spéciales  pour  tel  ou  tel 
des  instruments  du  quatuor. 


Digitized  by 


Google 


LA   RÉPARATION.  207 

Voilà  pour  la  table.  Quant  au  fond,  il  est  un  peu  moins  malade  ;  ses 
fonctions  étant  plus  passives,  son  bois  beaucoup  plus  résistant  n'étant  pas 
affaibli  par  des  ouïes,  il  a  plus  gaillardement  supporté  l'inéluctable  travail 
des  années.  Cependant  l'appui  de  l'àme  qui  lui  a  fait  partager  une  bonne 
partie  du  fardeau  de  la  table,  a  fait  subir  à  sa  voûte  une  déformation  qui 
ressemble  à  une  fluxion  et  qui  peut  bien  être  attribuée  à  ce  que  le  luthier 
de  Crémone  l'a  fait  un  peu  mince. 

Le  chevalet  a  reçu  un  choc  qui  a  déterminé  à  chacun  de  ses  pieds,  sur 
la  table,  ainsi  qu'au  pied  de  l'àme,  sur  le  fond,  des  fractures  d'autant  plus 
étendues  que  l'instrument  est  resté  plus  longtemps  monté  en  cet  état; 
puis,  sous  l'effort  constant  du  tirage  des  cordes,  le  talon  s'est  rompu  au 
filet. 

Pour  compléter  ce  triste  état,  imaginez  que  les  éclisses  ont  été  baissées, 
qu'elles  portent  des  fractures  mal  réparées  et  que  la  portion  qui  se  trouve 
sous  le  menton  a  été,  ainsi  que  la  table  elle-même  d'ailleurs,  détériorée 
par  la  transpiration. 

Le  manche  a  été  mal  diapasonné,  ainsi  que  cela  arrive  avec  la  plupart 
des  instruments  anciens  ;  il  est  de  plus  trop  mince.  Quant  à  la  tête,  sa 
mortaise  a  une  fracture  à  la  portion  de  joue  dans  laquelle  ont  été  percés 
les  trous  de  la  seconde  corde  et  elle  porte  les  traces  de  nombreux  rebou- 
chages. 

Bref,  mon  instrument  est  dans  un  lamentable  état;  seulement  sa  valeur 
artistique  justifie  une  restauration  complète  dont  un  luthier  habile  saura 
se  tirer  avec  honneur,  et  ce  sera  profit  pour  lui  comme  pour  le  posses- 
seur du  violon. 

LE  DÉMONTAGE  DE  L'INSTRUMENT 

L'instrument  une  fois  désarmé,  c'est-à-dire  débarrassé  de  sa  monture  : 
cordes,  chevilles,  chevalet,  àme,  queue,  bouton,  sillet  et  touche,  on  pro- 
cédera à  son  détablage.  On  prendra  un  couteau  dit  à  détabler  dont  la  lame, 
soUdement  fixée  à  son  manche  par  des  rivets,  doit  avoir  l'épaisseur  et 
l'aspect  d'un  couteau  de  table  (à  peu  près  12  à  14  centimètres  de  longueur 
sur  3  centimètres  de  largeur  avec  un  bout  arrondi)  ;  on  introduira  son 
tranchant,  qui  ne  doit  pas  couper,  entre  la  touche  et  la  poignée  en  com- 
mençant par  le  bas  (pied  du  manche).  Aussitôt  le  point  de  départ  du 
décollage  prononcé,  on  s'assurera  que  des  deux  côtés  la  solution  de 
continuité  suit  bien  la  ligne  du  joint  et  si  une  portion  de  la  touche  ne 
reste  pas  adhérente  au  manche,  ou  si,  au  contraire,  ce  n'est  pas  le 


Digitized  by 


Google 


208  LA   RÉPARATION- 

manche  qui  abandonne  de  son  bois  à  la  touche.  Dans  ce  cas,  on  repren- 
dra latéralement  à  l'endroit  menacé  en  tâchant  d'insérer  dans  cette  portion 
du  joint  la  lame  du  couteau  dont  on  pourra  faciliter  encore  l'entrée  par 
quelques  légers  coups  de  marteau. 

Quelquefois,  c'est  le  milieu  de  la  touche  qui  fait  résistance  et  qui 
menace  de  la  faire  se  séparer  en  deux  ;  il  faut  alors  reprendre  l'opération 
du  côté  du  sillet  en  procédant  comme  au  début. 

D'une  façon  générale,  le  travail  qui  a  pour  but  de  démembrer  un  ins- 
trument doit  se  faire  avec  le  plus  grand  soin,  en  surveillant  continuelle- 
ment l'efTet  du  couteau  sous  l'effort  de  l'opérateur. 

La  touche  étant  enlevée,  si  le  manche  est  reconnu  inutilisable,  on  s'en 
débarrassera  en  le  sciant  au  col  de  cygne.  En  effet,  sa  présence  pourrait 
être  une  gône  et  un  danger  pour  les  éclisses  que  l'on  va  réparer. 

LE  DÉTABLAGE 

Le  détablage  demande  encore  plus  de  soins  et  d'attention,  surtout  si 
celui  qui  a  tablé  le  dernier  a  employé  de  la  colle  trop  forte.  L'adhérence 
de  celle-ci  va  certainement  alors  amener  bien  des  petits  accidents,  si  l'on 
n'y  prend  pas  garde.  Il  faut  donc  procéder  lentement  et  avec  les  plus 
grands  ménagements  en  reprenant  tantôt  dans  un  sens,  tantôt  dans  un 
autre,  pour  ne  pas  laisser  une  partie  des  bords  de  la  table  ou  du  fond  sur 
les  tasseaux,  les  coins  et  les  contre-éclisses.  La  force  de  résistance  de  ces 
soutiens,  étant  en  raison  de  leur  surface,  provoque  souvent  des  fêlures 
aux  extrémités  de  la  table,  particulièrement  des  deux  côtés  du  manche  et 
des  deux  côtés  du  sillet  du  cordier  (1). 

On  commence  généralement  à  détabler  par  un  flanc  haut  ou  bas,  peu 
importe  lequel,  parce  que  ces  parties  sont  plus  faciles  à  décoller.  On  aura 
devant  soi  un  morceau  de  savon  sec  dont  on  frottera  de  temps  à  autre  la 
lame  de  son  couteau.  Il  faudra  bien  saisir  le  joint,  veiller  à  ce  que  les  bords 
de  la  table  ne  se  dédoublent  pas,  tenir  l'outil  de  façon  à  ce  qu'il  n'entame 
ni  les  éclisses,  ni  la  table.  Lorsque  les  quatre  flancs  seront  partis,  il  faudra 
décoller  les  CG  en  commençant  par  leur  milieu,  en  allant  jusqu'aux  coins, 
puis  en  reprenant  par  les  flancs  pour  déterminer  les  coins  à  céder.  Ensuite 

(I)  Le  lecteur  retrouvera  l'observation  qui  précède  dans  une  étude  que  j'ai  publiée  il 
y  a  quelques  années  et  qui  est  reproduite  à  la  fin  de  ce  livre  sous  le  titre  de  :  Quelques 
considérations  sur  la  Lutherie.  Je  n'aurais  pu  éviter  cette  répétition  qu'en  m'exposantà. 
ne  pas  dire  à  cette  place  même  tout  ce  qui  intéresse  la  réparation. 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION.  W0 

on  attaquera  les  tasseaux  en  commençant  par  celui  du  bas.  C'eMle  moment 
le  plus  délicat  de  Topération  et  le  plus  dangereux,  surtoot  si  les  cheviUes 
de  montage  y  sont  encore,  —  ce  qui,  du  reste,  est  peu  probable,  étant 
donné  que  notre  malheureux  instrument  a  dû  être  délablé  bien  des  fois,— 
car,  dans  ce  cas,  elles  font  opposition  h  l'entrée  de  la  lame.  On  lâchera 
d'insérer  la  lame  en  biaisant.  Quand  on  trouvera  trop  de  résistance,  on 
reprendra  par  l'extérieur  en  essayant  de  déterminer  l'entrée  par  quelques 
légers  coups  de  marteau.  Il  ne  restera  plus  à  faire  céder  que  le  tasseau  de 
devant  qui  est  généralement  moins  rétif,  parce  qu'on  peut  examiner,  en 
soulevant  an  peu  la  table,  la  place  du  joint  où  doit  passer  le  couteau.  On 
peut  encore  aider  à  Topération  par  quelques  mouvements  de  haut  en  bas 
donnés  à  la  table  pour  hâter  la  solution  définitive. 

Dans  le  travail  du  détablage,  les  genoux  de  l'opérateur  remplacent 
avantageusement  l'établi  pour  appuyer  ou  maintenir  l'instrument. 

Dès  que  la  table  aura  été  enlevée,  on  s'occupera  de  remettre  en  place  et 
de  recoller,  l'un  après  l'autre,  les  éclats  de  bois,  véritables  esquilles,  qui 
sea\>nt  restés  adhérents  aux  bords  des  éclisses,  et  cela  avec  tout  le  soin 
possible.  On  se  gardera  de  laisser  ces  précieux  fragments  s'effriter  et  se 
détacherpar  le  frottement  sur  l'établi,  évitant  de  croire  comme  les  maur 
vds  ouvriers  que  tout  se  remettra  en  place  lorsqu'on  tablera. 

Pour  bien  opérer,  on  enlèvera  au  canif,  sans  les  briser,  et  le  plus  près 
possible  des  tasseaux  et  des  éclisses,  les  portions  de  bords  qui  y  sont 
restées  adhérentes;  on  les  recollera  à  la  table  au  fur  et  à  mesure,  en  les 
maintenant  en  place  par  des  béquettes  ou  des  petites  presses  serrées  sur 
des  doubles  de  papier,  des  petits  coins  de  bois  tendres  appelés  buses,  des 
petites  contreparties,  enfin  par  tous  les  moyens  qu'un  ouvrier  intelligent 
et  ingénieux  peut  imaginer  pour  restituer  à  une  table  tout  ce  qui  lui 
i^partienL 

Il  faudra  également  recoller  sans  retard  les  fêlures  récentes  que  les 
efforts  du  couteau  auront  pu  produire  et  surtout  ne  laisser  aucune  trace 
de  colle  sur  Ja  surface  de  la  table,  car  la  colle  détruit  radicalement  le 
vernis  partout  où  elle  l'atteint  et  où  on  Ta  laissée  sécher. 

L'ENLÈVEMENT   DE  LA  BARRE  ET  DES  TAQUETS 
ET   LE  LESSIVAGE  DES  FRACTURES 

Il  s'agit  maintenant  d'enlever  la  barre  et  les  taquets.  Pour  cette  besogne 
on  se  servira  d'une  gouge  plate  et  Ton  ira  doucement  afin  de  ne  pas  inté- 

27 


Digitized  by 


Google 


210  LA  RÉPARATION. 

resser  la  surface  de  la  table  sous  les  pièces  à  enlever  :  barre,  doublure,  et 
même  sous  les  simples  gouttes  de  colle.  On  continuera  par  la  réfection 
des  fractures  en  commençant  par  celles  des  bords  et  des  flancs.  Celles  du 
centre  seront  réservées  pour  plus  tard  ;  cela  dépendra  de  l'état  général 
de  la  table  qui  peut  être  plus  ou  moins  malade.  Souvent  les  fractures  ' 
sont  pleines  de  colle  et  désaffleurent  ;  on  doit  éviter  néanmoins  de  tout 
décoller  en  même  temps,  car  la  table  ne  serait  plus  qu'une  loque  sans 
soutien.  Il  faut  au  contraire  n'entreprendre  qu'une  ou  deux  fractures 
à  la  fois. 

Avant  de  coller  on  procédera  à  l'enlèvement  de  la  vieille  colle  par  un 
lavage  qu'on  nomme  le  lessivage.  Pour  cela  on  se  servira  d'une  petite 
spatule  en  bois  de  sapin,  on  prendra  un  peu  d'eau  chaude  dans  le  bain- 
marie  du  pot  à  coite,  on  en  imbibera  la  cassure  en  dedans  et  en  dehors, 
on  laissera  pénétrer  pendant  quelques  minutes  et  on  renouvellera  l'eau 
de  temps  en  temps.  On  essaiera  ensuite  par  de  petits  efforts  à  faire 
disjoindre  et  céder.  Lorsque  le  décollage  sera  fait,  on  épongera  l'eau 
refroidie  et  l'on  en  remettra  de  la  chaude  en  faisant  délicatement  aller  et 
venir  les  bords  de  la  fracture,  afin  de  liquéfier  et  de  désagréger  la  vieille 
colle  qu'il  est  indispensable  d'enlever  complètement  en  l'essuyant  avec 
un  linge  fin  ou  une  éponge.  Si  malgré  tout,  la  fracture  résiste,  on  prendra 
le  fer  à  décoller  que  l'on  fera  chaufl'er,  mais  légèrement  et  uniquement 
pour  que  l'eau  ne  se  refroidisse  pas,  et  on  le  promènera  en  dedans  sur 
toute  la  longueur  de  la  cassure.  C'est  un  moyen  extrême  auquel  rien  ne 
résiste;  mais  il  n'en  faut  pas  abuser,  car  cette  opération  trop  souvent 
répétée,  altérerait  le  vernis  qui  doit  être  l'objet  de  la  plus  grande  sollici- 
tude de  la  part  de  l'opérateur  (1). 

Généralement  l'eau  chaude  et  la  patience  ont  raison  des  collages  les 
plus  solides.  Quant  au  fer,  il  ne  doit  jamais  être  passé  que  sur  une  partie 
bien  imbibée  et  toujours  à  l'intérieur. 

Lorsque  la  colle  aura  été  enlevée  et  l'eau  séchée,  on  pourra  recoller  en 
se  servant  de  serre-joints  et  de  petits  coins  savonnés  à  sec  mis  à  propos 
et  en  ayant  soin  surtout  de  mettre  les  deux  bords  de  la  plaie  juste  d'affleu- 
rement. La  colle  devra  être  mise  bien  transparente  et  il  ne  devra  jamais 
en  rester  à  la  surface  de  la  pièce,  sous  peine  de  voir,  comme  je  viens  de 
le  dire,  le  vernis  disparaître  aux  places  où  elle  sera  restée. 

(1)  Il  est  bien  entendu  que  le  violonier  soigneux  doit  toujours  avoir  le  plateau  de  son 
établi  couvert  d'un  morceau  de  tapis  de  feutre,  afin  de  garantir  les  vernis  des  instru- 
ments qu'il  répare  ou  qu'il  monte. 


Digitized  by 


Google 


LA   RÉPARATION.  211 

LE  REMOULAGE  DE  LA   VOUTE 

Les  fractures  des  flancs  ayant  été  lavées  et  recollées,  la  table  a  déjà 
repris  une  certaine  solidité.  Il  faudra  ensuite  s'occuper  de  la  portion 
centrale.  On  préparera  pour  cela  un  moule  de  table  (1)  le  plus  en  rapport 
avec  1^  forme  de  celle  qu'on  répare,  sans  se  trop  préoccuper  d'abord 
de  sa  plus  ou  moins  grande  concavité  (Fig.  79).  Car  ce  moule  ne  va 
servir,  pour  le  moment,  que  de  support  à  la  table  dont  le  centre  va  être 
imbibé  d'eau  froide  afm  d'en  faire  remonter  la  voûte  par  le  gonflement 


Fig.  79.  —  Moule  de  poitrine. 

des  fibres  du  bois.  Cette  imbibition  sera  circonscrite  et  ne  devra  pas 
s'étendre  au  delà  de  la  portion  à  faire  revenir.  On  maintiendra  cette 
humidité  au  moyen  d'une  compresse  taite  de  plusieurs  doubles  d'une 
toile  propre  et  usée  ou  d'une  éponge  de  dimension  voulue. 

Lorsqu'après  un  temps  plus  ou  moins  long,  suivant  le  degré  d'aflais- 
sement,  suivant  aussi  la  température,  on  s'apercevra  que  la  voûte  est 
remontée,  a  repris  sa  forme  primitive,  on  fera  revenir  les  dépressions  des 


(1)  On  nomme  moi:le  de  table  des  contreparties  ayant  la  forme  entière  ou  partielle 
d'une  table.  On  les  construit  généralement  en  bois  do  tilleul  ou  de  peuplier  en  leur 
donnant,  pour  le  violon,  de  4  à  5  centimètres  d'épaisseur.  Ces  moules  sont  évidés  à  la 
gouge  et  au  rabot,  ajustés  avec  le  plus  grand  soin  à  la  convexité  normale  de  la  voûte  — 
sans  tenir  compte  naturellement  des  déformations  qu'on  veut  faire  disparaître  —  et  fina- 
lement ratisses. 


Digitized  by 


Google 


212  LA   RÉPARATION. 

pieds  du  chevalet  en  appliquant  sur  ces  parties,  du  côté  de  la  saillie,  en 
dedans,  la  pointe  du  fer  dont  j'ai  parlé  plus  haut,  chauffée  sans  excès  afin 
de  ne  pas  brûler.  On  remettra  enfin  quelques  gouttes  d'eau  pour  aider 
l'opération  qui  réussit  toujours  quand  elle  est  bien  conduite. 

On  lavera  ensuite  et  on  recollera  les  fractures  centrales  avec  le  même 
soin  que  celles  des  bords  et  celles  des  flancs. 

Il  faut  encore  rendre  à  cette  voûte  sa  régularité  primitive.  Sous  l'in- 
fluence de  l'humidité,  elle  est  remontée,  il  est  vrai,  et  les  dépressions  mar- 
quées par  les  pieds  du  chevalet  ont  disparu  ;  mais  tout  cela  n'a  rien  de 
bien  régulier  et  c'est  le  moment  d'y  remédier.  Il  faut  donc  remouler. 
Pour  réussir  à  rétablir  la  convexité  primitive  et  faire  disparaître  les  moin- 
ores  difformités,  on  préparera  un  bloc  de  bois  de  tilleul  de  5  centimètres 
d'épaisseur,  auquel  on  donnera  la  forme  en  creux  de  la  table  en  le  faisant 
déborder  sur  ses  contours  de  5  Tïiillimèlres  environ.  Le  bois  de  ce  bloc 
sera  mis  dans  le  même  sens  que  celui  de  la  table. 

On  commeûcera  par  ajuster  celte  contre-partie,  en  se  servant  d'abord 
de  la  grande  gouge,  puis  des  rabots.  On  présentera  la  table  souvent,  car 
la  réussite  de  l'opération  dépend  de  l'ajustement  de  ce  moule.  Si  ce 
dernier  est  trop  concave,  la  voûte  sera  trop  remontée,  ce  qui  fera  mau- 
vais effet.  Si,  au  contraire,  le  moule  est  trop  plat,  cela  n'ira  pas  mieux 
et  les  biques  du  haut  des  jQf  risqueront  de  saillir  en  dehors.  Il  faut  en 
outre  bien  s'inspirer  de  la  forme  du  meilleur  côté  de  la  table,  de  celui  qui 
n'a  pas  été  déformé,  s^îl  y  en  a  un  toutefois,  afin  que  le  moule  puisse 
faire  revenir  Taulre  côté  absolument  semblable.  Cest  ime  question  de 
tact  et  d'habitude  (1). 

Le  moule  achevé,  sans  gauche,  sera  ratissé  ;  puis  on  préparera  un  pedt 
sac  de  forte  toile  auquel  on  donnera  la  forme  un  peu  amplifiée  de  Vestomac 
de  la  table.  On  y  laissera  un  coin  non  cousu,  pour  pouvoir  y  introduire, 
avec  un  entonnoir,  du  sablon  (gris  fin)  très  modérément  chauffé,  dont  on 
l'emplira  aux  trois  quarts  seulement,  car,  si  le  sac  était  trop  plein,  le  tas- 
sement qu'on  se  propose  de  lui  donner  s'opérerait  mal  ou  incomplète- 
ment. On  recoudra  la  portion  laissée  ouverte,  on  se  munira  d'une  cale  en 
bois  dur  delà  grandeur  du  sac  et  de  3  centimètres  d'épaisseur,  ainsi  que 
d'une  solide  presse  qui  aura  assez  d'ouverture  pour  embrasser  sous  sa 
VIS  la  cale,  le  sac,  la  table  et  le  moule  (Fig.  80).  Il  est  bien  entendu  que 


(i)  'Ges  îBûoules  peuvent  se  faire  aussi  en  érable  uni,  en  hêtre,  en  noyer,  «le.  «tts 
peuvent  être  partiels  ou  complets,  suivant  les  besoins. 


Digitized  by 


Google 


UK  RÉPARATION. 


313 


pour  un  plus  grand  instrument,  le  nombre  des  presse»  sera  en  raison  de 
rimporlance  et  de  l'étendue  de  la  surface  à  faire  revenir. 

On  préparera  l'opération  en  interposant  entre  le  iDOnle  et  la  table  une 
feuille  de  papier  soigneusement  frottée  de  savon  sec-  pour  que  le  vernis 
D6  colle  ni  au  moule  ni  au  papier.  Cette  dernière  pr(^caution  a  une  très 
grande  importance,  car  si,  par  malhf'ur.  on  l'oubliait,  on  risquerait  de 
voir,  sous  l'influence  de  la  chaleur  et  de  la  pression,  le  vernis  coller  1^» 


Fig.  80.  —  Disposition  pour  faieœ  remonter  la  vout£  d'une  tabm: 
ou  d'un  fond,  ou  pour  coller  une  doublure  en  bois  forcé. 

table  au  moule,  de  façon  qu'il  ne  soit  plus  possible  de  le  détacher  sans  de 
graves  avaries. 

On  rapprochera  ensuite  les  fractiires  centrales  qui  vont  .-.e  trouver  €oa- 
vertespar  le  sac,  on  interposera  une  autre  feuille  de  papier  un  peu  plus 
grande  que  le  sac,  pour  que  celui-ci  ne  se  colle  pas  à  la  table.  On  placera 
le  sac  exactement  â  sa  place,  la  cale  en  dessus,  on  mettra  la  presse  et  l'on 
«errera  doucemeot,  pour,cQiiimencer,  en  frappoJrt  quelques  petits  ço^s 


Digitized  by 


Google 


214  LA   RÉPARATION. 

de  marteau  sur  la  cale  après  chaque  tour  de  vis,  ce  qui  déterminera  le 
sable  à  s'étendre  et  à  faire  adhérer  la  table  au  moule  par  la  diffusion  du 
serrage.  Le  sable  ainsi  aura  bientôt  pris  une  consistance  suffisante  et,  au 
bout  de  vingt-quatre  heures,  la  voûte  aura  reconquis  sa  forme  primitive. 
Il  n'est  pas  nécessaire  de  beaucoup  serrer.  L'excès  de  serrage  anéantirait 
tout  en  écrasant  les  fibres  du  bois  d'autant  plus  facilement  qu'elles  ont  été 
préalablement  gonflées  par  l'imbibition  (4). 

On  recollera  bien  d'affleurement  toutes  les  fractures  centrales,  et  cela 
les  unes  après  les  autres,  en  les  laissant  suffisamment  sécher.  Toute 
précipitation  serait  nuisible  et  trop  entreprendre  à  la  fois  serait  compro- 
mettre le  résultat. 

Pour  le  serrage  latéral  de  toutes  ces  fractures,  on  fera  des  petits  serre- 
joints  légers  en  peuplier,  de  5  millimètres  environ  d'épaisseur,  ayant  la 
forme  indiquée  dans  la  figure  36.  Si  les  cassures  se  trouvent  à  la  hauteur 
des  //",  on  pourra,  pour  serrer  plus  facilement,  boucher  partiellement  ces 
dernières  avec  quelques  fragments  de  liège.  Ces  serre-joints  seront  mo- 
difiés, quant  à  leur  forme,  suivant  la  nécessité  et  ajustés  le  mieux  pos- 
sible pour  qu'ils  tiennent  bien  à  leur  place.  Quelques  petits  coins  de  bois 
tendre  et  savonnés,  interposés  judicieusement  entre  le  serre-joint  et  la 
table,  aideront  encore  à  tout  rétablir.  C'est  donc,  une  fois  de  plus,  à  l'in- 
géniosité et  à  la  patience  du  violonier  qu'il  faut  faire  appel. 

LE  DOUBLAGE 

Avant  de  décrire  la  manière  de  doubler  les  diverses  parties  d'un  ins- 
trument, je  crois  nécessaire  d'indiquer  les  différentes  espèces  de  dou- 
blages. La  première,  qui  est  la  plus  simple,  consiste  à  renforcer  les 
parties  plates  (bords,  talon,  etc.),  faibles  et  usées,  par  du  bois  neuf  et  de 
même  espèce  que  l'on  colle  en  contre-parement.  La  seconde  consiste  à 
doubler  à  bois  forcé  (2)  les  parties  curvées  (poitrine  et  flancs)  des  tables 
et  des  fonds,  qui  ont  été  maltraités  par  l'usure  ou  d'autres  causes,  avec 


(i)  Lorsqu'on  opère  sur  un  fond  d'érable  qu'on  revoûte  ou  qu'on  double,  on  est  moins 
limité  dans  la  pression,  parce  que  ce  bois  est  plus  ferme  et  plus  résistant  que  le  sapin. 

(2)  On  appelle  pièce  à  bois  forcé  une  pièce  prise  suivant  le  fil  droit  du  bois  sans  se 
préoccuper  de  la  concavité  de  la  partie  de  l'instrument  sur  laquelle  elle  s'appliquera  et 
qu'on  y  fera  adhérer  en  la  forçant,  soit  avec  une  contre-partie,  soit  avec  un  sac  de  sable 
chaud.  La  pièce  prise  dans  la  masse  est  au  contraire  une  pièce  ajustée  suivant  la  forme 
exacte  de  la  place  qu'elle  devra  occuper  et  dont  elle  formera  une  véritable  contre-partie. 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION.  215 

des  contre-parties.  La  troisième  consiste  à  enlever  à  la  table  ou  au  fond 
une  portion  circonscrite  en  creusant  le  bois  et  en  ajustant  une  pièce 
convexe  prise  dans  la  masse  d'un  bois  de  même  essence  (pièce  d*àme, 
doublage  général). 

Il  est  nécessaire  que  je  fasse  ici  une  légère  digression.  On  remarquera 
qu'il  est  impossible  d'infliger  toutes  les  réparations  imaginables  à  un 
même  instrument,  dùt-il  être  aussi  perclus  que  celui. que  nous  avons 
comme  type.  On  ne  peut  entreprendre  en  efl*et  des  doublages  partiels,  si 
Ton  doit  terminer  par  un  doublage  complet  ;  ni  mettre  des  couvre-joints 
là  où  il  y  aura  des  doublures,  ce  qui  constituerait  des  superfétations  ridi- 
cules. Je  me  bornerai  donc  à  décrire  la  façon  de  procéder  dans  les  diffé- 
rents cas. 

Le  doublage  de  la  poitrine 

Il  convient,  avant  de  procéder  à  cette  opération,  que  tout  ait  été  remis 
en  place,  que  les  fractures  aient  été  recollées,  que  l'excès  de  colle  ait  été 
bien  lavé  et  le  vernis  débarrassé  de  ses  impuretés  ;  bref,  cette  table,  pré- 
cédemment si  malade,  a  maintenant  un  petit  air  de  santé  qui  commence 
à  donner  courage  à  son  restaurateur.  Cependant  un  autre  travail  s'impose  : 
le  centre  de  l'instrument,  la  partie  de  la  table  sur  laquelle  s'appuie  le 
chevalet,  qu'il  ébranle  en  lui  communiquant  les  vibrations  des  cordes,  la 
poitrine  en  un  mot  est  très  fatiguée  et  est  devenue  trop  mince.  Il  est  néces- 
saire de  doubler  celle  place  d'arme,  comme  l'appelait  Rambaux,  pour  lui 
rendre  la  vigueur  qu'elle  a  perdue.  Quelquefois  même,  on  est  obligé  de 
mettre,  avant  ce  doublage  à  bois  forcé,  une  petite  pièce  d'àme  prise  dans 
un  bloc  de  sapin  qui  bouchera  une  trop  forte  dépression  sous  l'àme  et 
permettra  de  réduire  sans  danger  pour  la  régulariser,  l'épaisseur  de  la 
poitrine  (1).  La  superposilion  de  ces  deyx  bois  n'est  pas  excellente,  mais, 
je  le  répète,  elle  s'impose  quelquefois.  Bien  que  j'aie  pratiqué  et  vu  prati- 
quer celte  double  opération,  avant  de  la  conseiller  dans  ce  Irailé,  j'ai 
voulu  consulter  mon  vieil  ami  Gustave  Bernardel,  et  voici  sa  réponse  : 

«  Je  suis  partisan  de  la  pièce  d'àme  la  plus  sommaire  possible  taillée 
dans  la  masse  du  bois  pour  boucher  le  trou  fait  à  la  table  par  le  déplace- 
ment abusif  de  l'àme  et  surtout  par  son  mauvais  ajustement,  ou  bien 

(1)  Beaucoup  de  beaux  et  bons  instruments  sont  affligés  de  cette  petite  pièce  d'àme 
qu'on  a  été  obligé  d'y  ajuster  pour  soutenir  une  fracture  plus  ou  moins  étendue,  très 
fréquente  sous  le  pied  droit  du  chevalet.  Cette  fracture  pourrait  être  évitée  si  en  cons- 
truisant l'instrument  cette  place  était  consolidée  par  une  petite  pièce  posée  à  plat  et 
dont  le  diamètre  serait  celui  d'une  pièce  de  un  franc  environ.  Mais,  si  rationnelle  que 
soit  la  chose,  j.e  n'essaierai  pas  de  la  faire  accepter  par  les  luthiers. 


Digitized  by 


Google 


216 


LA   RÉPARATION, 


encore  pour  faire  revenir  à  la  surface  le  bois  trop  foulé  par  les  pieds  du 
chevalet.  Mais  les  doublures  qu'on  mettra  ensuite  devront  être  en  bois 
forcé,  afin  de  donner  plug  de  résistance  aux  endroits  faibles  ». 

La  pièce  d'àme  so  place  dans  une  creusure  de  forme  ovoïdale  dans  les 
deux  sens  (contour  et  ('épaisseur).  On  Tajnste  au  rouge  sanguin  et  on  ne  la 

colle  que  lorsque  les  parties  joignent 
exactement.  On  l'applique  sans  sac 
de  sable,  mais  simplement  avec  une 
presse  dont  la  vis  porte  sur  son  cen- 
tre, la  partie  correspondante  de 
l'instrument  s'appuyant  sur  une 
contre-partie. 

Lorsque  la  table  est  suffisamment 
étoflée  partout  ailleurs  et  que  la 
seule  place  de  l'àme  est  malade,  on 
se  contente  d'y  mettre  la  pièce  d'àme 
que  je  viens  de  décrire  et  dont  le 
diamètre  peut  aller  de  la  dimension 
d'un  noyau  de  pêche  à  celle  d'une 
cuillère  à  bouche  (Fig.  81).  Dans  ce 
cas,  lorsque  son  collage  est  sec,  on 
remet  d'épaisseur  en  laissant  tou- 
tefois la  place  de  Tàme  un  peu  plus 
forte. 
Dans  tous  ces  travaux,  on  fera 

^Fig.  81.  —  Pièce  a  l'ame  et  couvre-joint.   ,  .   ^  ^^  ^^  ^^^   r^^f>««  i^  «^^^  ^., 

^  bien  de  ne  pas  mettre  le  sens  du 

bois  des  doublages  parallèle  à  celui  de  la  pièce  à  doubler  ;  une  certaine 
divergence  des  fibres  opposera  une  salutaire  résistance  et  empêchera  des 
fentes  nouvelles  de  se  produire  ou  les  anciennes  de  se  rouvrir. 

J'en  arrive  au  doublage  de  la  poitrine  d'une  table  de  violon  (1).  Voici 
comment  on  s'y  prendra.  On  préparera  une  planchette  de  sapin  sur  maille 
et  d'un  grain  approchant  le  plus  possible  de  celui  de  la  table  à  doubler.  Si 
cependant  celui  de  cette  table  était  trop  large,  il  vaudrait  mieux  en 
prendre  d'un  peu  plus  serré  et  dont  les  couches  d'accroissement  auraient 
entre  elles  i  millimètre  environ.  On  donnera  à  cette  planchette  une  épais- 
seur qui  sera  la  moitié  de  celle  que  devra  avoir  la  table  lorsque  la  dou- 


(i)  Les  doublures  de  table  se  font  toujours  en  sapin  (épicéa)  ;  celles  des  fonds  tou- 
jours en  érable  uni  (plane),  même  lorsque  ces  fonds  sont  en  bois  différents  :  hôtre, 
noyer,  tilleul,  peuplier,  etc. 


Digitized  by 


Google 


LA   RÉPARATION,  217 

blure  sera  collée.  Cette  épaisseur  sera,  sous  l'âme,  de  3  millimètres,  dont 
la  moitié  pour  la  pièce.  Il  faut,  en  effet,  que  la  doublure  ait  une  certaine 
épaisseur,  car  on  se  trouvera  dans  la  nécessité  de  niveler  légèrement  au 
rabot  les  irrégularités  et  les  défauts  qui  se  trouvent  à  la  table  afin  de  bien 
faire  joindre  et  adhérer  la  pièce  qu'on  va  y  coller  et  qui  devra  faire  corp$ 
avec  elle. 

La  doublure  sera  préparée,  mise  d'épaisseur,  et  ses  bords  chanfrinés. 
Après  qu'on  lui  aura  donné  la  forme  qui  lui  convient,  et  qui  aura  été 
prise  sur  la  partie  de  table  à  doubler  au  moyen  d'une  feuille  de  papier 
pliée  en  deux  afin  qu'en  l'ouvrant  on  ait  des  contours  symétriques,  on  la 
présentera  à  la  place  qu'elle  doit  occuper  et  où  elle  sera  soigneusement 
repérée  par  un  coup  de  crayon  tracé  à  chaque  angle,  moitié  sur  la  table 
et  moitié  sur  la  doublure.  Ces  traits  serviront  à  mettre  celle-ci  en  place 
sans  hésiter  au  moment  de  coller.  On  préparera  ensuite  un  sac  de  la 
forme  de  la  doublure,  qu'on  fera  plus  large  que  celle-ci  de  deux  centimè- 
tres parce  que  le  sable  qui  l'emplira  aux  deux  tiers  la  rétrécira  notable- 
ment et  qu'il  est  important  que  la  pièce  soit  pressée  sur  toute  sa  surface. 

Comme  pour  le  revoûtage,  ce  sable  sera  chauffé  avant  d'être  introduit 
4ans  le  sac,  mais  on  l'y  mettra  un  peu  plus  chaud' (50  à  60  degrés)  afin  de 
maintenir  la  colle  liquide  et  d'éviter  le  glissement  de  la  pièce. 

Comme  dans  la  première  opération,  pendant  qu'on  chauffera  le  sable, 
on  interposera  une  feuille  de  papier  savonnée  à  sec  entre  le  moule  et  la 
table  pour  éviter  que  ces  deux  pièces  se  prennent  l'une  avec  l'autre.  Il 
sera  également  prudent  de  préparer  la  cale  et  les  presses  avec  leur  degré 
d'ouverture,  car,  ainsi  que  je  ne  saurais  trop  le  répéter,  la  colle  n'attend 
pas  et  il  faut  éviter  tout  retard  qui  la  ferait  se  prendre  intempestivement. 
Enfin,  on  fera  bien  de  ne  pas  opérer  dans  un  atelier  froid  et  dont  les 
fenêtres  seraient  ouvertes. 

On  mettra  la  colle  d'abord  sur  la  doublure,  puis  sur  la  place  qu'elle  doit 
occuper.  On  posera  bien  exactement  cette  pièce  aux  repères  indiqués.  On 
superposera  ensuite  successivement  le  sac  et  la  cale.  On  s'assurera  que 
rien  n'a  bougé,  que  tout  est  bien  en  place  et  l'on  posera  les  presses  que 
l'on  serrera  doucement  pour  commencer  comme  dans  le  remoulage.  Puis 
on  frappera  des  petits  coups  de  marteau  sur  la  cale,  ces  chocs  ayant  pour 
but,  comme  il  a  été  dit  plus  haut,  de  répartir  également  le  sable.  On 
donnera  un  nouveau  serrage,  et  l'on  refrappera,  toujours  à  petits  coups, 
jusqu'à  ce  que  le  contenu  du  sac  ait  acquis  une  grande  fermeté.  Cepen- 
dant il  faut  toujours  éviter  d'aller  jusqu'à  l'écrasement. 

Ce  travail  fait,  il  faudra  laisser  tout  en  place  pendant  deux  jours  et  ne 


Digitized  by 


Google 


218 


LA   REPARATION. 


rien  desserrer.  La  colle  et  le  bois  neuf,  tendant  à  prendre  du  retrait  en 
séchant,  on  pourrait  avoir  du  gauchissement  et  des  déformations,  et  il  ne 
faut  pas  que  l'impatience  de  l'opérateur  compromette  le  succès  final. 

Si  pour  une  cause  quelconque  on  était  dans  la  nécessité  de  doubler  les 
flancs  hauts  ou  bas,  on  préparerait  ces  doublures  comme  celles  de  la 
poitrine  et  on  opérerait  de  même. 

On  peut  se  rendre  compte  qu'avec  ce  système  de  contrepartie  de  sac 
de  sable  faisant  prendre  au  bois  forcé  toules  les  inflexions,  on  peut  dou- 
bler partiellement  ou  entièrement  une  table  ou  un  fond,  en  s'adressant 
aux  deux  flancs,  puis  à  la  poitrine,  car  c'est  toujours  par  celle-ci  qu'on 
terminera  cette  importante  réparation. 
Heureusement  que  tous  les  instruments  anciens  ne  sont  pas  aussi 

détériorés  que  celui  dont  nous  nous 
sommes  occupés  jusqu'ici  ;  souventleur 
table  n'est  aflaiblie  qu'au  centre  et  le 
reste  est  indemne.  Quelquefois  aussi, 
surtout  dans  la  lutherie  allemande,  ce 
sont  les  flancs  hauts  et  bas  qui  ont  fléchi 
et  qu'il  faut  consolider,  soit  par  de  vigou- 
reux couvre-joints  de  12  à  15  millimè- 
tres de  largeur  (pour  le  violon),  allant  de 
chaque  tasseau  à  la  naissance  des  // 
(Fig.  81),  soit  par  des  doublages  en 
forme  de  gousset  (Fig.  82)  n'intéressant 
que  les  parties  trop  faibles. 

Toutes  les  doublures  à  bois  forcé  se 
mettent  aussi  bien  aux  fonds  qu'aux 
tables  de  tous  les  instruments  du  qua- 
tuor. Les  procédés  sont  les  mêmes  ;  les 
Fig.82.  — Pièces  DE  RENFORCEMENT  DU  bois  et  les  épaisseurs  diffèrent  seuls  ; 

DEVANT  ET  DU  DERRIÈRE  DE  LA  TABLE.       .   .       •   •    ^m   j   x    i.     j 

aussi,  je  crois  inutile  de  tomber  dans 
des  redites.  Les  figures  87  et  88  complètent  la  représentation  des  dou- 
blures les  plus  fréquemment  pratiquées  sur  les  tables  et  sur  les  fonds. 


Le  doublage  sur  bloc 

Le  doublage  complet  ou  doublage  sur  bloc  est  peut-être  le  plus  difficile 
à  pratiquer  et  aussi  le  moins  sûr  ;  mais  il  a  l'immense  avantage  de  pouvoir 
se  dissimuler,  ce  qui  est  très  apprécié  par  le  commerce  pour  la  vente  des 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION.  249 

instruments  de  grande  valeur.  Il  est  en  effet  impossible,  à  moins  de  déta- 
bler, de  découvrir  cette  réparation  même  en  regardant  attentivement  par 
le  trou  du  bouton  ou  en  introduisant  un  fragment  de  glace  par  Vf,  procédés 
bien  connus  pour  inspecter  l'intérieur  d'un  instrument. 

Pour  exécuter  la  restauration  en  question,  on  commence  par  faire 
revenir  la  voûte,  réparer  les  fractures  et  diminuer  l'épaisseur  de  la  table 
d'une  façon  égale  partout  en  réduisant  celle-ci  le  plus  possible  (jusqu'à 
un  millimètre).  On  choisit  ensuite  un  bloc  de  sapin  le  plus  en  rapport 
possible  comme  grain  avec  celui  de  la  table  dont  on  lui  donne  exactement 
la  forme.  On  prépare  une  contre-partie  générale  de  la  surface,  on  la  garnit 
de  drap  de  laine  que  l'on  y  colle,  on  met  sur  le  moule  la  feuille  de  papier 
savonnée  indispensable,  on  encolle  les  deux  parties  et  l'on  serre.  Lorsque 
tout  est  sec,  on  remet  d'épaisseur,  on  rebarre,  on  retable  et  l'opération 
est  terminée. 

Le  doublage  des  bords  (1) 

Il  est  bien  rare  qu'une  table  d'instrument  très  fatiguée  n'ait  pas  en  même 
temps  ses  bords  très  usés  avec  des  parties  manquantes,  des  fragments  de 
filets  absents  et  des  coins  disparus  (Fig.  83). 

Pour  rétablir  l'intégrité  des  contours,  il  faut  commencer  par  mettre  des 
demi-bords  destinés  à  former  une  assise  solide  à  toutes  les  pièces,  filets 
et  coins  qu'on  collera  dans  la  suite.  Ce  doublage  se  fera  toujours  avec  un 
bois  de  la  même  essence  que  celui  de  la  table  ou  du  fond. 

Pour  doubler  la  totalité  des  bords  d'une  table  de  violon,  on  prendra 
deux  planchettes  de  sapin  sur  maille,  bien  en  rapport  de  grain  avec  cette 
table,  qui  devront  en  avoir  la  longueur  et  la  largeur  avec  toutefois  un 
excédent  d'environ  4  millimètres  à  l'extérieur. 

On  mettra  les  planchettes  d'épaisseur  (2  millimètres  pour  le  violon) 
avant  d'en  tracer  le  contour.  On  présentera  ensuite  la  table  sur  ces  plan- 
chettes réunies  mais  non  collées,  on  tracera  le  contour  de  celle-ci  en 
ménageant  un  excédent  de  4  millimètres  au  moins,  ce  qui  permettra  plus 
lard  de  rogner  et  d'égaliser  tout  à  son  aise.  On  chantournera  à  la  scie  à 
main,  ou  de  préférence  avec  une  scie  à  pédale,  le  pourtour  extérieur  de  celte 
doublure.  Après  quoi,  on  tracera  le  pourtour  intérieur  dont  on  enlèvera 
le  centre  pour  ne  conserver  que  la  portion  à  coller  qui  sera  d'environ 
35  millimètres  (2)  de  largeur  pour  une  table  de  violon.  On  pourra,  pour 

(1)  Cette  réparation  se  fait  aussi  bien  au  fond  qu'à  la  table. 

(2)  La  largeur  de  cette  doublure  ne  peut  se  déterminer  ici  d'une  façon  absolue  ;  elle 
dépend  de  causes  dont  je  parlerai  plus  loin. 


Digitized  by 


Google 


$20 


LA   RÉPARATION. 


simplifier  le  travail,  assujettir  Tune  sur  l'autre  ces  deux  parties  de  dou- 
blage et  les  scier  ensemble  en  observant  d'augmenter  légèrement  la 
largeur  vers  les  deux  tasseaux.  On  aura  ainsi  deux  parties  semblables 

qu'on  réunira  et  dont  on  collera 
les  joints,  haut  et  bas,  en  main- 
tenant l'assemblage  par  des  peti- 
tes bandes  de  papier  collées  du 
côté  opposé  à  celui  qu'on  applique 
sur  la  table. 

Si  on  n'avait  pas  des  planchettes 
assez  larges,  on  pourrait,  sans 
grand  inconvénient,  réunir  celles 
qu'on  aurait  par  deux  morceaux 
de  planchettes  interposés  à  leurs 
extrémités  et  collés  de  façon  à 
parfaire  ce  qui  manquerait  pour 
que  le  contour  des  demi-bords  soit 
complet.  Cette  adjonction  ne  se 
ferait  d'ailleurs  qu'après  qu'on 
aurait  chantourné  les  planchettes. 
Pour  coller  ces  doublures,  on 
chantournera  dans  une  volige  de 
peuplier  de15  millimètres  d'épais- 
seur, deux  contreparties  de  3  cen- 
timètres de  largeur  ayant  la  forme 
des  bords.  Ces  contreparties  présenteront  du  côté  qui  portera  sur  la  table 
une  convexité  qui  épousera  la  courbure  de  la  gorge  et  qu'on  y  ajustera 
avec  soin,  en  la  garnissant  ensuite  avec  du  drap  afin  d'éviter  des  marques 
fâcheuses  au  serrage,  marques  qu'on  ne  pourrait  pas  faire  disparaître. 
On  préparera  un  plateau  de  la  forme  de  la  table,  mais  un  peu  plus  grand. 
Ce  plateau,  en  bois  de  peuplier,  aura  3  centimètres  d'épaisseur,  et  sera 
rendu  bien  plan,  car  il  devra  servir  d'assise  à  tout  le  travail.  On  interpo- 
sera toujours  une  feuille  de  papier  savonnée  à  sec  entre  ce  plateau 
et  le  doublage,  de  façon  à  éviter,  comme  je  l'ai  déjà  expliqué,  toute  adhé- 
rence malencontreuse  après  l'opération. 

Avant  de  coller,  il  faut  préparer  les  bords  de  la  table  à  recevoir  le  ren- 
fort qu'on  leur  destine.  Pour  cela  on  les  diminuera  au  canif,  au  petit 
rabot  et  à  la  lime,  de  la  moitié  environ  de  leur  épaisseur,  en  ménageant 
tout  autour  une  surface  plate  et  régulière  d'environ  2  centimètres  1/2  de 


Fig.  83.  —  Table  préparée  pour  recevoir 

DES  demi-bords. 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION. 


221 


largeur  (4),  de  façon  à  ce  que  le  collage  ait  une  surface  de  contact  suffl- 
santé  pour  être  solide  (Fig.  84).  Cette  opération  préliminaire  demande 
beaucoup  de  précautions,  car  sou- 
vent l'entaille  des  filets  se  trouve 
à  découvert  et  les  bords,  qui  n'ont 
plus  aucun  soutien,  tombent  d'eux- 
mêmes.  C'est  ce  qu'il  faut  éviter 
afin  de  dénaturer  le  moins  possi- 
ble la  pièce  qu'on  répare. 

Tout  étant  préparé,  on  appli- 
quera la  feuille  de  papier  savon- 
née sur  le  plateau,  les  demi-bords 
sur  la  feuille  de  papier;  on  étendra 
de  la  colle  sur  ceux-ci  et  à  la  table, 
on  appliquera  celle-ci,  et  l'on  po- 
sera finalement  les  contre-parties 
en  interposant  du  papier  savonné. 
Après  avoir  vérifié  si  tout  est  en 
place,  si  rien  n'a  bougé,  on  serrera 
sur  la  contre-partie,  tout  autour, 
avec  une  série  de  hapes,  et  on  lais- 
sera sécher  24  heures  (Fig.  85). 

Mêmes  réparations  aux  bords,  ^'^«'  ^-  -  Partie  de  demi-bords  présentée 

«,    ,         ,  .  A  SA  PLACE. 

aux  filets  et  aux  coins. 

Après  que  les  demi-bords  ont  été  collés,  la  table  a  repris  la  solidité  du 
neuf;  il  y  manque  cependant,  de  ci  et  de  là,  quelques  fragments  des 
bords,  quelques  portions  des  filets,  peut-être  même  des  coins  entiers. 
Mais  la  précédente  réparation  a  donné  une  base  sérieuse  qui  permettra 
de  rétablir  l'intégrité  de  la  table  dans  tous  ces  détails  et  de  rendre  à 
celle-ci  son  aspect  primitif. 

Avant  de  remettre  ces  menus  morceaux,  il  faut  en  bien  nettoyer  la 
place  et  la  débarrasser  de  la  colle  qui  s'y  est  amassée.  Ce  n'est  qu'après 
qu'on  s'occupera  de  remplacer  les  parties  manquantes  en  bois  bien 
pareil  et  toujours  pris  dans  le  même  sens.  Bien  que  j'aie  une  horreur  pro- 


(i)  La  largeur  de  la  partie  plate  qu'on  pratique  aux  bords  d'une  table  d'instrument 
pour  y  coller  les  demi-bords  est  toujours  subordonnée  à  la  largeur  de  la  gorge.  Ainsi, 
dans  les  tables  dont  la  voûte  est  très  étendue  et  arrive  presque  jusqu'aux  filets,  cette 
surface  plane  doit  être  relativement  étroite  ;  tandis  qu'il  convient  de  lui  donner  une 
plus  grande  largeur  pour  une.  table  dont  la  gorge  serait  large  et  profonde. 


Digitized  by 


Google 


222 


LA   RÉPARATION. 


fonde  pour  la  lutherie,  dont  les  matériaux  sont  brunis  au  four,  je  dois 
dire  ici  que  pour  le  remplacement  de  ces  petites  pièces,  qui  n'ont  rien  à 
voir  avec  la  résonnance  de  l'instrument,  le  bois  coloré  parce  procédé 
peut  avoir  de  réels  avantages,  car  la  couleur  claire  du  bois  neuf  présente 

toujours  une  opposition  discor- 
dante à  côté  de  la  teinte  du  vieux 
bois,  quelque  soin  qu'on  prenne 
pour  bien  raccorder  (1). 

Il  est  superflu  de  recommander 
de  bien  faire  joindre  les  pièces 
ajoutées  dans  tous  les  sens,  sur 
le  demi  bord,  sur  les  côtés  et  aux 
filets.  Il  est  surtout  assez  délicat 
de  bien  traiter  les  coins.  Leurs 
formes  ont  une  grande  impor- 
tance au  point  de  vue  du  type  de 
la  facture  de  tel  ou  tel  auteur  ; 
aussi  doit-on  s'inspirer  de  ceux 
qui  restent  à  la  table  et  plus  sou- 
vent au  fond  parce  qu'ils  sont  gé- 
néralement moins  usés  et  moins 
fatigués.  Il  faut  ajuster  ces  coins 
de  façon  à  ne  pas  en  arrêter  le 
joint  carrément,  mais  en  bec  de 
flûte,  dans  la  portion  du  bord 
existant  encore.  En  un  mot,  le 
réparateur  habile  ne  doit  rien  négliger  pour  que  son  travail  soit  aussi  peu 
apparent  que  possible.  C'est  le  seul  moyen  de  le  faire  apprécier. 

Presque  toujours,  la  partie  du  bord  de  la  table  qui  est  la  plus  usée  se 
trouve  au  bas  du  flanc  gauche.  C'est  en  effet  l'endroit  où  le  menton  des 
exécutants  qui  ont  joué  l'instrument  pendant  de  longues  années  a  frotté 
et  abîmé  le  bois  en  y  mettant  de  la  sueur.  Quelquefois  même,  dans 
certains  instruments  très  anciens,  la  barbe  du  joueur  a  tellement  limé  cette 
partie  qu'elle  s'est  réduite  à  la  moitié  de  son  épaisseur.  Dans  ce  cas,  on 
supprime  le  bord  jusqu'au  filet  ;  mais,  comme  le  petit  bord  en  bois  neuf 
qu'on  lui  substituerait  risquerait  encore,  sous  l'influence  de  la  transpira- 


Fig.  85.  —  Manière  de  coller 

LES  DEMI-BORDS. 


(1)  Le  bichromate  de  potasse  peut  également  donner  au  bois  neuf  une  teinte  ayant 
quelque  analogie  avec  celle  du  vieux  bois. 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION. 


223 


tion  chaude  et  humide,  de  se  décoller,  voici  comment  on  prévient  cet 
inconvénient  dans  les  ateliers  sérieux.  On  enlève  une  portion  du  demi- 
bord  qui  se  trouve  sous  la  mentonnière,  sur  une  longueur  de  2  pouces  et 
demi  environ  (7  centimètres)  à  partir  du  tasseau,  et  on  la  remplace  par  un 
morceau  qui  fait  tout  à  la  fois,  le 
bord  et  le  demi-bord.  Sans  cette 
précaution,  au  bout  de  quelque 
temps,  le  travail  serait  à  recom- 
mencer. 

Quand  tous  les  fragments  de 
bordsaurontété  collés,  on  pourra 
les  rogner,  les  amincir,  les  mettre 
à  répaisseur  voulue.  Les  parties 
les  moinsuséesqui  appartiennent 
généralement  au  fond  pourront 
servir  de  modèle.  On  tracera  en- 
suite à  l'intérieur,  avec  le  compas 
béquet,  la  place  des  contre-éclis- 
ses,  des  coins  et  des  tasseaux  ; 
on  rattrapera  la  pente  de  la 
voûte,  d'abord  au  canif,  puis  au 
rabot  en  allant  du  tracé  à  zéro. 
Le  ratissoir  et  le  papier  de  verre 
termineront  ;  mais,  ainsi  que  je 
l'ai  déjà  dit,  cette  grande  régéné- 
ration de  la  table  d'harmonie  pré- 
cède toujours  le  doublage  central 
quand  celui-ci  s'impose. 

Lorsqu'on  aura  fait  ces  restaurations,  on  placera  de  nouveau  la  barre, 
on  posera  des  taquets  sous  les  joints  et  sous  les  fractures,  et  générale- 
ment au-dessus  du  trou  supérieur  de  chaque  /;  après  quoi,  on  n'aura 
plus  qu'à  tabler. 

LES  RÉPARATIONS  AU  FOND 

.  Généralement  le  fond  a  moins  souffert  que  la  table  ;  j'en  ai  expliqué  les 
causes.  Cependant,  bien  des  avaries  peuvent  encore  lui  survenir,  malgré 
la  nature  plus  résistante  de  son  bois,  malgré  ses  fonctions  plus  passives. 
Si,  par  exemple,  un  choc  violent  se  produit  sur  le  chevalet,  ce  choc  se 


Fig.  8G.  —  Fond  ayant  son  talon  brisé 

ET  UNE  FRACTURE  A  L'AME 


Digitized  by 


Google 


824 


LA  RÉPARATION. 


répercute  immédiatement  sur  le  fond  par  l'intermédiaire  de  Tâme  et  y 
détermine  une  fissure  qui  tend  toujours  à  s'agrandir  sous  Je  poids  mort 
du  chevalet  (Fig.  80). 

D'un  autre  côté,  le  manche,  incité  à  venir  en  avant  par  le  tirage  constant 
des  cordes,  tend  à  arracher  le  talon  qui  tient  tout  (Fig.  86  et  87).  Cetacci'- 
dent  est  surtout  à  craindre,  lorsque  les  filets  du  fond  ont  été  trop  profond- 
dément  encastrés  et  que  le  manche  a  peu  ou  point  d'enclavement  ;  la 
rupture  en  question  est  plus  fréquente  dans  les  très  vieux  instruments 
dont  les  manches  étaient  simplement  posés  et  collés  à  plat  sur  les  éclisses 
ou  quelquefois  fixés  par  deux  ou  trois  clous  plantés  dans  leur  pied  après 
avoir  traversé  le  tasseau  (1). 
Quant  aux  fractures  latérales  du  fond,  je  crois  inutile  d'en  parler  ;  la 

manière  de  les  recoller  et  de  les  sou- 
tenir étant  identique  à  celle  que  j'ai 
décrite  pour  faire  la  même  répara- 
tion à  la  table  et  sur  laquelle  il  se- 
rait superflu  de  s'étendre  à  nouveau. 
Il  sera  bon  de  savoir  seulement 
que,  pour  exécuter  la  réparation 
d'un  fond,  il  ne  faut  pas  hésiter  à 
enlever  les  éclisses. 

La  réparation  la  plus  fréquente, 
celle  qui  ferait  le  plus  douter  de  la 
scimce  profonde  attribuée  à  la  plu- 
part des  anciens  luthiers,  consiste 
dans  la  nécessité  où  l'on  se  trouve 
presque  toujours  de  doubler  les 
poitrines  des  fonds  des  anciens  ins*- 
truments,  surtout  celles  des  violon- 
celles italiens  (Fig.  88).  Bien  sou- 
vent, en  voyant  ouvrir  de  superbes 
instruments  anciens,  je  me  suis  de^ 

Fig.  87.  -  PIÈCE  A  DEMI-BOIS  ET  A  QUEUE  maudé  pourquoi  ils  sout  si  fréquem- 
POUR  RECONSTITUER  LE  TALON  ET  PIÈCE  A  meut  dépourvus  d'épalssour  cen- 
Bois  FORCÉ  A  L'AME.  ivaley  alors  que  leurs  constructeurs 

ne  pouvaient  ignorer  que  c'est  de  ce  centre  que  rayonaent  les  vibrations. 

Que  de  beaux  Bergonzi,  Montagnana,  Guarnerius  et  autres  instrument» 

de  maîtres  ont  dû  être  doublés  pour  pouvoir  sonner  1 

(1)  Comme  dans  les  instruments  de  Stradivarius. 


Digitized  by 


Google 


LA    REPARATION. 


225 


Pour  poser  cette  doublure  centrale  d'un  fond,  après  que  les  fractures 
auront  été  collées,  on  préparera  un  moule  identique  à  celui  que  j'ai  décrit 
pour  la  table  ;  on  lui  donnera  la  même  épaisseur,  on  le  fera  de  même  bois 
et  on  rajustera  avec  les  mêmes  soins.  On  aura  encore  recours  au  sac  de 
sable  chaud,  au  papier  savonné,  à  la  calle,  etc.,  etc.  Je  dois  dire  cependant 
que  pour  les  grands  instruments  :  alto,  ténor,  violoncelle  et  contrebasse, 
on  pourra  se  servir  de  moules  réduits,  c'est-à-dire  qui  ne  seront  que  des 
contre-parties  locales  des  portions  à  doubler. 

Il  est  très  important  qu'un  moule  destiné  à  coller  une  doublure  à  un 
fond  soit  sans  aucun  gauche.  Il  est  également  essentiel,  lorsqu'on  appli- 
que cette  doublure  et  qu'on  serre,  de  s'assurer  que  rien  n'a  bougé  ;  car, 
si  par  inadvertance  le  fond  ne  se  trouvait  pas  placé  bien  dans  l'axe  du 
moule,  si  la  doublure  se  mettait  un  peu  de  travers,  on  constaterait  fata- 
lement, en  desserrant,  que  le 
fond  est  devenu  gauche.  Rien  ne 
pourrait  alors  ramener  ce  fond  ; 
les  éclisses  le  suivraient  inévita- 
blement, puis  la  table,  et  tout  le 
violon  aurait  un  mouvement  de 
torsion  en  aile  de  moulin  à  vent. 
Il  ne  resterait  plus  qu'à  enlever 
la  doublure  et  à  recommencer  le 
travail.  J'ai  vu  cet  accident  se 
produire  et  c'est  pourquoi  je 
tiens  à  mettre  mes  lecteurs  en 
garde. 

Le  moyen  le  plus  simple  de 
l'éviter  est  de  placer  le  fond 
exactement  sur  le  moule,  et  de 
le  maintenir  dans  la  bonne  posi- 
tion avec  quatre  pointes  plantées 
sur  le  bord  de  ce  moule,  dans 

L'échancrure  située  au-dessus  de 

,  .  -AU  ^'K-  8^-  —  Pièce  de  poitrine  en  bois  forcé. 

chaque  corn,  ce  qui  empêchera      ® 

tout  mouvement  de  la  pièce  de  se  produire  pendant  le  serrage. 

Quand  la  doublure  n'est  posée  que  pour  augmenter  l'épaisseur  de  la 

poitrine,  comme  dans  l'opération  que  je  viens  de  décrire,   un  simple 

ratissage  de  la  partie  intéressée  suffit.  Mais,  lorsqu'il  y  a  fracture  d'âme, 

quelques  réparateurs  mettent  parfois  une  pièce  locale  en  bois  ajusté  sans 

29 


Digitized  by 


Google 


226  LA    RÉPARATION. 

préjudice  de  la  doublure  complète  de  la  poitrine  qu'ils  y  appliquent 
ensuite.  Ainsi  que  je  Tai  expliqué  pour  la  table,  je  ne  suis  pas  partisan  de 
cette  superposition  de  deux  pièces  et  je  préfère  un  seul  doublage  sérieux 
avec  un  bois  fernne  dont  le  fil  soit  légèrennent  croisé  avec  celui  du  fond. 

Il  faut,  autant  que  possible,  choisir  pour  les  doublures  du  bois  d'érable 
sur  maille  ou  sur  couche,  bien  sec,  et  dont  les  fibres  sont  un  peu  tor- 
tueuses (1),  en  évitant  cependant  les  nœuds  ou  les  tournants. 

LA   RÉPARATION   DU   TALON 

L'arrachement  du  talon  est  fréquent,  ai-je  dit,  dans  les  vieux  instru- 
ments. Il  se  complique  quelquefois  de  consolidations  maladroitement 
tentées  qui  le  rendent  irréparable  ou  qui,  du  moins,  mettent  dans  l'impos- 
sibilité de  dissimuler  le  travail  nécessaire  pour  réparer  cet  accident. 

La  fracture  du  talon  nécessite  toujours  le  doublage  intérieur  d'une  partie. 
Celui-ci  est  aminci  à  demi-bois  sur  une  largeur  à  peu  près  égale  à  celle  du 
talon  et  la  doublure  y  est  engagée  par  une  rainure  à  queue  d'aronde  qui 
lui  assure  une  grande  solidité.  J'en  donne  le  dessin  dans  les  figures  87  et  88. 
Cette  réparation  bien  exécutée  est  très  solide  et  n'est  pas  apparente, 
surtout  si  on  a  pu  conserver  le  talon  original,  qu'on  recolle  à  sa  place 
après  l'avoir  naturellement  diminué  de  l'épaisseur  laissée  au  doublage. 

LA   RÉPARATION   DES  ÉCLISSES 

Les  éclisses  d'un  vieil  instrument  sont  généralement  moins  fatiguées 
que  le  fond  et  la  table,  parce  qu'elles  n'ont  à  supporter  aucune  charge. 
Protégées  par  la  saillie  des  bords,  n'ayant  d'autre  but  que  de  limiter  la 
cavité  intérieure  de  l'instrument,  elles  sont  préservées  de  l'écrasement 
par  les  coins,  les  tasseaux  et  les  contre-éclisses. 

Les  parties  qui  se  trouvent  sous  le  menton  de  l'exécutant  et  au  déman- 
cher de  la  main  gauche  (violon  et  alto)  sont  celles  qui  soufl'rent  le  plus.  La 
transpiration  a  vite  fait  d'enlever  le  vernis  ;  alors  le  bois,  mis  à  nu,  s'im- 
prègne de  l'humidité  chaude  et  grasse  du  menton  et  de  la  main  et  se 
décompose.  Quelquefois,  il  s'amincit  tellement  par  le  frottement  continuel 
qu'il  finit  par  ne  plus  avoir  aucune  solidité. 

Les  éclisses  d'un  violoncelle  et  d'une  contrebasse  sont  plus  exposées 

(1)  Celui  des  Vosges,  bien  choisi,  donnera  toute  satisfaction  pour  cet  usage. 


Digitized  by 


Google 


LA   RÉPARATION.  227 

aux  fractures,  car  elles  sont  plus  fragiles  étant,  toute  proportion  gardée, 
beaucoup  plus  larges  que  celles  du  violon  et  de  l'alto.  D'un  autre  côté, 
appartenant  à  des  instruments  presque  toujours  posés  à  terre,  elles  sont 
particulièrement  exposées  aux  coups  de  pieds,  aux  chocs  aux  angles  des 
meubles,  des  sièges,  etc.  Enfin,  la  partie  sur  laquelle  la  main  gauche 
s'appuie  (la  quatrième  position  du  violoncelle)  est  quelquefois,  comme 
pour  le  violon  et  l'alto,  éprouvée  par  la  transpiration  et  l'usure. 

Les  éclisses  des  gros  instruments  ne  sont  donc  pas  plus  à  l'abri  des 
fractures  et  des  rebouisages  (4)  qui  en  sont  la  conséquence  que  celles  des 
autres  instruments  et  j'ajoute  que  ces  réparations  rendent  particulière- 
ment difficile  et  délicat  le  travail  du  véritable  luthier  qui  veut  conserver 
le  vernis  de  l'auteur  et  qui  peut  encore  s'estimer  heureux  quand  l'instru- 
ment n'est  pas  passé  entre  les  mains  d'un  maladroit  qui,  pour  mieux  dissi- 
muler une  réparation,  a  recouvert  son  «  chef-d'œuvre  »  d'un  vernis  violet 
ou  noir. 

Comme  pour  les  précédentes  réparations  décrites,  je  vais  considérer 
les  éclisses  d'un  Stradivarius  et  je  suppose  qu'elles  sont  séparées  du  fond 
et  de  la  table,  formant  encore  la  ceinture  complète  et  sans  solution  de 
continuité  de  l'instrument.  Tout  d'abord,  je  conseillerai  de  diviser  cette 
ceinture  en  deux,  pour  la  plus  grande  facilité  du  réparateur  (-2).  On  enlè- 
vera à  cet  effet  le  tasseau  de  devant  et  celui  de  derrière,  et  l'on  procédera 
comme  pour  les  autres  fractures,  en  les  recollant  après  un  lavage  préalable 
à  l'eau  chaude.  Chaque  cassure  sera  réparée  à  son  tour;  celles  qui  seront 
rebelles  à  se  mettre  d'affleurement  y  seront  contraintes  par  deux  contre- 
parties dont  l'une  sera  naturellement  concave  et  l'autre  convexe,  contre- 
parties ajustées  avec  précision  et  jamais  serrées  sans  l'interposition  d'un 
papier  savonné.  On  consolidera  ces  collages  délicats  avec  des  taquets,  du 
galon  de  fll  ou  du  parchemin.  Si  on  emploie  ce  dernier,  on  devra  ne 
l'appliquer  qu'en  bandelettes  étroites,  afin  d'éviter  qu'en  séchant  il  ne 
fasse  gondoler  l'éclisse.  Après  avoir  trempé  un  instant  ce  parchemin  dans 
de  l'eau  propre,  on  mettra  la  calle  sur  le  côté  qui  tend  à  se  creuser. 

Si  l'on  était  dans  la  nécessité  de  remplacer  une  partie  d'éclisse  trop 
mutilée  et  irréparable,  on  commencerait  par  choisir  un  morceau  d'érable 
dont  le  sens,  les  ondes  et  la  nature  se  rapprocheraient  le  mieux  de  la 
partie  d'éclisse  voisine.  On  le  mettrait  d'épaisseur,  de  longueur  et  de 

(1)  Mot  d'atelier  s'appliquant  aux  mauvaises  réparations. 

(2)  Si  réclisse  de  derrière  était  d'un  seul  morceau,  on  devrait  donc  la  sectionner  au 
centre  du  trou  du  bouton. 


Digitized  by 


Google 


^3S  LA   RÉPARATION. 

largeur  et  Ton  amincirait,  à  deux  centimètres  environ  de  son  extrémité, 
chacune  des  deux  parties  h  joindre.  Puis,  on  donnerait  de  suite  la  cour- 
bure nécessaire  au  morceau  neuf,  de  manière  à  ne  pas  avoir  à  chauffer 
après  le  collage.  On  préparerait  deux  contre-parties  ajustées  exactement  à 
la  courbure  convenable,  on  les  garnirait  de  papier  savonné,  et  on  collerait 
Tune  sur  l'autre  les  partios  amincies  en  mettant  toujours  dessus  celle  qui 
est  originale  et  qui  par  conséquent  doit  toujours  être  amincie  en  dessous. 
Dans  tout  ce  travail,  les  coritre-éclisses  ne  devront  être  enlevées  que 
dans  la  partie  intéressée  par  Tenture  afin  d'empêcher  toute  déformation 
du  reste  des  éclisses. 

LE  REHAUSSEMENT  DES  ÉCLISSES 

Pour  rehausser  les  éclisses  qui  seraient  trop  basses  ou  qui  auraient  été 
malencontreusement  baissées,  on  commencera  par  dresser  le  champ  du 
côté  où  Ton  doit  ajouter,  en  ménageant  la  contre-éclisse  qui  cependant 
va  s'enlever,  mais  qui,  pour  l'instant,  donne  encore  une  certaine  consis- 
tance à  réclisse  et  en  facilite  le  dressage. 

Cette  opération  terminée,  on  enlèvera  cette  contre-éclisse  et  l'on  en 
préparera  une  autre  à  laquelle  on  donnera  en  plus  de  la  hauteur  ordi- 
naire celle  de  ce  rehaussement.  On  la  cintrera  au  fer  bien  exactement  et 
on  la  collera  en  place  en  la  laissant  déborder  de  la  hauteur,  au  moins,  de 
ce  qu'on  doit  ajouter  à  rédisse,  en  ayant  soin  de  la  faire  adhérer  exacte 
ment  afin  qu'elle  ne  déverse  ni  en  dedans,  ni  en  dehors.  On  laissera 
sécher,  et  pendant  ce  temps  on  préparera  des  petites  bandes  d'échsse 
de  la  hauteur  nécessaire  et  d'un  bois  aussi  semblable  que  possible  aux 
éclisses  originales  ;  on  cintrera  au  fer,  on  enlèvera  la  colle  qui  peut  avoir 
fait  bourrelet  et  l'on  collera  à  l'aide  de  béquetles  en  surveillant  le  jointoie- 
ment  qui  doit  être  aussi  peu  visible  que  possible.  Je  conseillerai  de  tenir 
ces  rehausses  une  idée  plus  épaisses  que  les  éclisses  primitives  afin  de 
pouvoir  les  régulariser  plus  facilement  à  la  lime  et  au  ratissoir  sans 
intéresser  celles-ci. 

Si  quelques  accidents  avaient  déterminé  des  trous  dans  les  éclisses, 
on  les  reboucherait  avec  du  bois  de  même  nature  et  de  même  aspect,  et 
en  donnant  toujours  au  trou  à  reboucher  une  forme  ronde  ou  elliptique. 
II  faut  en  effet  éviter  de  poser  des  pièces  de  forme  rectangulaire,  sous 
peine,  si  bien  ajustées  qu'elles  soient,  que  la  restauration  soit  très  appa- 
rente. Quand  on  met  cependant  une  pièce  à  une  table,  on  peut  quelque- 
fois se  servir  du  fil  du  sapin  pour  dissimuler  un  joint  dans  le  sens  des 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION.  229 

fibres  du  bois,  mais  on  a  soin  alors  d'arrondir  la  pièce  à  ses  extrémités. 
Ces  détails  relèvent  du  goût  et  de  l'intelligence  du  réparateur  et  il  est 
assez  difficile  de  les  assujettir  à  des  règles  fixes. 

Revenons  au  rehaussement  :  celui-ci  n'a  rien  qui  le  tienne  à  l'endroit 
des  tasseaux  qui  ont  disparu,  non  plus  qu'à  la  place  des  coins  qui  sont 
devenus  trop  bas.  Pour  les  coins,  on  les  porte  à  la  hauteur  voulue  en  les 
doublant  avec  des  morceaux  de  bois  de  tilleul  qui  peuvent  être  placés  de 
fil  sans  inconvénient  (1).  On  peut  même  en  faire  autant  pour  les  tasseaux, 
si  on  les  a  conservés  (2)  ;  dans  le  cas  contraire,  on  fait  des  tasseaux  neufs 
et  l'on  procède,  pour  remonter  les  éclisses  sur  le  fond  de  l'instrument,  de 
la  façon  que  je  vais  indiquer  (3). 

Lorsque  les  éclisses  auront  été  ramenées  à  leur  hauteur  normale,  on 
dressera  avec  soin  la  portion  qui  se  collera  au  fond,  on  préparera  les  vis 
à  tabler  et  l'on  présentera  sur  le  fond  et  à  sa  place  chaque  demi-jeu 
d'éclisses  en  maintenant  les  coins  à  l'aide  de  petites  presses  serrées  sur 
des  contre-parties.  Quand  on  aura  ajusté  les  éclisses  de  manière  à  unifor- 
miser la  saillie  des  bords  et  qu'un  certain  nombre  de  vis  à  tabler  main- 
tiendra le  tout  en  place,  on  pourra,  pour  coller,  enlever  celles-ci  l'une  après 
l'autre  ou  par  petites  séries,  mais  jamais  un  trop  grand  nombre  à  la  fois; 
de  même,  pour  plus  de  sûreté,  on  devra  avoir  collé  et  fixé  un  coin  avant 
de  desserrer  l'autre.  On  procédera  ainsi  progressivement  en  serrant  tou- 
jours sur  la  partie  qu'on  vient  de  coller  avant  de  desserrer  les  vis  voisines 
pour  continuer  le  collage.  De  cette  manière,  rien  ne  se  dérangera  et  l'on 
pourra  conduire  le  travail  à  son  aise.  Pour  plus  de  facilité,  on  fera  égale- 
ment bien  de  n'entreprendre  qu'un  côté  à  la  fois. 

LE  REMONTAGE  DES  ÉCLISSES 

C'est  toujours  sur  le  fond  qu'on  doit  commencer  à  remettre  les  éclisses 
et  les  tasseaux,  car  sa  plus  grande  rigidité  s'y  prête  mieux  que  la  table.  Les 
éclisses  ainsi  replacées  seront  définitivement  consolidées  par  la  pose  des 
tasseaux  du  devant  et  du  derrière.  Et  d'abord,  il  faut  procéder  à  la  confec- 

(i)  Si  les  coins  étaient  trop  faibles,  on  les  doublerait  à  l'intérieur. 

(2)  Les  tasseaux  sont  conser\^és  quand  les  éclisses  n'ont  besoin  que  d'un  rehausse- 
ment sans  autre  réparation  importante. 

(3)  Généralement,  on  ajoute  les  rehausses  sur  le  côté  qui  touche  à  la  table.  Le  violon 
se  posant  toujours  à  plat,  cette  réparation  saute  moins  à  l'œil  ;  d'un  autre  côté,  en  regar- 
dant l'intérieur  de  l'instrument  par  Vf,  on  ne  se  rend  pas  compte  de  la  hauteur  anormale 
des  contre-éclisses. 


Digitized  by 


Google 


230  LA   RÉPARATION. 

tion  de  deux  tasseaux  neufs.  Pour  cela,  on  préparera  un  morceau  de  tilleul 
de  la  hauteur  des  deux  tasseaux  superposés  ;  on  le  tirera  de  largeur  et 
d'épaisseur,  on  dressera  chaque  bout,  puis,  après  les  avoir  séparés  à  la 
scie,  on  tracera  par  bout  avec  le  gabarit  la  partie  qui  portera  sur  le  fond. 
On  confirmera  ce  tracé  au  canif,  ainsi  qu'il  a  été  expliqué  à  la  construction, 
on  donnera  la  courbure  extérieure  voulue  à  la  partie  qui  se  collera  sur 
réclisse  du  devant  et  du  derrière.  C'est  alors  qu'on  procédera  à  la  pose 
de  ces  tasseaux.  On  encollera  deux  ou  trois  fois  la  portion  du  bois  debout 
qui  doit  adhérer  au  fond  ;  puis,  après  avoir  enduit  régulièrement  de  colle 
les  deux  faces  qui  se  fixent  au  fond  et  aux  éclisses  et  avoir  mis  en  place  le 
tasseau,  on  serrera  avec  des  happes  sur  une  contre-partie  de  fond  et  sur 
une  contre-partie  d'éclisse  sans  négliger  l'emploi  du  papier  savonné.  Quand 
on  en  aura  fait  autant  pour  les  deux  tasseaux,  on  enlèvera  avec  une  lamelle 
de  bois  toute  la  colle  superflue  et  on  lavera  avec  un  pinceau  de  façon  à  ne 
pas  laisser  de  bavures. 


LES  SOUTIENS  DES  JOINTS   ET  DES  FRACTURES 

Pour  soutenir  les  joints  et  les  fractures  qui  ont  été  collés,  on  applique 
généralement  dessous,  c'est-à-dire  à  l'intérieur  de  l'instrument  et  bien 
en  travers,  soit  des  taquets  en  sapin,  en  érable  ou  en  tilleul,  soit  des 
bandes  de  galon  de  fil  ou  de  toile,  soit  encore  des  bandes  de  parchemin. 

Chacun  de  ces  trois  procédés  a  ses  avantages  et  ses  inconvénients. 

Les  taquets,  d'un  emploi  plus  fréquent  de  nos  jours,  sont  des  petits 
rectangles  de  bois  taillés  en  pyramides  très  aplaties,  de  grandeur  et 
d'épaisseur  proportionnées  à  leur  destination,  depuis  5  millimètres  de 
côté  jusqu'à  2  centimètres  et  même  davantage. 

Pour  exécuter  des  taquets  avec  précision,  on  commence  par  dresser 
une  latte  de  bois  prise  généralement  dans  un  morceau  de  sapin  sur 
maille.  Cette  bande  est  plate  sur  une  face  et  porte  sur  l'autre  face  une 
arête  centrale  formant  l'intersection  de  deux  talus  en  forme  de  toit. 

Avec  ui]  compas  on  y  marque  la  longueur  des  taquets,  et  avec  le  canif 
on  entaille,  au  niveau  de  chacune  de  ces  marques,  la  bande  aux  trois 
quarts  de  son  épaisseur.  Puis,  du  centre  de  chaque  taquet,  on  ménage 
des  talus  qui  descendent  vers  les  coupes  de  séparation  de  façon  à  former 
une  série  de  petites  pyramides  à  quatre  faces.  Quelques  coups  de  canif 
achèvent  alors  la  séparation  des  taquets  qu'on  ajuste  ensuite  avec  une 
lime  à  la  place  qu'ils  occuperont  dans  l'instrument,  en  observant  qu'ils 


Digitized  by 


Google 


LA   RÉPARATION.  231 

devront  être  placés  bien  sur  les  joints  et  de  façon  que  le  fil  de  leur  bois 
se  croise  avec  celui  de  la  partie  à  consolider. 

Pour  coller  les  taquets,  on  procède  de  la  façon  suivante  :  on  prend  un 
pot  à  fleurs  de  moyenne  taille  dont  on  bouché  le  trou  du  fond  et  on  le 
remplit  de  cendre  aux  trois  quarts.  Sur  cette  cendre  on  dépose  un  peu 
de  braise  allumée  ;  puis,  avec  la  pointe  du  canif,  on  pique  en  travers  le 
taquet,  on  le  chauffe  légèrement  sur  ce  petit  brasero,  on  enduit  de  colle 
un  peu  épaisse  la  partie  plate  du  taquet  et  Ton  pose  celui-ci  à  sa  place  en 
faisant  pression  dessus  et  en  le  maintenant  du  bout  du  doigt.  Avec  un 
petit  morceau  de  bois  de  sapin,  taillé  en  spatule,  on  enlève  ensuite  la 
colle  qui  a  pu  déborder,  mais  sans  cesser  toutefois  de  maintenir  le  taquet 
du  bout  du  doigt  pendant  qu'on  opère. 

Lorsque  le  collage  des  taquets  est  sec,  on  termine  ceux-ci  au  ciseau  en 
conservant  la  forme  pyramidale  qu'on  régularise  ;  puis  on  polit  au  papier 
de  verre  et  l'opération  est  terminée. 

On  a  fait  souvent  un  emploi  abusif  des  taquets.  Il  n'est  pas  rare  en 
effet  de  trouver  les  tables  des  vieux  instruments  constellées  de  ces  sou- 
tiens multipliés  à  l'excès,  plus  ou  moins  bien  ajustés  et  collés,  qui  allour- 
dissent  au  détriment  de  la  sonorité  toute  la  partie  vibrante  de  l'instrument. 
J'ai  quelquefois  compté  dans  des  vieilles  basses  plus  de  60  taquets  collés 
à  la  table  seulement,  alors  qu'un  nombre  moitié  moindre  de  ces  supports 
judicieusement  répartis  et  espacés  eut  été  suffisant  (1).  Cette  adjonction 
exagérée  de  bois  rend  le  son  des  instruments  qui  en  sont  affligés  pâteux 
et  expose,  par  des  collages  multiples,  à  des  frisements  qu'un  seul  d'ail- 
leurs de  ces  soutiens  mal  assujetti  peut  produire. 

Certains  luthiers  anciens  employaient  un  moyen  ingénieux  pour  coller 
des  taquets  dans  n'importe  quelle  partie  des  gros  instruments,  tels  que 
les  guitares,  luths,  violes,  violoncelles,  contrebasses,  etc.,  dont  le  détablage 
est  toujours  une  opération  importante.  Ils  préparaient  un  taquet  carré  en 
bois  dur  (hêtre  ou  érable)  ;  puis,  sur  la  fracture  recollée  au  préalable  et  à 
l'endroit  où  ils  voulaient  appliquer  ce  taquet,  ils  perçaient  un  petit  trou 
par  lequel  ils  introduisaient  une  corde  à  boyau  (généralement  un  la  de 
violoncelle).  Ils  attiraient  l'extrémité  de  cette  corde  à  eux  par  l'ouïe, 
faisaient  au  taquet  un  autre  petit  trou,  y  introduisaient  la  corde  par  le 
côté  à  coller  et  faisaient  un  nœud  à  celle-ci  de  l'autre  côté  du  taquet.  Après 
avoir  enduit  le  taquet  d'une  colle  un  peu  épaisse,  ils  tiraient  à  eux  la  corde 

(1)  Certains  ouvriers  superstitieux,  —  tant  il  est  vrai  que  la  plus  élémentaire  logique 
cède  souvent  le  pas,  en  matière  de  lutherie,  à  la  routine,  —  observent  de  ne  poser 
qu*un  nombre  impair  de  taquets. 


Digitized  by 


Google 


^32  LA   RÉPARATION. 

et  le  taquet  allait  se  placer  et  se  coller  dans  l'axe  de  la  fracture  ou  du  joint. 
Pour  terminer  l'opération,  ils  coupaient  la  corde  au  ras  de  la  surface  exté- 
rieure de  l'instrument. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  faire  ressortir  les  inconvénients  de  ce  procédé 
dont  le  moindre  défaut  est  de  ne  pas  permettre  devoir  l'orientation  exacte 
dans  laquelle  le  taquet  vient  s'appliquer  et  par  suite  de  n'offrir  aucune 
sécurité  pour  une  réparation  faite  dans  ces  conditions. 

Un  autre  moyen  de  consolider  les  joints  consiste  à  les  maintenir  avec 
des  queues  d'aronde  encastrées  à  demi-bois.  J'ai  vu  de  forts  beaux  instru- 
ments, même  des  Stradivarius,  dont  les  fractures  avaient  été  traitées  par 
ce  procédé  que  je  condamne.  En  effet,  si  le  moyen  est  bon  pour  relier 
les  pierres  de  taille  entre  elles  à  la  façon  des  Grecs  et  des  Romains,  il  est 
désastreux  quand  on  l'applique  à  de  frêles  épaisseurs  de  bois  tendre,  car 
ce  n'est  pas  seulement  l'écartement  qui  est  à  redouter,  mais  encore  toute 
pression  de  l'extérieur  à  l'intérieur.  Enfin,  par  cette  pratique  mal  com- 
prise, on  augmente  encore,  en  retirant  du  bois,  la  faiblesse  de  la  partie 
qu'on  devait  consolider.  Ajoutez  qu'il  est  très  difficile  de  bien  coller  une 
queue  d'arronde  qui  présente  sept  faces  à  ajuster. 

Le  vieux  Salles,  très  soigneux  et  très  habile  réparateur  cependant, 
avait  la  manie  de  ce  genre  de  soutiens  sur  lesquels  d'autres  réparateurs 
furent  obligés  après  lui  décoller  des  taquets  ordinaires  pour  les  renforcer. 

.  Des  bandes  de  galons  de  fil  écru  de  un  à  trois  centimètres  de  largeur 
sont  souvent  et  utilement  employées  pour  soutenir  des  fractures  aux 
éclisses  des  gros  instruments,  tels  que  les  violoncelles  et  les  contrebasses, 
surtout  dans  la  partie  du  derrière  très  exposée  aux  chocs.  On  colle  ces 
bandes  en  travers  d'une  conlre-éclisse  à  l'autre.  Lorsqu'elles  sont  mises 
au  moment  où  l'on  construit  l'instrument,  elles  peuvent  prévenir  bien  des 
accidents.  Les  joints  des  tables  et  des  fonds  qui  en  sont  pourvus  se  dis- 
joignent bien  rarement.  Mais  la  plupart  des  luthiers  modernes  ont  renoncé 
à  ce  système,  sous  prétexte  qu'il  manque  d'élégance  et  de  propreté. 

.  Pour  fixer  le  galon,  il  suffit  de  l'enduire  d'un  seul  côté  d'une  colle  demi- 
épaisse  et  de  l'appliquer  à  l'aide  d'un  morceau  d'os  ou  d'ivoire  taillé  en 
forme  de  couteau.  Puis,  avec  une  éponge  trempée  dans  l'eau  chaude  et 
bien  essorée,  on  enlève  toute  la  colle  superflue.  On  termine  en  repassant 
plusieurs  fois  le  couteau  pour  que  l'adhérence  soit  complète. 

.  Les  anciens  luthiers  italiens  employaient  aussi  le  parchemin  comme 
soutien  des  joints  et  des  fractures.  Celui-ci,  pratiqué  dans  certains  cas, 
était  surtout  utilisé  dans  la  construction  des  luths,  mandores,  mandolines» 
etc.,  dont  il  solidifiait  les  joints  si  minces  et  si  délicats. 


Digitized  by 


Google 


LA   RÉPAftATlON.  233 

Le  joint  central  des  violons  et  des  basses  de  Pierre  Guarnerius  et  de 
bien  d'autres  maîtres  italiens  était  maintenu  de  cette  manière.  Seulement 
le  parchemin  ne  peut  et  ne  doit  pas  s'employer  en  grande  largeur,  surtout 
sur  des  parties  minces,  parce  que  pour  le  coller  on  est  obligé  de  le  faire 
tremper  et  que  le  retrait  qui  s'opère  lorsqu'il  sèche  est  plus  considérable 
pour  une  plus  grande  surface.  Le  parchemin  ferait  alors  voiler  les  parties 
faibles  sur  lesquelles  on  l'aurait  collé. 

Dans  le  cas  où  son  emploi  est  indiqué,  voici  comment  on  procède  : 
après  l'avoir  coupé  à  la  règle  avec  un  canif  à  la  dimension  voulue,  on  le 
met  tremper  pendant  une  minute  ou  deux  dans  de  l'eau  propre  et  froide. 
Après  l'en  avoir  retiré  et  l'avoir  soigneusement  essuyé,  on  étend  la  colle 
sur  le  côté  qui  s'est  creusé  en  s  imbibant  ;  puis,  on  l'applique  sur  le  bois 
avec  le  couteau  d'ivoire  afin  qu'il  adhère  complètement  et,  comme  pour 
le  galon,  on  essuie  avec  l'éponge  imbibée  d'eau  chaude  et  bien  essorée. 
On  passe  encore  plusieurs  fois  le  couteau  d'ivoire  comme  précédemment 
et  on  laisse  bien  sécher. 

LE  RETABLAGE 

Quand  tous  les  collages  auront  été  terminés  et  qu'ils  seront  secs,  on 
les  visitera  et  l'on  donnera  un  coup  de  polissage  à  lout  l'intérieur  de 
l'instrument.  Quelques  luthiers  délayent  un  peu  de  terre  d'ombre  à  l'eau 
ou  à  l'alcool  et  en  donnent  une  légère  couche  sur  toutes  les  parties 
neuves. 

La  table  ayant  été  entièrement  réparée  et  rebarée,  on  se  disposera  à  reta- 
bler ;  mais  auparavant,  on  régularisera  la  hauteur  des  tasseaux  et  des  coins, 
on  s'assurera  de  leur  parfaite  planéilé  et  de  celle  deséclisses;  on  donnera 
également  un  coup  de  lime  bien  à  plat  sur  la  partie  de  la  table  qui  s'appli* 
quera  sur  les  éclisses  ainsi  que  sur  les  éclisses  elles-mêmes.  On  arrondira 
également  les  demi-bords  pour  compléter  les  bords  de  la  table  sur  tout 
le  pourtour  de  l'instrument  en  portant  des  soins  particuliers  à  la  termi- 
naison des  coins.  C'est  alors  qu'on  posera  la  table  en  place  en  mettant 
une  vis  à  tabler  à  chaque  coin.  On  régularisera  la  saillie  des  bords,  ce  qui 
est  quelquefois  laborieux  dans  les  vieux  instruments;  on  posera  des  happes 
aux  tasseaux  et  l'on  collera  par  portions  successives  en  mettant  toujours 
la  tête  des  vis  du  côté  du  collage,  afin  de  ne  pas  encoller  leur  pas  quand 
on  lavera  les  excédents  de  colle,  ainsi  que  je  l'ai  expliqué  précédemment. 
Lorsque  l'instrument  sera  tablé,  on  terminera  définitivement  à  la  gouge, 
au  canif  et  au  papier  de  verre  tous  les  affleurements  des  portions  remises 

30 


Digitized  by 


Google 


234  LA   RÉPARATION. 

de  façon  à  ce  qu'il  n'y  ait  plus  à  y  revenir  avant  d'entreprendre  les  raccords 
du  vernis. 

LES   RÉPARATIONS   AU  CHEVILLIER 
ET   A   LA   TÊTE 


Le  corps  de  l'instrument  étant  entièrement  réparé,  nous  allons  nous 
occuper  du  chevillieretde  la  tête.  Le  chevillier  a  été  très  fatigué  par  l'effort 
des  chevilles  mal  ajustées  ou  usées.  Les  trous  de  la  deuxième  corde  qui 
sont  percés  dans  la  partie  de  la  tête  la  moins  résistante,  puisque  c'est  la 
plus  étroite,  ont,  sous  l'effort  de  la  cheville,  subi  une  fracture  dont  la 
réparation  est  difficile  à  faire,  toujours  visible  et  rarement  solide.  En  effet, 
malgré  le  soin  qu'on  peut  apporter  au  collage  d'une  pièce  à  l'intérieur  de 
la  mortaise,  il  est  très  difficile  de  la  faire  joindre  parfaitement  surtout  près 
de  la  tête  du  violon  où  la  surface  de  contact  est  insuffisante.  II  faut  cepen- 
dant toujours  tenter  cette  réparation  indispensable.  Finalement  et  si  c'est 
nécessaire,  on  bouchera  les  trous  qu'on  repercera  un  peu  moins  gros  et 
de  façon  que  la  corde  ne  touche  pas  les  chevilles  intermédiaires. 

Quelques  luthiers  ont  imaginé  de  réparer  la  fracture  dont  je  viens  de 
parler  à  la  façon  des  facteurs  d'instruments  à  vent  en  bois,  tels  que  bas- 
sons, clarinettes,  flûtes,  etc.  Voici  cette  manière  que  j'indique,  mais  que 
je  ne  recommande  pas  :  après  avoir  recollé  la  fracture,  on  perce  avec  un 
foret,  un  peu  au-dessus  des  trous  de  la  cheville  et  sur  le  champ  de  la  joue, 
un  trou  d'un  millimètre  et  demi  de  diamètre.  Ce  trou  doit  avoir  en  pro- 
fondeur toute  la  largeur  de  la  joue,  c'est-à-dire  qu'il  doit  paraître  de  l'autre 
côté.  On  taraudera  alors  une  très  fine  tige  de  fer  du  diamètre  de  ce  trou 
dans  lequel  on  la  vissera.  Pour  faciliter  l'opération,  on  appointera  cette  tige 
de  fer  et  on  la  passera  sur  un  peu  de  cire  jaune.  Cette  réparation,  lors- 
qu'elle est  habilement  faite,  peut  être  assez  soilde;  mais  les  deux  extrémi- 
tés de  la  tige  de  fep  se  voient  toujours.  Enfin,  dois-je  le  dire?  j'ai  toujours 
condamné  l'emploi  du  métal  dans  la  réparation  des  instruments  à  archet. 

La  fracture  dont  il  est  question  est  la  plus  fâcheuse,  mais  aussi  la  plus 
fréquente  des  fractures  du  chevillier.  Souvent  elle  est  imputable  au  luthier 
qui  a  percé  le  chevillier  et  qui,  sans  se  préoccuper  de  la  place  de  la 
deuxième  cheville  située  près  du  bord,  a  fait  un  trou  trop  gros.  Quelque- 
fois il  faut  l'attribuer  à  ce  fait  que  la  profondeur  de  la  mortaise  étant 
insuffisante  dans  cette  partie,  la  corde,  en  s'enroulant  sur  la  cheville,  en 
augmente  notablement  le  diamètre  et,  en  forçant  sur  le  fond,  détermine 
la  fracture  des  joues. 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION.  235 

Il  arrive  qu'une  seule  des  joues  est  fendue,  mais  elles  le  sont  presque 
toujours  toutes  les  deux  et  il  suffit  alors  du  moindre  choc  pour  déterminer 
la  séparation  de  la  volute  du  chevillier. 

Généralement,  on  colle  sur  la  fracture,  et  de  la  largeur  nécessaire,  une 
épaisseur  de  bois  d'érable  uni  qu'on  encastre  dans  une  entaille  à  clef  et 
dont  le  fil  du  bois  est  mis  en  travers  de  celui  du  bois  du  chevillier.  Cette 
réparation  bien  faite  peut  résister  longtemps  ;  seulement,  la  nécessité  de 
mettre  le  bois  en  sens  contraire,  pour  donner  une  certaine  solidité  au 
travail,  a  l'inconvénient  de  rendre  la  réparation  très  apparente,  surlout 
dans  les  instruments  dont  le  vernis  est  transparent  et  d'un  ton  clair.  C'est 
pourquoi  je  conseille  de  n'employer  que  du  bois  d'érable  uni  dont  le  joint 
pourra  jusqu'à  un  certain  point  se  dissimuler  par  l'application  d'un  raccord 
de  vernis  adroitement  fait.  Cette  pièce  peut  encore  être  encastrée  sans 
qu'on  puisse  le  voir  du  côté  de  la  coulisse  ;  il  suffit  pour  cela  de  l'ajuster 
de  façon  à  venir  à  zéro  du  côté  de  cette  coulisse  en  lui  donnant  une  forme 
conique  dans  l'épaisseur  qui  la  fait  ressembler  à  une  lame  de  couteau. 

Lorsque  les  fractures  se  sont  produites  dans  la  partie  médiane  du  che- 
villier, à  la  troisième  corde  par  exemple,  on  peut  plus  facilement  ajuster 
à  l'intérieur  une  clef  de  chaque  côté. 

Quelquefois,  tout  le  chevillier  est  dans  un  si  mauvais  état,  par  suite  des 
fractures,  des  rebouchages,  etc.,  que  rien  ne  tient  plus  et  qu'il  faut  abso- 
lument remplacer  les  deux  joues  afin  de  conserver  la  vol  ute  et,  si  l'on  peut, 
la  coulisse.  On  doit  en  effet  tout  imagmer,  tout  tenter  pour  sauver  le  plus 
possible  des  parties  originales  d'un  instrument  de  valeur.  Dans  ce  cas,  on 
recollera  soigneusement  toutes  les  parties  du  chevillier,  on  rebouchera  les 
trous  latéraux  et  l'on  introduira  dans  la  mortaise  un  morceau  de  tilleul 
qui  sera  ajusté  de  façon  à  l'emplir  entièrement,  sans  laisser  aucun  vide, 
et  qui  aura  pour  but  d'empêcher  l'écrasement  des  joues  au  serrage  des 
presses.  Ce  morceau  de  bois  étant  mis  dans  le  même  sens  que  le  bois  de 
la  mortaise,  on  le  collera  légèrement  afin  qu'il  ne  puisse  ni  glisser  ni  sortir 
de  son  logement.  On  aura  alors  toute  facilité  pour  remettre  et  serrer  les 
deux  joues  nouvelles  qu'on  aura  débitées  dans  un  morceau  de  bois  sem- 
blable à  celui  du  chevillier  et  qu'on  ajustera  en  enlevant  les  deux  tiers  de 
l'épaisseur  de  celles  sur  lesquelles  on  les  collera.  Il  faudra  enlever  moins 
de  bois  du  côté  de  la  coulisse  que  du  côté  de  la  mortaise,  de  façon  à  ce 
que  le  joint  du  collage  puisse  se  dissimuler  dans  fépaisseur  du  chanfrein. 

Quand  ce  travail  sera  terminé  et  que  la  colle  sera  sèche,  il  ne  restera 
plus  qu'à  enlever  par  morceaux,  à  la  gouge  et  au  ciseau,  la  pièce  de  bois 
qui  bouchait  la  mortaise.  On  terminera  au  rabot,  au  canif  et  à  la  lime,  et 


Digitized  by 


Google 


236 


LA   REPARATION. 


Ton  fera  même  bien  cte  raccorder  aussitôt  le  vernis,  afin  de  ne  pas  être 
exposé  dans  la  suite  à  salir  la  lête  réparée. 

Il  arrive  qu'on  ne  peut  conserver  que  la  volute.  Ce  sera  alors  Tœuvre 
du  luthier  habile  qui  la  sauvera  en  pratiquant  une  enture.  Il  faut  bien  se 
garder  dans  tous  les  cas  de  sacrifier  ce  précieux  débris  qui  porte  en 
quelque  sorte  la  marque  de  l'auteur  de  l'instrument  et  qui  est  une  des 
parties  les  plus  caractéristiques  du  violon. 

Je  ne  saurais  trop  répéter  que,  malgré  les  détails  que  je  m'efforce  de 
rendre  aussi  complets  que  possible,  bien  des  choses  échapperont  à  mes 
explications  et  que  l'opérateur  devra  suppléer  à  ces  lacunes  par  son  ingé- 
niosité, son  goût  et  son  adresse. 

L'ENTURE  DU   MANCHE 

On  attribue  généralement  à  Nicolas  Lupot,  sinon  la  découverte,  du 
moins  la  première  application  d'une  réparation  qui  consiste  à  adapter 


Fig.  89.  —  Enture  de  manche  disjointe. 

sur  un  manche  neuf,  au  moyen  d'une  enture,  une  tête  qui  mérite  d'être 
conservée.  Toujours  est-il  qu'on  ne  pratiquait  pas  celle-ci  aux  manches 
des  instruments  à  cordes  et  à  archet  avant  le  commencement  du  dix-neu- 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION. 


237 


vième  siècle.  Ce  qui  confirme  cette  opinion,  c'est  la  grande  quantité 
d'anciens  instruments  français,  italiens  et  allemands,  qui  n'ont  plus  leur 
tête  originale  et  aussi  le  nombre  de  têtes  italiennes  recueillies  par  Tarisio 
ou  trouvées  chez  les  anciens  réparateurs  avant  que  la  pratique  de  cette 
ingénieuse  réparation  se  soit  généralisée  (1). 

Pour  enter  une  tête  d'instrument,  qu'il  s'agisse  d'un  violon,  d'un  violon- 
celle ou  d'un  alto,  on  commence  par  faire  l'ablation  du  vieux  manclie  au 
ras  du  chevillier,  on  pratique  ensuite 
dans  chacune  des  joues  du  chevillier,  à 
l'intérieur  de  la  mortaise,  une  entaille 
s'arrêlant  carrément  au  milieu  du  deu- 
xième trou  et  se  terminant  à  zéro  au 
bas  de  cette  mortaise.  Ces  deux  entail- 
les, qui  doivent  s'arrêter  au  niveau  du 
fond  de  la  mortaise  et  respecter  par 
suite  la  coulisse  et  le  talon  de  la  tête, 
constituent  le  logement  de  l'extrémité 
du  nouveau  manche,  aussi  faut-il  leur 
donner  une  forme  légèrement  conique 
dans  le  sens  de  la  longueur  et  dans  celui 
de  la  largeur,  afin  de  faciliter  l'adhérence 
parfaite  des  surfaces  à  coller  (Fig.  89). 
C'est  le  côté  le  plus  délicat  de  l'opéra- 
tion ;  les  parois  de  chaque  entaille  ne 
doivent  être  ni  creuses  ni  rondes  et  les 
angles  doivent  être  très  vifs  et  très  nets. 
Quant  à  Textrémité  du  manche  qui  y 
sera  insérée,  elle  est  d'autant  moins 
difficile  à  ajuster  que  sa  place  est  mieux 
faite  ;  puis,  comme  on  lui  laisse  tou- 
jours par  prudence  un  peu  plus  de  longueur  qu'il  n'en  faut,  que,  de  plus, 
elle  est  conique,  en  allant  doucement  on  a  toute  facilité  pour  réussir  cette 
embolture  qui  doit  être  préparée  presqu'entièrement  au  rabot  et  à  la  lime. 

Le  plat  du  manche  (partie  qui  reçoit  la  touche)  doit  être  de  niveau  avec 
la  portion  saillante  (nervure)  de  la  volute,  de  même  que  le  trait  central 

(1)  C'est  le  célèbre  violoniste  Viotti  qui  a  donné  les  formules  de  la  longueur  du 
manche  actuel  du  violon.  l\  en  est  résulté  un  allongement  du  manche  moderne  de 
deux  lignes  (5  millimètres)  sur  Tancien,  et  c'est  ce  changement  de  diapasonnage  qui  a 
fait  mettre  à  la  réforme  tant  de  manches  munis  de  leur  tôle  qu'on  a  retrouvés  plus  tard. 


Fig.  90.  —  Entltre  collée  a  sa  place. 


Digitized  by 


Google 


238  LA  RÉPARATION, 

qu'on  y  a  marqué  à  la  pointe  avant  d'ajuster  la  poignée  dans  la  tête,  doit 
se  trouver  sur  la  même  ligne  droite  que  cette  nervure,  de  façon  à  ce  que 
le  chevillier  ne  penche  ni  à  droite,  ni  à  gauche,  ni  en  avant,  ni  en  arrière 
(Fig.  89  et  90). 

Pour  tout  ce  qui  concerne  les  détails  du  reste  de  l'opération  :  enclave- 
ment et  renversement  du  manche,  proportions  et  forme  de  la  poignée  et 
de  la  touche,  ajustement  des  chevilles,  du  sillet,  de  l'àme,  du  bouton,  du 
chevalet  et  montage  des  cordes,  je  renvoie  mes  lecteurs  à  la  partie  de  cet 
ouvrage  qui  traite  ces  questions  à  propos  de  la  construction,  ainsi  qu'au 
chapitre  des  mesures  générales, 

LES   RACCORDS   DU   VERNIS 

Il  ne  me  reste  plus,  pour  terminer  tout  ce  que  j'ai  à  dire  sur  la  répa- 
ration, qu'à  indiquer  comment  devront  être  faits  les  raccords  du  vernis 
destinés  à  dissimuler  les  pièces  ajustées  aux  tables,  fonds,  éclisses,  têtes, 
manches,  et,  d'une  façon  générale,  partout  où  l'on  a  ajouté  du  bois  neuf 
et  où  l'outil  a  laissé  du  bois  à  nu  (1). 

Pour  exécuter  les  raccords,  je  ne  recommande  pas  le  vernis  à  l'essence 
et  encore  moins  celui  à  l'huile.  Il  est  d'usage  d'employer  du  simple  vernis 
à  l'alcool  et  à  la  gomme  laque  dont  voici  la  composition  :  un  litre  d'alcool 
à  90  degrés  avec  250  grammes  de  gomme  laque  blonde.  Je  n'ai  pas  besoin 
d'ajouter  qu'on  devra  éviter  d'employer  de  l'alcool  dénaturé  mêlé  à  une 
substance  colorante  quelconque,  car  celle-ci  empêcherait  de  donner  au 
vernis  une  teinte  bien  pure. 

Avant  d'opérer,  on  se  munira  d'une  palette  spéciale  construite  de  la 
façon  suivante.  On  prendra  un  morceau  de  bois  dur  (érable,  noyer,  poirier, 
etc.)  dressé  de  tous  sens,  de 20 centimètres  de  longueursurl5centimètre3 
de  largeur  et  3  centimètres  d'épaisseur.  Au  centre  de  ce  morceau  de  bois, 
on  pratiquera  une  creusure  ovoïdale  de  la  grandeur  et  de  la  profondeur 
d'une  cuillère  à  bouche.  C'est  dans  ce  petit  réceptacle  qu'on  versera  le 
vernis.  Autour  de  cette  palette  et  près  des  bords,  sur  trois  côtés,  on  per- 
cera à  la  mèche  anglaise  des  trous  de  25  millimètres  de  diamètre  sur  20 
millimètres  de  profondeur.  Ces  trous,  au  nombre  d'une  douzaine  environ, 
serviront  à  contenir  les  couleurs  en  poudre  impalpable  :  ocres  de  diverses 
nuances  (brunes,  rouges,  jaunes),  terre  de  sienne  brûlée,  terre  d'ombre, 

(1)  Pour  avoir  des  données  plus  complètes  sur  les  vernis,  on  devra  se  reporter  au 
chapitre  qui  leur  est  spécialement  consacré. 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION.  239 

noir  d'ivoire,  etc.,  dont  on  aura  à  faire  usage.  Une  série  de  pinceaux  à  lavis 
ou  à  aquarelles  montés  sur  des  petits  manches  en  bois  complétera  la  palette. 

Le  vernis  dont  je  viens  de  donner  la  formule  est  à  peu  près  le  seul 
employé  pour  faire  les  raccords.  La  raison  en  est  qu'il  sèche  instantané- 
ment et  cela  dans  toutes  les  saisons,  ce  qui  permet,  une  fois  que  le  travail 
est  commencé,  de  le  continuer  et  de  le  terminer  sans  interruption.  Ce 
vernis  a  de  plus  l'avantage,  étant  très  corsé,  de  supporter  l'adjonction  de 
couleurs  pulvérulentes,  qui  s'y  mêlent  facilement,  et  de  conserver  une 
certaine  transparence.  Par  sa  solidité,  il  se  prête  en  outre  à  un  polissage 
qui  lui  enlève  toutes  ses  inégalités. 

Le  reproche  que  l'on  peut  faire  cependant  à  ce  vernis  à  la  gomme  laque 
pure,  c'est  d'avoir  un  brillant  vitreux  que  le  polissage  n'enlève  que 
momentanément  et  qui  laisse  toujours  voir  les  partie?  reprises  à  côlé  du 
vernis  original. 

Je  conseillerai  donc,  pour  les  raccords  importants,  d'employer  le  vernis 
de  Rambaux,  qui  ne  présente  pas  le  même  inconvénient  et  dont  on  trou- 
vera la  recette  au  chapitre  du  vernis  (pages  180  et  suivantes). 

Quelques  luthiers,  avant  d'appliquer  le  vernis  de  raccord,  étendent 
sur  le  bois  une  légère  couche  de  bichromate  de  potasse  dissous  dans  de 
l'eau  (1).  Ce  sel  a  pour  effet  d'oxyder  la  surface  du  bois  et  de  lui  donner 
un  ton  jaune  brun  ayant  quelque  analogie  avec  celui  du  bois  bruni  par  le 
temps  et  ménageant  au  vernis  une  sous-teinte  vieille  qui  n'est  pas  sans 
charme.  Reste  à  savoir  si  cette  coloration  n'est  pas  fugace.  J'avoue  que  je 
me  défie  quelque  peu  du  bichromate,  comme  d'ailleurs  de  toutes  les  pré- 
parations potassiques,  surtout  depuis  que  je  l'ai  expérimenté  sur  différents 
bois  avec  lesquels  il  s'est  mal  comporté.  Je  dois  dire  cependant  qu'il  m'a 
donné  des  résultats  assez  satislîiisants  sur  le  sapin  ;  sur  l'érable,  il  donne 
une  teinte,  tantôt  jaune  vert,  tantôt  jaune  brun.  Sur  le  châtaignier,  qu'il 
teint  d'abord  en  brun,  il  ne  laisse  plus  aucune  trace  au  bout  d'un  mois  ; 
par  contre,  sur  l'if  qu'il  colore  en  violet,  il  persiste  longtemps. 

Si,  malgré  les  inconvénients  que  je  viens  de  signaler,  on  se  servait 
quand  même  de  la  solution  au  bichromate,  on  l'appliquerait  avec  une 
petite  éponge,  car  les  pinceaux  en  blaireau  ou  en  martre  sont  complè- 
tement détruits  à  son  contact.  Enfin,  cette  apphcation,  comme  toute 
application  aqueuse,  faisant  relever  les  pores  du  bois,  il  faudrait,  avant 
de  vernir,  repolir  les  pièces  qui  en  auraient  été  imprégnées. 

(1)  C'est  aux  ébénistes  que  les  luthiers  ont  emprunté  ce  procédé  dont  les  premiers 
se  servent  depuis  fort  longtemps  pour  brunir  l'acajou,  bien  que  sur  ce  bois,  comme 
sur  bien  d'autres,  son  action  ne  soit  pas  très  durable. 


Digitized  by 


Google 


^UÙ  LA  RÉPARATION. 

Voici  comment  on  exécutera  les  raccords  du  vernis  :  on  commencera 
par  appliquer  une  ou  deux  couches  de  vernis  sans  couleur.  Si  on  trouvait 
le  vernis  trop  épais,  on  pourrait  y  ajouter  quelques  gouttes  d'alcôoL  On 
laissera  sécher  un  instant  ;  pendant  ce  temps,  on  prendra  avec  la  pointe 
d'un  couteau  et  par  très  petites  quantités  les  couleurs  qu'on  a  devant  soi 
dans  les  trous  de  la  palette  et  qu'on  posera  près  du  petit  réceptacle  qui 
contient  le  vernis  incolore.  On  mélangera  avec  le  pinceau  imbibé  de  vernis 
et  Ton  essayera  ce  mélange  sur  un  fragment  de  bois  en  le  modifiant,  au 
besoin,  jusqu'à  ce  qu'on  ait  obtenu  la  nuance  cherchée  (1).  Il  ne  faudra 
pas  trop  se  presser,  afin  de  ne  pas  s'exposer  à  faire  sur  l'instrument  lui- 
même  des  corrections  successives  qui  produiraient  des  empâtements  et 
des  barbouillages  qu'on  serait  obligé  de  faire  disparaître  ensuite  en  les 
lavant  à  l'alcool  pour  recommencer  le  travail. 

On  comprendra  qu'en  ce  qui  concerne  la  composition  des  nuances  du 
Vernis,  je  doive  me  borner  à  des  recommandations  générales.  C'est  ainsi 
que  je  conseille  à  celui  qui  opérera  d'imiter  le  plus  possible  la  nuance  du 
vernis  original.  Je  puis  dire  encore  cependant  qu'on  devra  rester  plutôt 
en  dessous  de  la  nuance  cherchée  qu'en  dessus  et  qu'il  faudra  se  défier  du 
rouge  que  la  plupart  des  réparateurs  ont  le  tort  de  presque  toujours  faire 
dominer. 

Si  l'on  avait  à  faire  ou  à  rétablir  la  tache  noire,  dite  moustache,  qui  se 
trouve  sur  la  table  entre  le  chevalet  et  la  touche,  tache  qui,  soit  dit  en 
passant,  cache  bien  souvent  des  misères,  voici  comment  on  devrait  s'y 
prendre  pour  lui  donner  l'aspect  absolument  naturel  :  au  lieu  de  se  servir 
de  vernis  à  l'alcool  et  de  noir  en  poudre,  on  prendrait  du  noir  d'ivoire  en 
tube  (à  l'huile)  ;  on  en  mettrait  un  peu  à  la  place  voulue  avec  un  petit 
pinceau  rude  (brosse);  avec  le  gras  de  la  main,  on  étendrait  la  couleur  en 
tamponnant  de  façon  à  simuler  de  son  mieux  la  tache  en  question  ;  après 
quoi,  on  saupoudrerait  très  légèrement  de  colophane  finement  pulvérisée 
et,  à  la  flamme  d'une  lampe  à  esprit  de  vin,  on  chauflferait  délicatement  et 
avec  précaution.  Il  y  a  là  un  petit  tour  de  main  à  trouver,  mais  qui  n'em- 
barrassera pas  un  restaurateur  adroit. 

Ce  chauflage  par  la  flamme  d'alcool  peut  encore  rendre  des  services 
dans  les  grands  raccords  en  permettant  de  donner  au  vernis  un  aspect 
vieux  ;  mais  il  ne  faut  chaufi'er  que  pendant  le  temps  nécessaire  dont 

(I)  On  peut  encore,  pour  arriver  aux  teintes  voulues,  se  servir  également  de  gommes 
colorante»  dissoutes  dans  Talrool  et  additionnées  au  vernis.  Parmi  ces  gommes,  je  puis 
citer  la  gomme  gutte,  l'extrait  de  bois  jaune,  de  rathania,  de  santal,  de  cachou,  de  sang- 
dragon,  etc.  ;  ce  dernier  n'est  pas  très  fixe. 


Digitized  by 


Google 


LA   RÉPARATION.  241 

Tappréciation  est  une  af&ire  d'expérience  et  éteindre  l'inflammation  du 
vernis  ed  soufflant  aussitôt  qu'elle  se  produit.  Dans  ce  cas,  au  lieu  de  se 
«^rvir  d'une  lampe,  on  peut  se  contenter  d'un  tampon  de  coton  imbibé 
d^alcool  qu'on  tient  avec  une  pince  plate  et  qu'on  allume  à  la  flamme 
d'une  bougie. 

Lorsque  les  raccords  du  vernis  seront  terminés  et  bien  secs,  on  les 
polira  en  se  servant  d'un  petit  morceau  de  drap  qu'on  trempera  dans  de 
l'huile  de  lin  et  sur  lequel  on  répandra  un  peu  de  ponce  en  poudre  très 
divisée  (ponce  lavée).  Après  ce  dernier  travail,  l'instrument  sera  prêt 
à  être  monté. 

Lorsqu'on  aura  été  obligé  d'imbiber  d'eau  une  partie  quelconque  de 
la  table  du  fond  ou  des  éclisses,  soit  pour  laver  les  fractures,  soit  pour 
faire  revenir  la  voûte,  le  vernis,  sous  l'influence  de  celte  humidité  prolon- 
gée, aura  pris  une  teinte  blanchâtre  et  terne.  On  fera  reparaître  sa  trans- 
parence avec  un  peu  d'alcool  appliqué  très  légèremeht  à  l'aide  d'un  pin- 
ceau doux  sans  frotter. 

Tous  les  raccords  de  vernis  Êiits  et  polis,  on  imbibera  très  légèrement 
d'huile  de  lin  un  morceau  de  lainage  usé  et  on  en  passera  sur  tout  l'ins- 
trument, puis  on  l'essuyera  avec  soin  afin  de  faire  revivre  le  vernis  et  de 
redonner  à  l'instrument  un  aspect  d'uniforme  propreté 

LE  RECOUPAGE 

L'influence  des  modèles  d'Antoine  Stradivarius  sur  toute  la  lutherie 
européenne  du  dix-neuvième  siècle  a  été  considérable.  C'est  lui  qui  a 
fixé  définitivement  les  proportions  de  chaque  lype  du  quatuor  actuel  :  la 
longueur  des  cordes,  celle  du  corps  sonore  et  ses  rapports  avec  le  manche 
(diapason),  la  hauteur  des  voûtes  et  des  éclisses,  l'épaisseur  des  tables  et 
des  fonds,  etc. 

Tout,  dans  les  instruments  de  ce  maître,  porte  la  marque  d'une  facture 
particulière  et,  malgré  les  trois  phases  de  son  œuvre,  qui  ont  chacune  un 
caractère  difl^érent,  aucun  doute  n'est  possible  sur  l'authenticité  d'une 
pièce  lorsqu'elle  est  sortie  de  Tatelier  du  célèbre  luthier  de  Crémone.  Seg 
premières  œuvres  sentent  certainement  encore  l'école  de  Nicolas  Amati, 
dont  il  a  été  l'élève,  comme  les  premières  œuvres  de  Beethoven  ressem- 
blent à  celles  de  Mozart;  mais  bientôt  s'affirme  la  note  personnelle  très 
caractéristique  et  le  génie  du  maître  s'affranchit  bien  vite  des  traditions  et 
de  rioflueoce  de  ses  devanciers.  Ses  modèles  deviennent  plus  amples 

31 


Digitized  by 


Google 


242 


LA   REPARATION. 


que  ceux  d'Amali,  tout  en  restant  moins  grands,  je  dirai  moins  en- 
combrants que  ceux  de  Magini  et  plus  faciles  à  jouer.  Le  son  gagne 
en  force,  en  rondeur  sur  celui  des  premiers  et  devient  plus  écla- 
tant, plus  argentin  que  celui  des  seconds.  Bientôt  Stradivarius  a  atteint^ 
sans  conteste,  Tapogée  de  son  art.  Les  musiciens  proclament  sa  re- 
nommée  et  les  grands  seigneurs  amateurs  lui  font  d'importantes  com- 
mandes,  -i-igjrt      ^  HB 


De  nos  jours, 


admiration  atteint  les  limites  du  fétichisme  et  vous 
pensez  bien  que  le  commerce  n'y 
perd  pas  ses  droits.  Alors  Timitalion 
devient  générale  :  on  copie  le  maître 
dans  toutes  les  parties  de  son  œuvre, 
dans  toutes  les  proportions  de  ses 
instruments;  on  cherche  même  à  faire 
des  Stradivarius  divec  les  productions 
d'anciens  luthiers  qui  n'ont  que  des 
rapports  très  éloignés  avec  ceux  du 
maître  ;  car  il  est  entendu  qu'avant  lui 
rien  n'était  absolument  fixé.  Les  uns 
faisaient  trop  long  ou  trop  large  (Fig. 
91),  d'autres  trop  court  ou  trop  étroit. 
C'est  ainsi  que  les  proportions  du  de- 
vant des  violoncelles  étaient  générale- 
ment trop  larges,  de  sorte  que  ces 
basses  étaient  munies  d'épaules  dé- 

Fig.  91.  -  Table  d'ln  alto  italien  du  mP^inrppQ  nui  rpndaîpnt  Ip  démancha 
xviic  SIÈCLE,  DONT  LE  DEVANT  EST  DIS-  mcsurecs  qui  renoaicni  le  aemancne 

pROPORTioNNÉ.i  impraticable. 

Quelques  luthiers  ont  alors  tenté  de  ramener,  par  le  recoupage,  les  ins- 
truments hors  taille  aux  proportions  de  Stradivarius. 

Les  premiers  essais  laissèrent  bien  à  désirer  :  que  de  beaux  instru- 
ments ont  été  massacrés  par  des  ouvriers  inexpérimentés  et  malhabiles  ! 
Ceux-ci  se  conlentaient  en  effet,  généralement,  de  rogner  table  et  fond 
suivant  un  modèle  plus  ou  moins  défectueux,  sans  se  préoccuper  des 
gorges,  des  bords,  ni  des  filets  qu'ils  remplaçaient  toujours  en  bois  neuf. 
Aussi  ces  recoupages  n'avaient-ils  aucun  rapport  ni  avec  le  style  du 
luthier  qui  avait  construit  l'instrument,  ni  avec  les  modèles  qu'on  voulait 
imiter. 

Je  pourrais  citer  le  nom  d'un  luthier  de  Mirecoûrt  qui  avait  même 
acquis  une  certaine  réputation  dans  ce  genre  d'exécutions  et  qui,  malheu- 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION.  243 

reusement,  en  perpétra  un  grand  nombre  sur  des  beaux  altos  et  sur  des 
superbes  basses  de  violon  (I). 

Avant  d'aller  plus  loin,  il  n'est  peut-être  pas  inutile  que  j'explique  ce 

qu'on  appelait  une  basse  de  violon.  Cet  instrument  était  plus  grand  que 

, le  violoncelle  actuel;  il  s'accordait  un  ton  plus  bas  (si,  mi,  la,  ré,  sol).  Ce 

sont  de  ces  vieilles  basses  dont  la  longueur  de  corps  varie  entre  77  et  85 

centimètres,  qu'on  rencontre  quelquefois,  remontées  en  violoncelle. 

Les  luthiers  italiens  ont  construit  un  grand  nombre  de  basses  de  violon  ; 
parmi  celles  qui  ont  été  faites  par  Stradivarius,  quelques-unes  ont  été 
conservées  intactes,  mais  beaucoup  d'autres  ont  été  recoupées  et  mises  à 
son  modèle  de  violoncelle  (76  centimètres). 

Voici,  à  propos  de  basse  de  violon,  ce  qui  en  est  dit  dans  la  préface  de 
la  première  méthode  de  violoncelle  publiée  en  France  par  Michel  Corrette, 
à  Paris,  en  1741  : 

«  Depuis  vingt-cinq  ou  trente  ans  on  a  quitté  la  grosse  basse  de  violon 
montée  en  sol  pour  le  violoncelle  des  Italiens  inventé  (2)  par  Bononcini, 
présentement  maître  de  chapelle  du  roi  de  Portugal.  Son  accord  est  d'un 
ton  plus  haut  que  l'ancienne  basse  de  violon,  ce  qui  lui  donne  beaucoup 
plus  de  jeu  ». 

Plus  loin,  l'auteur  ajoute  : 

«  Le  violoncelle  est  beaucoup  plus  aisé  à  jouer  que  la  basse  de  violon, 
son  patron  étant  plus  petit  et,  par  conséquent,  le  manche  moins  gros.  Ce 
qui  donne  toute  liberté  pour  jouer  les  basses  diffîciles  et  même  pour 
exécuter  des  pièces  qui  font  aussi  bien  sur  cet  instrument  que  sur  la 
viole  T>. 

Les  violoncelles  hors  taille  qu'on  présente  parfois  au  public  sous  le 
nom  fallacieux  de  basf^es  de  cathédrale,  sont  tout  simplement  des  basses 
de  violon.  Abandonnés  depuis  plus  de  150  ans,  ces  instruments,  pour 
être  utilisés,  ont  presque  tous  été  recoupés  et  mis  tant  bien  que  mal  au 
diapason  actuel.  Ceux  qui  ont  été  rognés  sans  la  connaissance  des  pro- 
portions exactes,  ont  été  massacrés,  car  le  remède  a  été  pire  que  le  mal, 
puisqu'il  rendait  irréparable  l'instrumentaffligé  d'une  pareille  correction* 

Plus  tard,  les  luthiers  artistes  de  Paris  firent  un  certain  nombre  de  ces 

(1)  J'ai  trouvé  la  première  citation  authentique  d'un  recoupage  dans  Gallay  (Un 
inventaire  sous  la  Terreur,  par  Bruni,  page  105)  : 

Maison  de  Durney  (?J  —  Inventaire  du  23  Brumaire,  rue  de  la  Loi^  152.  Une  boite  en 
bois  d'acajou  avec  un  alto  recoupé  par  Cathelin,  à  Paris,  en  il ^2,  estimé  ISO  francs. 

(2)  Michel  Corrette  aurait  dû  dire  importé,  car  le  violoncelle  était  connu  en  Italie  bien 
avant  la  venue  de  Bononcini  en  France. 


Digitized  by 


Google 


244 


LA  RÉPARATION. 


modifications  de  taille,  pour  ramener  à  des  dimensions  possibles  et 
jouables  des  instruments  difformes  ou  trop  grands.  Mais  ils  eurent  en 
même  temps  le  tact,  tout  en  perfectionnant  les  proportions,  de  conserver 
les  bords  et  les  filets  originaux.  Je  puis  citer  parmi  les  plus  habiles  : 
Lupot,  Chanot,  Gand,  Bernardel  et  surtout  Victor  Rambaux,  mon  maître^ 
qui  avait  acquis  dans  ce  genre  de  réfection  une  réputation  que  personne 
ne  pense  à  lui  contester. 


J'en  arrive,  après  les  réflexions  qui  précèdent,  à  l'opération  même  cttt 
recoupage  qui  se  pratique  de  la  façon  que  je  vais  indiquer. 

Supposons  qu'il  s'agisse  de  réduire  le  devant  d'une  basse,  ce  qui  eet 

l'opération  la  plus  fréquente,  pour 
ramener  le  diapason  à  sa  longueur 
ordinaire  de  40  centimètres.  Après 
avoir  ouvert  l'instrument,  c'est-à- 
dire  séparé  la  table  et  le  fond  des 
écHsses,  on  appliquera  la  table  sur 
une  feuille  de  carton  mince  et  blanc  ; 
on  tracera  exactement  son  contour 
au  crayon  ;  on  marquera  par  un 
trait  la  ligne  médiane  qui  partage  la 
table  en  deux  parties  égales  du  haut 
en  bas,  puis  on  indiquera  la  place 
du  cran  des //par  une  ligne  trans- 
versale à  partir  de  laquelle  sera  me- 
surée la  longueur  désirée  jusqu'au 
filet.  On  tracera  alors  sur  un  des 
côtés  du  contour  dessiné  sur  le 
carton  ce  que  l'on  veut  enlever  à  la 
courbure,  en  tenant  compte  que  le 
son   filet  viendra   se  réappliquer 


1  ^^^^^MMÉ^^^^H 

1 
f 

m 

^1 

U^  " 

Fig.  92.  —  Soutiens  de  la  table 

AVANT  le;  RKCOUPAGE. 


bord  extérieur  de  la  table  muni  de 
sur  la  table  après  qu'elle  aura  été  diminuée  et  l'on  découpera  au 
canif  cette  portion  de  carton,  de  manière  à  pouvoir  la  reporter  sur  la 
table  et  y  marquer  à  la  pointe  ce  qu'on  veut  retrancher  à  celle-ci.  A  l'aide 
d'une  fine  scie  de  marqueteur,  on  commencera  par  détacher  le  bord  avec 
son  filet  en  allant  du  tasseau  vers  le  coin  et  en  ayant  soin  que  ce  bord 
reste  attenant  à  la  table  à  la  partie  où  viendra  se  terminer  en  pointe  le  tracé 
de  ce  qui  devra  être  enlevé  à  celle-ci.  Après  quoi  on  fera  l'ablation  de  la 
portion  de  table  qui  doit  disparaître  (Fig.  93).  Je  n'ai  pas  besoin  d'ajouter 


Digitized  by 


Google 


LA  RéPAHATION. 


â45 


que  le  canif  et  la  lime  seront  utilement  employés  pour  assurer  ensuite 
la  jonction  parfaite  du  bord  qu'on  aura  conservé  avec  la  table  diminuée. 

Avant  de  scier,  on  aura  collé  en  dedans  de  la  table  et  par  leurs  extré- 
mités seulement,  trois  petites  traverses  de  bois  léger,  l'une  devant,  l'autre 
au  centre  et  la  troisième  derrière.  Ces  traverses  ne  devront  pas  atteindre 
les  bords  de  la  table  et  seront  amincies  aux  deux  bords  afin  qu'elles  ne 
fassent  pas  saillie  (Fig.  92).  Elles  maintiendront  assez  solidement  la  table 
pour  permettre  de  scier  et  de  serrer  celle-ci  sans  craindre  de  la  briser. 

Le  t)ord  qui  a  été  conservé  sera  collé  sur  la  table  et  maintenu  avec  un 
galon  de  fil  faisant  un  certain  nombre  de  fois  le  tour  de  la  table,  d'un 


Fig.  93.  —  Vue  d'un  coté  de  table 

RECOUPÉ    avec    bord    ET    FILET    CON- 
SERVÉS. 


Fig.  94.  —  Procédé  pour  coller  les 

BORDS  ET    les    FILETS  APRÈS    LE    RECOU-' 
PAGE. 


bord  à  l'autre  (Fig.  94).  Il  faudra  avoir  soin  de  bien  coller  d'affleurement 
et  de  ne  mettre  que  ce  qu'il  faut  de  colle  en  raison  de  l'impossibilité  de 
laver  les  bavures  qui  se  produiraient  sans  cela  sous  le  passage  du  galon. 

Quand  le  recoupage  d'un  côté  de  la  table  sera  terminé,  on  fera  la  même 
opération  pour  Fautre  côté. 

Après  que  les  bords  auront  été  replacés,  il  faudra  les  soutenir  en  enle- 
vant la  moitié  de  leur  épaisseur  en  dedans  et  en  y  appliquant  des  demi- 
bords  qu'on  collera  sur  toute  la  partie  refaite  du  contour  de  la  table,  ce 
qui  maintiendra  solidement  cet  important  travail. 


Digitized  by 


Google 


246  LA  RÉPARATION. 

Quelquefois,  lorsque  le  recoupage  est  assez  étendu,  il  va  jusqu'à  la 
voûte  et  la  gorge  se  trouve  presque  supprimée.  On  en  ménage  alors  une 
nouvelle  de  la  façon  suivante  :  avant  de  coller  le  demi-bord,  on  creuse 
légèrement  le  dessous  de  la  table  à  Tendroit  où  doit  exister  la  gorge  et 
celle-ci  se  formera  d'elle-même  sous  l'effet  de  la  pression  des  contre- 
parties au  moment  du  serrage. 

Inutile  d'ajouter  que  le  recoupage  des  fonds  se  fait  de  la  même  façon 
que  celui  des  tables.  En  ce  qui  concerne  la  modification  de  la  place  du 
talon  et  des  tasseaux,  et  le  rétablissement  des  éclisses,  on  n'aura  qu'à  se 
reporter  à  ce  que  j'en  ai  dit  au  chapitre  de  la  réparation. 

Lorsqu'un  instrument  n'aura  besoin  que  d'être  rétréci,  le  diapason 
étant  de  la  longueur  convenable,  on  opérera  par  le  joint  central  ;  seule- 
ment on  aura  la  précaution  d'enlever  préalablement  le  talon  du  fond,  en 
le  découpant  jusqu'au  filet,  afin  de  pouvoir  le  replacer  après  le  rétrécis- 
sement. Ce  talon  sera  appliqué  sur  une  pièce  mise  à  demi-bois  et  en 
queue  d'aronde  comme  celle  indiquée  dans  les  figures  87  et  88. 

L'AGRANDISSEMENT 

L'agrandissement  est  la  plus  ingrate  et  la  plus  difficile  des  modifications 
à  opérer  au  modèle  des  instruments.  Si  l'on  opère  sur  une  pièce  dont  le 
vernis  est  d'une  nuance  claire  et  transparente,  toutes  les  adjonctions  de 
bois  se  verront  et,  malgré  les  précautions  les  plus  habiles,  le  travail 
terminé  ne  donnera  à  l'opérateur  qu'une  satisfaction  relative.  Cependant, 
il  y  a  des  cas  nombreux  où  cette  opération  s'impose,  soit  qu'un  ouvrier 
ignorant  ait  recoupé  un  instrument  sans  raison,  soit  que  le  constructeur 
lui-même  n'ait  pas  observé  les  propositions  exactes  qu'on  exige  mainte- 
nant dans  tous  les  instruments. 

Lorsque  !a  largeur  seule  fait  défaut,  on  est  moins  embarrassé  :  on 
ouvre,  en  effet,  le  joint  central  en  sauvant  le  talon,  comme  je  l'ai  expliqué 
plus  haut  pour  le  rétrécissement,  et  on  ajoute  enlre  les  deux  parties  la 
quantité  de  bois  qui  manque  eu  s'eflbrçant  de  choisir  ce  bois  aussi  sem- 
blable que  possible  à  l'ancien,  puisque  tout  doit  tendre  à  dissimuler  la 
présence  de  la  pièce  ajoutée.  Pour  la  table,  le  cordier,  le  chevalet,  la  tache 
de  la  colophane,  les  cordes  et  la  touche,  aident  singulièrement  à  masquer 
le  refait.  Mais  il  n'en  est  pas  de  môme  dans  l'élargissement  du  fond  qui  ne 
saurait  être  dissimulé. 

Quand  il  y  a  un  défaut  de  longueur  du  diapason,  le  travail  devient  plus 


Digitized  by 


Google 


LA   RÉPARATION.  247 

délicat.  C'est  le  pins  souvent  le  devant  qui  'est  trop  court,  surtout  dans 
les  violoncelles.  Pour  remettre  ce  qui  manque,  on  est  obligé  de  faire  une 
opération  inverse  à  celle  du  recoupage,  en  se  servant  néanmoins  du 
même  procédé,  qui  consiste  à  présenter  la  table  sur  un  carton  blanc  et 
mince,  à  tracer  exactement  son  contour,  à  dessiner  la  portion  qui  fait 
défaut  et  que  Ton  veut  ajouter,  à  diviser  en  deux  ce  modèle,  puis,  après 
l'avoir  découpé  au  canif,  à  s'en  servir  comme  d'un  gabarit.  On  détache 
alors  le  bord  et  le  filet  de  la  pièce  à  agrandir  de  la  façon  que  j'ai  décrite 
pour  le  recoupage  et  on  les  conserve,  s'ils  sont  authentiques,  ce  qui  est 
rare,  pour  les  replacer  à  demi-bois.  On  amincit  ensuite  en  pente,  en  allant 
à  zéro,  la  partie  de  la  table  sur  laquelle  on  opère  et  où  Ton  va  appliquer 
ce  qui  manque.  Le  bois  qu'on  ajoute  doit  être  aussi  semblable  que  pos- 
sible à  celui  de  la  pièce  à  agrandir  et  ses  fibres  doivent  être  dirigés  dans 
le  môme  sens.  On  amincit  les  bords  de  ce  bois  de  façon  à  ce  que  les  deux 
coupes  une  fois  superposées  la  pièce  se  trouve  bien  à  plat  et  puisse  être 
serrée  sur  le  plateau  sous  des  contre-parties  ajustées.  Ces  contre-parties 
ont  une  grande  analogie  avec  celles  qui  servent  à  coller  les  demi-bords. 
On  peut  les  garnir  de  drap  ou  de  feutre  pour  éviter  les  empreintes  sans 
oublier  d'interposer  toujours  la  feuille  de  papier  savonnée. 

Lorsque  le  tout  sera  sec,  on  rétablira  le  pourtour  de  la  gorge,  on  refera 
des  filets  ou  l'on  remettra  les  anciens  si  on  a  pu  les  sauver  et,  lorsque 
l'opération  sera  faite  au  fond  et  à  la  table,  on  enlèvera  les  tasseaux  du 
devant  et  du  derrière  de  façon  à  rétablir  l'instrument  ainsi  modifié.  Les 
éclisses  étant  devenues  naturellement  trop  courtes,  on  leur  ajoutera  ce 
qui  manque  suivant  la  méthode  que  j'ai  indiquée  en  parlant  de  la  répara- 
tion de  cette  partie  de  l'instrument. 

Quelquefois,  au  lieu  d'un  agrandissement  partiel,  on  en  fait  un  général. 
Cet  agrandissement,  plus  important  et  d'une  exécution  délicate,  peut  être 
cependant  plus  facilement  dissimulé.  Il  suffit  pour  cela  d'opérer  de  ma- 
nière à  faire  un  instrument  façon  Magini,  c'est-à-dire  de  poser  un  second 
filet  dans  le  joint  qui  sépare  la  table  originale  de  la  partie  ajoutée,  de 
façon  à  ce  que  l'instrument  soit  finalement  orné  de  deux  filets  séparés 
par  une  plate-bande  suivant  un  procédé  décoratif  habituel  au  maître 
luthier  de  Brescia. 

Pour  bien  opérer,  on  se  conformera  aux  recommandations  que  j'ai 
faites  plus  haut  et  plus  particulièrement  à  celles  qui  se  rapportent  à 
l'agrandissement  ayant  pour  but  d'allonger  le  diapason.  On  tracera  ce 
qu'on  doit  retrancher  de  la  table  pour  arriver  à  mettre  l'agrandissement 
égal  de  largeur  partout  ;  puis  on  amincira  bien  à  plat  le  bord  de  la  table. 


Digitized  by 


Google 


248  LA  RÉPARATION. 

On  aura  préparé  un  demi  bord  général  assez  large  pour  recouvrir  ample*^ 
ment  ramincissement  de  la  table  et  la  pièce  d'agrandissentient  que  Ton 
collera  dessus  et  qui  sera  exactement  ajustée  et  appliquée  en  deux  par» 
lies.  Cela  fait,  on  filètera  dans  le  joint,  on  remettra  le  bord  pritxjitif  avec 
son  filet  et  l'opération  sera  terminée.  Il  faudra  souvent  présenter  le  mo* 
dèle,  afin  de  s'assurer  de  l'exactitude  du  travail.  Quant  aux  tasseaux  et 
aux  éclisses,  il  faudra  naturellement  les  modifier  suivant  les  besoins  de 
la  transformation  qu'on  opère. 

INSTRUMENTS   ATTAQUÉS  PAR  LES  VERS 

De  toutes  les  infirmités  dont  puisse  être  affligé  un  instrument,  celle 
causée  par  les  vers  est  la  plus  funeste  et  la  moins  réparable.  Que  faire  en 
eff'et  contre  les  ravages  d'un  ennemi  caché  qui  travaille  à  couvert  entre 
les  deux  surfaces  d'une  table  ou  d'un  fond  et  creuse  en  tous  sens  des 
galeries  aussi  fatales  pour  le  son  que  pour  la  solidité  de  l'instrument  car 
elles  rendent  le  bois  seoiblable  à  du  liège?  L'aspect  extérieur  est  souvent 
très  peu  modifié  :  quelques  petits  trous  ronds  apparaissent  çà  et  là  et  c'est 
tout.  Mais,  si  une  fracture  vient  à  se  produire,  comment  la  recoller?  On 
est  en  présence  d'une  substance  qui  s'effrite  et  tombe  en  poussière.  C'est 
à  peine  s'il  reste  deux  surfaces  ayant  l'épaisseur  d'une  feuille  de  papier 
entre  lesquelles  les  vers  ont  mangé  tout  le  bois  comme  font  les  termites 
qui,  dans  certains  pays,  anéantissent  en  peu  d'années  jusqu'aux  charpentes 
les  plus  robustes  des  maisons.  Le  mal  est  irréparable.  Comment  en  effet 
reboucher  tous  ces  tunnels,  toutes  ces  galeries  ?  Il  faudrait  tout  découvrir, 
et  ce  serait  la  ruine  du  vernis  sans  qu'on  réussisse  &  reconstituer  les 
parties  détruites.  Le  mastic  de  sciure  de  bois  et  de  colle  qu'on  a  l'habitude 
d'introduire  dans  ces  cavités  ne  fait  pas  très  bon  effet,  car  en  séchant  il 
prend  du  retrait  et  tire  à  lui  les  pellicules  qui  recouvraient  les  couloirs 
creusés  par  les  vers,  ce  qui  fait  autant  de  dépressions  Quelquefois  même 
le  mastic  se  détache  en  partie,  les  poussières  provenant  des  déjections 
de  ces  insectes  en  ayant  empêché  l'adhérence  ;  ce  sont  alors  des  frise* 
ments  qui  se  manifestent  quand  on  joue  l'instrument. 

Les  instruments  attaqués  par  les  vers  sont  généralement  ceux  qui, 
relégués  dans  des  greniers  ou  quelque  coin  diîandonné,  restent  un  grand 
laiombre  d'années  sans  être  joués.  Il  est  fort  heureusement  très  rare  que 
des  violons  ou  des  basses  dont  on  se  sert  journellemeat  soient  habités  par 
cas  bestioles. 


Digitized  by 


Google 


LA  RÉPARATION.  24^ 

Lorsqu'on  s'aperçoit  qu'un  instrument  est  afteint  par  les  vers,  le  meil- 
leur moyen  pour  arrêter  les  progrès  de  ces  destructeurs,  celui  du  moins 
que  j'ai  vu  pratiquer  avec  succès  par  Rambaux  pour  sauver  des  violons  de 
grande  valeur,  consiste  à  introduire  par  une  des  //dans  le  corps  de 
l'instrument  un  verre  de  montre  et  de  le  placer  de  façon  à  pouvoir  avec  un 
-compte-gouttes  y  mettre  de  la  benzine,  de  la  créosote  ou  du  sulfure  de 
-carbone.  On  bouche  ensuite  les //avec  de  l'ouate  et  on  laisse  pendant 
huit  ou  dix  jours  s'accomplir  l'œuvre  de  ces  substances  en  maintenant 
l'instrument  dans  une  pièce  chauffée  de  façon  à  activer  l'évaporalion  de 
€elles-ci. 

J'ai  vu  des  violons  qui  avaient  subi  ce  traitement  depuis  30  ou  40  ans  et 
les  vers  n'y  avaient  plus  jamais  reparu.  J'ai  d'ailleurs  pratiqué  moi-même 
-cette  opération  à  une  magnifique  basse  de  viole  de  Ruggieri  (il  padre)  qui 
-était  terriblement  atteinte  et  non  seulement  j'ai  réussi  a  enrayer  les 
progrès  du  mal,  mais  j'ai  pu  encore  la  conserver  pendant  20  ans  sans  voir 
reparaître  les  minuscules  ennemis  que  j'avais  définitivement  exterminés. 

Désireux  d'avoir  l'avis  d'un  homme  de  science  sur  cette  question  de  la 
destruction  des  vers  qui  préoccupe  fort  les  luthiers,  je  me  suis  adressé  à 
M.  le  docteur  Jousset  de  Bellesme,  le  savant  élève  de  Claude  Bernard, 
ancien  directeur  du  service  de  pisciculture  de  la  ville  de  Paris.  Je  termi- 
nerai ce  chapitre  en  publiant  la  très  intéressante  et  très  humouristique 
réponse  que  le  distingué  physiologue  m'a  fait  l'amitié  de  m'envoyer  : 

«  Je  pense,  m'a  écrit  M.  Jousset  de  Bellesme,  que  l'insecte  dont  vous 
vous  plaignez  et  dont  je  me  plains  aussi,  car  il  fait  beaucoup  de  dégâts 
chez  moi  en  rongeant  les  parties  blanches  de  mes  parquets  en  mosaïque, 
€St  l'anlhrène  ou  quelque  coléoptère  voisin. 

D  J'ai  fait  autrefois  des  recherches  sur  l'action  des  substances  toxiques 
sur  ces  insectes.  Je  ne  sais  si  elles  ont  été  publiées;  je  crois  bien  que  non. 
J'y  avais  été  conduit  en  observant  l'action  tétanisante  que  le  pyrèthre 
exerce  sur  ces  animaux,  action  des  plus  remarquables.  J'avais  été  amené 
-de  là  à  étudier  l'effet  des  vapeurs  et  j'ai  expérimenté  successivement  les 
vapeurs  d'alcool,  d'éther,  de  térébenthine,  de  benzine,  de  formol,  de 
sulfure  de  carbone,  etc.,  etc.  Les  deux  substances  les  plus  toxiques  pour 
ces  insectes  sont  la  benzine  et  le  sulfure  de  carbone  ;  mais  leur  action  doit 
être  prolongée,  car  ces  insectes  ont  le  privilège  de  pouvoir  suspendre 
leur  respiration  pendant  un  temps  très  long. 

»  Vous  avez  donc  très  bien  choisi  en  vous  adressant  à  la  benzine.  Le 
dispositif  que  vous  avez  employé  est  ingénieux  et  convient  très  bien, 
puisqu'il  oblige  les  vapeurs  à  traverser  le  bois.  On  obtiendrait  le  incma 

32 


Digitized  by 


Google 


1Î50  LA  RÉPARATION. 

résultat  en  plaçant  l'instrument  dans  un  coffre  en  zinc  fermant  herméti- 
quement ou  une  sorte  de  grand  bocal  et  en  Ty  laissant  quelques  jours 
enfermé  avec  une  soucoupe  pleine  de  benzine  ou  de  sulfure  de  carbone^ 
car  ce  dernier  produit  est  très  actif  également.  Mais  évidemment  votr& 
procédé  est  plus  pratique  lorsqu'il  s'agit  d'une  contrebasse  ou  même 
d'un  violoncelle.  Peut-être  dans  la  construction  des  instruments  pea 
délicats  et  non  encore  assemblés  pourrait-on  pratiquer  la  simple  immer- 
sion dans  une  de  ces  deux  substances  comme  moyen  préventif.  Cepen- 
dant l'action  de  la  vapeur  suffit  à  condition  —  cela  est  très  essentiel  — 
que  cette  action  soit  prolongée  pendant  plusieurs  jours  et  même,  si  c'est 
possible,  pendant  deux  ou  trois  semaines,  car  il  y  a  là  non  seulement  des 
insectes  parfaits,  mais  des  larves  et  des  œufs  dont  la  résistance  est  encore 
plus  grande. 

j>  La  température  joue  en  cette  affaire  un  rôle  important.  Pour  que 
l'action  soit  rapide  et  sûre,  il  faut  que  cette  température  soit  de  20  à 
25  degrés.  Si  elle  était  basse,  un  mois  ne  suffirait  pas  pour  occire  cette 
engeance  maudite. 

»  J'ai  observé  à  propos  des  anlhrènes  un  fait  assez  intéressant  et  qui 
n'est  pas  connu.  Les  galeries  creusées  par  l'animal  sont  étroites.  C'est  u» 
paresseux  qui  ne  se  donne  pas  plus  de  mal  qu'il  ne  faut.  Il  résulte  de  cette 
étroitesse  que  les  promenades  à  deux  ne  sont  pas  précisément  commodes 
quand  le  mois  de  mai  arrive,  et  que  les  anthrènes  subissent  l'influence 
des  effluves  amoureuses  du  printemps.  Aussi  le  mâle,  qui  est  ailé  et  vole 
très  bien,  prend-il  son  essor  et  parcourt-il  la  surface  du  bois,  examinant 
avec  soin  chaque  trou.  En  se  penchant  au  bord  donne-l-il  quelque  signal,, 
fait-il  un  appel  quelconque?  Je  ne  le  sais;  toujours  est-il  que  la  femelle,, 
lorsque  le  trou  en  contient  une,  vient  à  l'orifice. 

»  Sa  prudence  l'empêche  de  sortir,  car  elle  a  à  sauvegarder,  non 
seulement  sa  propre  existence,  mais  celle  de  l'espèce.  Elle  se  borne  donc 
à  venir  mettre  à  l'air  tout  juste  ce  qui  est  nécessaire,  c'est-à-dire  l'extré- 
mité postérieure  de  son  corps  dont  le  mâle  use  tant  que  ça  lui  plaît. 

»  C'est  le  moment  psychologique  que  je  choisis  pour  épurer  mes 
parquets  de  cette  engeance.  En  prenant  délicatement  le  mâle,  on  amène 
avec  lui  la  femelle  tout  étonnée  de  voir  intervenir  le  propriétaire  dans 
une  circonstance  aussi  intime  de  son  existence.  C'est,  je  crois,  le  seul 
moment  de  l'année  où  les  anthrènes  quittent  leurs  galeries;  il  faut  en 
profiter.  » 


Digitized  by 


Google 


L'ARCHET  ET  LA  COLOPHANE 


L'ARCHET 

La  fabrication  des  archets  constitue  une  industrie  spéciale  et  tout  à  fait 
distincte  de  celle  de  la  lutherie.  Un  violonier  est  généralement  aussi 
incapable  de  faire  un  archet  qu'un  archetier  de  construire  un  violon; 
aussi,  bien  que  Tun  soit  le  complément  de  l'autre,  sortent-ils  toujours 
•d'ateUers  différents.  Il  en  a  toujours  été  ainsi,  et  si,  aujourd'hui  même, 
quelques  rares  maisons  de  lutherie  s'occupent  de  la  fabrication  des 
archets,  elles  y  emploient  des  ouvriers  spéciaux.  Il  ne  faut  d'ailleurs  pas 
s'y  tromper  :  l'art  de  faire  un  bon  archet  est  infiniment  plus  compliqué 
qu'on  ne  pourrait  le  supposer  tout  d'abord,  et  c'est  pour  cela  que  je  crois 
intéressant  d'en  dire  quelques  mots  dans  cet  ouvrage.  Ceux  qui  auront 
-eu  la  curiosité  de  savoir  comment  on  construit  ou  répare  un  violon  me 
sauront  gré  certainement  de  ne  pas  les  laisser  dans  l'ignorance  de  ce  qui 
touche  à  un  art  dans  lequel  se  sont  illustrés  autrefois  des  hommes  tels 
que  les  Eury,  Lafleur,  Lupot,  les  trois  Tourte,  Pajot,  et  dont  les  traditions 
ont  été  dignement  maintenues  de  nos  jours  par  les  Peccate  (1),  Simon, 
Henry,  Voirin,  Vuillaume,  Charles  Bazin  (2),  Vigneron,  Lamy,  Sortory,  en 
JFrance  ;  Kittel,  Dood,  Teubbs,  à  l'étranger. 

« 

La  Fourniture 

Des  bois  d'essences  différentes  sont  utilisés  dans  la  fabrication  des 
archets. 

Il  y  a  d'abord  deux  variétés  de  bois  de  fer,  toutes  deux  originaires  de 
de  la  Guyane,  qui  sont  :  le  bois  de  Perdrix  (Bocoa  provacensis)  et  le  bois 

(1)  Il  y  a  eu  plusieurs  archetiers  renommés  portant  ce  nom. 

(2)  Excellent  facteur  dans  Tatelier  duquel  se  sont  formés  la  plupart  de  nos  meilleurs 
archetiers  modernes. 


Digitized  by 


Google 


252  l'archet  et  la  colophane.  . 

de  fer  gris  ou  Coco  (Sivartzia  tomentosa).  Ce  dernier,  s'il  n'était  pas  un 
peu  lourd,  serait  le  meilleur  des  bois  à  cause  de  sa  raideur  et  de  sa 
souplesse.  Malgré  ce  défaut,  et  à  cause  de  ses  grandes  qualités,  des- 
archetiers  habiles  s'en  servent  quelquefois  et  compensent  l'excédent  de 
poids  en  réduisant  la  grosseur  de  la  baguette.  Tourte  le  jeune,  qui  a 
imprimé  la  marque  de  son  talent  à  une  fabrication  qui  passe,  à  bon  droit, 
pour  avoir  presque  atteint  à  la  perfection,  a  fait  un  grand  nombre  d'ar- 
chets avec  ce  bois  de  Coco  qu'il  a  dénommé  lui-même  le  «  roi  des  bois  i>. 

Qu'il  s'agisse  du  bois  de  Perdrix  ou  du  bois  de  Coco,  la  fabrication 
sérieuse  n'utilise  que  le  cœur  de  ces  arbres  ;  l'aubier,  qui  enveloppe 
cette  partie  centrale  et  présente  des  gerçures  nombreuses  et  des  défauts, 
n'est  employé  que  pour  la  confection  des  archets  communs.  Pour  ces 
derniers,  l'aubier  de  Coco  est  considéré  comme  de  beaucoup  supérieur  à 
l'aubier  du  bois  de  Perdrix. 

On  se  sert  également  du  bois  d'Amourette  (Mimosa  tamarindifolia  et 
temiifolia).  Ce  bois,  tantôt  rouge,  tantôt  jaune  ou  brun,  provient,  comme 
les  deux  précédents,  de  la  Guyane.  Tout  en  étant  raide  et  élastique,  il 
est  souvent  lourd,  à  l'exception  de  l'Amourette  jaune  cependant  qui  pré- 
sente quelquefois  une  telle  raideur  et  une  telle  légèreté  qu'elle  arrive  à 
surpasser  en  qualité  les  meilleurs  bois  du  Brésil.  La  difficulté,  pour 
le  fabricant  d'archets,  est  de  savoir  choisir  son  bois  parmi  des  billes  de 
même  essence  mais  qui  ne  possèdent  pas  toutes  les  mêmes  qualités. 

Enfin,  j'arrive  au  bois  de  Fernambouc  (Cœsalpinia  echinata)  qui  tire 
son  nom  d'une  province  du  Brésil  où  il  croît  et  qui  est  réputé  comme  le 
meilleur  de  tous  les  bois  pour  la  fabrication  des  archets.  On  désigne  sous 
l'appellation  générale  de  bois  de  Brésil  ou  bois  des  Antilles  des  variétés 
très  voisines  du  bois  de  Fernambouc  et  qui  sont  également  utilisées  par 
les  archetiers  ;  mais  je  m'arrêterai  exclusivement  à  ce  dernier  parce  qu'il 
réunit,  de  la  façon  la  plus  complète,  les  qualités  qui  font  quelquefois 
apprécier  les  autres  bois. 

Le  bois  de  Fernambouc  possède  à  la  fois  la  raideur,  la  flexibilité  et  la- 
légèreté,  qualités  essentielles  pour  un  bon  archet.  Sa  coloration  est  jaune 
foncée,  lorsqu'il  est  fraîchement  scié  ;  mais  après  trois  ou  quatre  jours 
d'exposition  à  la  lumière  —  surtout  s'il  s'agit  de  la  lumière  directe  du 
soleil  —  il  devient  d'un  beau  rouge  foncé. 

Tous  les  bois  de  cette  essence  ne  possèdent  pas  les  qualités  recher- 
chées au  même  degré.  C'est  ainsi  que  la  nature  du  terrain  dans  lequel 
l'arbre  s'est  développé  influe  notablement  sur  sa  qualité  et  il  est  évident 
<iue  celui-ci  présente  un  bois  meilleur,  plus  nerveux,  s'il  a  poussé  dans 


Digitized  by 


Google 


Fig.  95.  —  SÉRIE  d'archets  anciens  et  modernes. 


Digitized  by 


Google 


254  l'archet  et  la  colophane. 

un  sol  sec  et  au  grand  air  que  s'il  a  été  extrait  des  profondeurs  humide» 
d'une  forêt.  Je  me  suis  également  laissé  dire,  par  des  hommes  experts 
en  la  matière,  que  c'est  dans  les  branches  qu'on  trouve  le  meilleur  bois  ; 
mais  il  est  fort  difficile  de  se  procurer  celles-ci,  car  on  n'importe  guère 
en  Europe  que  des  troncs  destinés  à  être  broyés  et  employés  à  la  teinture. 
Faute  des  branches,  les  archetiers  utilisent  donc  le  corps  de  l'arbre,  mais 
là  encore  leur  choix  n'est  pas  indifférent  et  doit,  à  rencontre  de  ce  qui  a 
lieu  pour  les  bois  de  Perdrix  et  de  Coco,  se  porter  sur  les  parties  assez 
voisines  de  l'écorce  en  évitant  soigneusement  le  cœur  qui  présente  de  la 
raideur,  mais  point  de  souplesse,  de  sorte  que  l'archet  à  la  fabrication 
duquel  il  aurait  servi,  résisterait  à  la  simple  tension  des  crins,  mais 
pourrait  se  briser  à  la  moindre  attaque  quelque  peu  nerveuse  de  l'artiste. 
En  résumé,  le  bois  de  Fernambouc  est  le  bois  idéal  quand  l'archetier 
sait  le  choisir  judicieusement,  ce  qui,  nous  venons  de  le  voir,  est  parti- 
culièrement délicat. 

La  Baguette 

Lorsqu'on  a  fait  choix  du  bois  qui  est  livré  le  plus  souvent  en  bûches 
de  80  centimètres  de  longueur,  on  débite  celles-ci  en  planches  de  12 
millimètres  d'épaisseur  et  on  les  laisse  sécher  pendant  plusieurs  mois 
autant  que  possible.  Quand  le  bois  est  prêt  à  être  travaillé,  à  l'aide  d'un 
gabarit  qui  a  la  forme  légèrement  agrandie  d'une  baguette,  on  y  trace, 
dans  le  sens  de&fils  du  bois  et  en  évitant  les  défauts,  les  archets  en  les 
plaçant  de  façon  que  les  têtes  se  trouvent  alternativement  à  droite  et  à 
gauche.  Après  quoi  on  les  découpe  à  la  scie  à  chantourner. 

Il  y  a  des  fabricants  qui  débitent  les  baguettes  à  fil  droit,  d'autres  qui 
leur  donnent  un  peu  de  cambrure  au  moment  où  ils  les  tracent  au 
gabarit.  Dans  le  premier  cas,  on  les  cintre  ensuite  au  feu.  Le  second 
procédé  est  préférable,  parce  que  la  baguette  conserve  bien  mieux  son 
cambre  naturel,  comme  on  dit  dans  les  ateliers,  sans  que  pour  cela  le  fil 
du  bois  soit  tranché  au  point  de  compromettre  la  solidité. 

Tourte  le  jeune,  pour  avoir  des  baguettes  bien  de  fil,  fendait  ses  plan- 
ches au  couteau  et  débitait  ensuite  à  la  scie  en  décrivant  une  courbe 
légère.  Les  meilleurs  archetiers,  tel  Bazin,  de  Mirecourt,  n'opèrent  pas 
différemment  aujourd'hui. 

Jean-Baptiste  Vuillaume  avait  imaginé,  pour  travailler  la  baguette,  une 
sorte  d'outil  où  celle-ci  pouvait  être  emprisonnée  au  fond  d'une  coulisse 
à  l'aide  de  six  vis  et  qui  était  pourvu,  en  outre,  d'un  diviseur  permettant 
de  la  mettre  à  huit  et  à  seize  pans.  Les  baguettes  devaient  avoir  ainsi 


Digitized  by 


Google 


l'archet  et  la  colophane.  255 

nécessairement  toutes  la  même  grosseur,  celle  prévue  par  l'ouverture  de 
la  coulisse.  Or,  c'était  un  grave  défaut.  Une  baguette  ne  peut  pas,  en 
effet,  avoir  toujours  des  proportions  fixes  arrêtées  d'avance  ;  celle-ci 
devra  être  plus  grosse  en  un  point,  celle-là  en  un  autre.  L'art  du  facteur 
intelligent  et  habile  consiste  précisément,  en  la  travaillant,  à  apprécier, 
d'après  la  nature  du  bois,  les  parties  dans  lesquelles  elle  pourrait  être 
faible  et  à  la  laisser  légèrement  plus  grosse  en  ces  parties.  L'outil  de 
Vuillaume,  excellent  pour  dresser  des  baguettes  très  régulières,  est 
absolument  impropre  à  faire  les  corrections  dont  je  viens  de  parler  et 
c'est  pour  cela  qu'il  n'a  pas  été  adopté  par  les  bons  ouvriers. 

Je  disais  tout  à  l'heure  que  la  cambrure  naturelle  était  supérieure  à 
celle  donnée  au  feu  ;  ce  dernier  procédé  est  cependant  presque  toujours 
le  complément  du  premier  dans  une  certaine  mesure,  ne  serait-ce  que 
pour  donner  certaines  courbes  qui  n'ont  rien  de  commun  avec  celle  qui 
doit  assurer  la  tension  élastique  des  crins.  Ainsi,  pour  le  violon,  comme 
on  joue  en  inclinant  un  peu  la  baguette  à  droite,  l'archetier  en  tient 
compte  généralement  en  donnant  un  peu  de  rond  à  gauche  et  de  creux  à 
droite  ;  il  fait  le  contraire  pour  l'archet  de  violoncelle  que  l'artiste  incline 
plutôt  vers  la  touche  en  jouant. 

Le  feu  viendra  également  en  aide  à  l'ouvrier  inteUigent  pour  lui  per- 
mettre de  corriger  certains  défauts  de  souplesse  qui  n'apparaissent 
qu'après  que  la  baguette  a  été  débitée.  En  effet,  s'il  constate  que  celle-ci 
est  un  peu  molle,  il  lui  donnera  un  peu  plus  de  cambrure  vers  la  tête  ; 
s'il  la  trouve,  au  contraire,  un  peu  trop  raide,  il  reportera  cette  cambrure 
vers  le  centre,  sans  perdre  de  vue  que  normalement  la  courbe  part  de 
la  poignée  de  la  baguette  et  va  jusqu'à  la  tête. 

Mais  reprenons  l'opération  au  moment  où  les  baguettes  viennent  d'être 
chantournées  à  la  scie  dans  la  planche,  les  têtes  restant  carrées.  L'arche- 
tier commence  par  choisir  les  meilleures  baguettes,  c'est-à-dire  les  plus 
raides  et  les  plus  légères,  pour  les  archets  qui  seront  montés  en  argent  ; 
les  autres  serviront  pour  le  second  choix,  c'est-à-dire  pour  les  archets 
montés  en  maillechort. 

Il  s'agit  maintenant  de  donner  sa  forme  définitive  à  ce  morceau  de  bois 
de  Fernambouc.  On  commence  par  raboter  au  carré  en  tenant  la  baguette 
plus  mince  près  de  la  tête.  Pour  cela  on  se  sert  de  calibres  à  ouvertures 
différentes.  De  la  forme  carrée  on  passe  à  celle  à  huit  pans  ;  puis  on 
^arrondit,  en  réservant  toutefois  l'extrémité  de  la  baguette  à  la  hauteur  de 
la  poignée. 

Lorsque  l'ouvrier  a  terminé  cette  partie  très  délicate  de  son  travail,  il 


Digitized  by 


Google 


256  l'archet  et  la  colophane. 

attaque  la  tôte.  Il  est  encore  guidé  par  des  gabarits  qui  donnent  la  forme 
extérieure  et  intérieure  de  cette  tôle,  mais  c'est  surtout  son  œil  exercé 
qui  le  guide  pour  que  Taréte  de  la  tôte  soit  bien  droite  et  suivant  une 
ligne  médiane. 

Dès  que  la  tôte  est  dégrossie,  il  s'agit  d'y  coller  les  deux  petites  plaques 
qui,  bien  que  très  minces,  lui  donneront  de  la  force,  car  elle  sera  nota- 


V\^.  06.  —  TÈTE  D'IN  ARCHET  DE  VIOLON 

(f^randeiir  luitiirelle). 

blement  affaiblie  bientôt  quand  on  y  aura  pratiqué  la  mortaise  servant 
de  logement  à  l'extrémité  des  crins.  L'une  de  ces  plaques  est  en  ébène  et 
l'autre  en  ivoire.  La  première  ne  présente  aucune  difficulté  d'exécution  : 
il  suffit  qu'elle  soit  de  Tépaissseur  voulue.  Il  n'en  est  pas  de  même  de 
celle  en  ivoire  à  l'extrémité  de  laquelle  il  faut  ménager  un  petit  bec  d'un 
dessin  très  net  et  qui  doit  ôtre  ajustée  avec  le  plus  grand  soin.  Le  collage 
de  ces  deux  plaques  s'effectue  en  les  maintenant  solidement  en  place 


Fig.  97.  —  Ti>TE  d'un  archet  de  violoncelle 
(grandeur  naturelle). 

avec  une  ficelle  qui  s'enroule  plusieurs  fois  autour  de  la  tôte,  celle-ci 
étant  pourvue  d'un  petit  morceau  de  bois  servant  de  cale  et  placé  à 
l'opposé  du  serrage. 

Lorsque  la  colle  est  sèche,  environ  trois  lieures  après,  on  termine  la 
tête  en  la  ratissant  et  en  la  poli.^sant. 

C'est  le  moment  de  faire  les  mortaises.  Celle  de  la  tôte  est  commencée 
en  perçant  un  petit  trou  qui  facilitera  l'entrée  du  bédane,  car  l'ivoire 
présente  une  certaine  résistance.  L'opération  est  conduite  avecprécau- 


Digitized  by 


Google 


l'archet  et  la  colophane. 


257 


tion  de  peur  de  décoller  les  plaques.  La  mortaise  de  la  poignée  qui 
recevra  la  hausse  est  d'une  exécution  moins  délicate. 

Il  ne  reste  plus  qu'à  couper  la  baguette  à  la  longueur  voulue,  à  préparer 
un  petit  épaulement  qui  s'engagera  dans  le  bouton  et  à  percer,  à  son 
extrémité,  un  trou  qui  dépassera  d'environ  un  centimètre  le  fond  de  la 
mortaise  de  la  hausse  et  qui  recevra  la  tige  à  vis  du  bouton. 

Un  polissage  général  terminera  la  baguette. 


Fig.  98.  —  TÈTE  d'un  archet  de  contrebasse 
(grandeur  naturelle). 

Les  archetiers  du  xvni«  siècle  apportaient  souvent  un  art  tout  particu- 
lier à  décorer  leurs  baguettes  en  y  pratiquant  notamment,  depuis  la  poi- 
gnée jusqu'à  l'extrémité  de  la  tête,  des  cannelures  fort  élégantes. 

La  Hausse 

L'exécution  de  la  hausse  demande  presque  autant  de  travail  que  celle 
de  la  baguette. 

Les  hausses  sont  généralement  en  ébène,  quelquefois  cependant  en 
ivoire  ou  même  en  écaille.  Pour  faire  une  hausse  en  ébène  on  fend  un 
petit  bloc  de  ce  bois  et  on  le  met  de  largeur,  d'épaisseur  et  de  longueur. 
Avec  un  coup  de  mèche  et  deux  traits  de  'scie  on  fait  le  dégorgement  du 
haut  de  la  hausse  qu'on  termine  soigneusement  au  canif  en  arrondissant 
ses  bords.  Le  côté  opposé  de  la  hausse  est  mis  bien  d'équerre.  Les  deux 
joues  latérales  doivent  être  légèrement  creuses  dans  toute  leur  longueur. 
On  exécute  ensuite  la  coulisse,  partie  de  la  hausse  qui  glissera  sur  l'extré- 
mité de  la  baguette  qu'on  a  eu  soin  de  laisser  à  trois  pans  de  ce  côté. 
Sur  cette  coulisse,  contre-partie  en  creux  de  la  baguette  et  qui  a,  par 
suite,  également  trois  pans,  on  colle  une  plaque  d'argent  préparée  à 

33 


Digitized  by 


Google 


558  l'archet  et  la  colophane. 

la  forme,  d'avance,  au  moyen  d'une  matrice.  Certaines  coulisses,  au  lieui 
d'être  à  pans,  sont  en  forme  de  goutlière  arrondie.  Dans  ce  cas,  la  portion 
de  baguette  sur  laquelle  glisse  lu  hausse  est  (également  arrondie  et  pour- 
vue de  deux  petits  épaulemenls  qui  empêchent  celle-ci  de  tourner.  Par 
cette  disposition,  le  cheval  est  moins  exposé  à  se  fendre  latéralement  que 
dans  celle  à  pans  ;  c'est  pour  cette  raison,  que  l'usage  de  la  coulisse  ronde 
s'est  beaucoup  généralisé  aujourd'hui. 

Après  la  coulisse,  on  fait  le  recouvrement  qui  servira  à  masquer  les- 
crins  et  la  mortaise  dans  laquelle  ceux-ci  seront  logés.  Il  consiste  en  une 
lame  d'ébène  de  un  millimètre  d'épaisseur  sur  laquelle  on  colle  un  petit 
placage  en  nacre  de  la  même  largeur.  Ce  recouvrement  doit  se  glisser 
dans  une  entaille  qu'on  pratique  sur  la  face  de  la  hausse  opposée  à  la 
coulisse  et  qu'on  fait  légèrement  d  queue  sur  les  côtés,  de  façon  qu'elle 
l'empêche  de  se  soulever  lorsque  les  crins  seront  placés  et  exerceront  une 
pression  sur  lui.  Le  recouvrement  est  renforcé,  du  côté  du  dégorgement, 
par  le  passant,  sorte  de  virole  mobile  en  argent  ou  en  maillechort  aplatie 
d'un  côté  et  logée  dans  une  entaille  du  bois  de  façon  à  affleurer  partout  les 
parties  voisines.  Le  passant  sert  à  maintenir  et  à  étaler  régulièrement  les 
crins  à  leur  sortie  de  la  hausse.  Du  côté  opposé,  le  morceau  de  nacre  du 
recou  vrement  est  prolongé  par  une  petite  plaque  d'argent  ou  de  maille- 
chort fixe,  qui  fait  pendant  au  passant  et  qui  se  joint  par  un  onglet  et  quel- 
quefois carrément  au  talon,  autre  morceau  d'argent  encastré  dans  la 
partie  de  la  hausse  coupée  d'équerre  et  qui  descend  jusqu'à  la  coulisse. 

Toutes  ces  pièces  sont  d'un  ajustage  fort  délicat.  Lorsque  ce  travail  est 
terminé,  on  fait  la  mortaise  au  bédane  après  avoir  retiré  le  recouvrement 
et  fait  un  trou  de  mèche  pour  faciliter  le  travail.  Quand  on  a  fini  la  mor- 
taise, on  visse  au  milieu  de  la  coulisse  l'écrou  qui  trouvera  sa  place  dans 
la  mortaise  de  la  baguette  et  dans  lequel  viendra  s'engager  la  tige  flletée 
du  bouton  à  l'aide  de  laquelle  on  fera  mouvoir  la  hausse  une  fois  adaptée 
à  l'archet. 

Il  ne  reste  plus,  pour  achever  la  hausse,  qu'à  percer  à  environ  un 
millimètre  de  profondeur,  au  nwlieu  de  chacune  des  joues  de  la  hausse^ 
un  trou  de  6  à  7  miUimètres  de  diamètre  dans  lequel  s'incruste  un  petit 
rond  de  nacre  qu'on  appelle  grain  et  qui  n'a  qu'une  utilité  décorative. 

La  hausse  est  terminée  lorsqu'on  l'a  bien  polie  et  qu'on  a  soigneuse- 
ment affleuré  les  joints  de  toutes  les  pièces  qui  la  composent. 

La  hausse  est  la  partie  de  l'archet  dans  laquelle  se  sont  localisés  de  la 
façon  la  plus  carastéristique  les  perfectionnements  qui  ont  marqué  les 
transformations  successives  de  cet  accessoire  indispensable  des  instru- 


Digitized  by 


Google 


Fig.  99.  —  SÉRIE  d'archets  anciens. 


Digitized  by 


Google 


260  l'archet  et  la  colophane. 

ments  de  la  famille  de  quatuor  depuis  leur  origine  assez  reculée.  C'est 
pour  justifier  cette  affirmation  que  j'ai  cru  intéressant  de  présenter,  dans 
la  figure  99,  une  série  d'archets  disposés  dans  Fordre  chronologique  de 
la  gauche  vers  la  droite.  Les  trois  premiers  archets,  sans  hausse,  sont 
ceux  du  ravanastron  de  l'Inde  (500  ans  avant  J.-C),  du  crouth  tritant 
(xi«  siècle)  et  de  la  vihuelle  (xin®  siècle)  ;  le  quatrième  est  un  archet  de 
viole  tel  qu'il  figure  sur  les  peintures  italiennes  du  xv^  siècle;  on  y  voit 
apparaître  la  hausse  fixe  en  forme  de  coin  ;  enfin,  le  dernier  archet,  du 
xviie  siècle,  est  pourvu  d'une  hausse  mobile  à  crémaillère. 

L'usage  de  cette  hausse  à  crémaillère,  d'une  construction  simple  et  peu 
coûteuse,  a  survécu  longtemps  à  l'invention  de  la  hausse  avis  qui  exis- 
tait déjà  du  temps  d'Antoine  Stradivarius  et  qui  a  fini  par  s'imposer  défi- 
nitivement. 

Le  Bouton 

Le  bouton  est  un  petit  morceau  d'ébène  cylindrique  préparé  au  tour 
dont  les  extrémités  sont  munies  de  viroles  en  argent  que  l'on  encastre 
dans  le  bois  en  les  goupillant.  Sur  la  virole  qui  se  trouve  du  côté  de  la 
baguette  on  ménage  une  petite  gorge.  Cela  fait,  on  perce  le  bouton  d'un 
trou  qui  recevra  la  tige  à  vis;  mais  avant  d'y  fixer  celle-ci,  on  pratique 
encore,  du  même  côté  du  bouton,  un  léger  creux  dans  lequel  se  logera 
l'épaulement  de  l'extrémité  de  la  baguette.  Celte  fois,  on  s'occupe  de  fixer 
la  tige  et,  pour  mieux  assurer  soî)  adhérence  au  bois,  avant  de  l'intro- 
duire dans  le  bouton,  on  humecte  son  extrémité  avec  un  peu  de  vinaigre 
qui  oxydera  bientôt  le  métal.  Il  est  plus  prudent  de  fixer  cette  tige  par  un 
petit  rivet  dissimulé  au  fond  d'un  trou  qu'on  recouvrira  ensuite  avec  un 
grain  de  nacre. 

Pour  faciliter  la  manœuvre  du  bouton  chargé  de  faire  mouvoir  la 
hausse,  on  lui  donne  une  forme  prismatique  à  huit  pans,  en  ayant  soin 
de  ne  pas  atteindre  la  petite  gorge  pratiquée  dans  une  des  virolles.  Un 
petit  coup  de  polissage  et  le  bouton  sera  terminé. 

Les  Crins 

On  se  sert  toujours  de  crins  blancs  et  de  cheval,  ceux  de  la  jument 
étant  très  défectueux  au  point  de  vue  de  la  solidité.  Le  nombre  des  crins 
pour  faire  une  mèche  d'archet  n'est  pas  fixe  ;  il  dépend  de  leur  grosseur; 
mais  généralement  une  mèche  de  bonne  grosseur  et  ne  devant  pas  trop 
fatiguer  la  baguette  en  contient  de  120  à  150  pour  le  violon,  de  160  à  200 


Digitized  by 


Google 


l'archet  et  la  colophane.  26t 

pour  ralto,  de  200  à  230  pour  le  violoncelle,  et  pour  la  contrebasse  (gros 
crins  noirs)  de  200  à  250.  On  trie  les  crins  bien  soigneusement  en  rejetant 
ceux  qui  sont  perlés  ;  on  les  groupe  et,  lorsqu'on  sent  que  la  mèche  est 
assez  grosse,  on  en  lie  d'abord  une  extrémité  avec  du  (il  assez  fort,  on 
égalise  celle-ci  au  couteau,  on  la  saupoudre  avec  un  peu  de  résine  et  on 
la  grille  légèrement  en  la  présentant  à  la  flamme  d'une  lampe  de  façon  à 
tout  lier  ensemble.  Alors,  on  introduit  cette  extrémité  dans  la  mortaise 
de  la  tête  qu'on  bouche  aussitôt  avec  un  petit  tampon  en  érable  sur  lequel 
on  ramène  la  mèche.  Ensuite  on  assujettit  avec  précaution  la  baguette 
dans  un  étau  de  dimension  réduite  et  l'on  fait  glisser  la  hausse  jusqu'au 
bout  de  la  mortaise  ;  on  prend  la  longueur  de  la  mèche,  plutôt  légère- 
ment court,  car  elle  se  distend  toujours  dans  la  suite,  et  on  la  mouille 
dans  un  verre  d'eau  pour  en  assouplir  les  crins  :  on  peigne  ceux-ci  et,  les 
aplatissant  en  même  temps  entre  l'index  et  le  médius,  on  lie  l'extrémité, 
on  la  régularise,  on  la  grille  comme  précédemment,  après  l'avoir  intro- 
duite dans  le  passant,  on  l'encastre  dans  la  mortaise  de  la  hausse  en  l'y 
serrant  également  avec  un  tampon  en  érable  et  l'on  replace  le  recouvre- 
ment. Finalement,  on  cale  les  crins,  opération  qui  consiste  à  les  bien 
étaler  à  la  sortie  de  la  hausse  et  à  les  presser  contre  le  passant  en  se 
servant  d'un  petit  coin  en  tilleul  de  la  largeur  de  la  mèche. 

La  Garniture 

Pour  être  complet,  je  tiens  à  dire  deux  mots  de  ce  qu'on  appelle  la 
garniture.  Afin  d'empêcher  l'usure  de  la  baguette  par  le  frottement  des 
doigts  on  garnit  celle-ci  d'une  protection.  La  garniture  la  plus  employée 
se  compose  d'un  morceau  de  peau  mince  d'une  largeur  de  dix  centi- 
mètres dont  on  enveloppe  la  baguette  à  partir  de  la  hausse  et  que  l'on 
colle  légèrement.  On  fait  aussi  des  garnitures  en  passé  d'argent  qu'on 
enroule  en  spires  serrées  autour  de  la  baguette  à  la  façon  dont  le  trait 
métallique  recouvre  les  cordes  filées. 

Quelques  mesures 

Voici,  pour  terminer,  quelques  mesures  se  rapportant  aux  archets  du 
quatuor.  Ces  mesures  n'ont  d'ailleurs  rien  d'absolu  et  peuvent  être  modi- 
fiées, suivant  les  qualités  du  bois,  par  l'archetier  intelligent. 

Poids  : 

Violon.  —  55  grammes. 


Digitized  by 


Google 


262  l'archet  et  la  colophane. 

Alto.  —  60  grammes. 
Violoncelle.  —  70  grammes. 
Contrebasse.  —  '135  grammes. 

Diamètres  des  baguettes  : 

Violon.  —  Près  de  la  tête,  5  millimètres  ;  au  milieu,  8  millimètres  ;  à  la 
poignée,  8  millimètres,  5. 

Alto.  —  Près  de  la  tête,  5  millimètres,  5;  au  milieu,  8  millimètres,  5  ;  à 
la  poignée,  9  millimètres. 

Violoncelle.  —  Près  de  la  tête,  12  millimètres  ;  au  milieu,  9  milli- 
mètres ;  à  la  poignée,  10  millimètres. 

Contrebasse.  —  Généralement  les  baguettes  des  archets  de  contrebasse 
ne  sont  pas  cylindriques,  mais  présentent  une  coupe  elliptique  leur  don* 
nant  plus  de  résistance  à  l'attaque.  Les  dimensions  des  plus  petits  dia- 
mètres sont  :  près  de  la  tête,  10  millimètres  ;  au  milieu,  41  millimètres; 
à  la  poignée,  13  millimètres. 

Largeur  des  tètes  : 

Violon.  — 10  millimètres. 
Alto.  — 10  millimètres,  5. 
Violoncelle.  — 12  millimètres. 
Contrebasse.  —  21  millimètres. 

Pour  quelques  autres  mesures,  se  reportera  la  page  32  de  cet  ouvrage, 
où  j'ai  déjà  parlé  des  archets  au  point  de  vue  historique. 

LA   COLOPHANE 

On  ne  s'étonnera  pas  qu'après  l'archet  je  dise  quelques  mots  de  son 
précieux  auxiliaire,  la  colophane. 

Il  est  difficile  de  se  figurer  combien  l'imagination  des  hommes  s'est 
ingéniée  à  donner  à  ce  produit  des  qualités  spéciales,  alors  qu'il  aurait 
été  si  simple  de  se  contenter  de  celles  qu'il  possède  naturellement.  On  a 
fait  intervenir  dans  sa  composition  les  substances  les  plus  diverses;  on 
lui  a  donné  les  aspects  les  plus  variés  et  les  formes  les  plus  fantaisistes* 
sans  autre  résultat  appréciable  en  réalité  que  de  satisfaire  à  des  besoins 
de  réclame  commerciale.  Pour  ma  part,  je  puis  dire  que,  depuis  soixante 
ans,  j'ai  vu  et  même  essayé  de  la  colophane  de  bien  des  sortes  diiïérentes  : 


Digitized  by 


Google 


l'archet  et  la  colophane.  263 

de  la  brune,  de  la  blanche,  de  la  rouge  ;  de  la  colophane  à  la  térébenthine 
de  Venise,  au  goudron  deNorwège,  au  mastic  en  larmes,  àlasandaraque, 
voire  même  au  vinaigre  (1)  ! 

N'allez  pas  croire  que  c'en  est  fini;  voici  le  cortège  des  épithètes  plus 
ou  moins  séduisantes  :  colophane  chinoise  (J.-B.  Vuillaume,  1843);  colo- 
phane solo  ;  colophane  à  la  Sivori,  à  la  Paganini  ;  colophane  Opéra.  Voici 
maintenant  la  colophane  a  évitant  le  silflement  des  cordes  r>  ;  la  colophane 
spéciale  au  violon,  à  l'alto,  au  violoncelle  ;  celle  d'hiver  et  celle  d'été;  la 
colophane  parfumée  aux  essences  les  plus  variées.  Que  sais-je  encore? 

Quanta  la  forme  de  ce  modeste  mais  si  utile  morceau  de  résine,  que 
n'a-t-on  pas  inventé  depuis  le  classique  petit  cube  ou  bâton  de  dix  cen- 
times, recouvert  d'une  légère  bande  de  papier,  jusqu'aux  nouvelles  boites 
allemandes  à  ressort,  d'où  l'on  fait  surgir  automatiquement  la  colophane 
comme  un  diable  d'un  coffret?  Formes  ronde,  cubique,  allongée  avec 
des  enveloppes  de  carton,  de  bois,  de  métal,  toutes  naturellement  aussi 
recommandables  que  brevetées. 

Je  ne  veux  pourtant  pas  trop  condamner  toutes  ces  ingéniosités.  Il  né 
faut  pas  se  plaindre  qu'on  cherche  parfois  à  donner  un  aspect  agréable 
aux  choses  utiles  :  dulce  utili. 

Mais  comme  il  y  a  loin  de  tous  ces  raffinements  au  légendaire  mais 
combien  fruste  bloc  de  résine  collé  au  beau  milieu  de  la  table  du  foyer  de 
l'ancien  Opéra,  sur  lequel  chaque  artiste  venait  consciencieusement 
frotter  son  archet  après  avoir  signé  la  feuille  de  présence  et  avant  de 
monter  à  l'orchestre  ! 

La  matière  première.  —  Recettes 

La  colophane  employée  pour  les  instruments  à  archet  a  pour  base  la 
gemme  (2)  du  pin  maritime.  Cette  gemme,  qui  forme  des  stalactites  le 
long  des  pins,  par  suite  de  l'évaporalion  de  l'huile  essentielle  qu'elle 
contient,  se  nomme  galipot.  Dans  le  commerce,  on  nomme  colophane  la 
même  résine  recueillie  fluide,  mais  dont  on  a  extrait,  par  distillation, 
l'essence  de  térébenthine. 

La  térébenthine,  dite  de  Venise,  employée  quelquefois  pour  la  colo- 
phane, n'est  que  la  gemme  du  mélèze /Lana;  europœa),  purifiée  par  fusion 
suivie  de  décantation  et  de  filtration.  On  se  sert  aussi  quelquefois,  pour 

(1)  Voir  le  Manuel  du  Luthier  (Encyclopédie  Roret),  page  138. 

(2)  On  donne  le  nom  de  gemmes  aux  résines  de  conifères  exsudées  par  des  fissures 
naturelles  ou  par  les  incisions  qu'on  pratique  dans  le  tronc  de  ces  arbres. 


Digitized  by 


Google 


264  l'archet  et  la  colophane. 

la  colophane  de  contrebasse,  de  la  poix  blanche  et  du  brai  gras,  qui  ne 
sont  que  des  sous-produits  des  résines  que  je  viens  de  citer.  Je  ne  m'oc- 
cuperai pas  ici  des  autres  résines,  qui  n'entrent  pas  dans  la  composition 
du  produit  qui  nous  occupe  (1). 

Maugin,  dans  son  Manuel  du  Luthier,  de  VEncydopédie  Roret,  donne 
la  recette  de  sa  colophane.  Voici  ce  qu'il  dit  : 

<L  On  fait  fondre  du  galipot  dans  un  pot  de  terre  neuf  et  vernissé  sur  un 
feu  modéré  de  charbon  (de  bois)  ;  au  fur  et  à  mesure  que  la  matière  est 
fondue,  on  la  verse,  en  la  filtrant  à  travers  une  toile  un  peu  grossière  et 
neuve,  dans  un  second  pot  semblable  au  premier  et  que  l'on  a  soin  de 
tenir  près  du  feu  ;  on  verse  alors  cette  colophane  dans  des  petits  rouleaux 
de  papier,  ou  on  la  met  en  tablettes.  i>  Il  ajoute  :  4  On  peut  faire  de  plus 
belle  et  meilleure  colophane  en  distillant  de  la  térébenthine  de  Venise. 
Cette  variété  de  colophane  est  à  peu  près  blanche.  » 

Ayant  fabriqué  moi-même  de  la  colophane,  mon  expérience  me  permet 
de  dire  que  celle  qui  n'est  que  du  galipot  fondu  et  filtré,  comme  l'indique 
Maugin,  est  un  produit  qui  n'a  pas  assez  de  corps  et  qui  graisse  les  crins. 

Quant  à  la  colophane  du  commerce  vendue  chez  les  droguistes  et  les 
marchands  de  couleurs,  bien  qu'elle  soit  d'un  aspect  séduisant  par  sa 
limpidité  (2),  comme  elle  a  perdu  par  la  distillation  la  plus  grande  partie 
des  huiles  essentielles  qu'elle  contenait,  elle  ne  tient  pas  aux  crins,  est 
très  fragile  et  farine  beaucoup.  Cette  colophane  ne  doit  donc  pas  être 
utilisée  seule. 

Voici  une  recette  que  je  tiens  de  mon  maître  Rambaux  et  que  je  puis 
garantir  bonne,  l'ayant  souvent  expérimentée  moi-même  :  galipot,  50 
grammes  ;  colophane  blonde  du  commerce,  50  grammes  ;  térébenthine 
de  Venise,  5  grammes,  le  tout  fondu  ensemble. 

Les  résines  devront  être  concassées  menu  avant  d'être  mises  à  fondre. 
Pendant  l'opération,  on  agitera  avec  une  spatule  afin  de  faciliter  la  fusion 
et  le  mélange.  Lorsque  la  fusion  sera  complète,  le  degré  de  cuisson  sera 
suffisant,  car  il  faut  avant  tout  éviter  la  carbonisation. 

Je  recommande  aux  violoncellistes  une  colophane  dont  les  proportions 
sont  les  suivantes  :  galipot,  100 grammes;  colophane  blonde,  50 grammes. 

Pour  faire  de  la  colophane  de  contrebasse,  on  a  le  choix  entre  une 

(i)  On  pourra  se  renseigner  d'une  façon  complète  sur  l'industrie  des  résines  en 
consultant,  dans  VEncydopédie  des  aide-mémoire ,  Tintéressant  ouvrage  de  M.  Edmond 
Rabaté  (Masson  et  C»e,  éditeurs). 

(2)  Dans  le  commerce,  les  colophanes  sont  généralement  vendues  à  un  prix  qui  est 
en  raison  directe  de  leur  limpidité. 


Digitized  by 


Google 


l'archet  et  X.A  COLOPHANE.  26S 

Arariété  de  recettes  d'autant  plas  grande  que  presque  chaque  contrebas-^ 
siste  a  ta  sienne  qu'il  proclame  naturellement  la  meilleure.  Toute  la 
gamme  des  résines  y  passe  sans  parler  de  la  cire,  de  certaines  huiles  et 
même  du  suif  !  Cette  multiplicité  de  formules  s*éxplique  par  le  nombre 
des  qualités  différentes  que  doit  posséder  une  bonne  colophane  de  con^ 
trebasse.  Pour  attaquer  et  faire  vibrer  des  grosses  cordes,  elle  devra 
avoir  une  assé^  forte  adhérence,  mais  si  elle  est  trop  sèche,  Teffort  de 
rartislê  se  traduira  en  poussière  ;  si,  au  contraire,  elle  est  trop  adhésive, 
ce  n'est  plus  du  son  qu'il  tirera  de  son  instrument,  mais  de  Tarrachement. 
Il  faut,  autrement  dit,  rester  dans  une  moyenne  qu'il  est  difficile  de  déter- 
miner, étant  donné  de  plus  que  les  variations  de  température  aux^quelles 
peut  être  soumis  un  instrument  influent  notablement  sur  les  propriétés 
des  résines. 

Veut-on  quelques  recettes  usuelles  ?  Voici  d'abord  celle  de  Maugin  qui 
dit  dans  son  Manuel  du  Luthier  : 

c  On  fait  de  la  colophane  pour  les  archets  de  contrebasse  en  mêlant  à 
la  colophane  (du  commerce)  du  galipot  et  de  la  poix  blanche.  La  proportion 
«st  de  moitié  Tune  et  moitié  l'autre.  ï> 

Cette  colophane  est  un  peu  sèche,  à  mon  avis,  et  convient  davan» 
tage  dans  les  pays  chauds.  Pour  la  réussir,  il  faut  commencer  par  faire 
fondre  puis  filtrer  le  galipot,  parce  que  la  poix  blanche  faisant  efferves- 
cence en  fondant  maintient  la  matière  épaisse  et,  par  suite,  fort  difficile  à 
lîllrer. 

Les  formules  suivantes  sont  préférables  pour  les  températures  moyen- 
nes: 

io  Galipot,  50  grammes  ;  colophane,  50  grammes  ;  cire  jaune,  45  gram- 
mes ;  poix  blanche,  40  grammes. 

2o  Galipot,  50  grammes  ;  colophane,  50  grammes  ;  poix  blanche,  30 
grammes  ;  huile  de  colza,  5  grammes. 

Enfin,  il  faut  dire  que  la  plupart  des  colophanes  de  contrebasses  ne 
sont  faites  qu'avec  de  la  colophane  du  commerce  à  laquelle  on  incorpore 
de  rhuile  dans  une  proportion  d'au  moins  5  0/0. 

Le  moulage 

La  colophane  se  coule  habituellement  dans  des  moules  en  métal  (étain, 
zinc  ou  cuivre)  de  diverses  grandeurs  et  de  formes  variées.  Ce  sont  le 
plus  souvent  de  petits  cylindres  de  3  centimètres  de  hauteur  sur  12  à  45 
millimètres  de  largeur.  Quelques  luthiers  préfèrent  la  forme  d'un  petit 

34 


Digitized  by 


Google 


^66  :  l'archet  et  la  colophane. 

prisme.  On  donne  généralement  à  la  colophane  de  contrebasse  la  forme 
d'un  cylindre  d'environ  4  centimètres  et  demi  de  diamètre  et  autant  de 
hauteur. 

Les  moules  doivent  être  bien  polis  en  dedans.  On  les  garnit  d'une  bande 
de  papier  glacé  qui  facilitera  lé  démoulage  de  la  colophane  et,  comme  ils 
n'ont  pas  de  fond,  on  les  pose  sur  une  plaque  de  marbre  en  interposant 
une  double  feuille  de  papier.  Cela  fait,  au  moment  où  le  mélange  de  résine 
vient  d'entrer  en  fusion  et  qu'il  n'a  encore  que  la  consistance  épaisse  du 
miel,  on  le  verse  dans  les  petits  récipients.  Si  on  attendait  que  la  résine 
soit  plus  fluide,  la  matière  en  se  refroidissant  prendrait  trop  de  retrait. 
.  Lorsque  la  colophane  est  bien  solidifiée,  il  n'y  a  plus  qu'à  la  parer; 
pour  cela,  on  enlève  le  papier  resté  adhérent,  on  fait  disparaître  au  canif 
les  aspérités,  on  colle  autour  du  morceau  une  petite  bande  de  papier 
isolatrice  et,  sur  la  flamme  d'une  lampe  à  alcool,  on  redonne  du  brillant 
aux  parties  non  couvertes  de  papier.  On  termine  en  enfermant  chaque 
morceau  dans  des  boites  appropriées  aux  formes  adoptées  et  percées  au 
fond  d'un  trou  qui  permettra  dans  la  suite,  à  mesure  que  le  bloc  s'usera^ 
de  le  monter  à  la  hauteur  nécessaire  pour  éviter  que  les  crins  de  l'archet 
touchent  les  bords  de  la  boite. 


Digitized  by  V:jOOQIC 

^ 


QUELQUES  CQNSIDÉRATIQNS 
SUR  LA  LUTHERIE 


LES  IRRÉGULARITÉS  DU  DIAPASONNAGE 

Je  n'apprendrai  rien  à  personne  en  disant  que  la  famille  du  violon 
constitue  la  base  même  de  nos  orchestres  européens.  C'est  sur  son 
quatuor,  bien  qu'incomplet,  que  repose  le  reste  de  l'instrumentation.  Ce 
quatuor  est  à  la  symphonie  ce  que  les  fonds  sont  à  l'orgue.  Sa  voix 
douce,  pénétrante  et  profonde  produit  les  plus  charmants  et  les  plus 
émouvants  effets.  Les  timbres  des  instruments  à  vent  peuvent  en  s'y 
joignant  le  renforcer,  l'agrémenter,  faire  des  contrastes,  mais  ils  ne 
sauraient  le  suppléer.  Plus  ce  quatuor  est  fourni  et  nombreux  et  plus  la 
voix  de  l'orchestre  est  éloquente.  Et  pourtant,  il  semble  que  nos  instru- 
ments à  cordes  soient  loin  d'être  construits  avec  la  science  qui  préside 
actuellement  à  la  fabrication  des  pianos,  des  orgues  ou  des  instruments 
à  vent.  Quand  on  considère  en  effet  les  proportions  relatives  des  instru- 
ments à  cordes,  on  est  tenté  de  croire  que  la  lutherie  repose  tout  entière 
sur  des  pratiques  qui  relèvent  de  l'empirisme  et  non  de  la  science.  Si 
l'on  admet  par  exemple  —  et  les  lois  mathématiques  de  l'acoustique  en 
établissent  la  preuve  —  que  les  vibrations  de  la  corde  tendue  obéissent  aux 
mômes  lois  que  celles  des  tuyaux  d'orgue,  que  les  harmoniques  se 
trouvent  aux  mêmes  endroits,  que  les  octaves  en  descendant  doublent  les 
longueurs,  que  sera-t-on  amené  à  penser  de  la  logique  des  instruments  du 
quatuor  qui  avec  quatre  cordes  d'égale  longueur  embrassent  un  intervalle 
de  deux  octaves  moins  une  tierce  mineure,  soit  vingt  et  un  demi  tons? 
Sans  doute  les  luthiers  ont  tourné  la  difficulté  en  augmentant  graduelle- 
ment le  diamètre  des  cordes,  en  modifiant  leur  poids  par  le  filage,  en 
faisant  varier  les  tensions.  Mais  tout  cela,  encore  une  fois,  n'est-ce  pas» 
plutôt  de  l'empirisme  que  l'application  de  règles  scientifiques? 


Digitized  by 


Google 


568  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

On  a  reproché  d'autre  part  à  la  lutherie  de  n'avoir  accompli  aucun 
progrès  depuis  trois  siècles.  C'est  à  peine  si  on  peut  compter  à  son  actif 
depuis  ce  temps  quelques  menus  perfectionnements  nécessités  par 
l'exhaussement  du  diapason  tonal,  un  allongement  de  la  barre,  uq 
allongement  du  manche  de  deux  lignes  environ  que  Viotti  a  fait  adopter 
pour  le  violon,  il.y  a  un  siècle, ...  et  cVst  tout. 

Examinons  de  plus  près  la  question  de  longueur  des  cordes  à  laquelle 
je  viens  de  faire  allusion.  La  chanlerelle  du  violon  (mi)  va,  comme- 
première  corde  du  quatuor,  nous  servir  de  point  de  départ-  Pour  produire 
cette  note  à  l'orgue  il  faut  un  tuyau  de  23  centimètres  environ  avec  une 
pression  d'air  de  8  centimètres.  La  même  note  sur  un  piano  d'Erard  est 
donnée  par  une  corde  métallique  de  25  centimètres  de  longueur  et 
87  centièmes  de  millimètres  de  diamètre,  cet  allongement  permettant 
d'atteindre  plus  de  tension  et  par  suite  un  son  plus  brillant,  puisqu'il  est 
reconnu  que  le  son  d'une  corde  est  d'autant  plus  beau  que  la  tension  de 
cette  corde  approche  davantage  de  son  point  de  rupture.  La  chanterelle 
du  violon,  qui  est  plus  mince  et  plus  légère,  puisqu'elle  est  en  boyau,, 
paraît  donc,  avec  ses  33  centimètres  de  longueur,  se  trouver  dans  dês- 
conditions  rationnelles.  La  chanterelle  de  l'alto  est  également  dans  les 
mêmes  conditions.  Mais,  si  nous  doublons  la  longueur  de  ces  deux  types 
pour  constituer  un  quatuor  normal,  nous  arrivons  aussitôt  à  des  propor- 
tions toutes  différentes  de  celles  qui  sont  généralement  adoptées  et  qui 
nous  donneraient  un  agrandissement  ronsidérable  dans  le  grave. 

Les  longueurs  de  cordes,  d'après  le  {zrand  modèle  de  Stradivarius,  sont 
les  suivantes  :  violon,  0"  33;  alto,  0*"  35. 

Logiquement,  ces  deux  types,  en  s*^  répétant  à  l'octave  inférieure^ 
devraient  nous  donner  :  ténor,  0™  66;  violoncelle,  0™  70;  contrebasse^ 
4  mètre  40. 

En  réalité,  nous  sommes  loin  de  ces  mesures.  En  effet,  la  longueur  de» 
cordes  du  ténor,  lorsqu'on  se  servait  de  cet  instrument,  était  de  O™  47; 
celle  du  violoncelle  est  de  0"»  68  et  celle  de  la  contrebasse  de  4  mètre  43. 

Quelles  sont  les  raisons  qui  peuvent  justifier  de  semblables  écarts  entre 
les  longueurs  théoriques  et  les  longueurs  réelles?  Ces  raisons  apparais- 
sent très  nettement. 

Le  raccourcissement  du  diapason  dans  les  instruments  graves  a  sa 
raison  d'être  dans  la  nécessité  de  pouvoir  les  jouer  avec  la  main  humaine 
sans  intermédiaire.  Qu'importe  en  effet  au  pianiste  d'avoir  des  cordes- 
longues  et  grosses  à  faire  vibrer?  Les  marteaux  s'en  chargent  et  la  division 
<ie  son  clavier  n'en  est  pas  modifiée.  De  même  l'organiste  n'allonge  pas 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES  COxVSIDÉRATIONS.  269 

plus  les  doî(^s  pour  joaer  une  flûte  de  32  pieds  que  pour  faine  {Mirler  ane 
doubletle.  Les  pistons  d'un  saxtuba  en  mi  bémol  ne  sont  ni  plus  ni  moins 
faciles  à  actionner  que  ceux  d'un  petit  bugle. 

Dans  les  instruments  à  corde,  comme  je  viens  de  le  dire,  c'est  tout 
autre  chose  :  la  main  gauche  qui,  seule,  représente  un  clavier,  franchit 
des  écarts  d'autant  plus  grands  que  l'instrument  devient  plus  grave  et 
que  par  suite  les  cordes  sont  plus  longues  ;  aussi,  comme  la  virtuosité 
tient  une  place  essentielle  dans  la  pratique  des  instruments  de  musique, 
les  luthiers  n'ont-ils  pas  hésité  à  sacrifier  'à  des  exigences  réelles  les 
règles  de  la  science  pure. 

Voilà  donc  expliquée  et  justifiée,  sur  un  point  spécial  de  la  lutherie,  la 
prépondérance  de  la  logique  expérimentale  sur  les  déductions  mathéma- 
tiques. 

Je  viens  de  rappeler  l'allongement  du  diapason  que  Viotti  fit  adopter 
au  commencement  du  siècle  dernier.  On  se  souvient  que  j'ai  décrit,  au 
chapitre  de  la  réparation,  les  modifications  qui  permettent  de  donner  aux 
instruments  anciens  les  longueurs  actuelles,  soit  en  allongeant  le  manche, 
soit  en  agrandissant  la  table  et  le  fond  (voir  pages  237,  246  et  247).  Je 
dois  dire  que  je  ne  crois  pas  à  la  nécessité  absolue  de  tout  ramener  aux 
longueurs  établies.  J'estime  en  effet  qu'il  importe  assez  peu,  à  un  exécu- 
tant habile,  que  le  diapason  soit  plus  ou  moins  long,  pourvu  que  les  pro- 
portions de  l'instrument  soient  bien  observées,  c'est-à-dire  que  la  lon- 
gueur de  la  corde  soit  exactement  divisée  en  douze  parties,  dont  sept 
pour  le  corps  de  l'instrument  et  cinq  pour  le  manche.  Cela  est  tellement 
vrai  que,  pour  un  véritable  artiste,  le  passage  du  violon  à  l'alto  n'est  pas 
un  obstacle  de  jouer  juste.  Ecoutez,  pour  vous  en  convaincre,  les  altistes 
de  la  Société  des  concerts  et  des  grandes  sociétés  symphoniques  de 
Paris.  La  plupart  ne  jouent  de  l'alto  qu'accidentellement  et  je  suis  certain 
qu'il  n'y  a  pas  deux  de  leurs  instruments  à  posséder  le  même  diapason, 
s'ils  sont  de  facteurs  différents. 

Puisqu'il  n'y  a  pas  un  inconvénient  grave  à  ce  que  le  diapason  ne  soit 
pas  de  la  longueur  normale,  on  ne  doit  recourir  aux  moyens  que  j'ai  décrits 
que  pour  les  instruments  tout  à  fait  disproportionnés.  Supposez  qu'on 
veuille  rendre  semblables  deux  basses  de  Stradivarius,  celle  de  Servais  et 
celle  de  Demunck  (4),  en  prenant  l'une  d'elles  comme  type.  Voyez  quel 
massacre  on  ferait  de  l'autre;  car  ce  sont  deux  superbes  pièces,  chacune 
dans  son  genre.  S'il  est  donc  dangereux  de  toucher  à  un  bel  instrument,  à 
plus  forte  raison  faut-il  condamner  la  déplorable  pratique  de  certains 

(1)  Ancienne  basse  de  M.  de  Barreau. 


Digitized  by 


Google 


270  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

luthiers  qui,  pour  unifier  les  longueurs,  n'ont  pas  hésité  à  déplacer  les//" 
dans  les  tables  d'instruments  anciens  auxquels  ils  ont  du  mênrïe  coup 
enlevé  toute  originalité  et  les  trois  quarts  de  leur  valeur  artistique  et  vénale. 
Modifier  la  place  du  cran  de  1/  est  déjà  trop.  En  admettant  qu'on  veuille 
la  longuer  type  des  instruments,  en  eflet,  quel  inconvénient  peut-il  y  avoir 
à  placer  r/ un  peu  plus  haut,  un  peu  plus  bas?  Seul  un  luthier  pourra 
remarquer  ce  changement  et  Tinstru  ment,  du  moins,  ne  sera  pas  défiguré. 

LES  NOTES  DÉFECTUEUSES   DES  INSTRUMENTS 

A  ARCHET 

Tous  ceux  qui  possèdent  la  pratique  des  instruments  à  archet  savent 
qu'il  existe  des  notes  défectueuses  qu'on  désigne  quelquefois  d'une  épi- 
thète  assez  expressive  en  les  appelant  notes  roulantes  ;  ils  savent  égale- 
ment que  les  meilleurs  instruments  n'échappent  pas  à  ce  grave  défaut, 
sorte  de  tare  originelle,  dont  sont  affligés  aussi  bien  les  merveilles  sorties 
des  mains  des  grands  maîtres  de  la  lutherie  que  les  plus  modestes  pro- 
duits de  la  fabrication  courante.  Ces  mauvaises  notes  sont  produites  par 
des  phénomènes  d'interférences  (4)  et  résultent  de  la  rencontre  de  sons 
qui  se  trouvent  en  rapport  d'intervalle  dissonant.  Ce  ne  serait  point  le 
lieu  ici  d'aborder  l'étude  des  lois  de  l'acoustique  avec  lesquelles  la  plupart 
de  mes  lecteurs  sont  d'ailleurs  familiers  ;  je  me  garderai  donc  bien  de 
porter  la  question  sur  le  terrain  scientifique  et  je  demeurerai,  comme  je 
l'ai  fait  jusqu'à  présent,  dans  le  domaine  de  la  pratique. 

Un  grand  nombre  de  chercheurs  se  sont  essayés  à  corriger  dans  les 
instruments  à  archet  les  mauvaises  notes  dont  je  viens  de  parler.  Je  crois 
pouvoir  dire  que  tous  les  essais  ont  été  infructueux  à  l'exception  toutefois 
d'un  seul,  très  intéressant  et  très  concluant,  dont  l'auteur  est  mon  excel- 
lent et  vieil  ami,  M.  Achille  Dien,  un  violoniste  et. . .  un  peintre  de  talent. 
L'invention  de  M.  Dien  a  fait  l'objet  d'un  mémoire  présenté  à  l'Académie 
des  sciences  en  1875  par  M.  Jamin,  membre  de  l'Institut,  et  a  été  approuvée 
dans  le  rapport  de  la  commission  nommée  à  ce  sujet.  La  même  année, 
M.  Dien  a  publié  une  plaquette  ('2),  devenue  fort  rare,  où  il  a  expliqué  son 
système.  Je  ne  saurais  mieux  faire,  en  ayant  été  gracieusement  autorisé 

(1)  Ces  phénomènes  d'interférences  sont  assez  fréquents  dans  les  orgues,  surtout 
pour  les  jeux  du  récit  qui  sont  enfermés  dans  la  boite  expressive. 

(2)  EsHai  sur  les  notes  défectueuses  des  instruments  à  archet.  Imprimerie  A.  Chaix 
et  Cie,  1875. 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES   CONSIDÉRATIONS.  271 

par  son  auteur,  que  de  reproduire  ici  une  partie  de  cette  étude  en  la  com- 
plétant par  la  description  de  certains  perfectionnements  que  M.  Dien  a 
apportés  depuis  à  son  propre  procédé,  description  qu'il  a  bien  voulu  rédi- 
ger lui-même  à  mon  intention.  Je  lui  passe  donc  la  parole  :  ^ 

«  La  dureté  de  certains  sons  se  manifeste  à  différents  degrés  dans 
presque  tous  les  instruments  à  cordes  ;  les  notes  affectées  de  cet  incon- 
vénient sont  presque  toujours  les  mêmes  (i),  mais  chaque  instrument  ne 
les  contient  pas  infailliblement  toutes  à  la  fois,  ni  au  même  degré  d'inten- 
sité ;  dans  quelques  instruments  privilégiés,  ces  notes  sont  môme  relati- 
vement bonnes  ;  cependant,  même  dans  ce  cas,  il  est  impossible  qu'une 
oreille  exercée  ne  sente  pas  que  leurs  vibrations  n'ont  pas  la  môme  liberté 
ni  la  même  souplesse  que  celles  des  autres  notes.  Dans  certains  instru- 
ments, le  défaut  dont  nous  parlons  atteint  quelquefois  une  proportion 
telle,  qu'il  devient  un  obstacle  invincible  pour  l'exécutant,  la  note  roulant 
sous  l'archet  et  produisant  à  peu  près  l'effet  d'une  crécelle.  Les  meilleurs 
violons  et  violoncelles  des  maîtres  italiens  ne  sont  pas  exempts  de  cette 
imperfection,  qui  souvent  cause  à  l'exécutant  une  grande  préoccupation 
quand  il  doit  aborder  les  notes  défectueuses. 

1  Les  moyens  employés  jusqu'ici  pour  atténuer  la  dureté  des  mauvaises 
notes  n'ont  souvent  eu  pour  effet  que  d'amoindrir  les  qualités  générales 
des  instruments,  sans  en  corriger  les  quelques  points  imparfaits  ;  aussi 
n'avons-nous  cherché  à  combattre  les  notes  défectueuses  que  par  des 
moyens  rationnels  et  qui  n'altèrent  en  rien  l'économie  générale  de  l'ins- 
trument. 

1  Effets  d'acoustique  sur  lesquels  repose  le  système 

1  Le  principe  du  système  que  nous  appliquons  au  violon  et  au  violon- 
celle, pour  remédier  à  leurs  notes  défectueuses,  repose  sur  l'aCBnité  des 
vibrations  des  sons,  lorsqu'ils  sont  accordés  en  unissons  et  en  octaves. 
Ce  principe  se  trouve  confirmé  par  l'expérience  suivante. 

1  Lorsqu'on  produit  un  son  par  l'intermédiaire  de  l'archet  et  que, 
pendant  sa  durée,  on  établit  sur  une  corde  voisine,  par  la  simple  appli- 
cation d'un  doigt,  un  rapport  d'unisson  ou  d'octave  avec  cette  même 
note  (2),  il  en  résulte  instantanément  une  sonorité  particulière,  dont  la 

(1)  <  Sur  le  violon,  8i  hémoly  ut  naturel  eiut  dièse  suraigus,  sur  la  chanterelle,  —  plus 
rarement  si  bémol  et  ut  naturel  sur  la  quatrième  corde,  cinquième  position.  Sur  le  vio- 
loncelle, fa  naturel  et  fa  dièse  de  la  troisième  corde.  » 

(2)  €  L'octave  inférieure  devra  être  prise  de  préférence  à  l'octave  supérieure,  afin  de 
rendre  reffet  plus  frappant.  » 


Digitized  by 


Google 


^72  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

sçuplesse  et  la  liberté  de  vibration  sont  les  caractères  saisissants.  En 
raison  du  même  principe,  les  mauvaises  notes  vibrent  parfaitement  et 
perdent  leur  dureté  lorsqu'on  établit  entre  elles  et  une  corde  voisine  ua 
rapport  d'unisson  ou  d'octave.  Toutefois,  comme  il  est  le  plus  souveot 
impossible,  durant  l'exécution  d'un  morceau,  de  prendre  simultanément 
l'octave  ou  l'unisson  des  notes  que  l'on  veut  rectifier,  ce  procédé  n'est 
signalé  ici  que  comme  preuve  venant  à  l'appui  du  principe  que  nous 
venons  d'exposer.  —  C'est  en  nous  renfermant  uniquement  dans  l'appU^ 
cation  de  ce  principe  que  nous  avons  cherché  à  établir  sur  le  violon, 
d'une  façon  fixe  et  conslantej  les  unissons  ou  les  octaves  des  notes  défec-f 
tueuses. 

1»  On  sait  que  dans  les  instruments  à  archet  chaque  corde  est  divisée  en 
deux  parties  par  le  chevalet.  L'une,  qui  est  la  partie  la  plus  longue,  se 
trouve  entre  le  chevalet  et  le  sillet  de  la  touche  ;  c'est  la  partie  mise  en 
vibration  par  le  frottement  de  l'archet,  et  que  nous  qualifions  de  partie 
principale  ou  sonore.  L'autre,  beaucoup  plus  courte,  comprise  entre  le 
chevalet  et  le  cordier  (1)  où  est  son  point  d'attache,  et  que  nous  nomme* 
rons  partie  accessoire^  ou  prolongement  de  la  cordç,  n'a  jamais  été  consi- 
dérée jusqu'ici  comme  pouvant  influer  sur  les  vibrations  de  l'instrument; 
or,  ce  sont  précisément  ces  parties  accessoires  des  cordes  qui  donnent 
lieu  aux  interférences,  principale  cause  des  mauvaises  notes  (2)  ;  mais  ce 
soDt  aussi  ces  parties  accessoires  qui,  par  les  différentes  dispositions  que 
nous  leur  donnons,  se  trouvent  accordées  à  l'unisson  ou  à  l'octave  des 
notes  défectueuses.  Dès  lors  celles-ci  sont  instantanément  modifiées  et 
acquièrent  une  sonorité  égale  à  celle  des  autres  notes. 

»  Désignation  des  mauvaises  notes 

»  Sur  la  plus  grande  partie  des  violons  qui  ont  servi  à  nos  expériences^ 
nous  avons  fait  les  remarques  suivantes  :  relativement  aux  mauvaises 
notes,  le  violon  nous  a  paru  se  diviser  en  deux  catégories  :  la  première 
comprend  les  violons  dont  les  mauvaises  not^  sont  ut  naturel  et  ut  dièse 

(1)  «  Appelé  aussi  queue,  ou  tire-cordes.  » 

(2)  Je  ne  partage  pas,  sur  ce  point,  Topinion  de  M.  Dien.  On  peut  d'ailleurs  se  con- 
vaincre de  son  erreur  en  étouffant  les  vibrations  des  proton çj taxent»  par  une  petite 
bande  de  flanelle  disposée  de  la  même  manière  que  sur  les  prolongements  des  cordes 
de  piano.  On  constatera  alors  que  les  notes  défectueuses  subsistent  toujours.  M.  Dien 
a,  je  crois,  trouvé  la  véritable  cause  de  ces  notes  dues  à  des  interférences,  dans  les 
raisoos  q4i'U  e(k  donne  plus  loin  à  pirepos  du  vioAoJ^celle  et  qui  peuvent  aussi  bien 
s'appliquer  au  violon  qu'à  n'importe  quel  autre  instrument  du  quatuor.  (A-  T..,) 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES   CONSIDÉRATIONS.  27$ 

suraigus  sur  la  chanterelle,  et  aussi,  mais  moins  souvent,  ut  naturel  sur 
la  quatrième  corde,  cinquième  position  ;  la  seconde  catégorie  est  celle 
des  violons  dont  les  notes  défectueuses  sont  si  bémol  et  ut  dièse  suraigus 
sur  la  chanterelle,  quelquefois  si  hémol  sur  la  quatrième  corde,  cinquième 
position.  Nous  avons  remarqué  en  outre  que  sur  les  violons  appartenant 
à  chacune  de  ces  deux  catégories,  la  distance  comprise  entre  le  chevalet 
et  le  cordier  différait  de  trois  à  quatre  millimètres  :  cette  différence  suffît 
pour  établir  entre  les  parties  accessoires  des  cordes  et  les  sons  aigus  des 
cordes  principales  des  relations  variables,  qui  expliquent  la  formation 
des  deux  catégories  que  nous  avons  observées. 

^  Application  du  système  au  violon 

i>  Il  pourrait,  au  premier  abord,  paraître  suffisant  de  s'attacher  spécia- 
lement à  la  correction  des  notes  défectueuses  appartenant  à  chacune  des 
catégories  dont  nous  venons  de  parler  ;  mais,  en  tenant  compte  de  Tin- 
fluence  des  interférences,  on  comprendra  que  la  correction  simple  de 
Vut  naturel  et  de  Yut  dièse  de  la  première  catégorie  pourrait  faire  naître  de 
nouvelles  interférences,  qui  nuiraient  à  la  sonorité  du  si  hémol  et  du  si 
naturel.  Il  en  serait  de  même  si  Ton  se  bornait  à  ne  corriger  que  le  si 
béinol  et  Vut  dièse  formant  la  deuxième  catégorie  ;  le  si  naturel  et  Vut 
naturel  pourraient  à  leur  tour  devenir  de  mauvaises  notes.  Bien  que  cet 
effet  ne  soit  pas  toujours  la  conséquence  infaillible  de  la  rectification 
simple  des  mauvaises  notes,  il  devra  pourtant  se  produire  assez  souvent 
pour  qu'il  soit  nécessaire  de  se  pourvoir  d'un  moyen  d'en  éviter  les 
inconvénients.  C'est  pourquoi  nous  avons  adopté  un  système  général, 
consistant  à  établir  sur  les  prolongements  des  quatre  cordes  une  série  de 
notes  dans  l'ordre  chromatique,  qui  sont  si  bémol,  si  naturel,  ut  naturel, 
nt  dièse.  Ce  groupe  de  notes  chromatiques  comprend  d'abord  les  notes 
défectueuses  des  deux  catégories,  et  est  complété  et  pour  ainsi  dire 
englobé  par  la  note  la,  qui  trouve  son  unisson  dans  l'harmonique  de  la 
oorde  principale  la  et  la  note  ré,  qui  trouve  son  unisson  dans  l'harmo- 
nique de  la  corde  principale  r^  ;  de  cette  façon,  les  interférences  qui  pour- 
raient résulter  de  la  correction  simple  des  notes  défectueuses  se  trouve- 
ront complètement  annulées.  —  La  figure  100  montre  l'ordre  dans  lequel 
nous  disposons  le  groupe  chromatique  sur  les  quatre  ^prolongements  ou 
parties  accessoires  des  cordes. 

t>  Les  trous  dans  lesquels  sont  introduits  les  nœuds  des  cordes  sont 
disposés  irrégulièrement  sur  le  cordier,  afin  de  donner  aux  prolonge- 
as 


Digitized  by 


Google 


274 


QUELQUES   CONSIDERATIONS. 


ments  les  longueurs  nécessaires  pour  pouvoir  les  accorder  à  Tunisson 
des  notes  indiquées  sur  la  portée  de  la  figure  ;  deux  petits  sillets 
mobiles  sont  placés,  l'un  sous  les  cordes  mi  et  ré^  l'autre  sous  les  cordes 

la  et  sol  ;  ces  deux  sillets  sont  en 
corne  et  prennent  la  forme  cylindrique 
du  cordier  ;  en  faisant  glisser  ces  sil- 
lets sous  les  cordes  par  l'un  ou  l'autre 
bout,  on  obtiendra  ainsi  les  unissons 
des  notes  indiquées  sur  la  portée  ;  le 
sillet  placé  sous  les  cordes  la  et  sol 
devra  être  légèrement  plus  élevé  que 
celui  placé  sous  les  cordes  mi  et  ré  y 
afin  de  laisser  vibrer  librement  les 
deux  prolongements  la  et  sol  ;  de 
plus,  afin  que  le  prolongement  de  la 
corde  sol  donne  purement  et  juste  ut 
naturel,  il  est  absolument  indispen* 
sable  que  cette  corde  soit  filée  exacte- 
ment dans  toute  sa  longueur,  ce  qui 
n'a  pas  lieu  généralement,  car  on  a 
l'habitude  d'espacer  les  dernières 
spires  formant  l'extrémité  de  cette 
corde  pour  faciliter  la  façon  du  nœud  ; 
dans  cet  état,  le  prolongement  de  la 
corde  sonnerait  mal  et  toujours  trop 
haut  pour  pouvoir  être  utilisé.  Aussi, 
sans  tenir  compte  d'une  petite  diffi- 
culté insignifiante  occasionnée  par  la 
raideur  de  la  corde,  on  fera  le  nœud 
en  plein  dans  l'endroit  où  les  spires 
sont  adhérentes. 

]»  Une  fois  les  unissons  des  notes 

de  la  portée  obtenus,  on  pourra  se 

convaincre  de  la  puissante  influence 

qu'acquièrent  les  prolongements  des 

cordes  lorsqu'ils  sont  disposés  de  façon  à  agir  utilement  sur  les  notes 

défectueuses,  et  par  là  même  on  comprendra  l'extrême  importance  que 

nous  avons  donnée  à  leur  emploi. 


v_y 


Fig.   iOO.   —  Dispositif    des    sillets 

MOBILES     POUR     L*ACCORD     DES     PRO- 
LONGEMENTS   DE    CORDES. 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES  CONSIDÉRATIONS.  '  275 

^  Application  du  système  au  violoncelle 

1  Les  noies  défectueuses  du  violoncelle  sont  fa  naturel  et  fa  dièse  sur  la 
troisième  corde.  Certains  instruments  n'ont  de  mauvais  que  le  fa  naturel; 
d'autres  \efa  dièse;  quelques  violoncelles  ont  les  deux,  mais  alors  presque 
jamais  au  même  degré.  Les  interférences  qui  les  produisent  nous  parais- 
sent avoir  une  autre  cause  que  celles  qu'on  remarque  sur  le  violon.  Nous 
en  voyons  plus  particulièrement  la  cause  dans  le  volume  d'air  contenu 
dans  rinstrumenl(l);  l'expérience  suivante  justifie,  ce  nous  semble,  celte 
opinion.  Lorsqu'on  produit  un  son  avec  la  voix  près  de  l'ouverture  des  ff 
et  que  ce  son  rencontre  l'unisson  de  la  note  donnée  par  le  volume  d'air 
dont  nous  parlons,  on  remarque  que  cette  note  est  très  voisine  des  notes 
défectueuses  ;  de  là  peuvent  naître  les  interférences  qui  nuisent  à  la  sono- 
rité du  fa  naturel  ou  du  fa  dièse.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  moyens  que  nous 
proposons  pour  la  correction  des  mauvaises  notes  du  violoncelle  sont 
analogues,  quant  au  principe,  à  ceux  que  nous  employons  pour  le  violon, 
mais  ils  diffèrent  quant  au  mécanisme. 

^  Le  seul  prolongement  de  corde  que  nous  pourrions  employer  pour 
ia  correction  du  fa  naturel  et  du  fa  dièse  de  la  troisième  corde  est  celui  de 
la  quatrième  corde.  Mais  le  degré  de  tension  qu'atteint  cette  corde  en 
raison  de  son  fort  diamètre  l'empêche  de  donner  la  vibration  et  la  sono- 
rité nécessaires  pour  combattre  la  mauvaise  qualité  de  son  des  notes 
défectueuses  ;  c'est  pourquoi  nous  avons  recours  au  moyen  suivant. 
Nous  avons  fait  ajuster  sur  un  violoncelle  un  appareil  fort  simple,  dont 
nous  devons  la  construction  à  la  complaisance  d'un  luthier  très  habile, 
M.  Chanot,  qui  nous  a  prêté,  pour  cet  essai,  le  concours  le  plus  intelli- 
gent et  le  plus  désintéressé.  Cet  appareil  consiste  en  une  petite  pièce  de 
bois  placée  sous  la  touche,  à  la  naissance  du  manche  ;  elle  est  disposée 
de  façon  qu'on  puisse  y  adapter  une  cheville  destinée  à  tendre  une  corde 
qui  a  son  point  d'attache  sous  le  cordier.  Cette  corde  sera  d'abord  fixée 
sous  le  cordier,  passera  ensuite  dans  le  centre  du  chevalet  par  une  ouver- 
ture pratiquée  pour  cela  un  peu  au-dessous  du  cœur  du  chevalet,  puis 
poursuivra  sa  roule  en  passant  sous  la  touche,  jusqu'à  la  cheville  des- 
tinée à  la  recevoir.  C'est  par  l'influence  de  sa  vibration  que  nous  parve- 

(1)  J'ai  expliqué  plus  haut,  dans  une  note  de  la  page  272,  que  c'est  à  cette  même 
-cause  que  me  paraissent  dus  les  elTets  d'interférences  constatés  sur  le  violon.  Seule- 
ment, pour  le  violoncelle,  j'ai  constaté  que  les  notes  défectueuses  peuvent  aller  du  mi 
au  i'o/,  suivant  la  taille  de  l'instrument  et  par  conséquent  suivant  le  volume  intérieur 
de  sa  caisse  sonore.  (A.  T...) 


Digitized  by 


Google 


^6  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

nons  à  corriger  les  notes  défectueuses  du  violoncelle.  Cette  corde  devra 
s'accorder  au  moyen  de  sa  cheville,  à  Tunisson  du  fa  naturel  ou  à  celui  du 
fa  dièse  de  la  troisième  corde,  suivant  le  défaut  de  l'instrument.  C'est  un 
sol  d'alto,  que  nous  faisons  filer  à  la  longueur  nécessaire  (i).  La  pression 
exercée  sur  le  chevalet  par  cette  corde  d'un  faible  diamètre,  surtout  à  la 
tension  que  nous  lui  donnons,  ne  peut  en  aucune  façon  nuire  à  l'équilibre 
de  l'instrument. 

»  L'appareil  dont  nous  venons  d'expliquer  la  construction  et  l'emploi 
est  d'une  application  très  facile  ;  la  place  qu'il  occupe  sur  le  violoncelle  et 
sa  très  petite  dimension  le  rendent  presque  imperceptible.  » 

Comme  on  le  voit,  le  système  de  correction  des  notes  défectueuses 
préconisé  par  M.  Dien  est  extrêmement  ingénieux.  A.  ce  titre,  il  mérite 
d'être  connu  de  tous  et  je  m'en  serais  voulu  de  ne  pas  l'avoir  signalé 
dans  ce  livre.  Malheureusement,  je  doute  que  les  artistes  consentent 
Volontiers  à  faire  à  leur  instrument  une  adjonction  quelconque,  si  peu 
visible  qu'elle  soit  ;  c'est  pour  cela  probablement  que  l'invention  de 
M.  Dien  n'a  pas  été,  depuis  longtemps,  mise  à  profit  par  tous  ceux  qui 
jouent  d'un  instrument  à  archet. 


DE  L'INFLUENCE  DU  «  DE  VISU  » 
SUR  LE  «  DE  AUDITU  ))  (2) 

Il  n'est  pas  un  culte  plus  sincère  et  plus  répandu  à  la  fois  parmi  les 
amateurs  du  quatuor  à  cordes  que  celui  qu'ils  professent  pour  tout 
instrument  signé  d'un  nom  italien  célèbre.  Je  n'ai  pas  besoin  d'ajouter 
que  la  signature  de  Stradivarius  est  celle  qui  est  l'objet  des  plus  nom- 
breuses faveurs,  et  je  puis  dire  des  plus  méritées.  Aussi,  lorsqu'on  croit 
avoir  enfin  trouvé  ce  rarissime  instrument  tant  cherché,  quel  amour  ne 
lui  témoigne-t-on  pas?  On  ne  l'admire  plus,  on  l'adore.  Il  faut  voir 
combien  ce  cher  objet  est  soigné,  dorloté,  emmailloté,  et  le  bonheur  que 
témoignent  les  yeux  de  son  possesseur  lorsque  celui-ci  le  sort  de  sa  boite 
pour  le  faire  admirer  et  essayer  par  les  amateurs. 

(1)  «  Dans  le  cas  où  cette  corde,  en  vibrant,  donnerait  un  son  trop  prolongé,  il  sera 
facile  d'éviter  cet  inconvénient  en  l'entourant,  sur  un  point  seulement,  de  fil  de  laine 
ou  de  coton.  » 

(2)  Les  pages  qui  suivent  sont  empruntées  à  un  opuscule  que  j'ai  publié  en  4890 
sous  le  titre  de  Quelques  considérations  sur  la  luthet^ie. 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES   CONSIDÉRATIONS.  277 

Chacun  veut  lui  accorder  un  compliment  :  Tun  exalte  ses  formes,  ses 
voûtes;  l'autre  son  état  de  conservation  et  surtout  son  vernis  superbe. 
Quant  au  propriétaire,  grisé  par  tant  de  louanges,  il  est  bien  aise  de  ne 
pouvoir  plus  douter  qu'il  est  l'heureux  possesseur  d'un  instrument 
merveilleux. 

Cette  douce  illusion  est  bien  pardonnable,  puisque  souvent  elle  est 
acquise  au  prix  de  grands  sacrifices  d'argent  par  ceux  qui  en  ont  peu  ou 
le  gagnent  péniblement.  Mais  au  train  où  vont  les  choses  de  la  curiosité, 
ces  beaux  et  souvent  bons  instruments  deviendront  bientôt  la  propriété 
exclusive  des  amateurs  millionnaires  ou  des  musées,  et  les  artistes,  ceux 
qui  en  ont  réellement  besoin,  devront  se  résigner  à  jouer  les  violons, 
altos  et  basses  de  l'école  française,  seule,  actuellement,  qui  fasse  bon  et 
bien.  J'excepte  de  la  catégorie  des  bons  instruments  les  imitations  en 
bois  cuit  dont  on  a  tant  abusé  il  y  a  quelques  années,  et  n'entends  parler 
que  des  instruments  construits  pour  l'audition  et  non  pour  la  vue. 

Les  luthiers  qui  ont  fait  des  foc  simile  ont  eu  raison,  commercialement 
parlant,  puisqu'ils  ont  exploité  la  faiblesse  humaine  (j©  suis  poli),  source 
intarissable  de  fortune  pour  celui  qui  sait  y  puiser  habilement;  mais  au 
point  de  vue  artistique,  ce  mirage  a  tué  pendant  50  ans  l'essor  de  l'école 
de  lutherie  française,  si  bien  régénérée  par  Nicolas  Lupot,  au  commence- 
ment du  xix»  siècle,  et  dont  les  élèves  et  les  émules  devaient  rester 
fidèles  aux  bonnes  traditions.  Ce  fut  une  longue  crise  pendant  laquelle  les 
bons  luthiers  eurent  à  subir  la  concurrence  dangereuse  des  imitateurs. 
Cette  vogue  est  aujourd'hui  périmée  et  pour  toujours,  je  l'espère  du 
moins,  ce  qui  justifie  une  fois  de  plus  ce  vers  bien  connu  : 

Rien  n'est  beau  que  le  vrai,  le  vrai  seul  est  aimable. 

La  prépondérance  du  de  visu  sur  le  de  auditu^  telle  est  la  véritable 
raison  de  tant  de  sottises. 

Il  faut  que  vous  sachiez,  mes  chers  lecteurs,  que  si  le  vernis  n'est  pas 
pour  les  quatre  cinquièmes  dans  l'estime  que  les  amateurs  témoignent 
pour  un  instrument,  il  y  est  bien  pour  les  trois  quarts  au  moins,  et  dans 
le  système  de  l'imitation,  on  a  fort  habilement  exploité  l'ostentation,  ce 
travers  si  répandu  et  qui  se  résume  en  deux  mots  :  vouloir  paraître  ! 

Avec  un  violon  ou  une  basse  vernis  en  plein,  sans  tache,  sans  usure  ni 
truquage,  il  est  impossible  de  dissimuler  un  instrument  de  construction 
moderne.  Ce  que  l'on  admire  le  plus  dans  un  Stradivarius,  à  part  ses 
qualités  sonores,  c'est  son  vernis  brun  rouge,  tempéré  par  une  sous-teinte 
dorée  que  seul  le  temps  donne  au  bois,  et  que  ne  peut  obtenir  le  plus 


Digitized  by 


Google 


278  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

beau  vernis  sur  des  fournitures  neuves  dont  la  teinte  blanche  se  reflète  en 
cru,  d'autant  mieux  que  le  vernis  est  plus  transparent.  C'est  une  qualité 
dont  ne  saurait  se  passer  un  instrument  respectable  sous  peine  d'être 
l'objet  des  plus  cruelles  moqueries  :  —  «  Mais,  mon  cher,  votre  violon  a 
le  son  vert,  ce  n'est  pas  étonnant,  il  est  tout  rouge,  i  —  c  Oh  mon  ami  ! 
ne  sortez  pas  avec  votre  basse  dans  la  rue  ;  si  un  taureau  passait  !  :»  —  Ou 
bien  :  a:  Tiens  !  auriez- vous  passé  votre  alto  à  la  confiture  de  groseille?  > 
etc.,  etc. 

Il  était  facile  avec  du  talent,  de  la  réclame  et  surtout  une  bonne  cuisson 
des  bois  de  lutherie,  d'exploiter  cette  fâcheuse  influence  du  de  visu  sur  le 
de  audilu.  On  comprendra  facilement  que  des  fournitures  de  lutheiûe 
mises  dans  des  boites  métalliques  bien  closes,  soumises  ensuite  à  la 
chaleur  d'un  four,  arrivent  à  une  teinte  qui  peut  aller  du  jaune  brun 
tendre  au  brun  et  même  au  noir,  et  cela  sans  aucune  des  taches  que 
donnerait  inévitablement  toute  préparation  colorée  et  aqueuse  appliquée  i 

sur  les  instruments  à  nu.  Mais  les  bois  ainsi  traités  n'ont  plus  aucune  i 

énergie  ;  ils  deviennent  cassants,  les  copeaux  que  le  rabotage  amène  n'ont  > 

plus  les  qualités  textiles  des  bois  même  les  plus  vieux,  les  collages 
manquent  de  solidité,  l'instrument  est  mort-né.  Mais  aussi  quelle  diffé- 
rence dans  la  teinte  du  vernis  !  Plus  n'est  besoin  d'attendre  des  années  : 
faites  usage  de  n'importe  quelle  couleur,  elle  paraîtra  toujours  belle  et 
transparente.  Une  simple  couche  de  colle  donne  aux  instruments  traités 
par  ce  procédé  une  superbe  apparence  ;  un  vernis  qui  serait  afl*reusement 
cru  sur  un  bois  naturel  prend  immédiatement  des  teintes  d'un  beau  brun 
rouge  doré  avec  des  reflets  superbes.  Seulement  le  temps  n'améliore  plus 
rien  de  ces  produits.  Les  plus  anciennes  imitations  que  j'ai  revues  après 
quarante  ans  m'ont  semblé  passées,  ternes  et  laissaient  voir  le  truquage 
dans  toute  son  efl*ronterie. 

Il  n'y  a  plus  rien  à  dire  sur  les  grands  luthiers  italiens  que  tout  le  monde 
apprécie  depuis  plus  d'un  siècle  :  les  Stradivarius,  Guarnerius,  Amati, 
Rugger,  Magini,  Gagliano,  etc.,  etc.  Mais  à  part  les  pièces  signées  de  ces 
quatre  premiers  noms,  et  au  risque  de  faire  sauter  au  plafond  de  trop 
naïfs  admirateurs,  si  vous  saviez  combien  cette  lutherie  était  médiocre  au 
point  de  vue  de  l'exécution  !  Comme  l'intérieur  était  négligé,  comme  les 
épaisseurs  étaient  traitées!  Des  voûtes  inégales  où  souvent  le  rabot 
n'avait  pas  adouci  ce  que  la  gouge  avait  ébauché.  Que  dire  des  fournitures? 
Que  d'instruments  (surtout  les  basses)  dont  les  fonds  sont  en  hêtre,  en 
marronnier,  en  tilleul,  voire  même  en  peuplier,  tantôt  sur  couche,  tantôt 
sur  maille,  n'importe,  et  des  nœuds  et  du  bois  à  contre  sens  !  Cependant 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES   CONSIDÉRATIONS.  279 

tous  ces  vieux  types  sont  généralement  recouverts  d'un  vernis  d'une  belle 
nuance  que  la  patine  et  le  temps  ont  encore  embellie  par  un  charme  de 
vétusté  auquel  il  est  si  difficile  de  se  soustraire.  Malgré  de  grandes 
défectuosités  acoustiques,  ces  instruments  ont  un  aspect  séduisant,  et 
souvent  on  en  achète  un  inférieur  auquel  on  s'efforcera  de  trouver  dans 
la  suite  toutes  les  qualités. 

Si  les  luthiers,  dans  un  intérêt  commercial  que  je  n'ai  pas  à  juger,  ne 
tiennent  pas  le  même  langage  que  moi,  je  suis  bien  convaincu  que  tous 
partagent  du  moins  ma  façon  de  voir  sur  ee  point.  On  se  demande  en 
somme  ce  que  serait  devenue  toute  cette  lutherie  italienne  de  deuxième, 
troisième  et  quatrième  ordre  sans  la  patience,  le  talent  des  Gand, 
Rambaux,  Chanot,  etc.,  etc.,  qui  ont  recoupé,  remis  d'épaisseur,  souvent 
doublé,  rapiécé  et  presqu'entièrement  reconstruit  tous  ces  instruments 
rapportés  par  le  fameux  Tarisio? 

C'était  un  type  bien  curieux  que  cette  espèce  de  colporteur  qui 
parcourait  l'Italie  jusque  dans  ses  coins  les  plus  ignorés  et  rapportait 
vers  le  mois  de  janvier  de  chaque  année  le  produit  de  ses  recherches.  Il 
fit  ce  métier  de  1830  à  i853  environ.  Rien  n'était  plus  étrange  que  le 
déballage  de  ce  bonhomme  dont  la  mise  et  la  figure  auraient  effrayé  au 
coin  d'un  bois.  Il  descendait  dans  un  petit  hôtel  borgne  de  la  rue  Greneta 
et  là,  dans  une  chambre  plus  que  modeste,  rangeait  de  grandes  caisses 
pleines  de  débris  de  violons  et  de  basses.  Cette  façon  originale  d'importer 
les  vieux  instruments  en  France  lui  permettait  de  se  soustraire  aux  droits 
de  douane;  tout  était  démonté,  les  tables  d'un  côté,  les  fonds  d'un  autre, 
les  éclisses  et  les  têtes  encore  à  part.  C'est  dans  ce  réduit  que  venaient 
s'approvisionner  d'instruments  italiens  les  luthiers  parisiens  les  plus  en 
vogue,  les  Vuillaume,  Gand,  Rambaux,  Chanot,  etc.,  etc.  C'était  le  bon 
temps  ;  mais  il  fallait  compter  avec  le  flair  et  la  roublardise^  c'est  le  mot,  de 
Tarisio,  et  ils  avaient  fort  à  faire  ces  luthiers  qui  avaient  besoin  de  lui. 

Aujourd'hui  cette  source  est  tarie.  Comme  je  le  disais  plus  haut,  tout 
est  coté  à  une  valeur  exagérée,  et  la  vente  si  facile  de  ces  vieux  produits 
italiens  devient  de  jour  en  jour  plus  rare,  tant  il  y  a  peu  d'instruments  sur 
le  marché.  Cette  rareté  croissante  fournit  un  regain  de  vitalité  à  ce  préjugé 
avec  lequel  on  vivra  longtemps  encore  malheureusement,  qui  veut  qu'un 
violon  ou  une  basse  ayant  les  apparences  du  neuf  ne  peut  produire  que 
des  sons  criards  et  sans  harmonie. 

J'ai  eu  cent  fois  dans  ma  vie  d'artiste  à  observer  ce  que  je  viens 
d'avancer.  Il  y  a  peu  de  temps  encore,  j'étais  appelé  par  une  société 
philharmonique  à  prendre  part  à  un  concert.  J'y  devais  jouer  un  concerto 


Digitized  by 


Google 


280  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

de  violoncelle,  et  j'avais  eu  Tidée  d'apporter  une  basse  moderne  excel- 
lente, faife  par  un  artiste  hors  ligne  qui  fut  autrefois  preniier  ouvrier  chez 
Vuillaume,  ensuite  chez  Miremont,  puis  travailla  chez  Gand  et  dans  la 
suite  retourna  à  Mirecourt,  pays  d'origine  de  presque  tous  les  luthiers 
français.  J'étais  en  doigts,  comme  on  dit  en  style  d'artistes,  et  j'étais 
devant  un  pubhc  sympathique  ;  bref,  si  j'ai  joué  une  fois  convenable-» 
ment  dans  ma  vie,  c'est  ce  soir-là.  Mais  ma  basse  était  rouge,  hélas  ! 
Malgré  le  succès  que  le  concerto  de  mon  ami  Saint-Saëns  obtint,  je 
vis  les  amateurs  de  l'orchestre  regarder  mon  instrument  du  coin  de 
l'œil,  et  l'un  d'eux,  en  venant  me  faire  compliment  sur  mon  exécution, 
sur  l'excellent  choix  de  mon  solo,  me  glissa  dans  l'oreille  d'un  air 
mystérieux  cette  phrase  :  «  Quel  malheur,  mon  cher  maître,  que  vous 
n'ayez  pas  joué  sur  mon  Grancino.  Pourquoi  jouez- vous  sur  un  instrument 
neuf?  » 

RemarqujBZ  que  la  basse  qu'on  me  vantait  était  affreuse,  sourde  comme 
un  tapis,  doublée  de  tous  côtés,  fond  en  peuplier,  etc.  Il  est  vrai  de  dire 
que  ma  basse  avait  été  manquée  comme  vernis.  Construite  pour  l'Exposi- 
tion de  Vienne  avec  une  fourniture  superbe,  elle  avait  été  gâtée  d'aspect 
par  les  premières  couches  d'un  vernis  rouge  violet,  et  le  luthier  qui  me 
l'avait  vendue  avait  été  heureux  de  s'en  défaire,  connaissant  par  expérience 
l'influence  des  yeux  sur  l'oreille;  mais  j'avais  toujours  reculé  devant 
l'ennui  du  dévernissage  et  du  revernissage.  Cependant,  devant  les 
manifestations  successives  et  non  interrompues  des  personnes  qui 
m'avaient  entendu,  je  pris  la  résolution  de  réhabiUter,  aux  yeux  des 
amateurs,  l'instrument  peut-être  le  meilleur,  le  plus  souple  et  en  même 
temps  le  plus  vigoureux  qu'il  m'ait  été  donné  de  jouer  dans  ma  vie. 

Ma  basse  fut  donc  couverte  d'un  vernis  que  je  crus  avoir  réussi;  puis 
je  me  inis  en  devoir  de  la  truquer,  d'y  ajouter  des  usures,  des  éraflures, 
des  crasses^  comme  on  dit  dans  le  métier.  Elle  avait  cette  fois  l'aspect  d'un 
vieil  instrument  bien  conservé. 

Cependant,  j'appris  bientôt  que,  malgré  la  couleur  de  ma  basse,  l'im- 
pression n'avait  pas  été  mauvaise  dans  le  concert  précédent,  car  je  fus 
redemandé  par  la  même  Société  un  mois  environ  après.  J'emportai  ma 
basse  réhabillée  en  vieux,  et  la  première  personne  que  je  trouvai  à  la  gare 
fut  le  monsieur  au  Grancino  «  Eh  bien,  cher  mailre,  quelle  basse 
apportée?  ï^  —  «  Je  me  suis  rappelé  vos  bons  conseils,  lui  dis-je,  car  j'ai 
pris  avec  moi  mon  Bergonzi,  et  j'espère  que  vous  en  serez  content.  » 
Certes,  je  n'aurais  pas  tenu  ce  langage  à  un  luthier  de  profession  ;  mais  ce 
petit  mensonge  me  donnait  un  peu  de  tranquillité.  Je  jouai  et  je  fus 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES  CONSIDÉRATIONS.  2Bf 

applaudi  comme  la  première  fois  par  le  public.  Mais  ces  messieurs  da 
quatuor  furent  en  admiration  devant  mon  pseudo  Bergonzi^  et  on  me  fît 
compliment  d'avoir  changé  d'instrument.  Ce  n'était  pas  comparable 
au  point  de  vue  de  la  qualité  de  son,  de  l'ampleur,  de  la  douceur,  de 
l'égalité.  Enfin,  toutes  les  épithètes  les  plus  laudatives  furent  employées 
pour  me  féliciter  d'avoir  compris  le  tort  que  je  n'aurais  pas  manqué  de  me 
faire  en  persistant  à  jouer  des  instruments  à  son  vert. 

Je  suis  rentré  anéanti  à  mon  hôtel;  mais  plus  résolu  que  jamais 
à  combattre  ce  vieux  préjugé  que  j'appelle  la  prédominance  du  de  visu  sur 
le  de  audilu. 

DE  LA  SONORITÉ  A  OUTRANCE 

Malgré  les  recherches  des  plus  habiles  luthiers  et  des  savants 
acousticiens,  Savart  en  tête,  la  facture  des  instruments  à  archet  n'a  fait 
aucun  progrès  depuis  Stradivarius,  c'est-à-dire  depuis  près  de  deux 
siècles. 

En  effet,  à  part  quelques  modifications  dans  le  barrage,  nécessitées  par 
l'exhaussement  progressif  du  diapason,  et  la  fixation  d'une  proportion 
logique  divisant  la  longueur  de  la  corde  en  12  parties,  dont  5  pour  le 
franche  et  7  pour  le  corps  de  l'instrument  à  partir  du  cran  de  Vf,  rien  n'a 
été  changé  dans  la  construction  générale  et  toutes  les  tentatives  ont  ea 
l'oubli  pour  sort  commun*  après  quelques  moments  d'une  vogue  bien 
passagère. 

11  semble  que  la  simplicité  soit  l'apanage  de  ce  merveilleux  instrument 
qui  a  nom  violon  et  que  je  désigne  comme  le  chef  de  famille  du  quatuor  à 
-cordes.  Serait-il  imperfectible?  On  serait  porté  à  le  croire,  après  tous  les 
essais  qui  ont  été  tentés.  On  a  fait  varier  à  l'infini  les  épaisseurs  de  sa 
•caisse  sonore,  les  hauteurs  de  sa  voûte,  les  bois  de  sa  structure.  On  lui  a 
fait  des  tables  d'harmonie  à  fils  droits,  des  fonds  concaves  ;  on  a  modifié 
les  hauteurs  de  ses  éclisses;  on  a,  enfin,  fait  des  violons  en  cuivre,  en  fer 
blanc,  en  faïence,  en  écaille,  en  cuir  bouilli,  etc.  ;  on  lui  a  donné  des  âmes 
oblongues,  carrées,  en  verre,  en  métal,  en  roseau,  on  a  enduit  son  inté- 
rieur des  compositions  les  plus  baroques,  tout  en  modifiant  ses  formes 
extérieures,  jusqu'à  faire  du  plus  gracieux  instrument  une  chose  sans  nom 
et  sans  forme  provoquant  l'hilarité  et  Thorreur. 

Si  vous  êtes  curieux  de  contempler  ces  spécimens  de  l'extravagance, 
allez  au  musée  du  Conservatoire,  à  Paris,  et  à  gauche,  en  entrant,  vous 
les  trouverez  alignés  le  long  du  mur  avec  leur  faux  air  de  brioches  mal 
cuites  et  difformes. 

36 


Digitized  by 


Google 


282  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

On  a  tout  tenté  depuis  cinquante  ans  pour  améliorer  certaines  notes  et 
surtout  pour  renforcer  le  son,  car  c'est  vers  ce  but  qu'ont  tendu  tous  les 
efforts  :  mettre  le  violon  ou  ses  congénères  en  situation  de  lutter  avec  la 
puissance  croissante  et  absorbante  du  piano.  Ce  dernier  instrument  a  pris 
de  telles  proportions  depuis  un  demi-siècle,  que  la  lutte  devient  impossible 
et  qu'une  sonate  exécutée  par  un  habile  violoniste  ou  violoncelliste,  en 
compagnie  d'un  pianiste  pédaleur  (ne  pas  confondre  avec  pédaliste),. 
ressemble  au  combat  du  ciron  avec  l'éléphant  et  procure  un  malaise 
véritable  à  l'auditoire  témoin  de  cette  lutte  inégale. 

Ce  malaise  tourne  au  supplice  quand  on  a  affaire  à  un  pianiste  ne 
modérant  pas  ses  moyens  d'action,  voulant  briller  et  écraser  sans  pitié 
son  malheureux  partenaire. 

C'est  là  ce  qui  a  tué  en  partie  la  musique  de  chambre;  c'est  aussi  cette 
nécessité  de  la  lutte  contre  le  stentor,  potentat  aux  100  marteaux  et  aux 
250  cordes,  qui  a  stimulé  les  luthiers  et  les  a  forcés  à  sortir  des  propor- 
tions indiquées  par  leurs  devanciers.  En  est-il  résulté  un  seul  progrès^ 
une  seule  amélioration?  Non  !  Le  but  cherché  n'a  pas  été  atteint. 

Les  facteurs  d'instruments  à  cordes  ont,  pour  augmenter  le  son,  donné 
plus  de  renversement  aux  manches  de  leurs  instruments,  de  façon 
à  avoir  un  angle  de  cordes  plus  aigu  et  obtenir  un  plus  grand  ébranlement 
de  la  table.  Leur  peine  a  été  inutile  et  je  me  propose  de  revenir  sur  ce 
point  très  délicat  de  la  lutherie  en  démontrant  avec  des  chiffres  que  cette 
tentative  était  d'avance  vouée  à  l'insuccès. 

Que  peuvent  ces  petites  modifications,  ces  petits  moyens  contre  la  force 
matérielle,  la  puissance  sonore  que  développe  un  piano  à  queue  grand 
modèle  de  concert  à  resonator,  le  couvercle  relevé  à  45  degrés,  de 
manière  à  renvoyer  toute  sa  sonorité  dans  une  salle  de  concert?  Que 
peuvent,  dis-je,  un  violoniste,  un  altiste  ou  un  violoncelliste  aux  prises 
avec  un  pareil  rival?  Mais  aussi  que  deviennent  les  charmantes  composi- 
tions des  Scarlatti,  Couperin,  Rameau,  d'Anglebert,  etc.,  etc.?  Ce  que  l'on 
a  gagné  en  puissance,  on  l'a  perdu  en  charme  et,  au  lieu  de  c-aptiver  son 
auditoire,  on  l'énervé  et  on  l'étourdit  par  tant  de  bruit. 

J'ai  eu  la  curiosité  de  rechercher  la  progression  d'efforts  que  les 
pianistes  ont  suivie  depuis  un  siècle  pour  abaisser  et  faire  parler  une 
touche  de  leur  instrument.  Voici  les  résultats  que  j'ai  trouvés  : 

Epinette  Louis  XIV 25  grammes. 

Clavecin  à  3  rangs  de  sautereaux .        40      '  — 

Piano  1790 45       — 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES   CONSIDÉRATIONS.  285 

Piano  4840 60  grammes. 

Grand  piano  à  queue  actuel 420       — 

Je  garantis  l'exactitude  de  ces  chiffres. 

On  voit  par  ce  tableau,  que  pour  exécuter  les  premières  mesures  du 
duo  de  violoncelle  et  piano  de  Mendelssohn,  où  il  y  a,  dans  le  grave,  trois 
notes  à  chaque  main,  l'artiste  est  obligé  de  vaincre  une  résistance  qui,  en 
compte  rond,  donne  une  moyenne  de  720  grammes  par  accord,  et  il  y  en 
a  six  par  mesure  de  6/8  dans  un  mouvement  vif. 

C'est  fort,  très  fort  !  Et  le  violoncelliste  qui  exécute  ce  morceau-là  a 
beau  avoir  un  Stradivarius,  il  est  absolument  éteint;  plus  il  appuie,  plus 
sa  sonorité  devient  mate  et  on  est  tout  surpris  du  peu  d'effet  que  produit 
un  si  beau  morceau.  La  cause  en  est  évidemment  dans  la  disproportion 
de  sonorité  des  deux  instruments. 

Je  me  souviens  d'avoir  été,  il  y  a  quelques  années,  invité  à  une  soirée 
dans  laquelle  on  devait  faire  entendre  un  piano  américain  qu'on  annonçait 
comme  une  merveille.  L'instrument  était  immense,  il  était  blindé,  son 
sommier  était  en  bronze,  je  crois  ;  il  avait  un  resonator  perfectionné,  d'une 
grande  puissance;  ses  cordes  étaient  des  câbles;  l'instrument  avait,  en 
outre,  une  belle  décoration  en  couleur  :  il  était  superbe! 

Au  programme  de  la  soirée  figurait  un  des  deux  inévitables  trios  de 
Mendelssohn  que  devaient  jouer  Maurin,  un  violoniste  de  la  plus  haute 
valeur,  Kettenn,  le  pianiste,  et  moi. 

Pour  mettre  en  valeur  l'instrument  monstre  à  la  foudroyante  sonorité, 
on  avait,  sans  doute,  prié  le  pianiste  de  faire  entendre  l'instrument  seul. 
A  peine  assis,  en  effet,  Kettenn  commença  un  prélude  superbe  où  les 
modulations  se  succédaient  en  arpèges  merveilleuses,  en  gammes  ascen- 
dantes et  descendantes,  en  accords  tonitruants. 

Pendant  que  notre  confrère  faisait  valoir  son  léviathan,  Maurin  et  moi 
étions  à  la  recherche  d'une  contenance.  Un  mélange  d'étonnement  et  de 
mécontentement  se  lisait  certainement  sur  nos  traits  bouleversés,  quand 
deux  accords  bien  plaqués  nous  annoncèrent  la  fin  de  tout  ce  bruit. 
Maurin,  comme  pour  répondre  au  beau  prélude  provocateur  du  pianiste, 
se  met  à  en  attaquer  un  de  sa  façon  et  des  plus  excentriques.  C'était  une 
suite  de  gammes  vertigineuses,  de  staccati  insensés,  de  sons  harmoniques 
impossibles,  comme  pouvait  seul  lui  en  fournir  son  merveilleux  méca- 
nisme, qu'il  termina  brusquement  par  une  cadence  invraisemblable. 
Puis,  se  tournant  vers  mol,  il  me  fit  comprendre  d'un  coup  d'œil  que  je 
n'avais  qu'à  faire  comme  lui. 


Digitized  by 


Google 


284  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

Ne  voulant  pas  être  en  reste  avec  ces  deux  messieurs,  je  fis  également 
un  prélude.  Je  ris  encore  en  y  pensant.  Les  auditeurs  prirent  fort 
gaiement  la  chose,  mais  le  pianiste  n'avait  que  médiocrement  goûté  notre 
plaisanterie  et  dans  le  trio  il  se  vengea;  c'est  vous  dire  que,  malgré  tous, 
nos  efforts,  on  n'entendit  plus  que  lui. 

Du  reste,  ces  redoutables  instruments  résistent  très  bien  à  un  accompa- 
gnement de  musique  militaire,  et  quelques-uns  de  nos  grands  pianistes 
ont  exécuté  avec  avantage  des  morceaux  qu'ils  avaient  arrangés  avec  cette 
singulière  combinaison. 

Je  me  souviens  encore  d'une  petite  anecdote  que  je  me  plais  à  rappeler 
quelquefois.  Un  grand  amateur  de  musique  classique  m'avait  convié  à  une 
de  ses  soirées  où  je  devais,  comme  toujours,  jouer  un  des  deux  trios  de 
Mendelssohn  qui,  depuis  trente-cinq  ans,  se  servent  dans  les  soirées  et 
les  concerts  français  comme  les  entrées  dans  les  grands  dîners. 

W. . .  était  le  violoniste  et  M"e  J.  M. ...  la  pianiste.  M"e  J.  M. . .  proposa 
au  maître  de  la  maison  de  la  laisser  jouer  seule  dans  le  salon  et  de  noua 
placer,  violon  et  violoncelle,  dans  une  pièce  voisine  ;  c'était,  disait-elle,  le 
rêve  du  trio.  Nous  avons  refusé,  mais  ce  refus  pèse,  malgré  les  années 
écoulées,  comme  un  remords  sur  ma  conscience.  Nous  aurions,  en 
acceptant,  évité  d'offrir  aux  personnes  qui  assistaient  à  la  soirée  le 
spectacle  ridicule  de  deux  messieurs  dont  l'un  agite  son  bras  droit  dans- 
l'horizontale  et  l'autre  dans  la  verticale,  sans  parvenir  à  se  faire  entendre. 

Le  fameux  mot  du  shah  de  Perse  aurait  bien  pu  être  apphqué  à  notre 
situation  :  à  quoi  ça  sert  ? 

Je  suis  loin  de  blâmer  les  facteurs  de  piano  qui  ont  tiré  le  meilleur  parti 
possible  des  découvertes  récentes  de  l'industrie  au  profit  d'un  instrument 
qui,  à  lui  seul,  peut  tenir  un  programme  entier  de  concert,  en  faisant 
passer  son  auditoire  par  toutes  les  phases  qui  séparent  l'ennui  de  la  rage. 
Mais  si  quelques  très  rares  pianistes  peuvent,  jusqu'à  un  certain  point,  se 
passer  du  concours  des  instrumentistes,  ceux-ci  ne  sont  pas  dans  le 
même  cas,  puisque  toute  la  musique  classique  des  grands  maîtres  a  pour 
base  cette  association  qu'une  exagération  de  sonorité  dans  le  piano  va 
détruire. 

Ceci  tuera  cela^  a  dit  Victor  Hugo,  et  l'on  peut  déjà  constater  que  les- 
instrumentistes  à  cordes  sont  bien  malades. 

Quelques  facteurs  de  piano  diront  aux  luthiers  :.  «  Mais  faites  comme 
nous,  améliorez,  ne  restez  pas  en  arrière.  Vous  voulez  nous  ramener  aa 
clavecin,  à  l'épinette,  au  manicordion  et  au  psaltérion,  toutes  vieilles 
machines  qui  ont  fait  leur  temps.  Voyez  l'orgue,  voyez  les  musiques 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES   CONSIDÉRATIONS.  285 

militaires  !  »  Ces  récriminations  n'auront  aucun  résultat  puisque,  comme 
je  l'ai  dit  et  prouvé,  le  piano  est  perfectible  et  les  instruments  à  cordes  ne 
le  sont  pas  ;  tous  les  efforts  tentés  pour  augmenter  la  sonorité  de  ces 
derniers  ont  été  vains,  jusqu'à  présent  du  moins. 

Que  les  rivaux  restent  donc  à  leur  place  et  le  grand  piano  de  concert 
aura  toujours  la  sienne  marquée,  lorsqu'il  exécutera  un  concerto  ou  une 
pièce  magistrale  accompagnée  d'un  nombreux  orchestre;  mais  il  sera 
monstrueux  en  duo,  soit  avec  un  violon,  soit  avec  un  alto  ou  un  violon- 
celle. L'accouplement  n'est  possible,  supportable,  qu'avec  des  artistes 
qui,  à  un  talent  de  premier  ordre,  joignent  le  bon  goût  de  ne  pas  chercher 
à  écraser  leurs  camarades. 

Ne  serait-il  pas  à  désirer  qu'une  de  nos  grandes  maisons  de  facture 
voulût  bien  étudier  un  modèle  de  piano  spécialement  construit  en  vue  de 
la  musique  d'ensemble,  dite  de  chambre?  Ce  serait  un  petit  piano  à  queue, 
bien  entendu,  à  deux  cordes,  pédale  céleste,  construit  avec  la  perfection 
et  la  solidité  de  la  facture  moderne.  Cet  instrument  réaliserait  très 
certainement  le  rêve  de  tous  les  artistes  qui  considèrent  le  piano  comme 
partie  intégrante  dans  la  musique  d'ensemble  et  non  comme  un  solo 
destiné  à  absorber  à  son  profit  exclusif  toute  l'attention  auditive  de  ceux 
qui  écoutent. 

En  résumé,  la  recherche  très  accusée  de  la  sonorité  à  outrance  a, 
comme  je  crois  l'avoir  démontré,  quelquefois  engagé  les  luthiers  dans 
une  mauvaise  voie. 

C'est  en  se  mettant  à  la  poursuite  de  cet  idéal  qu'ils  ont  modifié  les 
renversements,  exagéré  les  grosseurs  de  cordes  de  façon  à  pouvoir 
augmenter  leur  tension,  employé  même  pour  le  violon  des  chanterelles 
d'acier.  Mais  une  partie  de  ces  réformes  devaient  tomber  d'elles-mêmes, 
car  les  cordes  trop  grosses  sifflent,  et  les  renversements  exagérés  rendent 
l'instrument  dur  et  presque  injouable.  Quant  aux  cordes  métalliques, 
nous  tenons  à  réserver  notre  appréciation  à  leur  sujet,  l'expérience 
n'ayant  pas  encore  permis  de  faire  suffisamment  la  part  de  leurs  qualités 
et  de  leurs  défauts. 

N'est-ce  pas  l'occasion  de  dire  que  le  mieux  est  parfois  l'ennemi  du 
bien  ? 

DE  LA  COMPOSITION  DÉFECTUEUSE  DU   QUATUOR 
A  CORDES  ACTUEL 

Je  n'ai  pas  la  prétention  de  vous  apprendre  quelque  chose  de  bien 


Digitized  by 


Google 


286  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

nouveau,  mes  chers  lecteurs,  en  vous  démontrant  la  façon  toute  fantaisisla 
qui  préside  depuis  longtemps  à  la  formation  du  quatuor  à  cordes. 

Si  nous  examinons  le  quatuor  vocal,  type  naturel  de  l'échelle  usuelle 
des  sons,  nous  trouvons  cette  dénomination,  en  commençant  par  le 
grave  :  !«  basse,  2o  ténor,  3»  alto,  4»  soprano.  On  nous  apprend  au  Conser- 
vatoire et  dans  toutes  les  méthodes  à  respecter  celte  classification,  et  cela 
depuis  la  classe  de  solfège  jusqu'aux  études  de  haute  composition  dont 
les  devoirs  sont  écrits  sur  les  quatre  clefs  afférentes  à  chacune  des  diffé- 
rentes voix.  C'est  la  logique  qui  s'impose  absolument. 

On  a  donc  tout  lieu  d'être  surpris,  lorsqu'on  compare  le  quatuor  vocal 
au  quatuor  à  cordes,  de  trouver  dans  ce  dernier  une  lacune  incompréhen- 
sible que  rien  ne  justifie,  si  ce  n'est  la  routine. 

Voici  la  note  grave  de  chaque  instrument  dans  le  quatuor  actuel  :  basse, 
ùt;  alto,  ut;  1er  et  2^  violons,  soL  Dans  le  quatuor  complet,  cette  note 
devrait  être  pour  chaque  instrument:  basse,  ut\  ténor,  sol;  alto,  ut; 
violon,  sol. 

Un  simple  coup  d'oeil  sur  ce  tableau  fait  voir  que  dans  la  première 
partie  un  des  individus  manque,  c'est  le  ténor,  et  que  les  deux  derniers 
sont  à  l'unisson  ;  ce  sont  deux  jumeaux  dont  l'un,  le  2©  violon,  a  une 
partie  bâtarde  toujours  très  difficile  à  écrire  pour  lui  faire  rendre  l'effet 
voulu  (1). 

Et  cependant,  que  d'œuvres  merveilleuses  ont  été  écrites  avec  ce 
défectueux  arrangement  !  Mais  qui  nous  dit  qu'avec  la  voix  qui  lui  manque 
le  résultat  n'eut  pas  été  meilleur  encore.  L'a-t-on  entendue?  L'a-t-on 
expérimentée?  Non  !  Pourquoi? 

Pourquoi  n'existe- t-el le  pas  dans  le  quatuor  à  cordes,  alors  qu'elle  est 
employée  avec  un  incontestable  succès  dans  les  quatuor  vocaux  et  dans 
les  musiques  militaires  sérieusement  organisées?  Pourquoi  ce  qui  fait 
l'àme  de  la  symphonie  serait-il  frappé  d'une  infériorité  matérielle  par  la 
suppression  d'un  de  ses  organes?  Pourquoi  enfin  a-t-on  rayé  de  la  classi- 
fication logique  des  registres  la  partie  du  ténor  dont  le  nom  seul  indique 
l'indiscutable  importance? 

Le  violon  règne  en  maître  absolu  dans  un  quatuor  à  cordes,  c'est 
incontestable;  il  considère  même  sa  partie  comme  la  plus  essentielle,  il 
s'isole  souvent,  et  traite  ses  partenaires  comme  des  accompagnateurs;  il 

(i)  Parmi  les  nombreuses  parties  de  deuxième  violon,  celle  qui  fait  peut-être  le  mieux 
ressortir  la  difficulté  qu^on  éprouve  à  l'écrire,  se  trouve  dans  Tandante  du  premier 
quinette  pour  instruments  à  cordes  et  piano  de  Brahms. 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES   CONSIDÉRATIONS.  287 

faut  lui  savoir  gré  de  ne  pas  se  détacher  entièrement  d'eux  pour  se 
rapprocher  du  public  afin  de  mieux  affirmer  sa  prépondérance. 

Si  pendant  les  rares  mesures  à  compter  qui  lui  surviennent,  il  doute  du 
parfait  accord  de  son  instrument,  il  ne  se  fait  aucun  scrupule  de  pizzicater 
ses  cordes,  afin  de  s'assurer  de  leur  justesse,  sans  se  préoccuper  du 
singulier  effet  harmonique  que  produisent  ces  intempestives  dissonances 
dont  il  n'a  cure.  Je  ne  crois  pas  avoir  besoin  de  dire  qu'il  y  a  des  exceptions 
à  cette  règle;  mais  c'est  ce  qui  la  confirme. 

Quant  au  second  violon,  c'est  l'être  le  plus  sacrifié  de  la  compagnie;  sa 
position  bâtarde  le  resserre  entre  l'alto  dont  il  prend  la  place  et  le  premier 
violon.  Sa  situation  est  encore  amoindrie  par  la  position  qu'il  occupa, 
tournant  toujours  le  dos  de  son  instrument  au  public. 

Il  jouit  en  revanche  d'une  très  grande  tranquillité;  il  est  rare  qu'on  s'en 
occupe;  l'omnipotent  premier  violon  ne  lui  fait  que  bien  rarement  des 
observations.  Il  jouit  du  même  effacement  dans  les  orchestres,  et  c'est 
précisément  à  son  état  de  neutre  qu'il  doit  cette  douce  quiétude  si  appré- 
ciée des^artistes  sans  ambition. 

Il  n'en  est  pas  de  même  de  l'alto  :  sa  voix  quoique  discrète  a  une 
couleur  très  tranchée,  elle  se  distingue  toujours  ;  celui  qui  le  joue  n'a  qu'à 
bien  se  tenir,  il  est  quelqu'un.  Il  fait  partie  intégrante  de  l'échelle  et,  si 
son  rôle  est  quelquefois  trop  modeste,  il  le  doit  au  second  violon  qui  lui 
vole  ce  qu'il  aurait  à  dire  pour  affirmer  sa  malheureuse  existence. 

Quant  à  la  basse,  c'est  le  souffre-douleur  du  premier  violon.  Sa  position 
extrême  lui  impose  le  relief  et,  si  le  violoncelliste  qui  la  tient  a  affaire  à 
un  monsieur  nerveux  manquant  de  courtoisie  et  ne  voulant  de  l'attention 
du  public  que  pour  lui,  il  est  loin  d'être  heureux,  à  moins  cependant  que 
sa  réputation  ne  le  mette  sur  un  pied  de  parfaite  égalité  avec  son  premier 
violon  et  qu'il  puisse  lui  tenir  tête. 

De  ce  que  je  viens  d'exposer,  il  résulte  que  le  quatuor  actuel  n'est 
qu'un  trio  dont  la  première  partie  se  dédouble,  puisqu'il  ne  se  compose 
en  réalité  que  de  trois  instruments  distincts  :  fe  violon,  l'alto  et  la  basse.  Je 
vais  tâcher  d'expliquer  la  cause  de  ce  singulier  groupement. 

Il  y  a,  chacun  le  sait,  vingt  fois  plus  de  violonistes  que  de  violoncellistes, 
et  encore,  depuis  quelques  années,  l'utilité  du  violoncelle  s'étant  fait 
sentir,  la  disproportion  tend-elle  à  disparaître. 

Autrefois  on  arrivait  tant  bien  que  mal  à  constituer  un  quatuor  avec 
trois  violonistes  dont  l'un  jouait  de  l'alto  la  plupart  du  temps  sur  un  violon 
monté  une  quinte  plus  bas,  et  une  basse. 

Je  ne  vous  cache  pas  cependant  la  difficulté  qu'on  éprouvait  à  se 


Digitized  by 


Google 


288  QUELQUES  CONSIDÉRATIONS. 

procurer  le  malheureux  alto.  C'était  à  qui  ne  voudrait  pas  le  jouer  ;  l'un 
prétendait  que  ça  dérangeait  la  main,  qu'il  n'était  pas  familiarisé  avec  la 
clef;  un  autre  que  le  manche  était  trop  gros.  C'eut  été  bien  autre  chose 
«'il  avait  fallu  faire  jouer  du  ténor  en  s'adressant  à  un  violoncelliste  qui, 
lui,  aurait  trouvé  que  c'était  trop  petit.  Pour  obvier  à  cette  difficulté,  on 
imagina,  vers  la  fin  du  xviip  siècle,  un  instrument  auquel  on  donna  le 
nom  de  baryton.  C'était  en  réalité  un  violoncelle  auquel  on  avait  ajouté 
une  chanterelle  montée  en  r^et  non  en  mt,  comme  l'ont  avancé  certains 
auteurs  mal  renseignés  (1) 

Aujourd'hui  que  le  Conservatoire  a  pourvu  tous  les  orchestres  d'excel- 
lents artistes,  tous  bons  musiciens,  tous  comprenant,  en  raison  de  leurs 
études  sérieuses,  l'espace  vide  qu'il  s'agirait  de  combler  par  l'instrument 
tout  désigné,  nous  pouvons  espérer  voir  la  disgrâce  de  dame  routine.  Ce 
sont  les  compositeurs,  seuls  investis  de  l'autorité  nécessaire  pour 
atteindre  ce  but,  qui  devraient  reprendre  la  tentative  de  Dubois  (de 
Gonesse),  cet  artiste  de  valeur  méconnu  qui  a  essayé  de  rétablir  le  ténor. 
Ils  seraient  frappés,  j'en  suis  sur,  de  l'effet  saisissant  d'ampleur  que  pro- 
duirait à  leur  orchestre  le  rétablissement  d'un  timbre  qui  compléterait  la 
famille  des  instruments  à  cordes  et  qui  existait  autrefois.  On  peut  voir 
encore  dans  quelques  musées  et  de  rares  collections  particulières  des 
spécimens  authentiques  de  cet  instrument  que  l'on  serait  tenté  de 
confondre  avec  des  violoncelles  construits  pour  des  enfants  (2). 

C'est  à  l'autorité  du  génie  de  Meyerbeer  que  nous  devons  Tintroduction 
de  l'orgue  à  tuyaux  dans  l'opéra  de  Robert  le  Diable  et  de  la  clarinette 
basse  dans  les  Huguenots;  c'est  à  Ambroise  Thomas  que  nous  devons  le 
saxophone  dans  Hamlct;  c'est  à  Massenet  que  nous  devons  le  sarruso- 
phone  dans  Esclarmonde;  c'est  enfin  à  Saint-Saëns  que  nous  sommes 
redevables,  dans  sa  3®  symphonie  en  ut  mineur,  de  cette  association 
géniale  de  l'orchestre,  dont  il  a  augmenté  l'étendue  grave  par  l'adjonction 
<i'une  clarinette  basse,  d'un  contre-basson  et  d'un  tuba,  avec  l'orçue  et  le 
piano. 

Ce  grand  compositeur,  ce  grand  organiste  possède  en  effet  la  parfaite 

(1)  Voir  ce  que  j'ai  dit  du  baryton  à  la  page  29. 

(2)  Certaines  collections  renferment  en  outre  des  estampes  très  curieuses,  ainsi  que 
de  vieilles  œuvres  italiennes  écrites  avec  parties  de  ténor.  J'ai  eu  la  bonne  fortune 
d'admirer  une  de  ces  dernières  dans  la  fort  belle  bibliothèque  musicale  de  M.  Victor 
Lasserré,  un  amateur  de  talent  doublé  d'un  collectionneur  :  Sinfonie  et  concerti  a  cintf**e 
due  violini,  alto,  tenore,  viotonceUo  et  hasso,  da  Tomaso  Albinoni,  musico  di  vioHno 
dilettanti.  Veneto  (opéra  seconda).  —  A  Amsterdam,  chez  Etienne  Royer,  marchand 
libraire. 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES   CONSIDÉRATIONS.  28^ 

connaissance  des  efiets  saisissants  des  registres  difTérents  qu'il  emploie 
<et  que  les  facteurs  nomment  jeux  ouverts,  bouchés,  de  grosse  taille,  de 
menue  taille,  harmoniques,  à  anches,  etc.,  etc.,  dont  le  registre  est  tou- 
jours complet. 

Que  de  tentatives,  on  le  voit,  ont  été  faites  pour  enrichir  la  palette  des 
«ons  de  timbres  nouveaux  ! 

Espérons  que  les  efforts  des  convaincus  d'autrefois  feront  leur  chemin, 
■que  le  ténor  et  la  contrebasse  en  ut  h  4  cordes  en  quinte  reprendront  la 
place  qui  leur  appartient  et  que,  sur  ce  point  au  moins,  nous  ne  serons 
pas  inférieurs  aux  musiques  militaires  dont  j'ai  parlé  plus  haut,  et 
auxquelles  Sax,  par  ses  perfectionnements,  a  attaché  son  nom,  bien 
qu'avant  lui  il  existât  des  familles  complètes  de  cromornes,  de  cornets,  de 
bassons,  de  flûtes  douces,  de  trombones,  etc.,  etc. 

C'est  à  l'indifférence,  c'est  à  la  routine  que  nous  devons  d'avoir  vu 
«'abâtardir  les  familles  existantes  d'instruments  à  vent  et  à  cordes  jusqu'à 
laisser  faire  toutes  les  parties  d'un  même  groupe  par  le  même  instrument. 
T»Ious  conservons  malgré  tout  l'espoir  que  les  efforts  des  compositeurs  et 
•des  artistes  d'élite  mèneront  à  bien  une  entreprise  que  des  efforts  isolés 
n'ont  pu  faire  réussir. 

UN   PEU   D'X  (^) 

Le  son,  dans  les  instruments  à  archet,  est  produit  par  les  vibrations 
•des  cordes  sous  l'influence  de  l'archet,  et  par  la  transmission  de  ces 
Tibrations  à  la  table  d'harmonie  par  Tintermédiaire  du  chevalet.  Cet 
•organe  de  transmission  a  donc  une  très  grande  importance  et  il  est  inté- 
ressant de  rechercher  à  quelles  conditions  il  doit  satisfaire. 

Le  croquis  ci-après  représente  la  coupe  d'un  violon.  CBDE  figure  la 
table  qui  présente  un  bombement  variable  suivant  l'école  à  laquelle  appar- 
tient l'instrument,  faible  dans  l'école  de  Stradivarius,  très  accentué  au 
•contraire  dans  l'école  tyrolienne. 

GAS  représente  la  corde  fixée  en  G  au  cordier,  ert  S  au  sillet  et  appuyée 
•en  A  sur  le  chevalet  désigné  par  les  lettres  ABD.  On  remarquera  que 
•dans  le  chevalet  l'angle  B,  celui  qui  est  placé  à  sa  base  du  côté  du  cordier, 
-est  droit;  les  considérations  suivantes  montreront  pourquoi  il  en  est  ainsi. 

(i)  Je  dois  à  la  gracieuse  collaboration  d'un  de  mes  élèves,  ingénieur  distingué, 
ancien  élève  de  TEcole  polytechnique,  toute  la  partie  scientifique  de  l'étude  que  je 
traite  ici.  Je  le  remercie  de  son  concours,  qui  sgoute  une  véritable  valeur  à  mes^ 
observations  personnelles. 

37 


Digitized  by 


Google 


290 


QUELQUES   CONSIDERATIONS. 


n 


La  corde,  pour  produire  le  son  résultant  du  diapason,  a  une  certaine 
tension  dépendant  de  son  diamètre  et  de  sa  longueur  AS,  et  comme 
l'instrument  monté  est  en  équilibre,  la  tension  suivant  AG  est  la  même 
que  suivant  AS.  La  résultante  de  ces  deux  tensions 
suivra  donc  une  ligne  AB  qui  divisera  en  deux  parties 
égales  l'angle  CAS,  et  comme  c'est  suivant  cette  direc- 
tion que  s'exercera  latransmission  des  vibrations,  elle 
devra  être  normale  à  la  table  CBE.  La  ligne  AB  doit 
donc  être  perpendiculaire  à  cette  table  et  c'est  pourquoi 
l'angle  ABD  est  droit.  L'épaisseur  BD  n'a  pour  but  que 
d'assurer  la  slabilité  du  chevalet,  et  l'angle  obtus  D  se 
trouve  du  côté  du  manche,  afin  d'opposer  une  résis- 
tance au  renversement  quand  la  corde  est  tirée  dans  la 
direction  AS  pour  la  monter  au  diapason. 

Cela  posé,  comment  s'y  prendra-t-on  pour  munir 
un  instrument  du  chevalet  qui  lui  convient? 

Si  l'on  pose  la  question  à  un  luthier  inexpérimenté, 
il  présentera  un  chevalet  préparé  d'avance  et  dont  la 
hauteur  sera  la  même  pour  tous  les  instruments  de 
môme  sorte  :  violon,  alto  ou  basse.  Il  faut  avouer  que 
c'est  là  une  manière  bien  commode  de  résoudre  le 
problème;  mais  une  simple  réflexion  fait  voir  qu'en 
agissant  ainsi  l'on  s'expose  à  de  sérieux  mécomptes. 

En  effet,  nous  avons  vu  plus  haut  que  tous  les  instru- 
ments ne  sont  pas  également  bombés;  si  donc  la  hau- 
teur AB  convient  pour  le  violon  dont  la  table  est  repré- 
sentée par  CBE,  cr\\^  hauteur  ne  saurait  s'adapter  à 
une  table  plus  bombt^e  CbE  sans  apporter  dans  le 
régime  de  l'inslrinnent  une  perturbation  d'autant  plus 
grande  que  le  bombement  est  plus  fort.  En  effet,  le 
point  d'appui  de  la  corde  sur  le  chevalet  sera  en  a^ 
déterminé  par  la  hauteur  ba  égale  à  BA  ;  et  l'angle  CaS 
sera  plus  aigu  que  l'angle  CAS;  or,  comme  la  tension  de  la  corde  doit 
être  la  même  pour  produire  le  même  son  résultant  du  diapason,  la  pres- 
sion qui  s'exercera  sur  la  table  augmentera  et  tendra  à  produire  un 
écrasement  qui  se  manifeste  fréquemment  sur  les  vieux  instruments 
bombés  auxquels  on  a  donné  des  chevalets  trop  élevés. 

Comment  conviendra-t-il  de  procéder  pour  déterminer  la  hauteur  du 
chevalet  d'un  instrument  donné? 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES   CONSIDÉRATIONS.  291 

La  solution  est  très  simple,  si  l'on  admet  que  la  pression  sur  la  table 
doit  avoir  une  même  valeur  dans  tous  les  cas,  ce  qui  semble  vrai  ou  tout 
au  moins  très  voisin  de  la  vérité,  je  dis  voisin,  car  l'absolu  n'existe  pas. 

Il  a  été  dit  plus  haut  que  la  Tvisultante  des  deux  tensions  qui  s'exercent 
suivant  AG  et  AS  suit  la  direction  de  la  bissectrice  de  l'angle  CAS, 
•c'est-à-dire  la  direction  qui  divise  cet  angle  en  deux  parties  égales; 
j'ajouterai  que  la  pression  qui  s'exerce  suivant  cette  résultante  est  plus  ou 
moins  forte,  suivant  que  l'angle  CAS  est  plus  ou  moins  aigu. 

En  opérant  sur  un  violon,  sur  un  alto  et  sur  un  violoncelle  des  maîtres, 
montés  à  leur  plus  grand  avantage,  nous  avons  trouvé  que  l'angle  CAS 
est  égal  : 

Pour  le  violon,  à ' 172» 

Pour  l'allo,  à 168û 

Pour  le  violoncelle,  à 154o 

Nous  admettrons  que  tel  est  l'angle  duquel  on  ne  doit  pas  s'écarter  (I). 

Cela  posé  et  supposant,  par  exemple,  qu'il  s'agisse  d'un  violoncelle,  on 
construira  un  gabarit  formé  par  deux  tiges  rigides  rendues  solidaires 
entre  elles  et  faisant  un  angle  de  454°.  Au  point  A,  sommet  de  cet  angle, 
une  lige  mobile  sera  dirigée  suivant  la  bissectrice  de  l'angle  A.  On 
appuiera  ce  gabarit  sur  le  violoncelle,  de  manière  que  l'une  des  branches 
s'appuie  sur  le  cordier  et  l'autre  sur  le  sillet,  lej  point  A  se  trouvant  sur 
une  perpendiculaire  à  la  table  élevée  sur  la  ligne  qui  joint  les  crans  des//. 
On  poussera  la  tige  mobile,  de  manière  que  son  extrémité  s'appuie  sur  la 
table  ;  si  cette  tige  tombe  bien  perpendiculairement  sur  la  table,  la 
longueur  entre  son  pied  et  le  point  A  indiquera  laîhauteur  à  donner  au 
chevalet;  dans  le  cas  où  elle  ne  tomberait  pas  perpendiculairement,  on 
rectifierait  le  système  en  élevant  ou  abaissant  soit  le  point  C,  soit  le  point 
S.  C'est  généralement  sur  ce  dernier  point  qu'on  agira  en  augmentant  ou 
en  diminuant  la  distance  qui  sépare  la  touche  de  la  lable  à  la  hauteur  du 
point  E  et  qui  se  nomme  en  terme  de  luthier  saillie  d'enclavement  du 
^nanche. 

(I)  La  formule  qui  permet  de  déterminer  la  fraction  de  la  tension  transmise  à  la  table 
par  le  chevalet  est  :  P  =z  2T  Cos  (1/2  A),  dans  laquelle  P  représente,  en  kilogrammes,  la 
pression  transmise  à  la  table  par  le  chevalet,  T  la  tension  de  la  corde  en  kilogrammes 
€t  A  Tangle  formé  par  la  corde  au  point  où  elle  s'appuie  sur  le  chevalet. 

11  résulte  de  l'application  de  cette  formule  que  lajpression  transmise  à  la  table,  par 
kilogramme  de  tension,  est  : 

Pour  le  violon,  de 0  Kg  140 

Pour  l'alto,  de 0  Kg  208 

Pour  le  violoncelle,  de 0  Kg  450 


Digitized  by 


Google 


V^  QJUCXQUES  CONSIDERATIONS. 


LES  DANGERS  DES  EXPERTISES 

Il  y  a  quelque  temps,  je  recevais  en  province  la  visite  d'un  homme 
^ntre  deux  âges  ;  sa  mise  correcte,  sa  façon  polie  de  se  présenter  me 
firent  bien  augurer  de  sa  qualité.  —  Monsieur,  me  dit-il,  je  viens  vous 
prier  d'être  assez  aimable  pour  me  donner  un  conseil.  Je  suis  directeur 
de  la  Banque  X.  • .,  et  j'ai  un  jeune  fils  qui  joue  du  violon;  je  voudrais 
savoir  de  vous,  qui  êtes  un  connaisseur,  à  quel  luthier  je  dois  m'adresser 
pour  acheter  un  bel  instrument  réunissant  toutes  les  qualités  de  sonorité- 
et  de  durée.  Je  m'empressais  d'indiquer  les  noms  des  bons  luthiers  qui 
sont  nombreux  à  Paris.  —  Merci  du  conseil,  me  dit  mon  interlocuteur. 
J'ai  encore  un  autre  avis  à  vous  demander,  ajouta-t-il  d'un  ton  mystérieux  : 
une  personne  me  propose  un  violon  de  Guarnerius  qu'elle  me  céderait 
dans  de  bonnes  conditions  et  mon  désir  serait  d'avoir  votre  avis  sur  sa 
valeur. 

Je  compris,  cette  fois,  quel  était  le  véritable  motif  qui  me  valait  la  visite 
du  financier. 

—  Quand  vous  passerez  dans  mon  quartier,  lui  dis-je,  apportez-moi 
l'instrument  et  j'essaierai  de  vous  édifier  sur  sa  valeur.  —  Il  est  en  bas. 
dans  ma  voiture,  me  dit  mon  interlocuteur  et,  si  vous  permettez...  En  deux 
enjambées,  il  avait  regagné  son  véhicule  et  en  rapportait  le  précieux 
instrument.  Le  contenant  me  fit  aussitôt  mal  augurer  du  contenu  ;  c'était 
un  de  ces  vilains  étuis  communs  de  Mirecourt  aux  ferrements  minces  et 
tordus,  reverni  et  rebouisé  de  fraîche  date.  Mais  comme  il  ne  faut  pas  juger 
sans  voir,  j'attendis  que  mon  visiteur  intéressé  fit  jouer  la  serrure,  dont  il 
tenait  précieusement  la  clef  dans  son  porte-monnaie.  Hélas  !  mes  prévi- 
sions n'étaient  que  trop  justifiées,  car  le  contenu  était  digne  du  conte- 
nant :  c'était  une  de  ces  affreuses  imitations  allemandes,  sans  caractère,, 
d'un  vernis  neutre  et  terreux,  bref  un  échantillon  de  cette  lutherie  de 
pacottille  dont  sont  affligés  la  plupart  des  marchands  de  musique  de  pro- 
vince. 

Après  avois  jeté  un  rapide  coup  d'oeil  sur  l'objet,  je  le  replaçai  de  suite 
dans  sa  boîte.  —  Eh  bien,  Monsieur,  que  pensez- vous  de  cet  instrument? 
—  Ma  foi,  répondis-je,  je  n'en  pense  rien,  ou  plutôt  je  pense  que  nous 
nous  sommes  dérangés  l'un  et  l'autre  pour  bien  peu  de  chose.  —  Gom- 
ment, Monsieur,  mais  vous  avez  à  peine  jeté  les  yeux  sur  leviolon  !  Il  est 
pourtant  signé  à  l'intérieur,  voyez  plutôt  ;  et  la  personne  dont  je  le 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES  CONSIDÉRATIONS.  288 

tiens  l'a  eu  d'héritage  d'un...  —  Pardon,  interrompis-je  vivement,  je 
connais  la  généalogie  de  votre  instrument,  et  je  vais  vous  la  dire  :  ce 
violon  a  été  rapporté  d'Italie  par  un  officier  du  premier  Empire,  son  flls 
le  garda  dans  son  château  et,,  avant  de  mourir,  en  fit  don  à  son  valet  de 
chambre  qui  veut  le  vendre  par  l'entremise  d'une  personne  désirant  rester 
inconnue. 

—  Mais  comment  savez-vous  ça?  répliqua  mon  interlocuteur  ahuri. 
Qui  a  pu  vous  dire. . .  ?  —  Monsieur,  repris-je,  c'est  toujours  l'histoire,  à 
quelques  variantes  près,  des  instruments  apocryphes  qu'on  vient  me 
prier  d'expertiser  ou  qu'on  cherche  à  me  vendre.  —  Vraiment  !  Regardez 
cependant  ces  taches;  ces  usures  témoignient  de  l'ancienneté;  puis  enfin 
l'étiquette  ?  —  Je  ne  regarde  jamais  l'intérieur  des  instruments  que  pour 
savoir  s'ils  sont  doublés  et,  je  vous  l'assure,  ce  Guarnerius  n'est  qu'une 
mauvaise  imitation.  —  Mais  cependant!  —  Permettez,  Monsieur,  dis-je 
knpatienté  ;  êtes-vous  venu  pour  avoir  mon  opinion  ?  A  votre  caisse,  lors- 
qu'on vous  présente  un  faux  billet  de  banque,  combien  mettez-vous  de 
temps  pour  le  reconnaître  ?  —  Je  n'ai  qu'à  le  toucher.  —  Eh  bien,  moi,  je 
suis  moins*  habile  :  pour  reconnaître  si  un  violon  est  authentique,  il  me 
faut  de  plus  le  regarder.  J'ai  vu  le  vôtre  et  cela  me  suffit. 

Mon  homme  partit  l'oreille  basse.  Mais  il  ne  me  pardonna  pas  ma  fran- 
chise et  depuis,  lorsqu'il  me  croise  dans  la  rue,  il  fait  semblant  de  ne  pas 
me  reconnaître. 

Cette  petite  anecdote  provinciale  m'a  remis  en  mémoire  une  aventure 
analogue  qui  m'arriva  à  Paris,  il  y  a  taniôt  trente  ans.  Je  faisais  alors 
partie  de  la  Société  des  derniers  quatuor  de  Beethoven^  qui  était  ainsi 
composée  :  Maurin,  Colblain,  Mas  et  votre  serviteur,  aujourd'hui  seul 
survivant  de  cette  phalange  de  musiciens  convaincus.  Nous  allions  deux 
fois  par  mois  nous  faire  entendre  chez  un  grand  seigneur  étranger,  le 
prince  G. . . ,  dont  la  femme  était  excellente  pianiste.  Notre  hôte  paraissait 
très  amateur  de  Beethoven  et  plus  encore  peut-être  de  l'exactitude  :  un 
retard  de  cinq  minutes  constituait  à  ses  yeux  une  faute  grave  pour 
laquelle  il  n'admettait  aucune  excuse. 

Un  soir,  il  me  prévint  qu'il  venait  de  recueillir,  dans  un  héritage,  ui> 
magnifique  Stradivarius  et,  qu'en  ma  qualité  de  connaisseur,  j'aurais 
l'honneur  d'être  le  premier  à  qui  il  le  montrerait  lors  de  notre  première 
réunion.  Quinze  jours  plus  tard,  tandis  que  je  roulais  en  fiacre  vers  la 
demeure  du  prince,  un  choc  formidable  occasionné  par  un  omnibus  fit 
verser  ma  voiture  en  plein  boulevard  ;  ma  pauvre  basse,  placée  sur  le 
çiège  du  cocher,  fut  projetée  sur  la  chaussée.  Quant  à  moi,  je  me  tirai  de 


Digitized  by 


Google 


294  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

là  comme  je  pus  et  repris  une  autre  voiture.  De  l'avenlure,  j'arrivai  au 
rendez-vous  avec  un  retard  d'une  demi-heure.  J'avoue  que  ce  n'est  pas 
sans  inquiétude  que  je  franchis  le  seuil  de  l'hôtel  du  prince.  Aussi,  grande 
fut  ma  surprise  de  le  voir  s'avancer  vers  moi  avec  un  air  souriant.  J'expli- 
quai de  mon  mieux  le  motif  de  mon  relard  tout  en  visilant  ma  basse  qui, 
fort  heureusement,  n'avait  pas  souffert  de  l'accident;  mais  sans  m'écouter 
davantage  mon  hôte  me  prit  par  ie  bras  et  me  conduisit  vers  un  guéridon 
sur  lequel  se  trouvait  un  violon  et  autour  duquel  mes  partenaires  étaient 
déjà  rangés.  —  Votre  avis  ?  clama  Maurin.  —  Regarde-moi  ça,  me  dit 
Colblain.  —  Il  me  paraît  beau,  reprit  Mas.  —  Voyons,  qu'en  pensez-vous? 
me  dit  à  son  tour  le  prince  C. . .  Hélas  !  qu'aurait  fait  ma  voix  discordante 
dans  ce  concert  d'éloges  ?  Car,  celte  fois  encore,  je  venais  de  constater 
d'un  seul  coup  d'oeil  que  j'élais  en  présence  d'une  vulgaire  imitation. 

Je  pensai  qu'il  fallait  être  prudent  dans  mon  appréciation  ;  je  feignis 
même  de  trouver  l'instrument  très  beau  ;  mais  ma  parole  n'avait  proba- 
blement pas  cet  accent  d'enthousiasme  que  provoque  la  vue  d'une  belle 
chose,  car  le  prince  C...  me  dit  d'un  ton  quelque  peu  sec  :  Vous 
n'avez  pas  l'air  de  trouver  ce  violon  superbe  ;  c'est  cependant  un  merveil- 
leux Stradivarius.  —  Je  le  crois  volontiers,  répondis-je  timidement,  mais 
ne  vous  exagérez  pas  de  grâce  la  valeur  de  mes  connaissances  en  pareille 
matière.  J'étais,  comme  vous  pouvez  le  penser,  fort  mal  à  mon  aise  et 
je  crois  que  j'aurais  préféré  être  encore  dans  le  fiacre  qui  m'avait  versé. 

Comme  il  se  faisait  tard,  nous  nous  mimes  à  nos  pupitres  pour  jouer 
notre  premier  morceau  et  Maurin,  meilleur  violoniste  que  diplomate,  me 
glissa  à  l'oreille  :  Mais  pourquoi  diable  ne  lui  dites-vous  pas  ce  que  vous 
pensez  de  son  violon  ?  —  Par  ce  que  si  je  le  lui  dis,  objeclai-je,  je  le  bles- 
serai et  ça  sera  la  dernière  fois  qu'il  nous  recevra.  —  Bah,  en  voilà  une 
raison!  Parlez  donc  suivant  votre  conscience,  puisqu'on  vous  demande 
votre  avis  et  non  des  compliments.  Je  n'étais  pas  du  tout  décidé  à  entrer 
dans  cette  voie  ;  au  surplus,  j'étais  engagé  pour  faire  de  la  musique  et 
non  des  expertises.  Je  croyais  même  m'en  être  tiré  assez  adroitement 
pour  mon  amour-propre,  en  laissant  la  porte  ouverte  à  des  doutes  et  en 
ne  fermant  pas  celle  du  grand  seigneur.  Mais  ce  fut  lui  qui  vint  me 
relancer  après  le  premier  quatuor,  en  me  disant  brusquement  :  Si  vous 
êtes  un  honnête  homme,  je  vous  somme  de  me  dire  ce  que  vous  pensez, 
de  cet  instrument  !  A  cette  mise  en  demeure  hautaine,  je  me  sentis  piqué 
au  vif.  —  Soit,  Monsieur,  puisque  vous  voulez  le  savoir  :  votre  violon  est 
une  imitation  allemande  d'une  valeur  de  GO  fr.  L'homme  eut  un  rire  forcée 
me  retira  l'instrument  des  mains,  le  replaça  dans  sa  boite  et  nous  invita 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES   CONSIDÉRATIONS.  295 

à  jouer  le  quatuor  de  Schumann,  noire  dernier  numéro.  Mes  paroles, 
c'était  visible,  avaient  fait  Teflet  d'une  pierre  lancée  dans  le  miroir  d'une 
eau  calme.  —  Tudieu,  me  dit  Maurin,  quand  nous  nous  retirâmes,  vous 
avez  bienfait  de  parler  franc  à  ce  paroissien-là!  —  Sans  doute,  repris-je, 
mais  c'est  lui  qui  aura  le  dernier  mot  car  nous  ne  viendrons  plus  chez  lui. 
—  Et  ce  fut  vrai  I 

Le  lendemain,  je  me  trouvais  chez  Gand  et  Dernardel,  lorsque  je  vis 
s'arrêter  devant  sa  porte  la  voiture  du  prince,  une  dame  en  descendit 
suivie  d'un  groom  en  livrée  qui  portait  une  boîte  à  violon  ;  du  petit  salon 
où  je  me  trouvais,  je  reconnus  la  princesse  C. . .  ;  c'était  elle-même  qui 
venait  faire  expertiser  l'instrument  de  la  veille.  —  Monsieur,  dit-elle  à 
Gand  qu'elle  trouva  occupé  à  poser  un  chevalet,  veuillez  être  assez  aima- 
ble pour  me  dire  ce  qu'est  cet  instrument  et  quelle  est  sa  valeur  ?  —  Ma- 
dame, répondit  te  maître  luthier,  c'est  un  violon  allemand  de  fabrication 
moderne,  imitation  Stradivarius,  et  sa  valeur  est  d'une  cinquantaine  de 
francs.  —  Merci,  Monsieur  ;  il  ne  peut  y  avoir  de  doute,  ajouta-t-elle, 
comme  n'étant  pas  encore  très  convaincue?  —  Non,  Madame  ;  au  surplus, 
vous  pouvez  consulter  nos  confrères. 

Je  m'étais  trompé  de  dix  francs  ! 

J'eus  plus  tard  l'explication  de  cette  affaire  :  le  prince  G...  avait  un 
frère  aîné,  plus  heureux  que  lui,  qui  avait  recueilli  dans  l'héritage  le  vior 
Ion  authentique,  tandis  qu'il  n'avait  eu  lui-même  que  l'imitation. 

LES  INFORTUNES  D'UN   «  STRADIVARIUS  y> 

Vers  la  fin  de  1869,  jQ  jouais  des  quatuor  chez  un  riche  propriétaire  de 
la  Bourgogne,  M.  S. . .  ;  sa  maison,  à  Paris,  se  trouvait  à  côté  du  passage 
JoufTroy  et,  de  son  salon  situé  au  premier  étage,  on  apercevait  la  foule 
habituelle  du  boulevard  Montmartre  et  du  carrefour  des  écrasés. 

G'était  un  grand  vieillard  aux  cheveux  blancs  de  neige,  haut  en  couleur, 
très  simple  dans  ses  manières.  Amateur  d'art  éclairé,  doublé  d'un  mil- 
lionnaire, il  aimait,  entre  deux  quatuor,  à  nous  faire  apprécier  l'excellence 
des  produits  de  son  vaste  vignoble;  ce  qui  ne  l'empêchait  pas  déjouer 
assez  bien  du  violon,  après  avoir  été  l'élève  de  Baillot  dont  il  vénérait  la 
mémoire,  et  d'avoir  pour  Beethoven  une  admiration  voisine  du  fanatisme. 
En  un  mot,  c'était  un  de  ces  hommes  convaincus  et  sincères  dont  la  race 
tend  de  plus  en  plus  à  disparaître. 

La  partie  d'alto  de  nos  quatuor  était  tenue  tant  bien  que  mal  par  un 


Digitized  by 


Google 


296  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS. 

certain  M.  de  T. . .,  type  de  noble  de  vieille  roche,  poli,  exact,  bienveil- 
lant, médiocre  musicien,  l'avouant  avec  la  bonhommie  d*un  homme  plus 
préoccupé  de  prendre  une  heure  de  plaisir  musical  que  de  se  faire  écou- 
ter ou  admirer. 

Il  en  était  tout  différemment  pour  la  partie  de  second  violon.  Celui  qui 
en  était  chargé,  M.  de  C. . . ,  était  un  petit  vieux,  étriqué,  portant  perruque, 
très  avare  et  tout  nouvellement  remarié  à  une  très  jeune  et  très  jolie 
femme  qui  avait  seule  le  pouvoir  magique  de  lui  foire  délier  les  cordons 
de  sa  bourse.  Sa  manière  de  jouer  du  violon  était  bien  en  rapport  avec 
Texiguité  de  sa  personne. 

Il  avait  des  sons  à  jouer  dans  la  chambre  d'un  malade,  beaucoup  de 
prétention,  peu  de  bienveillance  et  riait  sous  cape  des  fautes  de  ses  par* 
tenaires.  En  revanche,  il  soulignait  d'un  clignement  d'œil  les  passages  où 
il  avait  l'occasion  de  faire  valoir  la  belle  sonorité  de  son  instrument,  ce  qui 
achevait  de  le  rendre  grotesque. 

Il  arrivait  généralement  le  premier,  suivi  de  son  domestique,  Antoine, 
un  grand  gaillard  à  l'air  béat  qui  portait  le  violon  de  son  maître  dans  un 
superbe  étui  en  acajou  verni,  orné  de  belles  serrures  reluisantes  fermées 
à  double  tour. 

Lorsque  le  domestique  avait  déposé  le  précieux  objet,  le  violon  était 
sorti  de  sa  boite,  essuyé  amoureusement  avec  un  foulard  bien  doux  et 
son  propriétaire  attendait,  son  instrument  en  main,  tel  un  factionnaire 
sous  les  armes,  que  nous  fussions  en  place. 

Inutile  de  vous  dire  que  le  Stradivarius  —  car  c'en  était  un  —  n'était 
jamais  confié  à  personne.  J'avais  cependant  su  m'atlirer  la  confiance  de 
son  heureux  possesseur,  je  ne  sais  trop  pourquoi.  Un  jour  où  nous  étions 
seuls,  il  me  fit  admirer  l'objet  de  sa  vénération.  C'était  bien  un  Stradiva- 
rius, comme  je  viens  de  le  dire.  Mais,  mon  Dieu,  quelles  vicissitudes  il 
avait  dû  subir  !  Les  fractures  du  fond  et  de  la  table  étaient  si  nombreuses 
qu'on  avait  de  la  peine  à  les  compter  ;  du  vernis  avait  été  remis  un  peu 
partout  et,  naturellement,  il  avait  fallu  doubler  l'instrument  pour  pouvoir 
maintenir  ce  véritable  faisceau  d'esquilles.  Bref,  c'était  une  pauvre 
ruine  qui  attestait  péniblement  une  ancienne  splendeur,  car  elle  avait  dû 
subir,  en  outre,  toutes  les  correctiom  que  les  mauvais  luthiers  infligeaient 
autrefois  aux  instruments  qu'ils  trouvaient  toujours  trop  épais.  C'était  le 
système  de  Broussais,  saignant  à  blanc  ses  malades,  appliqué  à  la  lutherie. 

La  guerre  de  1870  vint  interrompre  nos  réunions  musicales.  Notre 
mécène  regagna  son  vignoble,  M.  de  ï  . .  se  mit  à  la  tête  d'une  compa- 
gnie de  francs-tireurs  qu'il  équipa  à  ses  frais,  et  notre  second  violon^ 


Digitized  by 


Google 


QUELQUES  CONSIDÉRATIONS.  297 

suivi  de  sa  jeune  épouse,  alla  cacher  son  bonheur  dans  une  délicieuse 
villa  qu'il  possédait  à  Bellevue,  près  de  Paris. 

La  nouvelle  de  nos  premières  défaites  se  répandit  comme  une  traînée 
de  poudre  ;  puis  le  bombardement  et  la  capitulation  de  Strasbourg,  la 
roarcbe  en  avant  de  l'ennemi  enhardi  par  ses  succès,  jetèrent  l'effroi  par-» 
tout.  Lorsqu'on  apprit  qiie  les  armées  allemandes  victorieuses  se  diri- 
geaient vers  Paris,  le  propriétaire  de  la  villa  de  Bellevue  ne  pensa  plus 
qu'à  se  mettre  à  l'abri  et  à  soustraire  aux  yeux  des  officiers  ennemis, 
qu'on  disait  très  galants,  la  vue  de  sa  jeune  et  belle  compagne.  11  prit  le 
parti  de  passer  en  Italie.  Une  chose  le  retenait  encore  :  ses  objets  d'art, 
ses  meubles  de  prix,  sa  bibliothèque.  Mais  il  fallait  se  décider,  l'invasion 
gagnait  du  terrain  et  c'était  l'investissement  de  la  capitale  à  bref  délai.  Il 
fit  venir  son  fidèle  Antoine,  lui  recommanda  de  faire  face  de  son  mieux  à 
l'orage  et  de  cacher  soigneusement  tout  ce  qu'il  pourrait.  Après  une 
dernière  recommandation  pour  le  cher  violon,  on  partit.  Il  n'était  que 
temps,  car  24  heures  plus  .tard  les  lignes  prussiennes  auraient  fermé 
toute  issue  à  la  fuite. 

Antoine  ne  perdit  pas  de  temps  et  se  mit  en  devoir  d'exécuter  toutes 
les  instructions  laissées  par  son  maître.  Il  employa  une  grande  journée  à 
cacher  les  objets  précieux,  à  enfermer  les  livres,  les  porcelaines,  les 
bronzes  et  les  tableaux.  Il  était  tard  lorsqu'il  crut  sa  besogne  terminée. 
Cependant  il  avait  oublié  le  violon  et  ce  n'est  qu'en  venant  de  fermer  la 
grille  du  parc  qu'il  s'aperçut  de  sa  négligence  en  se  rappelant  ces  der-^ 
nières  paroles  du  maître  :  ^  Surtout,  pense  à  mon  violon  !  ^ 

t  Les  Allemands  sont  capables  de  trouver  de  leur  goût  le  précieux 
violon,  pensa  Antoine;  il  faut  trouver  à  celui-ci  une  retraite  sûre  »,  et  une 
idée  géniale  traversa  l'étroit  cerveau  du  domestique. 

Quelques  minutes  après,  une  pioche  d'une  main  et  l'étui  du  violon  de 
l'autre,  Antoine  choisissait  l'endroit  propice  à  l'exécution  de  son  projet. 
Il  creusa  un  trou  au  pied  d'un  arbre  et  il  y  inhuma  l'instrument.  Sa 
besogne  terminée,  il  replaça  soigneusement  sur  la  terre  fraîchement 
remuée  des  plaques  de  gazon  qu'il  prit  la  peine  d'arroser  abondamment, 
afin  d'en  faciliter  la  reprise. 

Bien  des  mois  douloureux  se  succédèrent  pendant  le  siège  de  Paris. 
Lorsque  la  paix  fut  enfin  signée,  notre  vieil  amateur  se  décida  à  revenir. 
Aussitôt  rentré,  il  s'informa  de  l'état  de  sa  villa.  Elle  n'avait  pas  trop 
souffert  de  l'hospitalité  donnée  aux  Teutons,  grâce  au  fidèle  Antoine  qui 

38 


Digitized  by 


Google 


â98  QUELQUES   CONSIDÉRATIONS* 

h'avait  pas  abandonné  son  poste.  A  part  quelques  planchers  brûlés,  le 
vin  bu  et  les  pendules  enlevées,  le  reste  était  presque  intact.  C'était  peu; 
en  comparaison  des  ruines  qui  entouraient  la  propriété. 
•  Et  ce  cher  Stradivarius^  depuis  longtemps  silencieux  ?  Qu'était-il 
devenu,  cet  instrument  inestimable  qu'on  avait  si  bien  soigné  et  dont  on: 
jouait  si  mal  ?  Ce  fut,  vous  le  pensez  bien,  la  première  question  que  le 
maître  fit  à  Antoine  :  a  Qu'as-tu  fait  de  mon  violon?  »  —  «  Que  Monsieur 
vienne  voir  ;  il  est  en  lieu  sûr  !  i>  Et,  s'armant  d'une  bêche,  le  domestique 
bonduisit  son  maître  au  fond  du  jardin.  En  voyant  celui-ci  se  mettre  à  sa 
besogne  dé  fossoyeur,  le  propriétaire  poussa  une  exclamation  :  «  Malheu- 
feux  !  l'humidité  a  dû  pénétrer  dans  l'étui  ;  le  violon  est  perdu  !  i>  — 
«  Monsieur  peut  être  tranquille,  répondit  Antoine,  en  esquissant  un 
sourire  de  satisfaction,  j'ai  pris  la  précaution  de  fermer  la  boîte  à  clé  I  » 
'  Je  renonce  à  décrire  l'état  des  lambeaux  informes  qu'on  retira  de  cette 
boîte  en  capilotade.  Rien  ne  teiiait  plus  :  du  violon  glorieux  il  était 
impossible  de  se  faire  une  idée,  tant  les  débris  en  étaient  menus. 

Le  premier  moment  de  stupeur  passé,  on  fit  un  paquet  du  tout  qu'on 
expédia  chez  le  célèbre  luthier  Gand.  Celui-ci  réussit  à  reconstituer 
l'instrument  Mais  que  restait-il  du  violon  primitif? 
'  Quelques  mois  plus  tard,  l'amateur  mourut,  laissant  toute  sa  fortune  à 
sa  chère  épouse  qui  s'empressa  de  liquider  la  situation  et  envoya  le  ^  Stra- 
divarius 3>  relapé  à  l'hôtel  Drouot  où  le  commissaire-priseur  l'adjugea 
pour  la  modeste  somme  de  sept  mille  neuf  ce^its  francs  à  un  amateur 
américain. 

-  Je  gage  que  l'heureux  possesseur  actuel  du  violon  en  question  ignore 
la  très  véridique  petite  histoire  que  je  viens  de  conter. 


"  Après  les  quelques  souvenirs  personnels  qui  précèdent,  je  termine  cô 
livre  par  un  hommage  à  la  lutherie  française  en  donnant  les  portraits 
d'une  famille  d'artistes  qui  figurent  parmi  ceux  dont  s'est  le  plus  honorée 
notre  facture  nationale  depuis  plus  d'un  siècle  et  demi, 

A.   TOLBECQUE. 


Digitized  by 


Google 


Nicolas  Lupot 

1758-1824 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


François  Gand 

Élève  et  skur  de  Llpot 
1787-1845 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


S.-P.  Bernardel 

Élève  de  Llpot 
1802-1870 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


Adolphe  Gand 

1812-1866 


39 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


Eugène  Gand 

1825-1892 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


Gustave  Bernardel 

Sk^'H   de   H  PJT,   GaND 
GaND   et   HEUNAnDEL 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


TABLE 


AVANT-PROPOS 

NOTICE  HISTORIQUE  sur  les  instruments  à  cordes  et  à  archet. 

LES  OUTILS 

L'établi 

Les  scies 

Les  ciseaux 

Les  rabots 

Les  compas 

Les  gouges  et  les  bédanes 

Quelques  outils  qui  ne  sont  pas  spéciaux  à  la  lutherie 

Les  can ife - 

Les  ratissoirs 

Le  traçoir  à  fileter 

Le  fer  à  ployer 

Le  fourneau  à  ployer 

Les  limes  et  les  râpes 

La  pointe  aux  âmes 

Les  vis  à  tabler 

Les  happes  et  les  presses 

Les  béq nettes 

Les  serre-joints  ou  entailles 

Les  pince-barres 

Les  mèclies  conitiu-es  (louches) 

LES  FOURNITURES 

Le  sapi n 

I/érabie 

LA  COLLE 

LES  MODÈLES 


PAGES 

I 


33 
33 
34 
34 
34 
35 
37 
38 
38 
40 
41 
41 
42 
42 
43 
43 
44 
45 
46 
46 
47 

49 
49 
53 

57 

59 


Digitized  by 


Google 


312  TABLE. 

LES  MOULES 65 

La  construction  des  moules 65 

Mesures  se  rapportant  aux  moules 67 

Instruments  montés  en  l'air 69 

LA  CONSTRUCTION 71 

La  préparation  des  pièces 71 

Le  montage  d*un  moule 72 

I-<es  éclisses 73 

Les  contre-éclisses ' 78 

L'ébauchage  de  la  table  et  du  fond 80 

Le  filetage 82 

I/acbèveinent  des  voûtes 87 

La  confection  de  la  gorge  et  la  «  ragreyure  d 88 

La  mise  d'épaisseur 89 

Le  collage  du  fond 92 

La  manière  de  tracer  et  de  j)ercer  les  ouïes 94 

Le  barrage  de  la  table 96 

Le  démoulage  et  le  tablage 99 

La  confection  du  manche 100 

L'enclavement  du  manche 104 

Le  collage  du  manche 108 

Quel(|ues  mesures 109 

La  touche 109 

La  forme  des  touches  d'alto  et  de  violoncelle 112 

Le  collage  de  la  touche  et  des  sillets  et  l'achèvement  du  man- 
che    113 

LE  MONTAGE 116 

Les  chevilles  et  leur  ajustage 116 

La  mise  en  place  du  bouton  et  du  cordier 123 

Le  façonnage  de  l'âme  et  sa  pose 123 

Le  chevalet,  sa  fabrication  et  sa  pose 125 

Les  cordes 129 

Le  montage  des  violes 132 

LE  VERNLS 136 

Considérations  générales 136 

L'encollage 146 

La  coloration  des  essences 152 

§  ^'^  Dhsol ut 'w7i  des  nmtiàres  colorantes  dans  V alcool 156 

Î5  IL    Coloration  des  essences 157 

§  IIL  Modifications  du  ton  rouge 162 

Les  résines 164 

Formules 173 


Digitized  by 


Google 


TABLE.  313 

LA  MENTONNIÈRE  ET  LE  PIQUET 184 

La  mentonnière  du  violon 184 

Le  piquet  du  violoncelle 186 

A  PROPOS  DE  LA  STRUCTURE  DES  VOUTES 191 

Table  de  trois  pièces 193 

Table  à  fil  droit 193 

Violon  trapézoïdal  de  Savart 195 

Violon  de  Ghanot 196 

Violon  de  Suleau 198 

Violon  normal 199 

Violon  sans  table *. 201 

MESURES  GÉNÉRALES 203 

LA  RÉPARATION .* 206 

Le  démontage  de  l'instrument 207 

I.e  détablage 208 

L'enlèvement  de  la  barre  et  des  taquets  et  le  lessivage  des  frac- 
tures   209 

Le  remoulage  de  la  voûte 211 

Le  doublage 214 

Le  doublage  de  la  poitrine 215 

Le  doublage  sur  bloc 218 

Le  doublage  du  bord 219 

Les  réparations  au  fond 223 

La  réparation  du  talon 226 

La  réparation  des  éclisses 226 

Le  rehaussement  des  éclisses 228 

Le  remontage  des  éclisses 229 

Les  soutiens  des  joints  et  des  fractures 230 

Le  retablage 2îi3 

Les  réparations  au  chevillier  et  à  la  tête 234 

L'enture  du  manche 236 

Les  raccords  du  vernis 238 

Le  recoupage 241 

L'agrandissement 246 

Instruments  attaqués  par  les  vers 248 

L'ARCHET  ET  LA  COLOPHANE 251 

L'archet 251 

La  fourniture 251 

La  baguette 254 

La  hausse 257 

Le  bouton 260 

Les  crins 260 

40 


Digitized  by 


Google 


314  TABLE. 

La  garniture 261 

Quelques  mesures 261 

La  colophane 262 

La  matière  première,  —  Recettes 263 

Le  moulage 265 

QUELQUES  CONSIDÉRATIONS  SUR  LA  LUTHERIE 267 

Les  irrégularités  du  diapasonnage 267 

Les  notes  défectueuses  des  instruments  à  archet 270 

Effets  (T acoustique  sur  lesquels  repose  le  système 271 

Désignation  des  mauvaises  notes 272 

Applicatio7i  du  système  au  violon 273 

Application  du  système  au  violoncelle 275 

De  l'influence  du  a  de  visu  »  sur  le  a  de  auditu  » 276 

De  la  sonorité  à  outrance 281 

De  la  composition  défectueuse  du  quatuor  à  cordes  actuel 285 

Un  peu  d'X 289 

Les  dangers  des  expertises 292 

Les  infortunes  d'un  «  Stradivarius  » 295 


Digitized  by 


Google 


ERRATA 


Page  V,  dernière  ligne  :  au  lieu  de  «  Oudinot  d,  lire  Audlnot. 

Page  VIII.  ligne  19  :  au  lieu  de  «  guitaristes  »,  lire  guitaners. 

Page  VIII,  ligne  34  :  au  lieu  de  «  montrer  Tinstrument  »,  lire  monter  Vinstru- 
ment. 

Page  28,  lignes  3  et  4  :  au  lieu  de  «  Conservatoire  de  Marseille  »,  lire  Conser- 
vatoire de  Paris. 

Page  71,  ligne  27  :  au  lieu  de  «  Taulne  »,  lire  le  saule. 

Page  79,  ligne  8  :  au  lieu  de  «  en  collant  les  tasseaux  »,  lire  en  encollant  les 
tasseaux. 

Page  137,  ligne  34  :  au  lieu  de  <(  Tieckle  »,  lire  Tielkc. 

Page  142,  ligne  30  :  au  lieu  de  »  Tinguy  »,  lire  Tingry. 

Page  212,  ligne  29  :  au  lieu  de  «  gris  fin  »,  lire  grès  fin. 

Page  227,  ligne  31  :  au  lieu  de  «  on  mettra  la  calle  »,  lire  on  mettra  la  colle. 

Page  251,  ligne  18  :  au  lieu  de  «  Sortory  »,  lire  Sartori. 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


r  ' 


IMPRIMERIE  TH.    MERCIER 
NIORT 


Digitized  by 


Google 


r 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


3  2044  044  161  560 


^ 


Digitized  by 


Google